CHAPITRE II
Magie et Sabéisino
La fable de Noë. — Le diable a-t-il planté la vigne? — Histoire de Cham et de ses rapports avec le diable. — Chain noueur de YaiguiUettc et prince des sorciers. — Origine de la magie naturelle et de la magie noire. — Satan architecte de la tour de Babel. — Lo Sabéisme. — Le diable et Zoroastre. — Légende orientale. — Histoire merveilleuse de la naissance d Abraham. — Le Sépher, livre de magie attribué à Abraham. — Aventures de ce patriarche avec le diable. — Abraham fut-il idolâtre? — Joseph en Egypte. — Le diable lui enseigne à expliquer les songes. — La légende de Moïse, sorcier et prestidigitateur. — Le diable et lo veau d'or. — Les faux prophètes. — Le diable, Balaam et son une. — Baal el Moloch. — Triomphe de Satan, etc., etc.
L'histoire de Noë semble calquée sur les anciens récits mythologiques de l'extrême Orient que Moïse dut connaître par les prêtres égyptiens qui furent ses premiers maîtres : plusieurs auteurs voient dans ce patriarche la personnification de l'espèce humaine aux
époques les plus reculées, et la palyngénésie abonde, à ce sujet, en systèmes contradictoires autant qu'ingénieux.
Mais pour ne pas perdre de vue Satan, le héros de notre histoire, nous devons nous restreindre à la tradition biblique qui seule nous présente le diable toujours acharné à la perte de l'homme.
L'Écriture dit donc que Noë, après être sorti de l'arche, planta la vigne et qu'ayant bu de la liqueur de cette plante dont il ne connaissait pas la force, toujours par les perfides conseils du grand tentateur, il se trouva ivre, et s'endormit dans une posture indécente.
Gham, son troisième fils, l'ayant vu dans cet état, alla chercher ses autres frères Sem et Japhet, qui s'empressèrent de couvrir la nudité de leur père : Gham se livra à des railleries.
A son réveil, Noë instruit de ce qui s'était passé bénit Sem et Japhet et maudit Gham dont l'extérieur changea tout à coup. Ses yeux devinrent rouges, son teint prit la couleur d'ébène.
Ce fait raconté dans la Bible a donné lieu à des interprétations très singulières et très curieuses.
On prétend que Gham, à l'instigation du diable, et malgré la défense qui avait été faite par Noë à ses enfants de voir leurs femmes, pendant le temps qu'ils
seraient dans l'arche, eut commerce avec son épouse, qui devint mère de Chanaan : cette infraction à l'autorité paternelle attira sur cet enfant la malédiction divine, et a procuré à tous les peuples de la zone torride la couleur noire qui les distingue des autres races.
Quelques auteurs disent, et Bérose est de ce nombre, que Gham détestait son père, parce qu'il s'en voyait moins bien traité que ses autres frère?, ou parce qu'il craignait qu'il n'eût d'autres enfants qui amoindriraient l'héritage : ils ajoutent qu'ayant trouvé un jour le vieillard pris de vin, il s'en approcha doucement, toucha du doigt ses parties sexuelles et les fît tomber par une force magique communiquée par le diable. Noë s'aperçut, à son réveil, qu'il était eunuque, et il maudit Chanaan, fils de Cham, suivant les coutumes antiques de punir les enfants pour les fautes de ieurs pères.
Voilà donc Cham établi inventeur, avec l'aide de Satan, du nouement de V aiguillette, procédé de magie et de sorcellerie dont nous aurons souvent occasion de parler.
Des rabbins accusent Cham d'avoir déshonoré la couche de son père, et ils ajoutent qu'il enseigna aux hommes des doctrines abominables. Ces monstruosités lui attirèrent un châtiment terrible ; il fut emporté par le diable, à la vue de ses disciples.
Bérose prétend que Chara est le même que Zoroastre ; et le moine Annius, de Viterbe, dans ses notes au texte supposé de cet écrivain, pense que cet impudique jeune homme pourrait bien être le prince des démons incubes, le dieu Pan des anciens.
Kircher dit que c'est le Saturne des Grecs et l'Osiris des Égyptiens, et qu'il fut adoré sous le nom de Jupiter- Ammon.
Cham fut, dit-on, l'inventeur ou plutôt le conservateur de la magie noire ou diabolique, enseignée par Satan, et pratiquée sous son influence : c'était l'art d'évoquer les démons, en conséquence d'un pacte fait avec eux, et de se servir de leur ministère pour faire des choses surnaturelles.
11 y avait aussi aux époques primitives une autre espèce de magie qu'on appelait naturelle, et qui n'était qu'une connaissance des causes physiques plus étendue que celle du vulgaire ignorant, qui a coutume de regarder comme des prodiges les choses dont on ignore la cause. Ceux qui avaient des connaissances supérieures aux lumières ordinaires n'étaient pas fâchés qu'on les crut inspirés des dieux, même en commerce avec les diables; de là tant de prétendus prodiges attribués aux bons et aux mauvais génies.
Cham fut probablement un peu physicien, naturaliste et astrologue. Le prestige de la superstition et de la
peur s'attacha à son nom et lui attira la mauvaise renommée qui lui fut faite par Moïse.
Pour ce qui concerne Tenet terrible produit par la malédiction de Noë sur son fils, on ne doit pas • y croire plus qu'aux tonneaux des Danaïdes et au rocher de Sisyphe, et nous devons proclamer Cham tout à fait innocent de l'infériorité morale et physique de la race nègre. Les causes de cette dégénérescence résident ailleurs, le diable lui-même n'y est pour rien, car tous les Africains prétendent que les démons sont blancs, contrairement à la tradition européenne.
Satan, disent les commentateurs du Thalmud, satisfait d'avoir perverti Cham et d'avoir attiré la malédiction divine sur Ghanaan et toute sa race, continua avec une ardeur infatigable sa mission infernale, mais la famille du patriarche Noë multiplia comme les oiseaux du ciel, et les hommes devinrent si nombreux que les plaines de Sennaar ne suffirent plus à contenir les diverses tribus. Le tentateur avait vainement appelé à son aide ses plus habiles démons; il n'y avait plus moyen de tenir la famille humaine sous les réseaux sataniques.
Il suggéra donc à quelques chefs la pensée de se séparer pour se partager l'univers et former des nations; il leur conseilla en même temps de bâtir, pour marquer leur point de départ, une tour dont le sommet s'élève-
rait jusqu'aux cieux, et dont la masse indestructible éterniserait leur mémoire chez les nations futures.
Ils construisirent alors la fameuse tour de Babel cent quinze ans après le déluge universel. Josèphe croit qu'elle fut bâtie par Nerarod ; dom Galmet a donné le profil de cette tour, élevée jusqu'à onze étages. Le livre du savant rabbin Jaléus nous apprend que la tour de Babel avait 27,000 pas de hauteur, ce qui est bien vraisemblable \ dit malicieusement Voltaire.
Saint Jérôme, plus modeste, ne lui donne que 20,000 pieds; le patriarche Alexandre Eutychès assure, dans ses Annales, qu'elle fut bâtie par soixante-douze w hommes , tous fils ou petits-fils de Noë , qui vivait encore.
D'après la tradition, la construction de la tour de Babel fut l'époque de la confusion des langues. Un poëte juif, Emmanuel, explique, à propos de cette confusion, dans un de ses sonnets, comment le mot sac est resté dans toutes les langues :
« Ceux qui travaillaient à la tour avaient, dit-il, « comme nos manœuvres, chacun un sac pour ses pea tites provisions; quand le Seigneur confondit leurs « langues, la peur les ayant pris, chacun voulut s'en- (( fuir et demanda son sac ; on ne répétait partout que o ce mot; c'est ce qui l'a fait passer dans toutes les « langues qui se formèrent alors. »
Le diable fut-il réellement l'architecte de la tour de Babel et mit-il en principe la maxime devenue depuis si fameuse : Diviser pour régner? Les commentateurs du Thalmud, les démonographes, n'osent pas trop l'affirmer, et ils ont raison, car Satan n'était alors comme aujourd'hui qu'un mot inventé pour effrayer.
D'ailleurs, quel intérêt aurait-il pu trouver à la dispersion des hommes, qui lui appartenaient tous, au point de vue des croyances religieuses? ils pratiquaient déjà, non-seulement la magie naturelle, mais encore la magie dite diabolique.
il est de toute évidence que les hommes, en se multipliant et en occupant de plus vastes contrées, se civilisèrent, se créèrent des besoins et obéirent à de nouvelles aspirations.. Ils trouvèrent dans l'harmonie de la nature, dans l'admirable ensemble de la création, un perpétuel témoignage de la puissance divine ; mais au lieu de chercher à connaître le Tout-Puissant par la raison, l'amour et la reconnaissance, chacun se forgea une vaine idole sur sa propre ressemblance,, pour la faire servir plus sûrement à ses passions, ou plutôt, comme a dit le poëte Lucain : La peur fit les dieux.
De plus, il s'établit des relations commerciales entre les diverses nations, et la magie, dont l'invention est attribuée par Cassien à Jared, quatrième fils de Gham, précéda le culte des idoles.
L'homme, dans ses premières tentatives, fut guidé, non point par le diable, comme le prétendent les thaï- * mudistes, mais par les animaux et l'évolution des astres. Les naturalistes ont démontré que la manière dont la plupart des oiseaux construisent ou plutôt placent leur nid, indique si la saison sera froide, chaude, sèche ou humide f le coq par son chant , les poules par leurs cris annoncent l'orage ; les bêtes sauvages sortent de leurs repaires aux approches de la tempête.
Ces signes révélateurs durent frapper l'imagination des premiers hommes, plus livrés que nous à la contemplation de la nature, de sorte qu'ils érigèrent bientôt en théories leurs observations de chaque jour ; émerveillés de l'éclat scintillant des étoiles, ces sentinelles du ciel, comme dit Mahomet, pleins d'admiration pour le soleil dont les rayons éclairaient et fécondaient la terre, ils adorèrent les astres, et ce culte fut le premier de tous ; ils en firent des êtres animés.
Mais l'astronomie conduisit à l'astrologie, inventée par Gham, disent les rabbins, et enseignée par le diable, tlit le commissaire Delamarre, dans son Traité • de la police. De l'astrologie au sabéisme, il n'y avait qu'un pas, il fut bientôt franchi. Le sabéisme consistait à adorer non-seulement les astres, mais encore les éléments.
Ceci n'a pas grand rapport au diable, prince des
ténèbres, et par conséquent peu ami du soleil et même des étoiles. Il n'en est pas de môme de la magie on art de produire dans la nature des choses au-dessus du pouvoir de l'homme, avec l'aide du démon, en employant certaines cérémonies.
La magie est si ancienne qu'il n'est guère possible d'en découvrir l'origine ; Avitus, dans son poëme du Péché originel, en fait remonter l'existence aux premiers hommes.
« Un sot orgueil, dit-il, et le désir de trop savoir avaient perdu nos premiers parents et faisaient de leur race une race corrompue ; les enfants d'Adam, héritiers de sa curiosité malheureuse, cherchèrent bientôt à connaître l'avenir par des moyens coupables ; ils consultèrent les astres, tirèrent des horoscopes et inven-
tèrent la magie. »
Le poète Avitus se montre beaucoup trop sévère envers les premiers hommes, qui ne firent que suivre les impulsions de la nature en adorant ce qui leur semblait une source de biens, et quelques-uns ce qui leur semblait une cause de mal.
La magie remonte au commencement du monde, dit un auteur, et Cham n'en fut que le conservateur, puisque Dieu n'envoya le déluge que pour purger la terre des magiciens et des sorciers qui la souillaient ; mais Cham enseigna la magie et la sorcellerie à son fils
Misraïm qui, pour les grandes merveilles qu'il opérait, fut appelé Zorcastre, réputé le premier et le plus ancien des magiciens. Justin dit que ce Zoroastre réégnait dans la Bactriane cinq mille ans avant la guerre de Troie.
Voici la version d'un historien Arabe traduite par l'Anglais Hyde.
Le prophète Zoroastre étant venu du paradis prêcher sa religion chez le roi de Perse Gustaph, le roi dit au prophète :
— Donnez-moi un signe.
Aussitôt le prophète lit croître devant la porte du palais un cèdre si haut et si gros que nulle corde ne pouvait ni l'entourer, ni atteindre sa cime. Frappé de ce miracle, Gustaph crut à Zoroastre.
Quatre mages jaloux de ce triomphe empruntèrent au portier royal la clef de la chambre du prophète et jetèrent parmi ses livres des os de chien et de chat et des drogues dont se servent les magiciens; puis ils allèrent accuser le prophète d'être un sorcier et un empoisonneur. Le roi lit ouvrir la chambre, trouva , les maléfices, et le prophète fut condamné à être pendu.
Au moment du supplice, le plus beau cheval du roi tomba malade ; ses quatre jambes rentraient dans son corps tellement qu'on n'en voyait plus vestige.
— Je guérirai le cheval, s'écria Zoroastre, pourvu qu'on no me pende pas.
L'accord étant fait, une jambe sortit du ventre.
— Grand roi, dit le prophète, je ne vous rendrai pas la seconde jambe, si vous n'embrassez ma religion. — J'y consens, dit le monarque.
Les autres jambes sortirent aussi et *firent des prosélytes de tous les courtisans.
Un voyageur français, qui a écrit une Vie de Zoroastre, dit qu'il se mit à rire aussitôt qu'il fut né, et que le prince des magiciens, ayant voulu le couper en deux, sa main se dessécha. On le jeta dans le feu, qui se changea pour lui en bain d'eau rose. Enfin, il fut rendu, dit Voltaire dans son Dictionnaire philosophique, à sa mère Dodo ou Dodu, femme excellente entre toutes les femmes.
Les cabalistes confondent Zoroastre avec Japhet, les démonomanes avec Gham ; les uns et les autres s'accordent à le faire fils de Noë, ce qui prouverait que le diable ne perdit pas de temps à propager la magie chez les premiers hommes.
« Zoroastre, autrement nommé Japhet, dit le comte de Gabalis , était fils du Salamandre Oromasis et de Vesta, femme de Noë; il vécut douze cents ans, après quoi il fut enlevé par son père; sa naissance paraîtrait un outrage pour Noë; mais les patriarches tenaient à
grand honneur d'être pères putatifs des erïfants que les esprits voulaient bien avoir avec leurs femmes.
« Cette Vesta, étant morte, fut le génie tutélaire de Rome, et le feu sacré que les vierges consacraient avec tant de joie sur son autel , brûlait en l'honneur du Salamandre, son amant.
« Oromasis apprit à Zoroastre le nom du Tout-Puissant. »
«Telles ont été , dans toute la terre, dit Voltaire, toutes les histoires des anciens temps ; c'est la preuve de ce que nous avons dit souvent, que la fable est la sœur aînée de l'histoire. Je voudrais, ajoute le même auteur, que, pour notre plaisir et pour notre instruction, tous les grands prophètes de l'antiquité, les Zoroastre, les Mercure-Trismégiste, les Abaris, les Numa..., etc., revinssent aujourd'hui sur la terre, et qu'ils conversassent avec les philosophes les moins savants de nos jours, qui ne sont pas les moins sensés; j'en demande pardon à l'antiquité, mais je crois qu'ils feraient une triste figure. »
A côté de Zoroastre vient se placer le grand nom d'Abraham, le plus célèbre des patriarches de la Bible. Les Orientaux ne racontent pas son histoire comme nos Livres saints ; ils disent que Nemrod, régnant à Babylone, apprit de ses devins qu'il devait naître un enfant de qui il aurait tout à craindre.
Il ordonna sur-le-champ à tous les maris de se séparer de leurs femmes, et il commit des gardes chargés de l'exécution de cet arrêt.- Cependant Azar, l'un des principaux seigneurs, trouva moyen de passer une nuit avec sa chère Adna (1), et le lendemain les devins dirent au roi que l'enfant venait d'être conçu.
— Tju'on mette à mort tous les enfants mâles qui naîtront dans l'année, s'écria Nemrod.
Adna, qui ne portait aucun signe de grossesse, s'en alla un jour dans une grotte écartée et accoucha d'Abraham ; elle allait tous les jours visiter son enfant pour l'allaiter, et le trouvait occupé à téter ses deux pouces , dont l'un lui fournissait du lait et l'autre du miel.
Devenu grand, il fit des miracles, et Nemrod, excité par ses devins, le fit jeter dans une fournaise ardente, qui se changea en fontaine , de sorte qu'Abraham ne prit qu'un bain.
Suidas et Isidore attribuent à Abraham l'invention de l'alphabet et de la langue des Hébreux. Les Guèbres croient que ce patriarche est le même que leur Zoroastre, c'est-à-dire l'ami du feu, à cause de l'aventure de la fournaise.
Josèphe dit qu'il régna à Damas où il tirait des
(1) La mère d'Abraham est appelle Emfclaï dans le Thahmui.
horoscopes et pratiquait les arts magiques des Chaldéens.
Les rabbins le font auteur d'un livre de Y Explication des songes, que Josèphe avait étudié.
Les Arabes lui attribuent le Sê plier, livre cabalistique sur l'origine du monde, que Vossius s'étonnait de ne pas voir parmi les livres canoniques (I). •
Abraham connaissait l'aruspicine, et il enseignait une prière qui empêchait les pies de manger les semailles. Des savants le constituent juge à la porte de l'enfer, tandis que la Bible et l'Evangile placent les élus dans son sein.
Les traditions musulmanes lui attribuent plusieurs aventures avec le diable.
11 voulait, dit une légende orientale, apprendre ce que c'était que la résurrection : Dieu lui commanda d'aller se promener sur le rivage de la mer; le diable se présenta à lui sous la figure d'un homme tout confus et lui parla de ses doutes au sujet de la résurrection.
« — Quel sujet raisonnable pouvez-vous avoir de douter ainsi, dit Abraham, celui qui a pu tirer toutes
(1) Ce livre, qui D'est aulre que le Jetziraz, contient de la magie et de l'astrologie ; il fut imprimé à Paris en 1552, à Mantoue en 1562, à.Auislerdain en 1(342; il a été traduit en latin par Postel.
les parties du corps du néant, saura fort aisément les retrouver dans la nature pour les rejoindre. »
Dieu, dit l'Alcoran, adressa ensuite ces paroles à Abraham :
« — - Prenez quatre oiseaux ; mettez-les en pièces et portez-en les parties diverses sur quatre montagnes séparées; appelez-les ensuite, et ces oiseaux viendront tous quatre vers vous. »
Abraham prit une colombe, un coq, un corbeau et un paon, il les mit en pièces, en fit un partage exact et les mêla tous ensemble. Après quoi, tenant à la main les quatre têtes qu'il avait réservées, il les appela séparément par leurs noms et chacun d'eux revint aussitôt se rejoindre à sa tête et s'envola (i).
Cette histoire est probablement prise du Sacrifice des oiseaux dont il est parlé dans la Genèse (2), mais on a pu déjà remarquer que les interprètes musulmans savent sur les histoires saintes beaucoup plus de particularités que Moïse ne nous en a voulu déclarer. Qui sait, après tout, si les Orientaux ne connaissent pas mieux que nous la réalité des récits bibliques?
De ces récits, où la fable se trouve mêlée à l'histoire, il est permis de supposer qu'Abraham s'adonna aux sciences occultes et qu'il fut par conséquent un des
(1) D'Herbelot, Bibliothèque orientale, p. 15 et 16.
(2) Chapitre 15.
plus illustres adeptes du diable, et pourtant les historiens dits sacrés disent qu'à l'époque où l'idolâtrie envahit définitivement toute la terre, Dieu appela Abraham et le sépara des autres nations, afin de se créer un peuple particulier, au milieu duquel son nom demeurerait connu, son culte exclusivement pratiqué, et le culte de Satan abhorré : ceci se passait, disent plusieurs auteurs, environ mille ans après le déluge et deux mille trois cents ans avant la venue du Messie.
« Le fait seul de cette séparation,dit l'abbé Lecanu (1), indique l'époque précise de l'invasion de l'idolâtrie : mais il y a des indices plus positifs. Peu de temps après son entrée dans la terre promise, trente ans avant la naissance d'Isaac, Abraham, dit l'Écriture, se trouva en rapport avec Saadick, roi de Jérusalem, prêtre du Dieu très haut, offrant du pain et du vin. Cette double observation n'est pas faite sans dessein ; le Dieu très haut était donc encore connu sur la terre et avait des prêtres qui l'honoraient exclusivement!
« Il avait donc à côté de lui et concurremment avec lui et au-dessous de lui d'autres dieux qui avaient des prêtres; il y avait donc d'autres offrandes moins innocentes et un culte moins pur; le polythéisme, avec ses pratiques, était donc implanté dès lors sur la terre ! »
(1) Histoire de Satan, p. 81.
Oui, le culte des faux dieux dominait, et Satan, le terrible instigateur de la révolte des légions célestes ; Satan vaincu, terrassé, plongé dans les abîmes, était sorti en triomphateur du bagne souter- « rain. Il devint le ministre de la tentation vis-à-vis de l'homme, l'instigateur du mal.
Ici se place une objection. Pourquoi Dieu créa-t-il l'homme dans un état d'imperfection telle qu'il céda aux suggestions de l'appui infernal ? Pourquoi le Tout- Puissant permit-il au redoutable banni de souiller son chef-d'œuvre? Pourquoi plus tard livra-t-il à l'ennemi irréconciliable de la race humaine toutes les nations, à l'exception de quelques tribus juives? Pourquoi laissa-t-il le culte monstrueux des idoles s'établir aux lieux mêmes où on n'aurait dû voir que ses propres autels?
C'est un dogme incompréhensible, disent les théologiens ; il faut croire et ne pas discuter. Nous ne saurions admettre ce qui répugne à notre raison, ce que nous ne pouvons comprendre, ce qui nous paraît contraire à la conduite qu'un bon père doit tenir envers ses enfants.
Nous n'avons pas à rechercher le sens philosophique de ce dogme ; ce travail, superflu pour les lecteurs instruits, ne saurait avoir le moindre charme pour les autres
La préférence donnée à Abraham n'empêcha pas ses descendants de se livrer aux pratiques de l'idolâtrie. Un siècle après la mort do ce patriarche réputé saint parmi les saints, nous trouvons Jacob fuyant de chez Laban avec sa femme Rachel qui emporte les idoles de son père. Laban vient réclamer ses dieux ; Racliel les cache sous de la litière et s'assied dessus pour les dissimuler. Laban ne trouve rien et les idoles restent en la possession de sa fille.
Laban était donc idolâtre, bien qu'il connût le Seigneur et jurât par son nom, et il avait sous sa tente des divinités spéciales ; la Genèse ne laisse aucun doute à cet égard.
Du reste, des monuments qu'on croit antérieurs à Abraham montrent le culte d'Ammon-Ra, de Neil, de Phta, d'Osiris, établi avec toute la pompe orientale. Les prêtres n'y voyaient que des images astronomiques du vrai Dieu, mais le peuple adora réellement les astres, trompé par les prêtres qui faisaient un mystère de leur foi, et servaient ainsi les desseins du diable.
Nous voici è l'époque où les enfants d'Abraham se réfugient en Egypte pour échapper à la famine.
L'histoire de Joseph et l'explication des songes de Pharaon par le jeune Israélite est trop connue pour que nous entrions ici dans des détails dont le moindre mérite serait celui de la nouveauté. Il serait aussi su-
pcrflu de parler de Moïse et de la lulle qu'il soutint avec les magiciens du roi, qui imitèrent, par l'influence satanique, les prodiges qu'il avait produits par la puissance et l'inspiration divines. Ce combat de prestidigitation prouve, du moins, que les sciencès physiques avaient déjà fait de très grands progrès. Les Egyptiens, dit la Bible, adoraient le soleil lorsque Joseph arriva à Memphis. Ils avaient des devins qui expliquaient les songes, d'autres qui pratiquaient l'art de deviner par le moyen d'une coupe; Joseph lui-même laissa croire à ses serviteurs que sa coupe lui servait à deviner les choses les plus cachées.
La merveilleuse histoire de Moïse suffirait seule pour prouver que les Israélites ne tardèrent pas à se plonger dans les désordres de l'idolâtrie. Le diable n'eut qu'à désirer, à parler, et l'œuvre du Tout-Puissant se trouva détruite.
Cent trente ans après l'établissement des Juifs en Egypte, le petit Moïse, qu'on devait exterminer comme tous les- enfants mâles de sa nation, fut exposé sur le Nil par sa mère et sauvé parla fille du Pharaon, qui le fit éiever.
A quinze ans, dit une légende orientale, il fut obligé de fuir la colère du roi, qui avait ordonné de lui trancher la tète; le bourreau le frappa, mais Dieu changea sur-le-champ le cou de Moïse en colonne de marbre, et
l'archange Michel le conduisit hors des frontières de l'Egypte.
11 parcourut l'Ethiopie, le pays de Madian, et Dieu lui ordonna ensuite d'aller faire des miracles à la cour du Pharaon.
Il partit, et arrivé en Egypte avec son frère Aaron, ils entrèrent dans le palais du roi, qui était gardé par deux énormes lions.
Moïse les toucha de sa verge, et les deux lions, humblement prosternés, léchèrent ses pieds.
Le Pharaon, étonné, fit venir les deux étrangers en présence de ses magiciens, et il y eut assaut de miracles.
Ce fut alors que Moïse couvrit toute l'Egypte de poux jusqu'à la hauteur d'une coudée, et qu'il envoya chez les habitants des lions, des loups, des ours, des tigres qui mangeaient les enfants. On connaît les autres plaies de l'Egypte qui mettent Moïse au rang des magiciens et des plus grands faiseurs de miracles.
Le diable aurait bien pu coopérer pour une large
part à toutes ces calamités.
• Moïse passa ensuite la mer Rouge à pied sec avec tous les Hébreux adorateurs d'Isis, d'Osiris et autres faux dieux En elîet, Moïse adressa cette question à Dieu, lorsqu'il l'envoya vers son peuple : « — Je vais a aller trouver les fils d'Israël et leur dire : — Dieu
« m'envoie vers vous.— S'ils me demandent le nom de « ce Dieu, que leur répondrai-je (i) ? »
Les fils d'Israël étaient donc tombés dans le polythéisme égyptien et avaient abandonné le culte du dieu d'Abraham et de Jacob.
Il paraît même que les élus du Tout-Puissant se livraient aux pratiques de l'idolâtrie la plus abjecte, car la Bible dit que pendant le colloque de Moïse avec Dieu, sur le Mont Sinaï, ils fabriquèrent une idole qui avait la forme d'un taureau et qu'ils se mirent à danser tout autour en chantant :
« Voilà vos dieux, Israël, voilà vos dieux qui vous u ont retirés de la terre d'Égypte. »
Le législateur dut prendre les mesures les plus sévères : Dieu fit dire à son peuple par Moïse :
« Vous n'aurez d'autre Dieu que moi, vous ne « ferez aucune image ou représentation d'hommes, « ni de choses qui sont au firmament, sur vos têtes ou « sur la terre, ou dans les eaux sous vos pieds, dans « le but de leur rendre quelque adoration ou quelque « hommage que ce puisse être (2). »
Satan avait conquis le peuple de Dieu, et Moïse luimême se livrait à certaines pratiques évidemment empruntées au paganisme; l'histoire du serpent d'airain,
(1) Exode, cb. III, 63.
(2) Ibid. 32, 4.
de la source miraculeuse démontrent que le grand législateur était très versé dans la prestidigitation des magiciens qu'il avait fréquentés à la cour de Pharaon. D'ailleurs son Dieu cruel, impitoyable, ressemble beaucoup aux divinités de Tyr et de Memphis, et les commentateurs de la Genèse ne sont pas encore parvenus à expliquer d'innombrables incompatibilités éparses dans le code religieux du législateur des Hébreux.
Il avait même commis quelque faute grave puisque Dieu ne lui accorda pas le bonheur d'entrer dans la terre promise ; il avait cent vingt ans, dit Voltaire , dans ses Questions sur V Encyclopédie (1), lorsqu'il fut averti de se préparer à la mort.
Alors, le mauvais ange Samaël l'assista, se réjouissant de pouvoir emporter son âme en enfer; mais Michel le bon ange accourut aussitôt et se mit à pieurer.
« Ne te réjouis pas tant, méchante bête , dit le bon ange au mauvais ; Moïse va mourir, mais nous avons Josué à sa place. »
Bientôt il mourut, et son âme fut enlevée au ciel malgré les efforts des mauvais anges.
Josué fit en effet la conquête d'une partie de la terre promise; mais ce pays était livré aussi bien que
(1) Tome pag. 306.
TÉgypte, la Phénicie, la Perse et tout l'Orient à l'idolâtrie et à la superstition; il est dit, dans les Nombres, chapitre 23, que Balac, roi de Moab, avant d'entreprendre la guerre contre Israël, fit venir Balaam pour maudire ses ennemis.
C'était un fameux sorcier madianite qui vivait vers l'an du monde 2525. Ce sorcier, qui adorait en même temps Dieu et le diable, reçut du Seigneur une défense précise de se rendre à cette invitation. Cependant les présents magnifiques du roi l'avaient séduit, et poussé aussi par le diable, il se rendit à son camp.
On sait que l'ange du Seigneur arrêta son âne, qui lui parla ; Balaam, effrayé (on le serait à moins), promit de faire ce que commanderait le Seigneur, et, au lieu de malédiction, il prononça une magnifique prophétie sur les destinées glorieuses du peuple de Dieu.
Le diable, ainsi trompé par le faux prophète, se vengea en le livrant aux Hébreux, qui le tuèrent après leur victoire.
Les descendants de Chanaan avaient des magiciens, des devins, des enchanteurs, des nécromanciens, qui évoquaient les morts ; ils immolaient des victimes humaines à Ba^l et à Moloch, divinités des ïyriens et des Ammonites. Satan semblait se multiplier pour anéantir jusqu'au nom du vrai Dieu, et il y réussit à tel point que le Tout-Puissant, irrité des crimes odieux de So-
dome et de Gomorrhe, engloutit les deux villes sous une pluie de feu; il ne s'y trouva qu'un seul juste, nommé Loth par l'Écriture.
Ces abominables excès, commis par une génération corrompue, auraient dû rendre l'Eternel beaucoup plus sévère envers Satan, qui avait déjà tant abusé de la liberté de tenter et de pervertir l'espèce humaine. Les desseins de sa Providence décidèrent autrement et le Roi des enfers, soit qu'il se jugeât inexpugnable, soit que les hommes se montrassent très dociles à ses mauvaises suggestions, pervertit toutes les pensées et tous les cœurs ; Dieu lui livra le juste par excellence ; nous allons raconter cette magnifique et sombre légende de l'Orient.