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CHAPITRE IX

Le diable loup-garou et noueur d'aiguillette

L'Ange Michel et le diable (légende). — Croyance au loup-garou.— Étude sur la lycanthropie. — Les loups-garous au moyen âge et au seizième siècle. — Trithème et la lycanthropie. — Poëme sur le loup-garou, le Lay du Bisclavet. — Divers noms donnés au loup-garou. — L'oraison du loup. — Le diable cabaretier. — Curieuse histoire à ce sujet. — Détails sur la pratique diabolique connue sous le nom de nœud de Vaiguillette. — Préservatif du Petit Albert. — Multiplication des sorciers et des devins. — Divers procédés de divination, par ordre alphabétique. — Aleclryomanie, cartomancie. — Les grands tarots.

Le diable, dit une légende, rencontra un jour l'ange Gabriel dans les plaines de l'air.

— D'où viens-tu, Gabriel ? demanda l'esprit malin.

— Du royaume des lys, du plaisant pays de France, répondit le messager céleste.

— Qu'as-tu vu dans ce beau royaume ?

— J'ai assisté les saints, j'ai éclairé les docteurs et fortifié les faibles.

— La France m'appartient et l'Europe avec, s'écria le diable ; n'y ai-je pas introduit tous les mystères du paganisme avec le sabbat? L'hérésie menace de toutes parts les prêtres du Christ; à moi, Pastoureaux, Cathares, Vandés, Albigeois, Cotereaux, Lollards, néognostiques; à moi, magiciens, devins, sorciers, astrologues... je serai votre guide, votre soutien pour vous aider à renverser, à souiller le christianisme.

— Les prêtres du Seigneur sauront bien défendre la sainte religion, dit l'ange Gabriel.

— Les prêtres ! s'écria le diable, avec un affreux ricanement... Les prêtres... tu ne sais donc pas qu'ils travaillent pour Je compte de l'enfer, en propageant les plus folles superstitions; ils croient me chasser avec leurs exorcismes, comme si je ne régnais pas sur terre par l'orgueil, l'avarice et la luxure. Ne croient-ils pas au loup-garou? Va, Gabriel, tu peux dire au Très Haut dont tu es demeuré le serviteur, que ma puissance sur les hommes égale presque la sienne ; mes démons ont pu envahir impunément les tabernacles, les asiles des vierges, les palais des rois et jusqu'aux chaumières. Lorsque je marchais, rayonnant de gloire et de liberté, à la tête de légions révolution-

naires, j'éLais moins puissant qu'aujourd'hui.

— Trois fois maudit, tentateur! fit l'ange Gabriel,

qui secoua ses blanches ailes et s'envola vers le ciel.

Cette fable du moyen âge reproduit exactement la vérité de la situation que les moines avaient créée au christianisme.

La croyance au loup-garou est une des plus tristes superstitions de cette époque si désastreuse pour l'esprit humain; en effet, les travestissements en loup faisaient partie des mascarades et orgies des sabbats.

Lalycanthropie, ou changement d'un homme en loup par enchantement diabolique, remonte à la plus haute antiquité, mais, chez les Egyptiens et chez les Grecs, le diable n'y était pour rien. Le loup figurait en Egypte le soleil et l'année, et Apollon loup, lycœus Apollo est mentionné par les premiers mythologues. Cet animal était consacré à Apollon parce qu'il a, dit-on, la vue fine et perçante ; Pausanias en donne une autre raison.

« Il y avait, dit-il, près du grand autel d'Apollon, à Delphes, un loup de bronze. C'était une offrande faite par les habitants de Delphes eux-mêmes. On dit qu'un scélérat, après avoir volé l'argent du temple, alla se cacher dans l'endroit le plus fourré du mont Parnasse ; là, s'étant endormi, un loup se jeta sur lui et le mit en pièces ; ce même loup entrait tous les soirs dans la ville et la remplissait de ses hurlements; on crut qu'il y avait à cela quelque chose de surnaturel, on suivit le loup et on trouva l'argent sacré, que l'on rapporla dans le temple. »

En mémoire de cet événement, on fit faire un loup de bronze pour le consacrer au Dieu de Delphes.

On établit des fêtes où les assistants se travestissaient en loups; saint Augustin dit même dans le dix-huitième livre de sa Cité de Dieu, que parmi les auteurs anciens il en est qui ont affirmé que les personnes admises à ces mystères devenaient réellement loups. Pline et Varron citent de prétendus exemples de ces métamorphoses.

Au commencement du moyen âge, les néognostiques remirent en honneur les mystères de l'ancienne lycanthropie, qui prirent alors un caractère satanique, les moines mêlant l'influence et l'action du diable à tout ce qui leur paraissait extraordinaire. Au moyen de philtres et de drogues dont ils se servaient pour persuader à de pauvres femmes qu'elles allaient au sabbat, les initiateurs firent croire à des malheureux qu'ils devenaient réellement loups à leur volonté, et en invoquant le roi des enfers. Ils employèrent, comme pour les orgies nocturnes au milieu des bois, des onctions soporifiques dont le secret ne s'était pas perdu depuis les pythonisses de Delphes et les sibylles du Latium.

La transformation en loup fut longtemps considérée comme réelle, et le savant Pierre Damien essaya d'en établir les preuves en présence de Louis VII et de toute sa cour. Ce prince était un peu sorcier, et le pape

Innocent II l'excommunia parce qu'il s'était opposé à l'élection de l'archevêque de Bourges : il commanda en personne une croisade pour se relever de la malédiction papale, et pendant ce temps, le diable, pour le punir d'avoir abandonné la démonomanie, lui enleva le cœur de sa femme Alianor d'Aquitaine, avec laquelle il divorça. Le diable se montrait déjà fort sévère sur les principes.

Le docte Trithème, qui chercha à perfectionner l'art d'écrire d'une manière mystérieuse, qui composa plusieurs ouvrages très intéressants sur ce sujet, livres qui furent condamnés comme remplis de secrets diaboliques ; le docte Trithème, disons-nous, croyait que Bajan, roi de Bulgarie, se changeait en oiseau, en loup et en toute autre bête, par le seul fait de sa volonté.

Au douzième siècle, on parlait dans toute l'Europe de la métamorphose d'un jeune homme en âne, par l'opération de deux vieillés sorcières : Guillaume de Tyr dit que l'aventure eut lieu dans l'île de Chypre.

Des fanatiques stupides et débauchés exploitèrent ces fables en affirmant que les personnes excommuniées devenaient loups-garous, par le seul fait de l'excommunication, et en expiation de leurs crimes; on ne pouvait, disaient-ils, leur rendre la face humaine qu'en les blessant entre les yeux, de manière à faire couler quelques gouttes de sang.

Gaspard Pencer, qui avait longtemps douté de l'existence des loups-garous , se laissa, dit-on, convaincre l'empereur Sigismond fit débattre solennellement la question par les docteurs les plus célèbres de l'Allemagne, et se rendit à leurs preuves.

Le loup-garou fut chanté par une femme poëte, par Marie de France, et le motif du Lai du Bisclavet est un des plus gracieux chefs-d'œuvre de la poésie des trouvères.

Faut-il s'étonner après cela si cesstupides et bizarres croyances passèrent tellement à l'état de chose jugée, qu'il suffisait de se dire loup-garou pour être écorché vivant? L'idée de 1 y canthropie pénétra si profondément dans les masses, qu'elle s'est perpétuée jusqu'à nos jours, et les contes qui circulent à ce sujet parmi les habitants des campagnes fourniraient une ample matière pour une iliade satanique.

En Bretagne, on croit encore au Ben-Blets, ou homme-loup.

Les Normands disaient autrefois garoual, et aujourd'hui ils disent simplement garou.

Dans l'ancienne Bretagne, le lycanthrope portait le nom de Bisclavet.

Dans le Poitou , c'est la Bête-Bigorne et la Galipode.

Dans le Languedoc et la Provence, c'est la Maie- Bête (Malo-Bestio)

Dans les départements du centre, Loupérou, traduction patoise de loup-garou.

De cette même époque, date aussi la fameuse oraison du loup ; quand on Ta prononcée pendant cinq jours, au soleil levant, disent les démonographes, on peut défier les loups les plus affamés, et même les loupsgarous. Voici cette oraison :

« Viens, bête à laine, c'est l'agneau d'humilité; je te « gaule (ave Maria) ; c'est l'agneau du Rédempteur « qui a jeûné quarante jours, sans.rébellion, sans avoir « pris aucun repas de l'ennemi, et fut tenté en vérité, « Va droit, bête grise, à gris gripeuse , va chercher ta « proie, loups et louves et louveteau , tu n'as point à « venir à cette viande qui est ici.

« Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit et du « bienheureux saint Cerf. »

On sait que les loups-garous étaient supposés avoir un grand goût pour la chair fraîche ; Delancre affirme qu'ils étranglaient des chiens et des enfants , qu'ils les mangeaient avec voracité , marchaient à quatre pattes et hurlaient comme de vrais loups , avec de grandes gueules, des yeux étincelants, et des dents crochues.

Bodin, le fameux démonomane, raconte avec effronterie, qu'en 1542 on vit un matin cent cinquante

loups-garous sur une place publique, à Constantinople.

Et pourtant les magistrats , les prêtres auraient dû savoir que les accès de lycanthropie n'étaient qu'hallucination, folie, manies bizarres ! Mais l'édifice de la superstition se serait écroulé si on lui eut enlevé cette pierre angulaire.

Boguet, dans son Discours sur les sorciers, dit, en homme très expérimenté , que les loups-garous s'accouplent avec les louves, et qu'il en naît des monstres diaboliques qui perpétuent la lycanthropie.

L'histoire du loup-garou n'est pas encore terminée, car dans nos campagnes on croit encore à cette transformation avec la foi la phis robuste ; c'est à peine si les sifflements des locomotives les ont chassés des contrées où les voies de communication sont devenues plus nombreuses et plus faciles.

Le diable y trouve encore son compte, toutefois les razzias des milices infernales deviennent de plus en plus maigres, et dans quelques années on ne croira pas plus au loup-garou qu'au lycaon de l'ancienne mythologie.

Mais au moyen âge c'était bien autre chose , le diable se trouvait partout, envahissant tous les lieux propices à la perdition des âmes.

Il ne pouvait manquer de se faire tavernier dans un

temps où les tavernes réunissaient les rebuts de la société, avec les moines ivrognes et paillards, les hommes d'armes insolents et voleurs.

Les hôteliers et les cabaretiers avaient beau orner leurs maisons de portraits de saints et de saintes, les hôtelleries passaient pour lieux de sorcelleries hantés par tous les démons, qui venaient apprendre sur terre métier de mauvais diables.

Les uns, disait-on, diablotins ou diablotines, se faisaient valets ou chambrières (1) ; les autres, plus délurés, s'établissaient hardiment taverniers, en ayant soin, bien entendu, de n'arborer leur enseigne que dans quelque lieu bien sombre, au coin de quelque bois bien ténébreux, rappelant ainsi l'enfer par ses terreurs et par son ombre.

Les voleurs, dignes pratiques, venaient seuls dans ces bouges, et le diable happait, de première main, les âmes des malheureux qu'ils y tuaient chaque nuit, ou bien, c'étaient encore des soldats pillards, plus fins que le diable et capables de le faire endiabler lui-môme. Guillaume Bouchet conte à ce propos une très amusante histoire dans la quinzième série de son second livre.

« Je vais vous révéler, dit cet auteur, pourquoi les

(1) De l'Imposture du diable, liv. l*r, chap. 4.

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picoreurs et gens de guerre bouleversent les coffres, sacs et bahuts, cherchant de tous côtés.

« Un soldat balafré, interrogé un jour sur bs motifs qui le poussaient à tout bouleverser dans une hôtellerie, répondit :

« — Un petit diable fut une fois envoyé d'enfer pour voir le monde et se déniaiser parmi les hommes ; il s'établit tavernier près d'un bois ; or, cinq ou six soldats vinrent en son logis et mangèrent à un repas toute la provision de la semaine, demandant toujours viandes de renfort.

« Le diabloton, qui était du nombre de ceux que les bonnes gens du village disent ne savoir faire griller que du persil, leur dit qu'ils avaient tout mangé et qu'ils devaient être rassasiés de ce qui eût pu contenter dix fois autant d'hommes qu'ils étaient.

« — Comment, ventre ! tête ! dirent des soldats, penses-tu que si le diable était cuit nous ne le mangerions pas tout maintenant?

« Le farfadet tout épouvanté s'enfuit d'où il était venu; il dit aux autres diables ce qu'il avait vu et ouï, et ceux-ci arrêtèrent qu'on ne recevrait plus à l'avenir aucun soldat en enfer.

« De manière que, le même jour, nos mangeurs y étant descendus tout droit, la porte leur fut fermée, et lettres authentiques furent données que dorénavant

nuls soldats ne seraient reçus en enfer : ils cherchent ces lettres partout, et il n'y a coin, ni ornière qu'ils ne visitent, pensant trouver leur lettre d'exemption qu'ils ne peuvent recouvrer, et cependant grippent tout ce qu'ils trouvent, s'accommodant de ce qui peut leur être utile ou nécessaire, fâchés qu'ils sont de la perte de telle lettre et privilège. »

« Et voilà pourquoi, ajoute le conte, il n'y a pas de soldat en enfer. »

Cet expédient, pour cacher et faire excuser les rapines et autres excès commis par les hommes d'armes, ne serait pas désavoué par nos zéphirs, nos turcos et même par nos zouaves qui ne croient pas plus au diable que les batailleurs du quinzième siècle; pour les soldats, le diable était bon à quelque chose, puisqu'il leur donnait un brevet par lequel ils avaient la chance de ne pas subir les éternels supplices.

Un autre bon tour attribué au diable, c'est le nœud de l'aiguillette, pratique de magie fort répandue pendant plusieurs siècles.

Les rabbins attribuent le nouement de l'aiguillette à Cham, fils de Noë. Chez les anciens, ce maléfice rendait les sorciers ou charmeurs très redoutables aux nouveaux époux. La superstition chrétienne, aussi ignorante, aussi crédule que les prêtres païens, reconnaissait l'efficacité des ligatures, qui furent frappées d'anathème par plu-

sieurs conciles : ce maléfice devint très fréquent au commencement du seizième siècle, qui fut en même temps la période des exorcismes, des charmes, des philtres, des magiciens et des sorciers.

« Le nouement de l'aiguillette devient si commun, écrit Delancre, que les hommes n'osent plus se marier qu'à la dérobée. On se trouve lié sans savoir par qui, et de tant de façons que le plus fin n'y comprend rien : tantôt le maléfice est pour l'homme, tantôt pour la femme et très souvent pour tous les deux ; les époux se mordent et s'égratignent au lieu de s'embrasser, ou bien le diable interpose entre eux un fantôme qui les empêche de se joindre... tous ces maléfices sont de l'invention du diable et n'excèdent ni ses forces ni son industrie : il en a donné le secret à ses suppôts, qui n'y vont pas de main morte et font passer de bien mauvaises nuits à ceux qu'ils affligent. »

Ici, Delancre compte douze manières d'être lié ; la plupart sont si indécentes qu'il nous répugne de les transcrire. Ainsi lorsque le mariage ne pouvait se consommer, ou parce que l'époux était un vieillard épuisé, ou parce que la femme se trouvait mal conformée, ou par mille autres causes dont parle Montaigne, on publiait aussitôt que le malheureux couple était ensorcelé, on attribuait à l'action de l'enfer des accidents qu'on comprenait d'autant moins qu'on ne se donnait

pas la peine d'en rechercher la véritable cause.

Bodin assure qu'il y avait plus de cinquante moyens de nouer l'aiguillette ; pour s'en préserver, il fallait porter un anneau dans lequel était enchâssé l'œil droit d'une belette ; on mettait du sel dans sa poche, ou des sous marqués dans ses souliers, lorsqu'on sortait du lit pour aller à l'autel.

Le Petit-Albert conseille de manger un pivert rôti avec du sel bénit, ou de respirer la fumée de la dent d'un mort jetée dans un réchaud. Les remèdes sont pour le moins aussi nombreux que les manières d'opérer le nouement. La peur de ce maléfice, qui était autrefois très répandue, n'a jamais pu exister que dans des imaginations faibles ou perverties par des prati* ques superstitieuses ; de nos jours, personne ne s'en plaint dans les grandes villes ; mais on noue encore l'aiguillette dans plusieurs villages et on se sert des procédés indiqués par le Petit- A Ibert.

Le grand juge Delancre se vante d'avoir fait brûler par centaines les noueurs d'aiguillette, qui périssaient souvent dans les flammes par la seule dénonciation d'un ennemi.

Les sorciers étaient aussi censés pratiquer des envoûtements. Cette pratique de la magie démoniaque aux treizième^ quatorzième siècles, consistait à faire en cire la figure des personnes qu'on voulait poursuivre de

maléfices. Les sorciers la piquaient, la fondaient devant le feu afin que les originaux vivants ressentissent les mêmes douleurs. On cite plusieurs rois et princes qui périrent de cette manière , parmi lesquels Charles IX, victime de sorciers italiens.

Le nouement de l'aiguillette , les envoûtements étaient des procédés magiques , c'est-à-dire obtenus par le secours des démons, en employant certaines cérémonies.

On distinguait trois sortes de magie :

1° La magie noire ou diabolique, enseignée par le diable et pratiquée sous son influence; c'était l'art d'é • voquer les démons, et de se servir de leur ministère pour opérer des prodiges;

2° La magie naturelle ou art de connaître l'avenir et de produire des effets merveilleux par des moyens naturels mais au-dessus de la portée du vulgaire;

3° La magie blanche ou art de faire des opérations surprenantes par l'évocation des bons anges, ou simplement par adresse et sans aucune évocation.

Il y a eu de tout temps, chez les peuples peu éclairés, grand nombre de magiciens, et on a écrit bon nombre d'ouvrages contre ces pauvres diables. Les diverses branches de la magie sont la cabale, l'enchantement, le sortilège, l'évocation des morts ou des esprits malfaisants, la divination, le don de prophé-

lie, la guérison des maladies les plus opiniâtres par des termes magiques et pratiques mystérieuses. Enfin, toutes les rêveries humiliantes dont la philosophie et la raison ont eu tant de mal à détourner l'espèce humaine.

Satan était réputé grand maître des magiciens et en môme temps des sorciers. Ces derniers étaient supposés tellement nombreux , qu'on en trouvait partout dans les palais des rois et dans les plus pauvres chaumières ; les sorciers, avec le secours des puissances infernales pouvaient, disent les démonographes, opérer tout ce que bon leur semblait, en conséquence d'un pacte fait avec le diable. Les hommes sensés, les philosophes, n'ont vu dans les sorciers que des imposteurs, des charlatans, des fourbes, des maniaques, des fous, des hypocondres ; mais les moines, les démonographes, croyaient ou feignaient de croire auxcharlatans qu'ils faisaient brûler ; plus ils allumaient de bûchers, p'us grand était le nombre des adeptes; c'est l'effet ordinaire des persécutions.

Bodin dit que les sorciers se rendaient coupables de quinze crimes : 1° ils reniaient Dieu ; 2° ils le blasphémaient; 3° ils adoraient le diable; 4° ils lui vouaient leurs enfants ; 5° ils les lui sacrifiaient avant qu'ils fussent baptisés; 6° ils les consacraient à Satan, dès le ventre de leur mère ; 7° ils lui promettaient d'attirer à

son service tous ceux qu'ils pourraient entraîner; 8° ils juraient parle nom du diable et s'en faisaient honneur; 9° ils commettaient des incestes ; 40° ils tuaient des personnes, les faisaient bouillir et les mangeaient; ii° ils se nourrissaient de charognes et dépendus; 12° ils faisaient mourir les gens par le poison et les sortilèges; 13° ils tuaient le bétail; 14° ils causaient la stérilité; 15° ils avaient copulation charnelle avec le

« Voilà, ajoute Bodin, quinze crimes détestables que tous les sorciers commettent, le moindre desquels mérite la mort exquise. » Auss ne se passait-il pas de semaine qu'on en brûlât un grand nombre ; parmi les accusés, cités à leur tribunal, les juges du moyen âge et môme du seizième siècle en condamnaient souvent les neuf dixièmes comme sorciers et magiciens, atteints et convaincus d'avoir fait pacte avec le diable. Ces exécutions n'empêchèrent pas les sorciers de se propager : du temps de Charles IX, disent de graves historiens, on en comptait 30,000 qu'on chassa de Paris ; il y en avait plus de 100,000 en France du temps de Henri III; chaque bourg, chaque village, chaque hameau possédait les siens.

11 y avait aussi de nombreux devins, qui prédisaient l'avenir, révélaient les choses cachées aux hommes, en vertu d'une mission satanique. Les démonographes

nous ont transmis les procédés de plus de cent sortes de devination; voici les principaux.

aéromancie. — Art de prédire les choses futures par l'examen des variations et des phénomènes de l'air. C'est en vertu de cette divination qu'une comète annonce la mort d'un grand homme. François de La Tour Blanche dit que l'aéromancie consiste à dire a bonne aventure en faisant apparaître des spectres dans les airs, ou en représentant, avec l'aide des démons, les événements futurs dans un nuage.

alectryomancie. — Divination par le moyen du coq. Voici quelle était autrefois la méthode la plus suivie On traçait sur le sable un grand cercle que l'on divisait en vingt-quatre espaces égaux* On mettait sur chaque lettre un grain d'orge ou de blé. On plaçait ensuite au milieu du cercle un coq dressé à ce manège ; on observait avec soin sur quelles lettres il enlevait le grain, et ces lettres rassemblées formaient un mot qui servait de réponse à ce que l'on cherchait à savoir» On trouve des détails très curieux sur les alectryoman- * tiens dans le quatrième chant du poëme la Poule à ma tante de M. Junquières.

ÀLEUROMÀNGiE. — Divination qui se pratiquait avec

de la farine. On mettait des billets roulés dans un tas de farine, on les remuait neuf fois ; on partageait ensuite la masse aux différents curieux , et chacun raisonnait selon le billet qui lui était échu.

alomancie. — Divination par le sel; de là dérive probablement la croyance qu'une salière renversée est d'un mauvais présage.

alphytomancib. — Divination par le pain d'orge. On prend de la pure farine d'orge : on la pétrit avec du lait et du sel sans y mettre de levain : on fait cuire sous la cendre et on frotte ensuite avec des feuilles de verveine. On fait manger à celui par qui on se croit trompé, et qui a une indigestion, si la présomption est fondée.

anthropomancie. — Divination par l'inspection des entrailles d'hommes et de femmes éventrés ; Héliogabale et Julien l'Apostat se livrèrent à ces opérations magiques.

amthmomancie. — Divination parles nombres : on examinait le nombre et la valeur des lettres dans les noms de deux combattants, et on augurait que celui dont le nom renfermait plus de lettres et d'une plus grande valeur remporterait la victoire ; les platoniciens et les pythagoriciens étaient fortadonnés à ce genre de divination.

armomancie. — Divination par les épaules ; les mé-

decins jugent encore aujourd'hui qu'un homme à épaules larges est plus robuste qu'un homme à poitrine étroite.

astragalomancie. — Divination par les dés. Les anciens la pratiquaient avec des osselets marqués des lettres de l'alphabet, et les lettres que le hasard amenait formaient les réponses.

astrologie. — Art de dire la bonne aventure et de prédire les événements par l'aspect, les positions et les influences des corps célestes ; ce genre de divination fut connu et pratiqué par les peuples les plus anciens. •

Hippocrate, Virgile, Horace, Tibère, croyaient à l'astrologie et le moyen âge en fut infesté.

botanomancie. — Divination par le moyen des feuilles ou rameaux de bruyère et de verveine sur lesquels les anciens écrivaient les noms et les demandes du consultant.

cartomancie. — Divination plus connue sous le nom d'art de tirer les cartes ; on se sert pour cette opération d'un jeu de piquet de 32 cartes ; les cœurs et les trèfles sont généralement réputés bons et heureux : les carreaux et les piques généralement mauvais et malheureux... les figures en cœur et en carreau annoncent des personnes blondes ou châtain clair ; les figures en pique ou en trèfle annoncent des personnes

brimes. C'est de la folie, de l'ineptie, mais, comme le dit la chanson de Béranger :

Les cartes ont toujours raison.

La plus célèbre des cartomanciennes passées à l'état d'immortalité, s'appelait de son vivant mademoiselle Lenormand, et son appartement de la rue de Tournm fut aussi fréquenté que l'antre des sibylles de Rome»

CATOPTROMANCiE. — Divination par le moyen d'un miroir, autrefois très répandue. On se servait d'un miroir que l'on présentait non devant, mais derrière la tête d'un enfant à qui Ton avait bandé les yeux.

chiromancie. — Art de dire la bonne aventure par l'inspection des lignes de la main ; c'est une science que les Bohémiens ont rendue célèbre. Les personnes curieuses de connaître les plus merveilleux secrets de la chiromancie, liront avec fruit et avec plaisir l'ouvrage de M. Desbarrolles, intitulé les Mystères de la main.

cristallonancie . — Divination par le moyen du cristal. On tirait autrefois des présages des miroirs, vases obliques ou cylindriques, ou de quelques autres figures formées de cristal, dans lesquels le démon avait élu domicile.

cosgninomàncie. — Divination au moyen d'un crible, d'un sas ou d'un tamis.

crànomancib ou plutôt Cranologie. — Art de juger les hommes par les protubérances du crâne. Le docteur Gall a écrit sur ce système des ouvrages où on trouve un traité complet de ce genre de divination.

daphxomancie. — Divination par le laurier. On en jetait une branche dans le feu; si elle pétillait en brûlant, c'était un heureux présage ; mais si elle brûlait sans faire de bruit, le pronostic était des plus fâcheux.

gastromancie. — Divination qui se pratiquait en plaçant entre plusieurs bougies allumées des vases de verre ronds et pleins d'eau claire ; après avoir invoqué le démon* à voix basse, on faisait regarder attentivement la superficie de ces vases par un jeune garçon ou par une jeune femme grosse ; puis on lisait la réponse dans les images formées dans le verre par la réfraction de la lumière.

hydromancie. — Art de prédire l'avenir par le moyen de l'eau. Très connue des anciens, cette divination était aussi pratiquée en Bretagne.

lampadomancie. — Divination dans laquelle on observait la forme, la couleur et les divers mouvements de la lumière d'une lampe, afin d'en tirer des présages pour l'avenir.

métoscopie. — Art de connaître les hommes par les rides du front. Au seizième siècle, Cardan publia un ouvrage in-folio sur la métoscopie, dans lequel il fit

connaître plusieurs découvertes curieuses. . Lavater, dans sa physiognomonie, a beaucoup perfectionné le système de Cardan.

mimimancie.— Art de connaître les hommes par leurs gestes, leurs attitudes. (Voir Lavater.)

nécromancie. — Art d'évoquer les morts ou de deviner les choses futures par l'inspection des cadavres : il y avait à Séville, à Tolède, à Salamanque des écoles de nécromancie, dans de profondes cavernes dont la reine Isabelle, épouse de Ferdinand V, fit murer l'entrée.

oomancïe ou ooscopie. — Divination par les œufs : Suidas prétend qu'elle fut inventée par Orphée.

Depuis le commencement de ce siècle, on devine par l'inspection des blancs d'œufs, et plusieurs de nos sibylles modernes ont rendu cette divination célèbre. On prend pour cela un verre d'eau, on casse dessus un œuf frais, et on le laisse tomber doucement. On voit par les figures que le blanc forme dans l'eau divers présages. Quelques-uns laissent l'œuf dans l'eau bouillante ; on explique alors les signes comme pour le marc de café.

Ces inepties sont de vieille date ; on les trouve indiquées dans le Grand Grimoire attribué au pape Honorius.

ornithomancib. — Divination qu'on tirait du vol, du

cri et du chant des oiseaux : cette croyance fut consacrée par la religion païenne ; mais Cicéron ne concevait pas comment deux augures pouvaient se regarder sans rire.

physiogxomonie. — Art de juger les hommes par les • traits du visage. Ce genre de divination a pour base des connaissances réelles : le diable n'y joue aucun rôle. Le Napolitain Jean-Baptiste Porta nous a laissé un curieux ouvrage sur cette science conjecturale.

pyromancie. — Divination par le feu : les démonomanes en attribuent l'invention au devin Àmphiaraûs.

rabdomancie. — Divination par les bâtons : Ezéchiel, Osée en font mention pour reprocher aux Juifs de s'y laisser tromper. La baguette divinatoire dont nous aurons, occasion de parler, et qui fit grand bruit, vers la fin du dix-septième siècle, tient à la rabdomancie.

théomaxcik. — Divination par la recherche des noms sacrés : on prétend que ce fut par ce moyen que Moïse opéra ses prodiges, que Josuéarrôta le soleil, etc., etc.

La superstition chétienne avait, de la sorte, imité les pratiques et les superstitions du paganisme, et l'on pouvait dire que l'empire de Satan n'avait jamais été plus solidement établi, ni plus étendu. Ne régnait-il pas sur toutes les classes de la société et principalement sur les moines mendiants, libertins, ivrognes, sur les moines que nos vieux poètes et romanciers nous re-

présentent comme des types de débauche, d'orgueil et d'ignorance? Le haut clergé, lui-même, pratiquait quelques-uns de ces moyens de divination et faisait du diable l'éternel et heureux rival de Dieu.

Quelques chefs de la chrétienté, quelques papes enorgueillis de leurs richesses, de leur pouvoir temporel, faisaient revivre dans leurs palais tous les excès de l'ancienne cour des Césars. Jamais les pontifes de l'anti-^ quité païenne n'étalèrent un luxe plus insultant ; jamais les despotes de l'Orient ne se montrèrent plus jaloux de leur autorité sans bornes et sans contrôle» Alexandre Borgia et plusieurs autres papes, ses successeurs, passaient pour vivre entourés de démons familiers qui avaient mission de les aider dans l'accoto* plissement de leurs ordres, Jean XXII, l'auteur des Taxes de la chambre apostolique, donnait dans l'ai* chimie et était réputé sorcier.

Jules III, disent les historiens de la première moitié du seizième siècle, n'avait d'autre dieu, que son ventre. On assure qu'il fut étranglé par le diable. Mais les citations que nous pourrions faire seraient trop nombreuses. ....

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