‹ Le diamant de la vouivre (volume 2)Chapitre 10 sur 17 · LA ROBE ROUGE · texte numérisé non relu

LA ROBE ROUGE

On n'a pas oublié sans doute que la veille du jour où Albéric et la sorcière arrivèrent à la grotte du Val , le sire de l'Aigle s'y . était rendu , et qu'une longue conférence avait eu lieu. Or le comte avait interrogé adroitement; et comme alors toute pensée de défiance eut semblé une injure, il lui avait été facile de pénétrer quelques projets j et le prochain dé-

part du curé, du capitaine et peut-être du colonel, qui devaient aller porter des secours et des consolations aux paysans du pays, lui avait paru une occasion favorable pour s'emparer d'un même coup de filet , et sans se compromettre, des trois chefs de la montagne.

— En rentrant dans son manoir , son premier soin fut de prévenir sur le champ ses Fâcheux et le sire de Beauffremont. On sait le reste. L'arrivée de la sorcière sauva le capitaine en l'envoyant au château de l'Aigle, et le curé fut seul victime de la trahison.

Pendant qu'à la grotte du Val , le capitaine met une partie de sa bande en mouvement pour se rendre au rendez-vous que lui a donné la sorcière ; le curé traverse les montagnes sous bonne escorte, et ne peut pas douter qu'il ne soit conduit au Pays-Bas.

Chef intelligent de la résistance opiniâtre qui

avait fait du Jura un rem[3art infranchissable , il savait qu'il n'avait pas de grâce à espérer de ses ennemis. Les pertes que la France avait faites depuis le commencement de la guerre lui seraient rigoureusement comptées , et la vengeance ne laisserait pas impunie celte persévérance infatigable.

Ce n'est pas que l'appréhension du supplice, que la haine lui préparait sans doute, fût pour quelque chose dans la terreur secrète qui l'agitait; non! Soldat et prêtre tout à la fois , il avait vu souvent la mort de près, et l'échafaud lui rappelait que Jésus- Christ son maître lui avait le premier donné l'exemple du martyre. Mais l'idée devant laquelle il se sentait frissonner malgré lui , c'était la joie, le triomphe des Français et des Suédois lorsqu'ils recevraient la nouvelle de sa captivité.

Néanmoins il fallait qu'il se résignât à son

sort. Serré de trop près par son escorte il dut se convaincre que toute tentative d'évasion était impossible.

Une seule fois pendant la route, uneocca* sion se présenta. Ils passaient en vue du château de Verges ; et le seigneur du lieu , qui les avait aperçus , avait envoyé une vingtaine de ses hommes d'armes les reconnaître. Le curé pouvait courir au devant d'eux , et se mettre sous leur protection. Mais un de ses gardiens le devina sans doute, car cette pensée avait à peine pris naissance dans son cerveau qu'il sentit dans son bras gauche le froid d'une lame d'acier qui y pénétra profondément.

Malgré la douleur qu'il dut ressentir, il ne répondit à cet avertissement silencieux que par un calme et une tranquillité «lioïques.

Puis la route étant redevenue libre , on se remit en marche , et vers deux heures de relevée, on arriva au château de Bletterans.

L'armée française était campée un peu en de-çà de Bletterans, et s'étendait du côté de Lons-le-Saulnier dans un rayon d'une lieue et demie, depuis Yillevieux jusqu'au château de Montmorot, qui, démentelé par Henri IV quarante trois ans auparavant, n'avait pas été reconstruit.

L'escorte du curé, après avoir passé près des dernières tentes , traversa donc une assez grande étendue de terrain, sans rencontrer autre chose que des ofGciers, des ordonnances qui allaient et venaient du camp au château, où le quartier-général s'était installé.

A la manière dont ils furent accueillis en arrivant , à l'empressement que l'on mit à venir à leur rencontre , Marquis devina facilement que la grande nouvelle était venue jusque-là.

Le château de Bletterans était la clef du

grand bailliage d'Aval. Situé sur la rive gauche de la Seille, petite rivière qui prend sa source à quatre lieues de là, au fond des rochers de Baume , il défendait l'entrée de la Comté du côté de la Bresse; et comme la Bresse appartenait à la France, tous les géné- 1 aux français, depuis quatre ans que durait la guerre, avaient commencé par s'en emparer, car il présentait tout à la fois et un bon centre d'opérations , et un asile sûr , et un boulevart solide en cas de retraite forcée.

Cette place n'était pas fort considérable. Pourtant ce n'était pas un simple château , mais bien un village fortifié, à l'une des extrémités duquel la citadelle s'élevait orgueilleuse et fière. Située comme elle l'était au milieu d'une plaine, n'étant dominée par aucune élévation , et entourée presque entièrement par la rivière , rempart naturel plus fort que ses murailles, l'accès en était assez

difficile. Aussi des combats terribles s'y étaient-ils livrés; et l'acharnement que de part et d'autre on avait mis à cette occupation prouvait assez son importance.

En arrivant le curé fut placé dans une salle basse , et laissé sous la garde de ceux qui l'avaient amené.

Pendant qu'il attend son sort , et que, résigné à mourir , il chasse de son esprit les derniers éclairs des regrets qui pourraient encore l'attacher à la vie , transportons-nous dans la salle d'armes du château.

Au milieu de la chambre cinq personnages , debout et la tète découverte, faisaient cercle autour d'un sixième personnage qui était fort tranquillement assis, les pieds appuyés contre la porte d'un énorme poêle de fayence.

Parmi ces personnages deux sont depuis longtemps cnnus du lecteur : c'étaient les sires de l'Aigle et de Guébriant; les trois autres

qui se tenaient debout , étaient : le marquis deVilleroy, le marquis de Feuquières, elle duc de Longueville , tous trois généraux dans l'armée française.

Quant à celui pour lequel les autres avaient une si grande déférence , il mérite une attention toute particulière. Son visage était allongé, pâle , osseux. Du fond d'une voûte formée par d'épais sourcils, s'échappait, brillant comme un éclair , un regard dont la puissance était telle qu'il était presque impossible de le soutenir; on en était comme ébloui. Sous une paire de moustaches grises, fièrement retroussées, deux lèvres minces, qui se contractaient sous la moindre impression, donnaient à sa physionomie une teinte de iinesse , qui , réunie à la dureté de l'œil , faisait de cette tête un ensemble au fond duquel on lisait tout à la fois la ruse, l'audace, une haute intelligence, et, ce qui fait le succès, la confiance en soi.

A son menton pendait une royale grise qui se terminait en poinle, et lui donnait un faux air de raffiné qui allait assez mal avec l'état de souffrance dans lequel il paraissait être ; du reste, malgré cette attitude maladive, il était facile de lire sur son front que le corps seul marchait vers un épuisement prochain , mais que la tête avait conservé toute sa force, toute son énergie.

Son costume était fort simple, et surtout bien différent de celui que portaient ceux qui l'entouraient. Il était couvert d'une longue robe rouge qui l'enveloppait en entier , et sa tête était emprisonnée dans une calotte de même couleur.

Il écoutait attentivement le sire de l'Aigle, qui venait d'arriver au c]iâteau , et qui, après lui avoir été présenté par le sire de Guébriant, lui annonçait la prochaine arrivée de Marquis,

comme premier gage de sa soumission aux volontés de la France.

Quand il eut fini , lorsqu'après avoir exposé les chances de succès qui devaient amener nécessairement la reddition du comté de Bourgogne , il garda le silence; le personnage à la robe rouge leva lentement les yeux sur lui , et se contenta de lui dire :

— C'est bien, nous sommes satisfaits; à la fin de la campagne nous réglerons notre compte; et vous aurez la bonne part, je vous le promets.

— xMonseigneur ! répondit le sire de l'Aigle en s'inclinant.

Un officier parut à la porte de la chambre :

— Monseigneur, dit-il , Thomme à la robe rouge vient d'arriver sous bonne escorte aux avant-postes, il a été fait prisonnier.

— Je le savais! Qu'on l'amène, et qu'on attende mes ordres.

Puis, s'adressant au sire de l'Aigle :

— Je veux le voir, ajouta-t-il, je veux savoir si sa réputation est justement acquise; je veux savoir quelle sera sa contenance lorsqu'il sera en face de moi, et qu'il saura qui je suis. Allez! marquis de Feuquières ; veillez à ce que mon nom ne soit pas prononcé devant lui, et faites qu'il ne l'apprenne qu'en ma présence. Vous donnerez aussi, à cinquante hommes de ma garde , l'ordre de monter ici, et de venir se ranger là, derrière moi. Puisqu'il est chef de la montagne, je dois le recevoir d'une façon digne de lui.

Feuquières sortit , et chacun , prenant exemple du maître, garda le silence jusqu'au moment où l'arrivée du curé fut annoncée. Alors, les cinquante hommes vinrent prendre la place qui leur avait été désignée, et le sire de l'Aigle dit au personnage à la robe rouge :

— Il est inutile que le prisonnier me re-

connaisse, je vais prendre mon déguisement habituel ; il fera d'ailleurs sur lui plus d'impression que ma présence.

Il sortit et rentra un instant après , couvert d'une robe noire et le visage masqué.

Alors, le personnage à la robe rouge se plaça au centre du demi-cercle formé par les hommes de sa garde ; les officiers français et le sire de Guébriant se rangèrent à ses côtés, laissant le comte seul un peu sur la droite.

Bientôt le curé parut devant eux.

En entrant dans cette chambre, qui n'était pour lui qu'une salle d'attente, au sortir de laquelle l'échafaud l'attendait , il fut d'abord singulièrement surpris de l'appareil militaire qui s'offrait tout à coup à lui. A cette vue, il comprit de suite sa situation, et, devinant son importance, il ne songea qu'à se tirer avec honneur de cette nouvelle épreuve.

Debout sur le seuil de la porte, il promena

son regard devant lui, cherchant à lire sur les visages sinon la pensée qui présidait à cette espèce de cérémonie , mais le but que l'on s'était proposé. La curiosité n'était pour rien dans cet examen ; redoutant une attaque, il se mettait sur la défensive.

Deux choses le frappèrent surtout : d'abord la robe rouge; mais elle ne produisit pas sur lui l'impression qu'on en avait espéré sans doute, car il se mit à sourire ; une sorte de joie concentrée l'emporta même sur son habitude de maîtriser ses sensations ; sa physionomie prit un air de raillerie moqueuse qui embarrassa ses juges. Ce ne fut du reste qu'un éclair; il aperçut le masqe noir, et aussitôt il frissonna comme s'il eut marché sur un reptile; son œil devint pourpre; mais bientôt, maître de lui, il se contenta d'envoyer à son ennemi un de ces regards méprisants qui en disent plus que toutes les colères.

Les officiers qui étaient présents attirèrent peu son attention, qui finit par se concentrer tout entière sur le personnage à la robe rouge.

— Approche! lui dit celui-ci.

Il avança de quelques pas; et, fixant avec assurance son interlocuteur, il attendit !

Après l'avoir considéré longtemps avec une attention scrupuleuse; après avoir dardé sur lui ce jet de lumière imperceptible qui prenait naissance dans son œil vitreux, et allait creuser la physionomie pour lire jusqu'au fond de l'âme; le personnage à la robe rouge rompit enfin le silence :

— C'est là, dit-il, ce prêtre-soldat qui porto le mousquet et manie la hache?

Le curé qui avait supporté sans la moindre émotion l'inquisition contemplative qu'on venait de lui faire subir, répondit aussitôt avec un ton presque solennel :

— Pourchasser les vendeurs du temple, Je-

sus prit une corde, et elle lui suffit; mais pour repousser l'oppression, la misère, l'incendie, l'assassinat, il fallait d'autres armes.

— Et pourtant, ces armes ont été trop faibles.

— Peut-être!

— Puisque te voilà prisonnier

— Eh ! s'agit-il de moi ! suis-je le seul enfant de la montagne?

— Non! mais tu es un de ses plus fidèles soutiens.

— Il en est d'autres qui sauront aussi bien que moi mourir pour sa liberté.

— Ta liberté! dis-tu. Votre liberté! mais n'êtes-vous pas vassaux du roi d'Espagne?

— Yassaux du roi d'Espagne , répéta le curé en souriant ; oui! en effet, Philippe IV est notre souverain, puisque le pays lui paie des impôts, lui envoie des hommes pour recruter ses armées, et que nos seigneurs le reconnais-

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