CHAPITRE DIXIÈME
Le Diable à la Cour des Valois
Le diable arbitre et orade. — La danse des morts. — Les âmes du purgatoire et les clercs charlatans. — Les sorciers do Paris au gibet de Montfaucon. — Les bohémiens, suppôts du diable. — Gilles de Retz, dit Barbe-Bleue, suppôt du diable. — Histoire de ses rapports avec Satan. — Prélats et moines astrologues. — Les magiciens et François 1er. — Catherine de Médicis, sorcière et nécromancienne. — Les talismans de la Florentine. — Ses extases prophétiques. — La tour delà halle aux blés. — Orgies sataniques. — Détails sur l'envoûtement. — Henri III, ses mignons et le diable. — Le fameux sorcier Trois- Echelles. — Le curé Gaufridi. — Ses débauches mises sur le compte du diable. ■»
L'invocation du démon fit partie des pratiques superstitieuses de la religion ; le diable devint l'arbitre des destinées des royaumes les plus puissants et l'oracle de l'univers ; aucun prince n'eût osé faire la guerre, même pour soutenir la cause la plus juste, sans prendre avis des esprits infernaux, par l'intermédiaire des sorciers et nécromanciens, La sorcellerie joua un rôle très important pendant la désastreuse période de l'occupation d'une partie de la France par l'Àogleterre.
Jeanne d'Arc, l'immortelle héroïne de notre nationalité, fut condamnée à être brûlée comme sorcière et magicienne; et pourtant elle n'avait exercé, pratiqué d'autre magie que celle de l'amour de la patrie. Ce procès qui serait ridicule, s'il n'était atroce, est une tache indélébile pour les Anglais, principalement pour les inquisiteurs qui en furent cnargés.
Une sorte de terreur vertigineuse s'empara de la société française. Les gnostiques purent multiplier leurs réunions, et plusieurs personnes qui y assistèrent par curiosité se trouvèrent subitement atteintes de manies diaboliques. C'était une véritable contagion, une peste morale, et les magistrats, au lieu de plaindre et d'absoudre les pauvres fous, les condamnèrent impitoyablement aux plus cruels supplices.
Le diable eut ses martyrs ou plutôt le fanatisme, l'ignorance eurent la sottise d'attribuer à Satan ce qui n'était que le résultat de la misère, de la dépravation et de la peur. Vainement la Sorbonne condamna la magie en 1389 par une décision solennelle : les envoûtements, le nouement de l'aiguillette, les philtres, les sabbats étaient devenus pour la foule autant d'articles de foi.
La danse des morts ou danse macabre, instituée à la môme époque, acheva de troubler les imaginations. C'étaient dans l'origine des mascarades de carnava*
dont les acteurs représentaient la Mort ; ils avaient le privilège de danser avec tous ceux qu'ils rencontraient en les prenant par la main, et l'effroi des personnes qu'ils forçaient de danser avec eux amusait beaucoup le public.
Les moines recommandèrent ces abominables singeries comme très propres à produire des réflexions salutaires, etl'on vit des clercs représenter sans scrupule le personnage de la Mort. Ainsi sanctifiées, ces danses, imitées des lupercales païennes, devinrent un exercice de dévotion. On entendit des prêtres déclarer que toute "personne qui ferait exécuter en peinture une danse des morts, se délivrerait des plus terribles fléaux. On crut à cette absurdité, et on eut bientôt recours à ce moyen dans les pestes très fréquentes en ce temps-là.
La crainte du diable et de ses maléfices multiplia les dons volontaires aux couvents, et les moines avides battirent des mains. Olivier Maillard, célèbre prédicateur du seizième siècle, disait dans un de ses sermons :
« — Les âmes du purgatoire entendent le bruit de «l'argent que vous donnez pour elles; lorsqu'en « tombant dans le bassin, il fait /m, fin, tin, ces âmes « se mettent à rire et font : ha, ha, ha, hi, ht, ht. »
Ces charlatans de . l'Église accomplissaient ainsi une „ œuvré impie, et plus tard on en fit peser la responsabilité sur le diable.
A côté de la danse macabre, nous trouvons la danse du sabbat ! Delancre assure que les danses sataniques rendaient les hommes furieux et faisaient avorter les femmes; que les sorcières qui dansaient en ces maudites assemblées étaient, ou entièrement nues ou en chemise; un gros chat était attaché au derrière.
Les démons, dit le même magistrat, dansaient avec les plus jolies sorcières, soit en forme de bouc ou de tout autre animal, puis s'accouplaient ainsi avec elles.
Il y avait trois branles : le premier se nommait le branle à la Bohémienne, le second s'exécutait en sautant toujours, etc.
On nous pardonnera de citer ces pitoyables et vilains détails, comme preuve de l'influence que le fanatisme monacal exerçait sur le progrès des superstitions et de la contagion démoniaque. Le tribunal de l'Inquisition dont les annales sont écrites avec du sang, fut établi, dit-on, pour combattre les sorciers et les hérétiques. Mais les exécrables sentences rendues par le féroce Torquemada et ses successeurs, démontrent que le diable gagna seul et beaucoup à l'établissement de cette jurisprudence cléricale, conséquence épouvantable de cette expansion désastreuse des pratiques diaboliques, et qui couvrit l'Europe de bûchers. Le seul, le véritable Satan du moyen âge, ce fut lé fanatisme qui, au lieu d'éclâirer la foule, la pervertit par des
croyances absurdes, horribles. Sans l'Inquisition, l'Espagne n'aurait pas figuré si longtemps parmi les nations les plus arriérées de l'Europe; sans l'Inquisition et ses tortures atroces, le diable serait entré plus tôt dans sa période de décadence.
Toute la chrétienté se livra à l'astrologie, à la nécromancie, à l'alchimie : nos historiens racontent que les sorciers de Paris allaient détacher, la nuit, du gibet de Montfaucon, les malheureux suppliciés, etqu'ils payaient aux sages-femmes les enfants morts-nés qu'elles pouvaient se procurer. Les plaintes des parents devinrent si nombreuses, si pressantes, que le prévôt de Paris les signala au parlement qui, de concert avec l'évêque, ordonna une enquête le 10 février 1404.
On eut alors recours à la mandragore pour se rendre le diable propice et se garantir de tous les fléaux : les botanistes ont fait remarquer que la racine de cette plante a la forme grossièrement ébauchée d'un enfant de la tête aux pieds. Ces amulettes factices devinrent un objet de mode, et il s'établit à Paris des marchands qui en firent commerce ; pour être pleinement efficace la mandragore devait être cueillie près du gibet, et les marchands avaient soin d'en planter dans les environs des fourches patibulaires. Mais on ne pouvait l'arracher sans mourir, et pour éviter ce malheur, ou creusait la terre tout autour de cette racine, et on
fixait une corde attachée par l'autre extrémité au cou d'un chien ; ensuite on battait le chien qui arrachait la racine en fuyant : Ffieureux mortel qui ramassait alors cette racine sans danger croyait posséder un trésor inestimable contre les maléfices.
Pendant que la France et les autres royaumes étaient ainsi livrés aux superstitions les plus odieuses, arrivèrent des tribus de bohémiens qui ravagèrent le pays et y répandirent de nouvelles erreurs. Delancre dit que c'étaient des demi-démons ; le docte magistrat aurait dû savoir que ces sauvages tribus, qui parlaient un jargon déguisé, mêlé d'allemand et d'hébreu, n'étaient que l'arrière-garde des Barbares qui avaient déjà envahi l'Europe. Bientôt on présenta les bohémiens comme ministres du démon ; mais ils échappèrent aux bûchers, en se réfugiant dans les forêts. Ils étaient encore très-nombreux en France avant la Révolution, et si on n'en trouve presque plus aujourd'hui, c'est qu'il y a moins de persécutions et que dans les campagnes on croit moins aux prophéties des diseuses de bonne aventure ; mais on est toujours persuadé que les bohémiennes préservent de l'incendie les maisons qui leur servent d'asile.
Le peuple n'était pas seul à croire aux sorciers, magiciens, devins, loups-garous et autres manifestations de l'influence du diable. La noblesse se livrait aussi aux
pratiques démoniaques; il nous suffira de citer l'histoire épouvantable de Gilles de Laval, sire de Relz, plus connu sous le nom de Barbe-Bleue.
Dans sa jeunesse, Gilles de Laval, issu d'une des grandes familles de Bretagne, combattit avec gloire dans les armées françaises, fut un des compagnons de Jeanne d'Arc; il assista au sacre de Charles VII qui, pour le récompenser deses brillants services, le nomma maréchal de France ; il était à peine âgé de vingt-quatre ans.
Rentré dans son manoir breton, il se ruina par des prodigalités et un luxe poussés jusqu'à la folie. Frappé d'interdiction par sa famille, il s'adonna aux sciences occultes, fit pacte avec le diable, appela d'Allemagne, d'Italie, les alchimistes les plus fameux qui achevèrent sa ruine, en exigeant de fortes sommes pour frais de déplacement, et pour accomplir des expériences qui ne devaient pas réussir.
Le maréchal n'espérant plus rien des alchimistes, eut recours aux nécromanciens qui évoquèrent le diable sans que le roi des enfers daignât se déranger pour répondre à leur appel. Ils lui firent signer des pactes avec le sang de son petit doigt de la main gauche; on traça dans ses appartements des cercles qu'on eut soin de couvrir de figures magiques ; on multiplia les talismans et les pommades, sans obtenir le moindre résultat.
Ses magiciens, bien résolus à dévorer jusqu'aux derniers lambeaux de sa fortune, lui firent accroire qu'il se rendrait le diable propice en lui offrant des sacrifices de jeunes enfants, en composant des parfums avec leur cœur et leur foie, en signant des pactes avec leur sang.
Dès ce moment, son chambellan, nommé Henriot, et son page, nommé Ponton, furent chargés d'introduire dans ses châteaux, des femmes enceintes et des enfants des deux sexes de huit à quatorze ans. îl désignait lui-même ceux qui lui paraissaient convenables pour l'accomplissement de l'œuvre diabolique.
A la chute du jour, ses émissaires parcouraient les villes et les villages, enveloppaient d'un grand sac et bâillonnaient ceux qui étaient destinés à ces exécrables mystères.
Cc£ enlèvements de femmes et d'enfants effrayèrent et indignèrent toute la contrée ; le rang et la puissance du coupable ne le sauvegardèrent pas contre la vindicte des loi3, et Jean V, duc de Bretagne, le fit arrêter au mois de septembre 1440 ; il fut condamné à être brûlé vif pour crimes d'hérésie, de sortilège et d'assassinat. L'exécution eut lieu le 25 octobre 1440, dans la prairie de Biesse (1).
(1) Voir à la Bibliothèque impériale (procédures criminelles) le manuscrit intitulé : Information et enquête à trouver que le sire de Bais, etc.
Ce drame de cannibalisme, de luxure, de folie, de stupidité, de scélératesse contient des détails qui ne doivent point trouver place dans ce livre.
Les astrologues trônaient à la même époque à la cour des rois de France ; antérieurement, Louis IX luimême, que l'Église a pourtant mis au rang des saints, avait à ses gages le nommé Renault, astrologue et devin qui lui conseilla de ne pas entreprendre sa première croisade ; les désastreux événements de cette campagne lointaine prouvèrent que si Renault n'était sorcier* il avait du moins parlé dans les intérêts du roi.
La science astrologique fut pratiquée et cultivée avec soin par des prélats, des docteurs, des moines * et les prédicateurs s'en servirent dans leurs sermons, enfin des papes la favorisèrent.
Louis XI lui-même, ce renard doublé d'un lion, donna tête baissée dans les visions de l'astrologie ; il accorda Tévêché de Vienne, en Dauphiné, à l'Italien Gugelo Catto, d'abord astrologue de Charles le Téméraire duc de Bourgogne.
Mais nous voici arrivé aux premières invasions des Français en Italie, c'est-à-dire à la fin du quinzième siècle, époque où l'Europe désignait Charles VIII, comme le prince qui devait accomplir les prophéties en réunissant les deux empires d'Orient et d'Occident, ou plutôt l'Europe sous son sceptre ; les astrologues
promirent la victoire à Charles VIII, à Louis XII, à François I er . Les résultats de ces expéditions chevaleresques sont si connus qu'il serait superflu d'insister sur le triste rôle que jouèrent les prophètes.
On raconte toutefois que Louise de Savoie, se promenant dans le bois de Romorantin, la nuit du 28 août 1514, et apercevant une comète du côté de l'occident, elle s'écria :
— Les Suisses ! les Suisses !
Et qu'elle resta persuadée que son fils leur livrerait une grande bataille.
La journée de Marignan lui donna raison... Comment ne pas croire, après cela, aux prodiges de l'astrologie?
François I er était trop éclairé pour partager les idées de sa mère sur les sciences occultes.
Après la signature du traité de Madrid, un magicien allemand offrit au roi-chevalier de lui ramener pardessus les nuages ses deux enfants qu'on avait envoyés pour otages en Espagne.
— Grand merci, répondit le roi, cette manière de voyager ne me paraît pas sûre, et je suis trop bon père pour m'y fier.
Le crédit du diable allait être complètement ruiné à la cour de France ; le rusé monarque des enfers vit le danger et pour y échapper il prépara le mariage du
dauphin avec Catherine de Médicis, qui amena à sa suite une légion de magiciens et d'astrologues, commandée par le fameux Côme Ruggieri, charlatan insigne, assassin et voleur.
Les méchantes femmes, dit Sainte-Foix, sont toujours faibles et superstitieuses ; Catherine de MMicis croyait non-seulement à l'astrologie, mais encore à la magie. Elle portait sur l'estomac une peau de vélin, d'autres disent d'un enfant égorgé, semée de figures, de lettres et de caractères de diverses couleurs. Elle était persuadée que cette peau avait la vertu de la garantir de toute entreprise contre sa personne : elle fit construire la colonne de l'hôtel de Soissons (i), dan* le fût de laquelle se trouvait un escalier à vis pour m monter à la sphère armillaire qui était au haut, où elle allait consulter les astres avec ses astrologues, dont elle s'entoura jusqu'à sa mort.
Cette reine astucieuse, cruelle, autant que superstitieuse, mit l'astrologie à la mode non-seulement à la cour, mais encore dans toute la France. La plupart des grandes dames eurent à leurs gages un astrologue qu'elles appelaient leur baron, et qu'elles consultaient tous les matins. Les almanachs prophétiques firent fu-
(1) Ce monument de l'astrologie e*isto eocora h la halle au 1>1«'\ — Voir à ce sujet les Enigmes des rues de Paris, par Edouard Fouruier.
reur; en 1572, année de la Saint-Bar thélemy, Michel Nostradamus, dont nous avons déjà donné la monographie, obtint un succès immense avec son recueil de Prédictions des choses mémorables qui devaient arrive^ jusqu'en 1585.
Pasquier affirme que cette princesse n'était pas moins livrée à la nécromancie qu'à l'astrologie.
« La feue reine mère, dit-il dans ses lettres (1), désireuse de savoir si tous ses enfants monteraient au pouvoir, un magicien, dans le château de Chaumont, lui montra dans une salle, autour d'un cercle qu'il avait tracé, tous les rois de France qui avaient été et qui seraient, lesquels firent autant de tours autour du cerclequ'ils avaient régné et qu'ils devaient régner d'années, et comme Henri III eût fait quinze tours, voilà le feu roi qui entre sur la carrière gaillard et dispos, et qui fait vingt tours entiers, et, voulant achever le vingtunième , disparaît ; à la suite vint un petit prince de l'âge de huit ans qui . fit trente-sept ou trentehuit tours, et après cela toutes choses se rendirent invisibles, parce que la feue reine ne voulut pas en voir davantage. »
Certes voilà des prédictions qui ont toutes réussi, mais probablement elles ont été faites après coup, et
(1) Lettres de M. Pasquier, page 10.
au temps où Pasquier écrivait on pouvait sans difficulté remplir le rôle de prophète.
Luc de Gauric, astrologue napolitain, fabriqua pour Catherine de Médicis une ceinture pour la préserver de tout accident ; ce Gauric, qui, selon Mézerai et le président de Thou, annonça positivement que le roi Henri II serait tué dans un duel et mourrait d'une blessure à l'œil, ce qui fut vrai, mais probablement annoncé après coup.. ; ce Gauric jouissait de la confiance la plus entière de Catherine de Médicis ; ses pratiques superstitieuses et surtout sa cruauté la rendirent odieuse à toute la nation. L'apparition d'une comète lui ayant causé des terreurs puériles, on composa une épigramme dont voici les deux derniers vers :
Quid t rcgina, times? namque hic maia signa minaiur, Longa timenda tua est, non tibi vita brevis.
« 0 reine, pourquoi tremblez- vous ? Si l'astre che- « velu annonce des malheurs à la France, vous aurez « à trembler longtemps, car votre vie ne sera pas « courte. »
Les Mémoires du temps disent qu'à toutes les dispositions à la magie dont elle était si largement pourvue, Catherine joignait la faculté des extases prophétiques. Cela se comprend, elle vivait au milieu des sorciers