‹ Le Diable, sa grandeur et sa décadenceChapitre 22 sur 29 · S8 LE DIABLE · texte numérisé non relu

S8 LE DIABLE

et des prophètes, elle devait devenir sorcière et prophétesse.

La reine Marguerite de Valois en parle dans ses Mémoires avec un enthousiasme filial.

« Aux esprits où il reluit quelque excellence non commune, dit cette princesse, Dieu donne des avertissements secrets, des accidents qui leur sont préparés en bien ou en mal, comme la reine, ma mère, qui, durant la nuit d'avant la misérable comète, songea qu'elle voyait mon père blessé à l'œil. Elle l'avertit en conséquence et le supplia de ne pas courir ce jour-là. »

Luc de Gauric avait fait la môme prédiction, et nous ne comprenons pas que Henri II ne se soit pas laissé ébranler par de semblables pronostics.

« Ma mère étant malade à Metz, ajoute la reine de Navarre, et ayant autour de son lit le roi Charles, ma sœur et mon frère de Lorraine, et force dames et princesses, elle s'écria, comme si elle eût vu se donner la bataille de Jarnac :

« — Voyez comme ils fuient, mon fils ! À la victoire I Voyez-vous dans cette haie le prince de Condé mort ?

<( Tous ceux qui étaient là croyaient qu'elle rêvait ; mais la nuit d'après, M. de Loches lui apporta la nouvelle.

(( — Je le savais, dit-elle; ne l'avais- je pas vu devant hier ?

D'Aubigné, dans son Histoire universelle (1), raconte de Catherine de Médicis :

« J'affirme, dit-il, sur la parole du roi le prodige qu'il nous a réitéré. C'est que la reine s'étant mise au lit de meilleure heure que de coutume, ayant à son coucher, entre autres personnes, le roi de Navarre, l'archevêque de Lyon, les dames de Retz, de Ligneroi les et de Sauve, deux desquelles ont confirmé ce discours, et comme elle était pressée de donner le bonsoir, elle mit les mains devant son visage, et avec un cri violent appela à son secours ceux qui l'assistaient, leur voulant montrer aux pieds du lit, le cardinal qui leur tendait la main, elle s'écria plusieurs fois : — M. le cardinal, je n'ai que faire de vous.

« Le roi de Navarre envoie en môme temps un de ses gentilshommes au logis du cardinal, qui rapporte comme il avait expiré au môme point. »

Ceci ne prouve qu'une chose, c'est que Catherine de Médicis, à force de vouloir lire dans les astres et de consulter les sorciers, était tombée dans des hallucinations qui étaient presque de la folie.

Ici, le diable n'a rien à prétendre ; il n'en est pas de même de la fameuse médaille donnée à la Florentine afin de lui procurer une fécondité, sur laquelle

(1) Livre fi, cliap. 42 p , 710.

elle ne comptait plus après dix années de mariage.

Cette femme superstitieuse, étant tombée gravement malade, remit à M. de Mesmes une boîte hermétiquement fermée, en lui faisant promettre de ne jamais l'ouvrir, et de la lui rendre si elle revenait à la vie.

Longtemps après, les enfants du dépositaire ayant ouvert la boite, dans l'espoir d'y trouver des pierreries ou un trésor, n'y découvrirent, dit-on, qu'une médaille de forme antique, large et ovale, où Catherine était représentée à genoux, adorant les furies et leur présentant une offrande. On la voyait dans un état de nudité complète , environnée de signes hiéroglyphiques , ayant à sa droite et à sa gauche les constellations du Taureau et du Bélier, sous les pieds le nom d'Éôulcd Asmodée, un javelot dans une main, et un cœur dans l'autre ; en lisait à l'exergue le nom d'Oxid (1).

La louve florentine pratiquait ainsi le même culte que les anciennes sibylles et prophétesses ; mais ces réminiscences des orgies païennes n'empêchèrent pas le pape de lui envoyer absolutions, indulgences et bénédictions ; elle avait fait égorger, assassiner lâchement • des milliers de protestants, et le sang des hérétiques effaçait les crimes les plus abominables aux yeux du fanatisme.

(1) Remarques sur la satire Ménipyée, tome II, p. 226, Journal des Savants, décembre 1704.

Ses fils pratiquèrent aussi la magie et la sorcellerie. Charles IX ouvrit et tint au Louvre une école de nécromancie; un de ses médecins lui ayant assuré qu'il vivrait autant de jours qu'il pourrait tourner de fois sur ses talons dans l'espace d'une heure, il se livrait tous les matins à cet exercice grotesque pendant l'intervalle fixé. Ses principaux officiers, dit l'auteur des Curiosités de la littérature, les généraux, les chanceliers, les vieux juges pirouettaient sur un seul pied pour imiter le roi et lui faire leur cour.

On raconte qu'après l'égorgement de la Saint-Barthélemy, Charles IX vit des corbeaux sanglants voltiger sur sa tête ; il reçut, par d'affreux tourments, le présage de sa fin prématurée. On ajoute qu'il mourut au moyen d'images de cire faites à sa ressemblance, et maudites par art magique, que ses ennemis, les sorciers protestants, faisaient fondre tous les jours par les cérémonies de l'envoûtement et qui éteignaient la vie du roi à mesure qu'elles se consumaient. En ce temps de fanatisme cruel et stupide , de pratiques païennes, si quelqu'un mourait de phthisie, on publiait aussitô que les sorciers lavaient envoûté. Les médecins rendaient les sorciers responsables de leur ignorance.

Le dernier des fils de Catherine de Médicis, Henri III, hérita des superstitions de sa mère. Voici ce que nous lisons dans un pamphlet imprimé en 1589, quel-

que temps avant l'assassinat de ce prince par Jacques Clément (1) :

« Henri de Valois avec d'Epernon et ses autres mignons faisaient quasi-publiquement profession de sorcellerie, très en vogue à la cour ; son trouva chez d'Epernon un coffre plein de papiers de sorcellerie auxquels il y avait des caractères inconnus, même des miroirs, onguents et drogues, avec des verges blanches, lesquelles semblaient être de coudrier, et que l'on brûla pour l'horreur qu'on en avait.

« On a encore trouvé dernièrement, au bois de Vincennes, deux satyres d'argent de la hauteur de quatre pieds ; ils étaient au devant d'une croix d'or, au milieu de laquelle on avait enchâssé du bois de la vraie croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Les politiques disent que c'étaient des chandeliers.. Ces montres diaboliques ont été vus par messieurs de la ville.

« Outre-ces deux diables, on a trouvé une peau d'enfant, laquelle avait été corroyée, et sur icelle il y avait aussi plusieurs mots de sorcellerie et divers caractères. Le roi allait souvent à Vincennes pour se livrer à ses sorcelleries et non pour prier Dieu. »

Les catholiques, qui se méûaient de lui. résolurent de

(1) Les Sorcelleries de Henri de Valois et les oblalions qu'il faisait au diable dans le bois de Vincennes, Didier-Millot, Paris, 1589.

le perdre complètement dans l'opinion publique avant de le faire assassiner ; ils imaginèrent de le représenter comme sodomiste et sorcier. On écrivit dans plusieurs pamphlets qu'il avait reçu, en présence des magiciens, un esprit familier nommé Terra gon, du nombre des soixante esprits nourris en l'école de Soliman. Il couchait, disait-on, avec ce Terragon qu'il avait marié à la comtesse de Foix qui ne put vivre avec lui, parce qu'il était trop brûlant.

Ici, nous devons placer l'histoire de l'ecclésiastique sorcier, tiiois-echelles — Brûlé en 1571 pour avoir adjoint aux sortilèges les empoisonnements et les meurtres. Dans son Apologie des grands personnages, Naudé dit que c'était un très habile charlatan, un escamoteur très adroit. Le roi Charles IX, grand admirateur des sorciers, voulut le voir; entre autres tours qu'il exécuta en présence de toute la Cour, en voici un dont il est fait mention dans plusieurs mémoires.

Il fit passer un à un dans sa main tous les anneaux d'une chaîne d'or placée à une grande distance; lorsqu'on alla s'assurer si cette chaîne n'était plus à sa place, on l'y trouva au contraire parfaitement intacte,

ce qui émerveilla toute la Cour.

— Je te fais grâce de tes méfaits, lui dit Charles IX, à condition que tu révéleras les noms de tes complices.

trois-échelles, affilié aux associations secrètes fort

nombreuses on ce temps de guerres religieuses, impliqua dans l'affaire un grand nombre d'innocents, afin de sauver ses véritables complices; il nomma plus do douze cents personnes, et déclara qu'il y avait trente mille autres sorciers dans toute la France; on remplit les prisons, mais comme on ne trouva aucune preuve contre les personnes dénoncées par le sorcier, on dut les relâcher au grand déplaisir de la magistrature dominée par les jésuites et l'Inquisition.

Taois-Ech ELLES fut brûlé publiquement à Paris.

Quelques années plus tard, un curé de Marseille, nommé Gaufridy, se faisait passer pour sorcier, car le diable enrôlait à son service beaucoup de gens d'Église.

On raconte que Satan lui apparut un jour pendant qu'il lisait un livre de magie ; ils entrèrent en conversation et liront connaissance. Le prêtre, charmé des bonnes qualités de Sa Majesté Cornue, se livra à l'enfer par un pacte bien en règle, à condition qu'il lui donnerait le pouvoir de suborner autant de femmes et de filles qu'il voudrait, en leur soufflant seulement au visage, afin de s'épargner l'ennui de leur conter fleurette. Le diable y consentit d'autant plus volontiers qu'il trouvait un double avantage dans ce marché, celui de damner un prêtre et de perdre une multitude de jeunes filles.

Dès ce jour, Gaufridy devint la terreur des pères et

des maris , car il n'avait pas plutôt soufflé sur une femme, qu'elle lui accordait tout ce qu'il pouvait souhaiter.

Il s'éprit de la fille d'un gentilhomme , Madeleine de la Talud, dont l'histoire endiablée est devenue célèbre, et lui fit partager son amour par son procédé ordinaire.

Mais, après avoir été quelque temps sous sa direction la demoiselle, apparemment effrayée ou inconstante, le quitla brusquement et se réfugia dans un couvent d'ursulines. Gaufridy furieux y envoya une légion de diables, et toutes les religieuses se crurent possédées. On prouva publiquement la sorcellerie du prétre-Céladon , que le parlement de Provence condamna au feu. On aurait dû le condamner comme libertin et suborneur, et non comme sorcier. Il était peut-être beau garçon, comme Urbain Grandier, qu'il précéda sur le bûcher. Dans sa Confession, imprimée à Aix en 1611, nous trouvons les passages suivants, qui compléteront ce que nous avons dit sur le sabbat :

« J'avoue que je me suis trouvé souvent au sabbat avec Madeleine, et lui ai fait avaler des signes diaboliques dans une écuelle pour la faire enrager davantage à mon amour.

« J'avoue encore que le diable est un vrai singe de l'Eglise, faisant au sabbat tout ce qu'on fait à l'autel.

«J'avoue qu'il y baptise avec de l'eau, du soufre et du sel. Le soufre rend esclave du diable.

« J'avoue quil y a au sabbat douze prêtres ; qu'on y dit la messe et que je l'y ai entendue; elle est servie par un diable. Le prêtre qui doit officier est porté au sabbat par un démon avec sa chasuble violette. Partout où il se trouve des noms de Jésus, Marie, et de saints, on les ôte et on met à leur place des noms de diables. J'avoue que toutes les croix sont au rebours. Certains marqués ont charge d'apporter un chien pour faire manger la communion. »

11 serait fastidieux de multiplier les citations; le prêtre Gaufridy était frappé de démence , de fureurs libidineuses, si la Confession qu'on lui attribue ne fut pas fabriquée par ses ennemis. Quant aux femmes et filles séduites par le célèbre suborneur, la rage dite . utérine fut le seul diable invoqué par elles, et si le prêtre se fit passer pour sorcier, c'était probablement pour cacher son libertinage, et le mettre au compte de Satan.

Monarque des lieux sombres, digne successeur de l'ancien Pluton , ton nom est devenu le symbole de tous les crimes et de toutes les folies de l'humanité. La dynastie bigote et libertine des Valois s'est placée sous ta protection!

Mais depuis longtemps tu médites de plus grands projets contre l'Eglise. L'hérésie frappe aux portes du Vatican avec le marteau de Martin Luther. Roi des enfers, c'est ton plus solide triomphe contre Rome et les successeurs de Pierre.

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