CHAPITRE VIII
Les grands suppôts du diable
Les adeptes du diable. — Arnaud de Villeneuve accusé de magie. — Ses découvertes pour la distillation et l'Alchimie. — Le grand Albert. — Maître Albert, écolier de Paris. — Entrevue de maître Albert avec la Sainte-Vierge. — Albert, magicien parce qu'il est savant. — 11 fabrique un automate ou androïde. — Thomas d'Aquin, disciple d'Albert. — Analyse du livre intitulé : les Secrets du grand Albert. — Le petit Albert, anecdotes diaboliques. — Albert saint et magicien. — Henri-Corneille Agrippa.— Ses talents et ses malheurs. — Les chiens du docteur. — Eloge de la femme, p;?r Agrippa. — Agrippa n'est pas mort. — Raymond Lulle. — Ses amours et ses aventures. — Le docteur Faust et sa légende diabolique. — Méphistophélès. — Le pacte de Faust. — Michel Nostradamus et ses centuries. — Le prophète et la Cour des Valois. — Nostradamus dans son tombeau.
Le diable reconnu, adoré comme une divinité, eut des adeptes d'autant plus nombreux que les hommes sont plus porlés à avoir peur du mal qu'à aimer, à vénérer le bien. Au moyen âge, tout homme qui, par sa science ou son génie, s'éleva au-dessus de la plèbe
contemporaine", esclave des plus sots préjugés, des superstitions les plus exécrables, fut classé parmi les suppôts de Satan.
Nous avons vu que Sylvestre JI et sept ou huit auires papes furent considérés comme affiliés à l'enfer, parce que des rangs les plus infimes de la société, ils étaient parvenus au pontificat. On oublia que les pre • mi* rs apôtres étaient de simples pêcheurs ou petits trafiquants avant de prendre part à la mission du Christ.
En France, Jean Gerson, chancelier de l'Université de Paris, Gerson, l'homme le plus instruit et le plus vertueux de son siècle, fut accusé de sorcellerie et d'astrologie pour avoir écrit son livre sur Y Examen des esprits, où l'on trouve des règles pour discerner les f ausses révélations des véritables. N
Arnaud de Villeneuve, célèbre médecin et chimiste du quatorzième siècle, fut aussi accusé de magie; François Pequa dit qu'il devait au démon tout ce qu'il savait d'alchimie, et Marianna lui reproche d'avoir essayé de former un homme avec du sperme mêlé à de certaines drogues et déposé dans une citrouille. Mais Delrio le justifie de ces accusations absurdes et fait observer que le pape Clément V ne l'eût pas pris pour son médecin s'il eût donné dans la magie.
La chimie lui doit de précieuses découvertes, qu'il ût
en cherchant la pierre philosophale, c'est-à-dire le secret de faire de l'or. Il trouva les trois acides sulfurique, muriatique, nitrique ; il composa le premier de l'alcool et du ratafia; il régularisa la distillation et fit connaître l'essence de térébenthine, etc., etc.
C'était plus qu'il n'en fallait pour obtenir un brevet de sorcier.
Mais il est d'autres suppôts du diable dont nous devons esquisser les monographies. Le génie devient un des attributs de Satan. Quel honneur pour le roi des enfers, qui mérite cette fois le nom de Lucifer, Portelumière,
De tous les adeptes présumés du diable, au moyen âge, un savant allemand, connu sous le nom de Grand- Albert, occupe sans contredit un rang d'autant plus élevé qu'il a joui pendant des siècles d'une renommée populaire basée sur les superstitions les plus ridicules.
Voici ce qu'on raconte sur cet illustre sorcier dont les prétendus secrets ont longtemps été la terreur des ignorants et des sots.
Vers la première moitié du treizième siècle, cet âge de fer de l'intelligence et de la raison, il y avait en l'université de Paris un docteur allemand très connu sous le nom de maître Albert, qui donnait des leçons publi ques sur une place au bas de la montagne Sainte-Ge-
neviève et qu'on a appelée Place Haubert par abréviation de maître- A Ibert. Les étudiants les plus doctes et les plus riches se pressaient autour de l'estrade qui lui servait de chaire ; parmi ses disciples les plus assidus figurait Thomas d'Aquin qui devint un des hommes les plus savants de son temps et passe encore pour le plus profond docteur en théologie.
Or, maître Albert inspirait pour le moins autant de terreur que de respect, car le bruit courait qu'il s'était lié par un pacte avec Satan, qu'il se livrait à l'astrologie, à la sorcellerie et un peu à la nécromancie.
Voici son histeire telle que nous la trouvons dans les chroniques du moyen âge.
Albert dit le teutonique par ses contemporains, Albertus Grotus, naquit à la Wigère, en Souabe, sur le Danube, vers l'an 1205. Dans sa première jeunesse, il éprouvait tant de difficulté à apprendre qu'il résolut de quitter le couvent de l'ordre de Saint-Dominique où il était entré.
Ici commence l'histoire merveilleuse de maître Albert.
« Apprenez, chrétiens, comment la Sainte-Vierge ré- « conforta le courage d'Albert le Grand et l'empêcha « de s'aller désespérer. »
Ainsi parle Hiéronimus Platus dans son livre de
Bono statu relig., chap. XXXIII. Albert, dit-il, avait déjà placé une échelle pour franchir le mur du couvent et s'enfuir, lorsqu'il aperçut tout près de lui quatre dames d'une physionomie très respectable. Deux d'entre elles l'empêchèrent de monter. La troisième lui demanda pourquoi il se décidait à une retraite aussi honteuse.
« — Parce que je ne puis rien apprendre , répondit Albert.
« — Que n'implorez-vous le secours de la bienheureuse vierge Marie, reine du ciel? La voici... c'est la quatrième des dames que vous voyez; nous vous seconderons de nos prières.
« — Je veux bien, répondit Albert.
« 11 se prosterna devant Marie et lui témoigna sa peine.
« — Quelle science veûx-tu posséder ? lui demanda la Vierge.
« — La philosophie ou science naturelle.
« — Il sera fait selon tes désirs; mais puisque tu as préféré une science profane à la théologie ou science divine, qui t'eût fait connaître mon fils, tu perdras, sur la fin de tes jours, toutes tes connaissances, et tu tomberas dans rimbécillité. » .
L'apparition s'évanouit ; Albert se trouva toutautre; sa conceptions'ouvrit^etrienneluiparutdésormaisdiffiçile.
$t8 LE D.ÏABLE
Mais, à côté de la légende sacrée, nous trouvons la légende diabolique. Des chroniqueurs racontent longuement que maître Albert fit un pacte avec le roi des enfers, et lui vendit son âme pour avoir la faculté de devenir savant.
Illuminé par l'une de ces deux influences (nous pensons que ni l'une ni l'autre n'y furent pour rien), Albert devint l'homme le plus savant de son siècle , et aussitôt le merveilleux environna sa personne d'une auréole fantastique. On disait, par exemple , "que les saisons ne changeaient pas pour lui, et que les arbres de son jardin , au milieu des plus grandes rigueurs de l'hiver, se couvraient de fleurs.
A son retour de Paris où il avait professé avec beaucoup d'éclat, il fut nommé évêque de Ratisbonne.
Les chroniqueurs allemands disent qu'il travailla à la pierre philosophale ; d'après Mayer, saint Dominique avait fait la précieuse découverte de ce moyen de faire de l'or, et ceux à qui il l'avait laissé le communiquèrent à Albert, en sa qualité de religieux de l'ordre. L'évêque de Ratisbonne paya ses dettes, et donna le secret à saint Thomas d'Aquin, son élève.
Voilà doue deux saints personnages pris en flagrant délit d'opérations salaniques , car la pierre philosophale faisait un peu partie du domaine de l'enfer.
Mais lorsque les chroniqueurs mentent, ils ne sau-
raient trop mentir : le champ de l'imagination est si vaste et si séduisant pour les esprits faibles 1
Mathieu de Luna attribue faussement à Albert le Grand l'invention du canon, de l'arquebuse et du pis» tolet ; on ne trouve rien dans les autres auteurs de cette époque qui vienne à l'appui de cette opinion, G'est bien le cas de dire : on ne prête qu'aux riches.
L'évêque de Ratisbonne, insigne magicien et habite astrologue, travailla, dit-on, pendant trente ans à fabriquer un automate avec des métaux bien choisis et sous Y inspection des astres. Qu'on veuille bien se figurer le soleil, la lune, Saturne, Jupiter et autres constellations, donnant leurs avis sur l'œuvre de maître Albert , jamais mécanicien ne se serait trouvé mieux éclairé.
Quoi qu'il en soit, l'automate fut non-seulement confectionné, mais encore doué de la parole ; il servait d'oracle à maître Albert et résolvait immédiatement toutes les questions qu'on lui proposait. Que n'avonsnous aujourd'hui des automates aussi bien élevés, instruits et complaisants! Les sots et les paresseux y trouveraient leur compte.
Ce chef-d'œuvre de mécanique du moyen âge* si toutefois il a existé, fut anéanti par saint Thomas d'Aquin, élève du grand Albert,
l/androïde ou automate humain, consulté un jour
par Thomas, lui fit une réponse si impie que le jeune docteur s'écria :
— Engin infernal, tu es l'ouvrage ou un agent du diable î
Et s* armant d'un gros bâton, il le mit en pièces.
Quelques auteurs de légendes dévotes disent que Y écolier-machine fut inventé par quelque génie satanique, mal satisfait de la mélhode scolastique du moyen âge, et du mécanisme d'Aristote pour trouver réponse à toutes choses. Ils ajoutent qu'on a voulu désigner ainsi le renouvellement dé l'école par saint Thomas et le coup mortel que porta la Somme de théologie, son chef-d'œuvre, aux éléments barbares d'une science incomplète et routinière ; il est d'ailleurs probable que saint Thomas, qui était l'homme le plus éclairé et le théologien le plus sage de son siècle, n'eût pas brutalement brisé un chef-d'œuvre de mécanique, ouvrage et propriété du grand Albert.
Parmi les sorcelleries attribuées à l'évêque de Ratisbonne, figure le fait suivant. On raconte qu'étant à Cologne, il donna au roi des Romains, Guillaume, comte de Hollande, un banquet élégant dans un jardin de son cloître où , en plein hiver , il fit paraître la brillante parure du printemps, qui s'évanouit après le repas.
Maître Albert connaissait probablement le système
desserres chaudes et les principes de culture mis en pratique par la direction de notre jardin d'acclimatation. Les ignorants attribuèrent ses procédés au diable.
Mais, dit la légende, le temps de la punition annoncé par la Vierge Marie arriva : trois ans avant sa mort, toute sa science disparut ; il se résigna et passa ses derniers jours dans une grande simplicité de vie et de mœurs. Hâtons-nous de dire que ce savant mourut à Cologne, âgé de 87 ans... A cet âge, il est permis de retomber dans l'enfance, sans que le diable soit pçis à partie : c'est bien le cas de dire....
Qui veut du merveilleux? on en a mis partout.
On attribue à Albert le Grand un livre de secrets, dont on a fait grand bruit et qui ne méritait pas telle renommée; il est intitulé : Les admirables secrets d'Albert le Grand, contenant plusieurs traités sur la conception des femmes, les vertus des herbes, etc. , etc.
Le premier livre traite de la génération de l'embryon, de la manière dont se forme le fœtus, de l'influence des planètes sur la naissance des enfants, des merveilleux effets des cheveux des femmes, de la manière de connaître si une femme est enceinte d'un garçon ou d'une fille, si une fille a perdu sa virginité, du venin que les vieilles femmes ont dans les yeux et des moyens à employer pour avoir, à son choix, une fille ou un garçon.
Ces rêveries sont stupides et, de plus, fort sales ; c'est à dégoûter d'écrire sous la dictée du diable.
Dans le deuxième livre, on voit les vertus de certaines prières, de certains animaux, des planètes et des astres.
Le troisième livre contient un traité des fientes, des idées bizarres sur les urines, les punaises, les vieux souliers, etc., des secrets pour nettoyer la batterie de cuisine.
Le livre quatrième est un traité de physiognomonie avec des observations sur les jours heureux et malheureux, des prescriptions médicales.
Dans ce livre on trouve tout, excepté le bon sens, et pourtant pendant près de trois siècles on a vendu, chaque année, 20,000 exemplaires des Secrets du grand Albert aux pauvres habitants des campagnes I Le diable n'en fait jamais d'autres, ou plutôt le fanatisme et la crédulité se sont toujours entendus pour propager les erreurs les plus déplorables.
Il existe un autre recueil d'absurdités, imprimé à Lyon en 1516, année cabalistique ; il est intitulé : le Solide trésor du petit Albert, ou Secrets merveilleux de la magie naturelle et cabalistique.
Ce recueil est encore plus dangereux que le premier, bien qu'on n'y trouve pas les moyens d'évoquer le diable, comme se l'imaginent quelques habitants des campagnes.
La vente de ce livre a élé défendue plusieurs fois sous dès peines très sévères, et les prohibitions de l'autorité n'ont abouti qu'à en augmenter le prix. Plusieurs paysans ont vendu leurs bœufs pour faire Pacquisition du Petit-Albert.
Ce livre est-il réellement curieux? Pas le moins du monde.
On y trouve la manière de nouer et de dénouer l'aiguillette ; la composition de divers philtres propres à donner de l'amour ; le moyen de voir en songe qui on épousera, et des secrets pour faire danser une fille nue, pour multiplier les pigeons, pour prévenir les infidélités des femmes, et, enfin, des remèdes contre les maladies et des gardes pour les troupeaux.
Tout cela est absurde, nauséabond! Pauvre Albert le Grand ! ta réputation fantastique prouve seulement que, par ton génie, tu étais au-dessus de ton siècle. Les charlatans, marchands d'orviétan, tireuses de cartes et sibylles de carrefour, ont exploité ta renommée, et les moines ignorants ont fait de toi le ministre de Satan, comme si tout homme d'une intelligence plus qu'ordinaire ne pouvait la cultiver qu'avec le secours de l'enfer!
Vainement les Dominicains s'empressèrent de te béatifier! Vainement le pape Grégoire XV, par un décret de l'an 1612, inscrivit ton nom au calendrier! Pour le
vulgaire, tu es demeuré sorcier, astrologue et promoteur de prétendus secrets plus ridicules les uns que les autres. Vraiment, c'est à dégoûter de la gloire scientifique, acquise par de longs et solides travaux; le diable survient, en vrai larron qu'il est, pour s'approprier le fruit de vos laborieuses découvertes, et vous passez, bon gré, mal gré, pour son très humble secrétaire.
Bienheureux sont nos inventeurs modernes de n'a. voir pas vécu en plein moyen âge; l'Inquisition les aurait brûlés en les déclarant suppôts de Satan.
Voilà un autre savant qui fut comme Àlbert-le-Grand, victime delastupide crédulité de ses contemporains et de l'astuce des moines; qui fut accusé de sorcellerie, de magie parce qu'il était infiniment trop instruit pour le temps où il vécut.
Henri-Corneille Agrippa, médecin et philosophe, un des plus savants hommes de la première moitié du XVI e siècle, naquit à Cologne en 1486, et non à Lyon , ni dans un hôpital, comme l'ont dit les moines, ses ennemis. Doué d une intelligence extraordinaire , il étudia et apprit rapidement les sciences et les arts à une époque où la science était assimilée à la sorcellerie; il mérita le nom de Trismégiste, et se lia avec
tous les savants et tous les princes de son temps.
Habile politique, il fut chargé de négociations très délicates, et voyagea dans toute l'Europe.
Ses talents causèrent ses malheurs, dit Collin de Plancy ; il était trop instruit pour ses contemporains, qui l'accusèrent de magie et de sorcellerie. Dans plusieurs villes , la populace ignorante et superstitieuse attenta à ses jours, parce que les moines le représentaient comme un émissaire de Satan.
De graves historiens racontent que, dans ses voyages, il payait ses hôtes en monnaie fort bonne en apparence, mais qui se changeait au bout de quelques jours en petits morceau de corne , de coquille ou de cuir. Les démonographes disent qu'on ne peut représenter Agrippa que de nuit, sous la forme d'un hibou, à cause de sa laideur magique.
On dit que, tandis qu'il professai à Louvain, un de ses écoliers, lisant un livre de conjuration, fut étranglé par le diable ; le professeur craignant qu'on ne l'accusât de cette mort parce qu'elle était arrivée chez lui, appela l'esprit malin et lui dit :
— Pourquoi as-tu tué ce jeune homme ?
— Parce qu'il m'a invoqué.
— Eh bien, je t'ordonne de rentrer dans le corps, et de lui faire faire sept ou huit tours sur la place publique.
— Maître en sorcellerie et magie, je t'obéis, répondit le diable.
En effet, le corps se promena quelque temps sur la place, et tomba inanimé devant la multitude, qui crut à une mort subite.
Le jésuite Delrio raconte longuement celte histoire dans son livre intitulé : Recherches magiques.
« Dans les siècles d'ignorance, et avant le rétablissement des lettres, dit le savant Naudé (i), ceux qui
s'amusaient à les cultiver étaient réputés grammairiens
et par conséquent hérétiques,
a Ceux qui pénétraient davantage dans les causes de la nature passaient pour irréligieux ;
«Ceux qui entendaient la langue hébraïque passaient pour juifs, et ceux qui recherchaient les mathématiques et les sciences moins communes, étaient soupçonnés enchanteurs et magiciens. »
Thevet dit qu'Agrippa était ensorcelé de la plus fine et exécrable magie, et si subtil qu'il grippait de ses mains podagres et crochues plus de trésors que de vaillants capitaines n'en pouvaient gagner dans les batailles.
D'ailleurs Agrippa se montra toujours fort curieux
(1) Apologie pour les grands personnages soupçonnés de mu-* fie, ch. 2,
des choses étranges et donna ainsi prise aux moines et autres personnes ignorantes ou superstitieuses ; son livre de la Vanité de sciences , qui est son chefd'œuvre, prouve qu'il aimait par-dessus tout le paradoxe.
Médecin autant qu'on pouvait l'être à l'époque de l'empirisme le plus stupide, il opéra quelques guérisons qui lui donnèrent une grande renommée. Louise de Savoie, mère de François I er , le nomma son médecin et elle voulait aussi le prendre pour son astrologue ; Agrippa eut le bon esprit de refuser ces fonctions diaboliques. La prudence lui était devenue indispensable surtout depuis la publication de son ouvrage : la Philosophie occulte, qui le fit accuser de magie et enfermer dans les prisons de Bruxelles, où il passa un an ; il en fut tiré par l'archevêque de Cologne, qui avait accepté la dédicace de son livre, ce qui démontre que les sots et les fanatiques étaient seuls à le considérer comme sorcier.
Wier, célèbre démonographe allemand et un des disciples d' Agrippa, dit que son maître avait beaucoup d'affection pour les chiens, qu'on en voyait constamment deux dans son cabinet de travail, dont l'un se nommait Monsieur et l'autre Mademoiselle, et qu'on prétendait que ces deux chiens étaient deux démons déguisés.
Les moines exploitèrent cette fable ridicule afin de
susciter de nouvelles persécutions contre l'illustre docteur dont la science les humiliait et dont ils jalousaient la brillante renommée. Paul Jove lui-môme, Paul Jove, le grave historien, raconte qu'aux approches de la mort, comme on le pressait de se repentir, il ôta à son chien noir, qui était son démon familier, un collier garni de clous qui formaient des inscriptions nécromantiques et lui dit :
«-—Va-t'en, malheureuse bête, c'est toi qui m'as perdu. »
Qu'alors le chien prit la fuite vers la rivière de Saône, s'y jeta la tête en avant et ne reparut plus.
En vérité, saint Roch est bien heureux de se trouver dans la légende, car son chien serait un démon comme celui d' Agrippa, et, au lieu d'avoir le ciel pour demeure, il se verrait relégué au fond des enfers ; car autrefois on était sorcier et intimement lié avec le diable, du moment où on avait quelque savoir et où on montrait de l'attachement pour un animal quelconque.
Et pourtant une des femmes les plus spirituelles de France, en plein dix-septième siècle, formula cette maxime :
— Les hommes m'ont appris à aimer les bêtes.
« Agrippa, dit Delancre (i), le brûleur de sorcières,
(1) Tableau de V inconstance des démons, liv. 5.
Composa trois livres assez grands de magie démoniaque ; mais il confessa que jamais il n'avait eu aucun «Commerce avec le démon, et que la magie et la sorcellerie consistaient seulement en quelques prestiges que fait le malin esprit pour tromper les ignorants. »
Delancre raconte ensuite, mais d'une manière toute différente des versions les plus accréditées, la mort tl' Agrippa :
« Ce misérable, dit-il, fut si aveuglé du diable auquel il îut soumis, qu'encore qu'il connût très bien sa perfidie et ses artifices, il ne les put éviter, étant si bien enveloppé dans les rets d'icelui diable, qu'il lui avait persuadé que s'il voulait se laisser tuer, la mort n'aurait aucun pouvoir sur lui, et qu'il le ressusciterait et le tendrait immortel; ce qui advint tout autrement, car Agrippa s'étant fait couper la tête, prévenu de cette ifausse espérance, le diable se moqua de lui, et ne voulut (aussi il ne le pouvait) lui redonner la vie pour lui laisser le temps de déplorer ses crimes...»
Ces absurdités , ces odieux mensonges, ces lâches 'calomnies contre une des personnalités les plus curieuses et les plus originales du seizième siècle, émanent d'un magistrat qui fut investi de la confiance •d'Henri IV. Nous aurons occasion de parler de ce juge ■d'iniquité qui croyait au sabbat et à toutes les inepties de la démonologie.
Parmi les écrits philosophiques et religieux de Cornélius Agrippa, les plus remarquables sont sans contredit ses deux traités, sur le sacrement du TflOTl âge et sur les mérites de la femme ; dans le premier il fait l'éloge de l'union conjugale et condamne le célibat des prêtres et des moines mis en vigueur par Grégoire VII; il apprécie à sa juste valeur l'état de virginité dans lequel la caste sacerdotale est condamnée à vivre.
Dans son éloge de la femme il y a des observations dont la profonde finesse ne serait pas désavouée par les physiologistes modernes : voici un passage très éloquent :
« Quand le Sauveur victorieux eut brisé les portes de la mort, à qui voulut-il d'abord apparaître ? aux saintes femmes, qui furent les premières instruites de la grande et bonne nouvelle.
« Mais aussi, jusqu'à la mort du Christ la foi des hommes avait défailli, les femmes seules se montrèrent inébranlables... qui donc a livré le Sauveur du monde? Qui l'a vendu? Qui l'a acheté? Quels monstres ont osé dresser le gibet? toujours les hommes figurent soit comme auteurs, soit comme acteurs dans ce drame terrible.
« Pierre renie son bon maître et dit qu'il ne le connaît point; les autres disciples s'enfuient et l'abandonnent; les femmes au contraire suivent les pas sanglants
du condamné, jusqu'à la croix, et l'accompagnent jusqu'au sépulcre : l'épouse même de Pilate n'intervient dans le procès que pour défendre l'innocent et fait plus pour lui sauver la vie, elle pauvre païenne, que tous les hommes qui avaient cru en lui !... »
Cette apologie de la femme, à une époque où la compagne de l'homme était encore chargée des lourdes chaînes de la servitude païenne , suffirait seule pour justifier Agrippa des sottes calomnies dont on a chargé sa mémoire.
Grand chercheur de l'inconnu , promoteur et propagateur d'idées nouvelles, il fut cloué au pilori par le fanatisme et la crédulité, qui attribuèrent à l'inspiration satânique ce qui n'était que le travail d'un génie supérieur. Les païens avaient enchaîné leur Proraéthée sur le Caucase; les chrétiens imputèrent à Agrippa des relations infernales. Pauvre humanité, tu ne pourras donc faire un pas en avant sans marcher dans le sang des martyrs du progrès I ! I
Ce qui a surtout contribué à faire passer Cornélius Agrippa pour magicien, c'est qu'on lui attribua, vingtsept ans après sa mort, un abrégé de cérémonies magiques et superstitieuses qu'on donna pour le quatrième livre de sa philosophie occulte. Or, il est démontré que ce fatras, de tout point ridicule, n'est qu'un recueil décousu de fragments de pictorius, de Tritb&ne,
de Pierre d'Apone, et autres auteurs de niaiseries diaboliques.
Dans les dernières années de sa vie, il fut réduit à une extrême misère, et il mourut, dit-on, dans une» méchante auberge, excommunié par les moines, et maudit par la populace, qui ne voyait en lui qu'un magicien affilié au démon.
On dit qu'il fut disgracié par une reine pour n'avoir pas voulu satisfaire sa curiosité en lui tirant son horoscope. La reine, sottement crédule, a laissé un nom respecté, et Agrippa, le savant consciencieux , est classé parmi les maudits.
0 justice des hommes, que tu es aveugle !
D'après une tradition très répandue , Agrippa n'est pas mort, et le diable lui aurait recollé la tête ; dans ce cas, le diable n'est pas aussi méchant prince qu'on voudrait le faire croire, et les bons procédés ne lui sont pas étrangers.
Cyrano de Bergerac, dans sa vingt-deuxième Lettre, raconte d'une manière très gaie une entrevue qu'il eut avec le grand Cornélius ; nous coniseillons la lecture de cette désopilante facétie aux personnes qui croient aux sorcelleries d'Agrippa et à celles qui n'y ajoutent pas la moindre foi. L'auteur du Voyage à la Lune y décrit avec une verve entraînante les préten* dues pratiques infernales.
Raymond Lulle, bien qu'appartenant à la légende dorée et presque canonisé, doit être classé parmi les serviteurs prétendus du roi des enfers, car son nom personnifie la recherche de l'absolu au moyen âge.
Docteur sans avoir jamais étudié, alchimiste de la pensée et de la science, il prétendit avoir trouvé un art universel ; doué d'une activité infatigable, il devait devenir un révélateur ou un fou ; il évita ces deux écueils en se précipitant dans le martyr:
Lulle nacquit dans l'île de Palma en 1235 d'une famille riche et noble ; il passa la première moitié de sa vie dans la dissipation et les plaisirs , mais à trente ans, bien que père de famille, il renonça au monde et se fit franciscain ; c'était un moyen sûr d'échapper aux persécutions de l'Eglise. Il découvrit un art nouveau, qu'il appela le grand art, et qu'il présenta comme une méthode unique pour raisonner sur toute espèce de sujet. Cette méthode mécanique, dit Leibnitz, était bonne, tout au plus, pour l'improvisation, mais inutile dès qu'on voulait l'étendre au delà.
Il conçût en même temps le projet de former une milice de théologiens qui iraient convertir les musulmans par la dialectique ; mais les rois et les papes se
moquèrent de cette croisade spirituelle et aucun d'eux ne voulut y donner la main. Benoît VIII traita de fou le pauvre Raymond, qui résolut d'accomplir seul l'apostolat qu'il avait rêvé; il eut d'abord quelques succès, mais en 1315, il fut lapidé par les habitants de Tunis. Un vaisseau génois transporta son corps à Majorque, où il fut inhumé ; ses compatriotes en firent un martyr; le plus grand nombre le traita de sorcier et de nécromancien ; nous croyons que Benoît VIII lui donna son véritable nom.
Raymond Lulle fut le chimiste le plus accompli de son siècle. En cherchant la pierre philosophale par la voie humide et en employant la distillation comme moyen, il fixa l'attention sur les produits volatils de la décomposition des corps ; voilà des travaux qui valent infiniment mieux que sa recette empirique d'éloquence.
Voici maintenant le côté merveilleux de la vie de Raymond Lulle :
Epris d'amour pour une belle Génoise nommée Ambrosia di Castillo, dit la légende, il obtint la promesse de son cœur « s'il parvenait à trouver l'élixir de la vie. »
Raymond se met à l'œuvre et reste plusieurs années enfermé dans son laboratoire. Il va achever le grand œuvre : l'or se liquéfie et devient potable ; une liqueur
vermeille a rempli deux fioles de cristal. Raymond a reconnu tous les signes alchimiques de la médecine universelle.
Dans son enthousiasme, il boit avidement l'immortalité et court chez Ambrosia di Castello ; mais, hélas î Télixir qui conservait la vie ne pouvait rendre la jeunesse,*et, pendant de longues années de recherches, le pauvre alchimiste avait vieilli, L'éh'xir qu'il vient de boire n'a immortalisé que ses rides, mais il ne le croit pas, tant la foi en son œuvre le transporte : il se sent immortel et il se croit jeune.
Hélas ! est-ce bien la belle Ambrosia qu'il a devant les yeux? Il ne voit qu'une pauvre femme pâle, mourante et déjà ridée.
« J'apporte la vie, lui dit-il en lui tendant la fiole avec délire : voici votre part d'immortalité ; buvez sans crainte, j'ai déjà bu la mienne. Vous ne me reconnaissez pas, sans doute. Oh! c'est que je suis rajeuni!...
« — Reconnaissez-vous vous môme, lui dit Ambrosia en lui présentant un miroir. Est-ce avec ces cheveux blancs et ces rides qu'il sied de se rappeler les erreurs de la jeunesse autrement que pour en gémir? N'avezvous donc à partager avec moi qu'une immortelle décrépitude ? Pitié pour moi ! Raymond ; je préfère le ciel à votre enfer ; mais pitié aussi pour vous-même ! Voyez ce que vous voulez rendre immortel. »
A ces mots, d'un geste terrible, Àmbrosia entrouvre sa robe et fait voir à Raymond un ulcère hideux qui lui a rongé la poitrine : l'alchimiste pousse un cri terrible en portant les deux mains à ses yeux ; la fiole tombe h terre et se brise.
« Mon Dieu ! mon Dieu ! ayez pitié de lui ! » murmure la sainte femme en tombant à genoux, tandis que Raymond Lulle s'enfuyait éperdu en criant : « Mourir ! mourir ! » Puis, rentré dans son laboratoire, il brisa ses instruments de chimie, se revêtit d'un cilice et jeûna pendant plusieurs jours avec d'affeuses macérations et des larmes continuelles. Ses forces ne s'affaiblirent pas, et il murmura en se lordant les mains : a Ah ! je suis immortel... comme les damnés ! »
Après plusieurs nuits de veille et de larmes il s'endormit enfin, et Jésus crucifié lui apparut en songe. « J'étais immortel par nature , lui dit le Sauveur du monde, et j'ai donné volontairement ma vie pour toi. Donne-toi tout entier à moi, et je te sauverai de l'enfer de la science. »
A son réveil, Raymond Lulle avait tout oublié, excepté son ardent désir d'expier ses fautes. Il assista quelques jours après Ambrosia di Castello à son lit de mort, et se chargea pour elle d'un pèlerinage à Saint- Jacques de Compostelle : il fit ce voyage pieds nus et vivant d'aumônes. A son retour, il distribua tous ses
biens aux pauvres, et se retira sur la montagne des Lauriers, appelée en arabe Arienda, et en espagnol Renda ; là, il se bâtit un petit ermitage, ou plutôt une tombe, et devint malade de la maladie dont il devait naturellement mourir, si l'elixir qu'il avait bu ne lui eût conservé la vie.
Alors il conjura, de nouveau, avec larmes Dieu de le laisser mourir. Sa prière fut si fervente, que le Sauveur lui apparut encore une fois, et lui promit de le délivrer quand il aurait vaillamment combattu pour lui contre les infidèles ; il lui dit encore une fois que la mort par le martyre était la seule porte ouverte pour la délivrance d'un chrétien qui avait eu la folie de vouloir être immortel sur la terre.
Raymond eut donc la tristesse de guérir ; mais les anges, pour le consoler de vivre, lui apparurent, ainsi que l'âme d'Ambrosia di Castello, dans une chapelle consacrée à la mère de Dieu. Là, Raymond Lulle fut tout à coup illuminé d'un rayon de la science universelle : il vit un grand arbre dont toutes les feuilles étaient chargées de caractères mystérieux en toutes les langues, et il lui fut promis qu'autant de nations profiteraient de ses enseignements qu'il y avait de caractères différents sur les feuilles de cet arbre, qui représentait la synthèse universelle. Raymond alors tombe en extase, et un seul mot, qui résume à la fois Dieu et ses
œuvres, s'échappe plusieurs fois de ses lèvres : 0 bo~ ni tas.
Tous les ans, à pareille époque, la maladie revenait, comme si la nature eût réclamé ses droits et protesté annuellemeot et à chaque anniversaire contre la viola* tion de ses lois. Le Sauveur du monde alors revenait consoler Raymond Lulle, et remplissait la maison qu'il habitait d'une suave et incomparable senteur. En mémoire de ces visions, plusieurs actes authentiques ont été dressés, et plusieurs tableaux ont été peints en manière d'ex-voto, dont plusieurs se voient encore tant dans la maison d'André de Cazeiles, ou avait demeuré Raymond Lulle, que dans les archives du sénat de Majorque et dans l'église des Pères Franciscains de Palma.
Après la mort de Jacques le Vainqueur, Raymond fonda un monastère pour les Cordeliers, dont il prit l'habit, et commença à étudier la langue arabe pour aller prêcher la vraie religion aux mahométans, car l'inspiration divine le poussait au martyre; et comment eût-il obtenu la couronne du martyre ailleurs que parmi les fanatiques sectateurs du Coran? En ce tempslà, il vint à Paris et y publia une sorte d'encyclopédie.
Le nombre de ses ouvrages n'est pas moindre que troisi cents yolumes, dit toujours la légende ; aussi ne safyofl
pas au juste combien de temps se prolongea sa vie. On Voit passer les papes, les empereurs, les générations, et Raymond Lulle vit toujours. Il advint cependant une fois que le saint homme crut toucher à l'heure de sa délivrance : il avait pris pour valet un Maure, afin de se mieux familiariser avec la langue des Sarrasins. Cet infidèle, ayant compris que son maître voulait détruire ïa religion de Mahomet, résolut de l'assassiner pour être agréable à son prophète. Raymond Lulle reçut, en effet, un coup de poignard qui ne se trouva pas mortel, et eut encore la force de défendre son assassin contre ceux qui accoururent au bruit, et voulurent mettre le misérable en prison : il partit quelques jours après pour l'Afrique ; les habitants de Tunis mirent fin à cette vie si agitée par les passions et si occupée par des travaux dont l'utilité est depuis longtemps fort contestée. Son ouvrage intitulé Arbor scientiœ l'a fait placer parmi les chercheurs du grand œuvre, tous voués au culte démoniaque.
De tous les adeptes et serviteurs prétendus du diable pendant la période de sa grandeur, le plus célèbre est sans contredit Faust de Weymar, l'inventeur de rimprimerie ou plutôt le bienfaiteur de la pensée ni*-
maine. On dit que les moines le déclarèrent sorcier et magicien pour se venger de ce qu'en inventant l'imprimerie il leur avait enlevé les fonctions très-productives de copistes de manuscrits.
Divine sorcellerie 1 magie céleste, trois fois céleste*, qui a répandu sur le monde entier tous les rayonnements de l'intelligence humaine !
L'histoire de Faust, populaire en Allemagne, en France, en Angleterre, a inspiré un grand nombre d'auteurs de diverses époques, et le grand poëte Gœlhe a mis ses aventures en un drame bizarre ou chronique dialoguée, qui est un des ouvrages les plus singuliers de l'esprit humain.
La lutte du bien et du mal, dans une haute intelligence, fut une des grandes idées du seizième siècle, et Faust personnifie cette lutte dans sa signification la plus élevée.
Dans sa première jeunesse, il apprit la médecine, la théologie, la jurisprudence, et après avoir épuisé les sciences naturelles, il se. jeta dans la magie, est-il dit dans sa légende écrite par Widman.
Nous n'avons pas à faire ici l'histoire des persécutions suscitées aux inventeurs de l'imprimerie, ni à établir quelle part Faust doit avoir dans cette admirable découverte. Historien du diable , restons dans le merveilleux.
Faust venait d'être reçu docteur en théologie, lorsqu'il apprit qu'il y avait à Cracovie, dans le royaume de Pologne, une grande école de magie. Il s'y rendit, et, curieux de se lier avec les êtres d'un monde supérieur, il découvrit, après de longues recherches, la terrible formule pour évoquer les démons du fond des enfers.
Se promenant un jour dans la campagne, dit Widman, avec son ami Wagner, il aperçut un barbet noir qui formait des cercles rapides, en courant autour de lui ; ces cercles devenaient de plus en plus petits, et le barbet suivit Faust jusqu'à son logis. Dans ce moment, le docteur se trouvait attristé par la misère et la maladie de son vieux père ; le barbet faisait entendre des aboiements lugubres; Faust s'aperçut bientôt qu'il se trouvait en face du démon, il saisit son livre magique, se plaça dans un cercle, prononça sa formule de conjuration, et ordonna à l'esprit de se faire connaître.
Méphistophélès, le second des archanges déchus après Satan, le plus redoutable chef des légions infernales, se présenta sous le costume d'un jeune seigneur. Faust contracta un pacte dont Widman rapporte les conditions, trouvées, dit-il, dans les papiers du docteur après sa mort. Il était écrit sur parchemin, en caractères d'un rouge foncé. Le diable s'engagea à lui obéir
et à le seconder en tout et pour tout, et lui donna pour arrhes un coffre plein d'or. Faust, de son côté, s'abandonna au diable, sans réserve d'aucuns droits à la rédemption, ni de recours futur à la miséricorde divine. Il voyagea avec une splendeur princière.
Il vit un jour, dit la légende, au village de Rosenthaï, la charmante Marguerite et en devint éperdûment amoureux. Méphistophélès, pour le détourner de cette passion, lui fit avoir des rendez-vous avec Hélène, Aspasie, Lucrèce, Cléopàtre et toutes les plus belles femmes de l'antiquité qu'il ranima pour lui.
Voilà donc le diable muni du pouvoir de ressusciter les morts.
Widman ajoute que Faust pouvait faire apparaître les beautés les plus célèbres dans tout l'éclat de leurs charmes, et qu'il fit voir un jour à ses disciples assemblés, Hélène avec ses grand yeux noirs, ses cheveux blonds et ses joues rosées. Mais le docteur ne pouvait chasser de son esprit l'image de Marguerite, et il parvint à s'en faire aimer.
Méphistophélès, voyant que rien ne pouvait vainere l'amour de Faust, résolut de perdre la jeune fille ; il mit dans son armoire des bijoux et des parures, et combattit sa vertu par la coquetterie. En même temps, il mena Faust à la cour du roi Charles-Quint, qui le pria de lui faire voir Alexandre le Grand. L'enchanteur
obligea aussitôt le fameux roi de Macédoine à sç montrer.
Faust était autrement fort que nos modernes spirites, qui n'ont pu encore exhiber aucun des grands personnages qu'ils prétendent évoquer ; mais, comme dit un proverbe, — A beau mentir qui vient de loin.
L'enchanteur opéra beaucoup d'autres merveilles, et on dit qu'il avait, comme Agrippa, l'adresse de payer ses créanciers en monnaie de corne ou de bois, qui paraissait de très bon aloi au moment où elle sortait de sa bourse, et reprenait au bout de quelques jours sa véritable forme. Ceci est une calomnie des chroniqueurs allemands, car, selon la tradition, le diable lui donnait assez d'argent pour qu'il n'eût pas besoin d'user de fraudes qui n'étaient pas dans son caractère.
Marguerite, domptée par l'ascendant de Méphistophélès, devint mère et se livra au désespoir, car Faust ne pouvait l'épouser, lié qu'il était par son pacte, qui lui ôtait le droit de disposer de sa personne, Les uns disent qu'elle mourut dans le repentir, au fond d'un cachot, d'autres qu'elle fut engloutie avec le fils qu'elle avait eu de Faust.
Cependant le temps fixé par le diable touchait à sa fin, et le moment arrivait où le pacte devait être mis à exécution, Faust, terrifié, voulut se réfugier dans une église ou dans tout autre lieu saint, pour implorer la
miséricorde divine; mais Méphistophélès l'en empêcha, et il le porta sur la plus haute montagne de la Saxe.
« — Désespère et meurs, lui dit le démon avec un « affreux ricanement ; dès ce jour, tu appartiens à «l'enfer. »
Et aussitôt il le saisit de ses griffes impures, déchira son corps en lambeaux, et précipita son âme dans les sombres abîmes.
Pourquoi Faust, génie plein de force et d'audace, fut-il traité de sorcier par les fanatiques de son temps? Parce qu'il contribua à la découverte de l'imprimerie, au quinzième siècle ; on assurait que l'encre rouge de ses Bibles était du sang fourni par le diable.
On dit aussi qu'il vendait dans toute l'Allemagne des almanachs dictés par Méphistophélès et, qu'il fut par conséquent le prédécesseur de Mathieu Laensberg; mais les bibliophiles et les bibliographes n'ont pu jusqu'à ce jour découvrir aucun de ces petits recueils de prédictions.
Telle est la légende de Faust; l'Allemagne lui doit son plus beau poëme, et de plus , elle est redevable au héros chanté par Gœthe de la découverte de l'imprimerie.
Il n'y a plus à s'étonner de l'acharnement des moines à calomnier, à ridiculiser la mémoire du savant docteur. L'imprimerie ouvrait à l'humanité des hori-
zons nouveaux, et le fanatisme voyant dans cette découverte la mort des vieilles superstitions, l'attribua au diable, et déclara les inventeurs suppôts de l'enfer. Trois fois heureux ceux qui n'expiaient pas sur le bûcher les bienfaits de leur génie.
Terminons cette série de personnages voués à Satan, par la monographie du prophète par excellence, de Michel Nostradamus.
Ce fameux médecin et astrologue naquit, à midi précis, à Saint-Rémy, en Provence , d'une famille de juifs convertis. Il étudia la médecine , et fut reçu docteur à Montpellier. Il obtint, comme médecin, de grands succès pour la guérison de plusieurs maladies qui affligeaient la Provence. Ses confrères, jaloux de la réputation qu'il avait acquise en quelques mois , firent courir le bruit qu'il avait fait pacte avec le diable, qui lui donnait des philtres et des onguents (1).
Ici, nous trouvons Satan travesti en apothicaire. Le roi des enfers touche à sa décadence; la superstition,
(1) Voir les Sorcelleries de Henri de Valois, sous l'an 1589. Le Journal de l'Etoile, les Archives curieuses de l'histoire de France, collection de Cimber, première série, tome XI I. Mœur* et humeurs de Henri de Valois, etc.
l'ignorance et la peur lui ont déjà fait jouer les rôles les plus ridicules.
Dégoûté de l'exercice de la médecine par les tracasseries de ses confrères, Michel se retira à Salon, et vécut dans l'isolement; son esprit s'exalta par un travail continuel, au point qu'il se persuada qu'il avait le don de connaître l'avenir. Il publia des almanachs remplis de prophéties sur les affaires publiques et la mort des grands, prophéties écrites dans un style énigmatique.
Ces almanachs, où se trouvaient aussi des notions sur les temps convenables aux divers travaux de l'agriculture, eurent une vogue immense. Dès ce moment, travestissant son nom, il se fit appeler Nostradamus et ne se montra plus aux yeux du vulgaire.
Pour donner plus de poids à ses prédictions, il renonça à l'humble prose et écrivit en vers; il divisa son travail par centuries dont les sept premières parurent à Lyon en 1555.
La splendide cour des Valois était à cette époque l'Eldorado des sorciers, astrologues et magiciens; Catherine de Médicis, qui croyait à l'astrologie beaucoup plus qu'à l'Évangile, manda Nostradamus à Paris, et le roi Henri II lui fit compter trois cents écus d'or en le priant d'aller à Blois rendre visite à ses enfants.
Le duc de Savoie et Marguerite de France, sa fem-
me, allèrent le consulter sur la grossesse de la duchesse, qui devint bientôt après mère du célèbre Victor-Emmanuel.
Le gouverneur du jeune prince de Béarn conduisit son royal élève à l'astrologue, qui prédit, dit-on, que l'enfant serait roi de France, et régnerait avec gloire. Ces faveurs lui attirèrent plusieurs épigrammes parmi lesquelles nous devons citer le distique suivant, bien qu'il soit très connu, attribué au poëte Jodelle :
Nostra damus cum falsa damus 1 nam fallere nostrum est; Et cum falsa damus, nil nisi nostra damus.
Ce méchant jeu de mots ne nuisit en rien à l'influence et au crédit dont jouissait l'astrologue. Chavigny chercha à démontrer dans son Janus français que la plupart des prédictions de Nostradamus s'étaient accomplies au commencement du dix-septième siècle, et de nos jours encore il se trouve des personnes qui consultent ce prétendu prophète dont les prédictions ont l'élasticité du soulier de Théramène qui se chaussait par toutes sortes de personnes. Un auteur a dit avec raison qu'il en est des prophéties comme des almanachs ; les idiots croient à tout ce qu'ils lisent, par> ce que sur mille mensonges, ils ont rencontré une fois la vérité.
On assure qu'il eut le pressentiment de sa mort, ce qui n'est pas étonnant chez un médecin doublé d'un astrologue. Au retour d'un voyage à Arles, auprès de Charles IX, dont il était le médecin ordinaire, il écrivit dans ses prédictions du mois de novembre 1565 :
De retour d'ambassade : don du roi, mis au lieu, Plus n'en fera : sera allé à Dieu :
Parents plus proches, amis, frères du sang, Trouvé tous morts près du lit et du banc.
Le 2 juillet 1566, on le trouva sans vie sur un banc au bord du lit.
11 prédit aussi que son tombeau changerait de place après sa mort.
On l'enterra dans l'église des Cordeliers, qui fut détruite quelque temps après, de sorte que le tombeau se trouva dans un champ; le peuple est persuadé qu'un homme qui avait prédit si juste mérite au moins • qu'on le croie.
D'après une tradition populaire en Provence, il se fit descendre vivant dans son tombeau, avec des livres, des plumes, de l'encre, du papier et une lampe inextinguible, en menaçant de mort quiconque oserait troubler sa solitude.
Nous n'avons pas besoin d'ajouter que des légions de diables sont censées fréquenter le sépulcre de Michel
Nostradamus. Satan se trouve inévitablement et invariablement mêlé à tout ce qui se fait de grand, d'extraordinaire , de bizarre
Les moines jetèrent ainsi la religion dans un chaos inextricable de superstitions ou croyances ridicules. Le diable fut pour eux une sorte de croquemitaine qu'ils exhibèrent à tout propos et avec un appareil fantasmagorique pour effrayer l'humanité tombée dans l'enfance, faible et crédule, par la très grande faute de ceux-là même qui avaient pour mission non de la réduire à une sorte de bestialité, mais de la consoler, de la régénérer par la loi d'amour et de fraternité de l'Évangile.
Nous avons assisté aux orgies démoniaques du sabbat, nous voici maintenant devant le loup-garou ; le diable réalise l'histoire de Nabuchodonosor, et cette fois ce n'est pas un roi coupable et orgueilleux, mais le peuple mourant de misère qui est changé en bête !