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CHAPITRE III

Le Diable et le Peuple de Dieu

Histoire de Job livré an diable. — Invasion de magiciens. — Evocation de l'ombre de Samuel. — Le roi David affilié au diable. — Le roi Salomon enchanteur. — Livres de magie qu'on lui attribue. — Les véritables clavicules. — Le temple de Jérusalem. —Liberté des cultes établie par Salomon. — Lamentations des prophètes.— Les prophètes étaient-ils sorciers? — La cabale des juifs. — La mercava. — Oromaze et Arimane. — Généralité du principe du bien et du mal. — Les mystères phéniciens. — Le diable après la naissance du Christ. — Tentation de Jésus par Satan. — Le diable et les pourceaux. — Simon le magicien et saint Pierre. — Un chien qui parle. — Satan chez Pilate. — Satan et Judas Iscariote. — Domination universelle du diable.

Tout le monde connaît l'histoire de Job qui, sous le rapport littéraire, est sans contredit l'œuvre la plus remarquable de l'antiquité : c'est l'épopée des douleurs humaines.

Le récit commence par une peinture de la vie patriarcale : 7.

(( Un homme était dans la terre de Hus, nommé Job, et cet homme était simple et droit et craignant Dieu.

« Sa possession fut de sept mille brebis et de trois mille chameaux ; il eut cinq cents paires de bœufs et cinq cents ânesses, et une famille de serviteurs extrêmement nombreuse...

« Or, un jour, les fds de Dieu étaient venus pour se tenir devant le Seigneur, et parmi eux se présenta Satan.

« Le Seigneur lui dit : — D'où viens-tu?

« Il répondit : — J'ai fait le tour de la terre et je l'ai parcourue. »

Voilà donc le grand tentateur admis au tribunal du Tout-Puissant, où il peut formuler ses accusations et exhaler ses haines. Il traite d'égal à égal avec le Très- Haut ; ses triomphes l'ont rendu audacieux jusqu'à l'insolence. La terre, avec ses crimes et ses douleurs, lui semble un assez grand blasphème, et il croit que, pour triompher de Dieu, il suffit de dire qu'on l'a vue.

« Le Seigneur lui demande :

(( — As-tu considéré mon serviteur Job qui n'a pas son semblable sur la terre, homme simple et droit, craignant Dieu et s'éloignant du mal ? »

Et il lui permet de frapper Job dans sa famille et dans ses biens : le tentateur se met immédiatement à l'œuvre.

Toutes les calamités tombent sur le patriarche ; il perd ses enfants, ses troupeaux, tous ses biens, et il s'écrie avec résignation :

a Le Seigneur a donné, le Seigneur a repris. »

Satan, vaincu, se présente de nouveau devant Dieu, qui lui dit :

«As-tu vu mon serviteur Job? Tu m'as soulevé contre lui pour me le faire affliger en vain. » Satan répond :

« — La chair seule peut payer le prix de la chair, et l'homme donnera tous ses biens pour conserver sa vie ; si tu étends ta main et si tu touches son visage, tu verras s'il te bénit encore en face.

« — - Voilà qu'il est dans ta main ; cependant conservelui la vie. »

Cette scène entre Dieu et Satan est admirable, et Gœthe l'a presque littéralement copiée dans le début de son poème de Faust, dont nous aurons occasion de parler.

a Satan, dit la Bible, s'étant retiré de devant la face du Seigneur, frappa Job d'un abominable ulcère de la plante du pied jusqu'au sommet de la tête ; Job raclait la sanie de ses plaies, et il était assis sur un fumier. »

Sa propre femme, ceux de ses amis qu'il croyait les plus dévoués, viennent l'insulter; roi des enfers, tu vas triompher de ce grand représentant des victimes

de la persécution... Non... Job est résigné jusqu'à la mort, et Dieu, satisfait de sa fidélité invincible, vient lui-même le consoler.

Il faudrait citer le livre de Job en entier pour en faire apprécier toutes les beautés primitives ; mais nous devons nous restreindre à cette simple analyse, qui nous suffira d'ailleurs pour démontrer combien grand et invétéré était le culte satanique chez les Juife, importateurs de toutes les croyances égyptiennes. On comptait à Samarie plus de quatre cents magiciens, du temps du prophète Elie, et le roi Jéhu en fit massacrer un grand nombre.

Le roi Saûl, dit la Bible, alla trouver une nécromancienne, qui évoqua l'ombre du prophète Samuel. Menasseh-Ben-Israël, dans son second livre de la Résurrection des morts, prétend que la pythonisse ne pouvait pas forcer l'âme de Samuel à rentrer dans son corps et que le fantôme qu'elle évoqua était tout simplement un fantôme revêtu de la forme du prophète ; mais il y a une circonstance fort embarrassante, c'est que Samuel dit au roi :

« Pourquoi troublez-vous mon repos, en me forçant à remonter sur la terre ? »

Quelques auteurs prétendent que ces mots remonter sur la terre sentent le diable à pleine gorge.

Le saint roi David était aussi affilié aux sectes sata-

niques ; les Orientaux disent que ce souverain-prophète se faisait obéir des poissons, des oiseaux et des pierres; ils ajoutent que le fer qui passait par ses mains s'amollissait et que les larmes qu'il versa pendant les quarante jours qu'il pleura son péché faisaient naître des plantes et éclore des fleurs.

Adam, disent les musulmans, donna soixante ans de la durée de sa vie pour prolonger celle de David, à qui Dieu révéla de grandes prospérités dont plusieurs rois de Perse devaient jouir.

Saûl ne fut qu'un adepte infime à côté de son fils Salomon. Les philosophes, les botanistes, les devins, les sorciers, les nécromanciens, le regardent comme leur patron. Les légendes orientales disent que Dieu, lui ayant donné la sagesse, lui avait communiqué en même temps toutes les connaissances naturelles et surnaturelles, et, entre ces dernières, la science longtemps réputée la plus sublime et la plus utile, celle d'évoquer les esprits et les génies et de leur commander.

Ce roi enchanteur avait, disent les cabalistes, un anneau chargé d'un talisman qui lui donnait un pouvoir absolu sur les êtres intermédiaires entre Dieu et l'homme. Cet anneau existe encore ; il est renfermé dans le tombeau de Salomon, et quiconque le posséderait deviendrait maître du monde. 11 ne reste que des

formules, des pratiques et des figures par lesquelles on peut acquérir, quoique imparfaitement, une partie du pouvoir que le grand magicien exerçait sur les esprits. Ces beaux secrets sont conservés dans des livres attribués à ce prince, et surtout dans ses Véritables clavicules, petit volume très célèbre et rempli de conjura T tions, de formules magiques. On attribue encore à ce roi un traité de la Pierre philosophale, le Livre des neuf anneaux, le Livre des trois figures des esprits et des sceaux qui chassent le démon et un Traité de nécromancie adressé à son fils Roboam. Agrippa faisait grand cas de ces ouvrages , probablement parce que l'extraordinaire joue le principal rôle dans les œuvres de magie.

Les Pères de l'Eglise disent que Salomon fut le plus sage des rois d'Israël, et ils ont raison au point de vue de la civilisation et des relations commerciales , qu'il porta à un très haut degré; au point de vue du progrès littéraire, qui dut être très grand sous son règne, si l'on en juge par ses propres ouvrages. Mais ils ont tort de lui faire un crime d'avoir laissé à ses peuples la liberté des cultes; cette conduite, admirable pour le temps où il vécut, prouve bien plus que ses poëmes et ses constructions splendides, la grande sagesse dont il est un des symboles traditionnels.

On sait que Salomon, pour construire le temple du

vrai Dieu, demanda à Hiram, roi de Tyr et son voisin, non-seulement des cèdres du Liban, mais encore ses plus habiles ouvriers. Or, les Tyriens ne connaissaient ni n'adoraient le vrai Dieu ; les sujets d'Hiram, obligés de séjourner quelques années à Jérusalem, y pratiquèrent le culte de Baal et d'Àstarté. Les Juifs ne se firent pas faute d'assister à ces cérémonies, ce qui excita la colère des prêtres.

Cependant, leurs plaintes étaient d'autant moins fondées que les Juifs pratiquèrent de tout temps l'idolâtrie, soit ostensiblement, soit en secret. Le prophète Ezéchiel, exilé dans la Babylonie, se transporte, en imagination, à Jérusalem, et le Seigneur lui dit :

« Fils de l'homme, percez la muraille du temple, et regardez ce qu'ils font.

« — J'ai regardé et j'ai vu les murs couverts de représentations idolâtriques, de reptiles, de quadrupèdes et de toutes sortes d'images offertes en adoration aux fils d'Israël !

« Les parois de la maison en étaient couvertes, et soixante-dix vieillards, des premiers de la nation, ayant à leur tête Jézonias , fils de Saphan, encensaient à i'envi ces idoles, et le temple était rempli de fumée d'encens.

« En ce moment, vers la grande porte, du côté de l'Aquilon, j'ai vu des abominations plus tristes encore :

il y avait là des femmes en pleurs qui célébraient les mystères d'Adonis.

« Puis dans l'atrium, entre le vestibule et l'autel, vingt-cinq personnes, le dos appuyé au temple et les regards fixés vers l'Orient, qui attendaient le lever du soleil pour lui adresser leurs adorations!! »

Les prophètes, est-il dit dans l'Ecriture, menacèrent au nom du Seigneur le peuple d'Israël d'une longue et dure captivité, mais le diable eut toujours de nombreux adeptes, même dans le temple du vrai Dieu ; Satan régnait sur toute la terre et il devait tenir principalement à pervertir la race d'Abraham : il réussit malgré les menaces des prophètes.

Il ne serait certes pas facile de compter les prophètes, devins et sorciers qui ont prédit le passé et divagué sur l'avenir chez toutes les nations de la terre. Les Juifs en avaient souvent des troupes de trois ou quatre cents qui fréquentaient des écoles où des maîtres habiles leur enseignaient le grand air des prédictions. C'étaient des politiques habiles très versés dans la science des probabilités, des poètes enthousiastes et le plus souvent des visionnaires ; dans le nombre, il s'en trouve quelques-uns dont le patriotisme intelligent sut ranimer le courage des tribus captives sur les bords de l'Euphrate et qui furent pour les Juifs ce que fut Tyrtée pour les Grecs. A ce point de vue, l'étude des

sa grandeur et sa décadence. 8S

prophètes est curieuse, même fort instructive, mais y chercher la prédiction toujours certaine des événements qui se sont accomplis depuis, c'est demander la réalité à des fictions poétiques.

Sans parler des poètes profanes, il y a eu dans la religion chrétienne plus de deux cent mille saints dont plus de cinquante mille ont su deviner l'avenir. Chez tous les peuples et dans toutes les religions, un prophète est, en même temps, vrai ou inspiré par la divinité, pour ses sectateurs, faux ou inspiré du diable, pour ses ennemis. La Bible parle de plusieurs faux prophètes • voués aux puissances infernales.

Les devins sacrés ou profanes étaient tous un peu magiciens et astrologues, et affiliés à une sorte de maçonnerie très mystérieuse qui avait pour base la cabale: d'après le savant Pic de la Mirandole ce mot, qui dans son origine hébraïque signifie tradition, est le nom d'un hérétique endiablé qui a écrit contre Jésus-Christ. Mais la cabale remonte à des époques beaucoup plus anciennes. Cette science merveilleuse, si l'on en croit les rabbins, affranchit ceux qui la possèdent des faiblesses de l'humanité, leur procure des biens surnaturels, leur communique le don de prophétie et l'art de changer les métaux en or, ou pierre philosophale.

Les Juifs conservent la cabale par tradition orale, et ils croient que Dieu la donna à Moïse au pied du mont

Sinaï, et que le roi Salomon y était très expert, parce qu'il faisait des talismans mieux que personne. Tostat, évêque d'Avila, dit que Moïse ne faisait ses miracles avec sa verge d'airain que parce que le grand nom de Dieu y était gravé.

La cabale juive se divise en deux parties principales : la Mercava et la Bereshit. La Mercava fait allusion par son nom au chariot mystérieux des prophéties d'Ezéchiel. Bereshit est choisi, dit l'abbé Lecanu, pour exprimer cet autre genre de cabale qui court après le merveilleux. Nous aurons à parler plus amplement de la cabale et des cabalistes dans les chapitres que nous consacrons au moyen âge. Ces indications sommaires prouvent jusqu'à l'évidence que le peuple d'Israël se livrait à l'idolâtrie et à toutes les superstitions, comme les autres peuples que Dieu avait, en quelque sorte, laissés à l'entière disposition de Satan.

Zoroastre, prophète et législateur des Perses, dont nous avons déjà parlé, avait aussi intronisé le roi des enfers dans les plus belles contrées de l'Orient, sous le nom d'Arimane, prince et source du mal, ennemi tVOromaze, principe du bien. Mais, d'après les dogmes de Zoroastre, Oromaze est éternel, tandis qu'Arimane est créé et doit périr. Satan aussi fut créé, et on ne dit pas qu'il doive périr, à moins que ce ne soit avec l'humanité.

Ce principe du perpétuel dualisme du bien et du mal, du vrai et du faux, de Dieu et du diable , se retrouve chez tous les peuples, aux di verses périodes de civilisation. Cette lutte de deux principes presque égaux en puissance, était l'explication de toutes les choses de ce monde. Oromaze recevait des hommages et un culte, parce qu'il était bon ; Arimane, un culte et des sacrifices dissemblables , parce qu'il était méchant.

Déployé tes grandes ailes noires, ô archange foudroyé, du haut des airs contemple avec orgueil toute la terre qui semble t'appartenir et dont tu partages l'empire avec le vrai Dieu qui t'a laissé toute liberté d'action ici-bas.

Les Phéniciens ont inventé et propagé le culte et les mystères d'Adonis; les oracles deviennent tes interprètes, et la radieuse mythologie, couronnée de fleurs, suivie d'un cortège de dieux, de déesses, de devins et de sibylles , te prépare de nouveaux triomphes. Sur la terre tout est devenu dieu , excepté Dieu lui-même ; Apollon, Jupiter, Vulcain , Mars, Vénus, Isis , Sérapis prophétisent pour le compte de l'enfer. Neuf villes de l'Egypte, ce berceau de l'antique civilisation, adorent les crocodiles ; le monde grec et romain n'a plus que des divinités imaginaires, tombées si bas dans l'estime publique, qu'on ne pense pas déshonorer les dieux en introduisant dans leurs rangs les tyrans et les scélérats.

Le sang humain coule et fume sur tes autels, ô archange déchu et maintenant triomphateur!! Moloch, Baal et les autres dieux , sous les noms desquels on t'invoque, demandent chaque jour de nouvelles victimes ! Baal l'implacable , à défaut d'autre sang, prend celui de ses prêtres; il faut les orgies de l'impudicité et de la luxure pour honorer Moloch, le dieu de Tyr, de Sidon, de Samarîe, de Carthage, pour fêter dignement Vénus, la déesse des Grecs et des Romains ; Vesta elle-même, la chaste Vesta du vieux Latium, cache d'affreux désordres dans son sanctuaire.

Voilà l'œuvre accomplie en ton nom, Satan; la mythologie elle-même, si pure, si poétique à son origine, tombe dans des excès et des abominations qui l'ont rendue un objet de dégoût, de mépris et de risée ; les sibylles annoncent la venue d'un Messie, et déjà une brillante étoile luit au-dessus de la Judée, étoile dont la splendeur a attiré l'attention des mages adorateurs du soleil.

Le Rédempteur promis à Adam vient de naître dans une étable de Bethléem ; le paganisme se meurt ; mais comme toutes les religions condamnées fatalement à disparaître, il se livre à de nouveaux excès ; les rois et les prêtres s'empressent de couvrir la terre de temples et d'idoles afin de laisser aux générations futures des monuments de leur puissance et de leur splendeur.

Nous n'avons pas à retracer ici les grandes scènes de l'épopée chrétienne qui commence dans une crèche et finit sur un gibet ; la vie de Jésus de Nazareth es connue de tout le monde, et le livre publié récemment par M. Renan a soulevé tant de tempêtes que notre faible voix se perdrait au milieu des cris d'enthousiasme des uns et des malédictions des autres. Chose étrange, par une coïncidence qu'il suffit d'indiquer, le catholicisme et même le protestantisme agissent aujourd'hui comme agissait le paganisme au moment de la naissance du Christ : ils sont intolérants, superstitieux, sacrifiant le fond à la forme

Mais ne perdons pas trop de vue Satan, notre héros infernal, dont le rôle semble grandir à mesure que les obstacles surviennent.

Le Christ est né : le roi des enfers se transporte immédiatement au palais d'Hérode, le terrifie et lui suggère l'abominable dessein de faire massacrer tous les nouveaux nés de la Judée : cet arrêt est exécuté ; Jésus ne fait point partie de cette hécatombe, et la fuite en Egypte le préserve de la fureur royale. Satan se console de son échec en songeant qu'il a porté inutilement le deuil dans toutes les familles et plongé des milliers de mères dans la désolation.

Cependant Jésus arrivé à l'âge de sa virilité entreprend sa mission évangélique ; la foule se presse autour

de ce jeune docteur qui confond tous les prêtres, réjouissant les pauvres, les déshérités, en leur annonçant la régénération par l'amour et par l'égalité.

Jésus a reçu le baptême des mains de Jean dans les eaux du Jourdain : Satan, effrayé du danger qui menace l'idolâtrie, prend le régénérateur sur ses ailes et le porte sur la cime escarpée d'une montagne d'où il lui montre tous les royaumes de la terre, dont il lui promet la possession, s'il veut le reconnaître pour maître et l'adorer. Rien de plus dramatique et de plus grand que le dialogue qui s'établit entre Jésus et Satan, qui croit qu'il va triompher; ce récit, tel qu'il nous a été transmis par les évangélistes, a toute la majesté, toute l'ampleur de l'épopée.

Satan abandonne sa proie en frémissant de rage... Posons ici une simple objection à la tradition évangélique.

Comment le Tout-Puissant permit- il au prince des ténèbres de tenter son fils comme un simple mortel ? Gomment livra-t il le juste au fourbe tentateur qui trompa la première femme, et flétrit ainsi la race humaine au premier jour de la création ?

Pourquoi n'envoya-t-il pas des légions d'anges chargés d'écraser le prince du mal et de le rejeter tout mutilé au fond des enfers ?

Mystère impénétrable ! répondent les théologiens...

Selon nous, la tentation de Jésus par Satan n'est qu'une image des combats que les passions livrent à l'humanité ; c'est une de ces allégories poétiques qui émaillent les vieux récits de l'Orient.

Jésus fait aussi des miracles qui dépassent les prodiges des prêtres des faux dieux, il guérit les paralytiques, les aveugles, les sourds, les lépreux, marche sur l'eau, et délivre des démoniaques ou possédés du diable.

Il rencontre un jour, dit l'Evangile, un homme furieux, qui brisait toutes ses chaînes, et vivait dans les tombeaux.

A l'approche de Jésus, ce possédé du démon trembla et s'écria :

« Pourquoi viens-tu nous tourmenter avant le temps ?

« — Comment te nommes-tu, dit le Christ ?

« — Je me nomme Légion, dit l'esprit infernal, puisque nous sommes plusieurs. »

Et. il conjurait le Christ de leur permettre d'entrer dans un grand troupeau de pourceaux qui paissaient sur le rivage : Jésus le leur ayant permis, les pourceaux emportés d'une soudaine fureur coururent se précipiter à la mer, et le malade fut guéri.

Tel est le récit des évangélistes, récit qui ferait supposer que Jésus, pendant son séjour en Egypte, fut

initié aux secrets des prêtres et des savants de Memphis très versés dans l'astronomie et les sciences physiques : nous émettons cette opinion parce qu'il nous répugne de compromettre la Majesté divine dans cette étrange aventure de pourceaux.

0 Satan ! ta décadence commence, puisque te voilà réduit à demander pour asile les corps d'animaux réputés immondes. Terrible archange, toi qui naguère a tenté Jésus sans rencontrer le moindre obstacle, te voilà réduit à demander grâce, parce que tu as pris possession d'un pauvre homme ! Roi des enfers, tu es devenu méconnaissable I

On se demande, en lisant les récits des évangélistes, s'ils ne sont pas des fictions,* des allégories, et le grand nombre de paraboles dont ils sont remplis fait naître des doutes chez toutes les personnes qui pensent sérieusement et ne sauraient admettre comme vrai ce qui se rattache à la fable.

Les apôtres, compagnons et coopérateurs de Jésus, faisaient aussi des miracles, et il paraît que du temps du Christ, les prodiges étaient chose presque commune, témoin Simon le magicien qui, d'après l'Evangile, s'élevait en l'air et opérait des guérisons merveilleuses.

Ce Simon, qui n'est guère connu que pour avoir voulu acheter aux apôtres le secret de leurs mira-

cles, joue un grand rôle dans les livres des Démonomanes.

Voici quelques-unes des histoires qu'on raconte sur ses talents magiques.

Il avait à sa porte, dit Abdias de Babylone (1), un gros dogue qui dévorait ceux que son maître ne voulait pas laisser entrer. Un jour, saint Pierre voulant parler à Simon, dit à ce chien :

— Va dire à ton maître que Pierre, serviteur de Dieu, désire lui parler.

Le chien s'acquitta de cette commission au grand étonnement des personnes qui se trouvaient en ce moment avec Simon. Mais le magicien, pour leur faire voir qu'il n'en savait pas moins que saint Pierre, ordonna à son tour à son chien d aller dire à saint Pierre qu'il pouvait entrer.

— Mon maître, vous attend, dit le dogue.

Et saint Pierre entra.

De notre temps, les chiens sont moins dociles et surtout moins versés dans les connaissances grammaticales, mais gardons-nous d'oublier que c'est une tradition de démonomanes.

Simon le magicien disait que, si on lui tranchait la tête, il ressusciterait trois jours après ; l'empereur le fit

(1) Historia ccrtaminis apostolicî, 1566, par Julius Africanus.

décapiter; mais par ses prestiges, il supposa la tête d'un mouton à la place de la sienne, et reparut le troisième jour; il commandait à une faux de faucher d'elle-même, et elle faisait autant d'ouvrage qu le plus habile faucheur.

Les Juifs croyaient donc au diable, pratiquaient la magie, la sorcellerie, la divination, et les prêtres euxmêmes tenaient à honneur d'être initiés aux sciences cabalistiques. Du reste, les prêtres du fameux temple de Salomon ne se bornaient pas aux cérémonies du culte; on sait qu'ils étaient de plus bouchers, et qu'il y avait dans l'enceinte sacrée un endroit réservé aux tueries d'animaux. De plus, ils prédisaient l'avenir, à beaux deniers comptant, agissant contrairement aux anciens prophètes qui vaticinaient gratuitement. N'oublions pas de dire qu'il y avait de vrais et de faux pro- . phètes ; ia Bible s'explique très clairement à ce sujet, mais elle n'indique pas le moyen de distinguer la vérité d'avec l'erreur, le bon grain d'avec l'ivraie.

Satan régnait dans le temple de Jérusalem dont il avait fait une sorte de bazar, témoin l'indignation du Christ contre les marchands qu'il chassa du sanctuaire. Mais le succès des prédications du Nazaréen lui inspirait une sorte de terreur, et de plus, en sa qualité d'ancien esprit céleste, il devait voir dans un avenir très prochain le rapide triomphe du Christianisme.

Que faire, pour empêcher l'établissement de la religion nouvelle? Il avait tenté le Christ que le Père Éternel lui avait livré, et que les anges n'avaient pas secouru. Mais l'Homme-Dieu . avait triomphé du roi des enfers ; il avait suscité contre lui les Scribes, les Pharisiens orgueilleux, les Publicains cupides ; le Christ avait confondu ces adversaires, et il venait d'entrer en triomphe dans la Ville Sainte au milieu d'une foule enthousiaste qui le saluait du nom de 01s de David, indiquant ainsi qu'elle était disposée à l'appeler à la royauté.

Satan, que le long exercice des tentations et des méchantes intrigues avait rendu très fin diplomate, alla trouver Pilate et lui dit :

(Ici, nous transcrivons une légende du moyen âge.)

— Je t'annonce que les Juifs vont nommer roi Jésus de Nazareth.

— Je m'y oppose au nom de l'empereur.

— Il n'y a qu'un seul moyen d'empêcher cette révolution, qui replacerait sur le trône la race de David : condamne-le à mort comme perturbateur du repos public.

— Personne ne l'accuse, répondit Pilate.

— Rassure-toi... j'ai déjà trouvé l'accusateur.

Et aussitôt, le diable alla trouver Judas Iscariote, un des apôtres du Christ, hypocrite, scélérat dont il con-

naissait les mauvaises pensées ; cet apôtre fut encore plus facile à séduire que notre mère Ève, et, pour trente deniers, il consentit à livrer son maître aux soldats du proconsul romain.

Satan s'empara ensuite de Pilate et de Caïphe, qui prononcèrent la condamnation ; mais, comme d'après la coutume romaine, le proconsul devait gracier un coupable au nom de l'empereur, Pilate, qui éprouvait des remords bien qu'il fût possédé par le diable, demanda au peuple assemblé s'il voulait la grâce de Jésus de Nazareth ou de Barrabas le voleur.

Et le peuple, stupide et cruel, préféra Barrabas.

Et le Christ fut crucifié sur le mont Calvaire.

On comprendra que nous nous garderons bien de citer ici la version de la légende sur le grand drame si lugubre de la Passion; aux époques barbares, la naïveté par trop compromettante d'écrivains ignorants et crédules, a rapetissé de grandes choses que nous devons respecter. Les prêtres, les moinçs de ces temps d'ignorance ont dénaturé par des fictions la vie de Jésus, si belle, si grande dans sa simplicité. A l'exemple des poètes païens, ils ont voulu faire une épopée de la mission toute pacifique du grand Nazaréen ; ils ont si odieusement travesti l'histoire que le berceau et les commencements du christianisme nous apparaissent dans leurs légendes au milieu d'une mythologie aussi bizarre

que les fables et paraboles de Zoroastre, des hiérophantes du bœuf Apis et d'Orphée le premier organisateur des initiations religieuses.

Mais le Christ, portant l'instrument de son supplice, a gravi avec douleur les âpres sentiers du Calvaire. Le divin docteur, le sage des sages qui a enseigné aux hommes l'égalité, la fraternité, va mourir au milieu de deux larrons.

Il a rendu le dernier soupir.

Quel éclatant triomphe pour toi, ô génie du mal! inscris cette victoire dans tes archives infernales. Satan, tu as misTHomme-Dieu au tombeau. Personnification du mal, instigateur des passions violentes de l'humanité, qui, dans son aveuglement, t'accorde une puissance égale, sinon supérieure à celle de Dieu, nous trouvons ton exécrable nom mêlé à toutes les calamités humaines, à tous les crimes, à toutes les hontes, à toutes les lâchetés.

À l'origine de toutes les civilisations, nous voyons ton culte établi avant celui du Dieu clément, du Dieu bienfaiteur, parce que l'homme est naturellement plus enclin à honorer ce qu'il craint que ce qu'il aime.

Partout la même mythologie, les mêmes erreurs, les mêmes préjugés ; que les nations adorent Oromaze, Arimane, Osiris , Moloch, Astarté, Jupiter, Vénus, ou le vrai Dieu, le mensonge se glisse dans leurs

croyances et la superstition envahit leurs cérémonies.

Partout domine le diable, c'est-à-dire le mal qui peut prendre les noms d'Arimane, de Pluton, de Satan avec une escorte de mauvais génies.

Le Christ a trouvé son culte établi à Jérusalem, et le Peuple de Dieu prosterné aux pieds des idoles les plus monstrueuses, et à sa mort, il laisse Satan dans l'enivrement du triomphe qu'il vient d'obtenir. 11 ressuscite. .. Ses apôtres vont continuer son œuvre, mais l'archange maudit envoie à leur suite ses innombrables légions, et l'éternel dualisme du bien et du mal va continuer, sous des dénominations nouvelles ; le diable reste debout, comme une pyramide...

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