II
sent pour Suzerain. Mais là s'arrête sa puissance.
— S'il en est ainsi, il faut avouer qu'il est de bonne composition.
— Non pas! mais il lui serait difficile d'aller plus loin; et c'est là la cause de notre lutte contre la France.
— Explique-toi!
— Vous ne comprenez donc pas, répéta le curé après un instant de silence; eh bien! d'un mot je vais vous mettre dans la confidence de la pensée qui nous fait agir. Savez-vous Toriginedu nom que porte notre pays? l'origine du mot Franche-Comté?
— Non ! je l'avoue.
— - Écoutez donc.
Décidément le curé dominait la scène, et le personnage à la robe rouge était sinon embarrassé, du moins singulièrement étonné de la tournure que prenait la discussion.
Le curé continua :
— A la naissance de Charles-le-Simple, roi de France, fils posthume de Louis-le-Bègue, le prince Boson, allié au\ descendants de Charlemagne, leva Tétendard de la révolte ; et, soutenu par un parti puissant que lui avaient ménagé les parents et les amis deHermangarde, son épouse, il fut élu roi de Bourgogne 1^15 octobre de l'année 879, dans une assemblée d'évèques et de seigneurs, dont il avait d'avance gagné les suffrages. Boson mourut en 887. Sous le règne de son fils Louis, encore en bas âge, un certain Raoul ou Rodolphe 1er, fils d'un prince allemand, nommé Conrad, s'étant emparé des montagnes et de tout le nord des États de Boson, la Bourgogne fut divisée en deux royaumes, l' un sous le nom de Bourgogne Transjuranej et Tautresous celui de Bour« ^o^XiQ Cisjurane. Du reste, cette division ne fut pas de longue durée; bientôt les deux royaumes
furent de nouveau réunis en un seul, sous le sceptre de Rodophe II, roi de la Bourgogne Transjurane, à qui Hugues, comte de Provence, céda sa part, car il aspirait à la couronne impériale, en qualité de petit-fils de Lothaire. Cet état de choses dura jusqu'en ^A2Q. Dans l'intervalle, la Bourgogne avait été érigée en comté, et elle était alors gouvernée par Renaud II, qui refusa l'hommage de sa couronne à l'empereur, et en vint aux mains avec lui. Pendant la lutte, les États de Renaud furent confisqués ; mais le comte resta armé dans ses États, et repoussa victorieusement toutes les attaques. Comme il était libre de toute soumission, comme personne n'avait reconnu lesdroits qu'il s'arrogeait, on le surnomma le Franc- Comte, et on donna le nom de Franche-Comté à la province qu'il défendait si bien ; et qui, vous pouvez le voir, n'a pas oublié le noble exemple qu'il lui a laissé.
Le ton, avec lequel le Curé prononça ces dernières phrases, et l'érudition dont il venait de donner la preuve, produisirent une singulière impression sur les assistants. Ils le regardèrent tous avec un air de surprise qui semblait les confondre. Cet homme qui jusques-là avait passé dans l'armée française pour une espèce de brute fanatique, se révélait tout à coup comme penseur et comme philosophe ; il prenait alors un avantage tel que le personnage à la robe rouge lui-même ne put se défendre d'un certain sentiment qui touchait de près au respect et peut-être à l'admiration.
— ' Oui ! continua le curé en s'animant, la Comté est franche, elle est libre, et elle veut rester libre. Depuis cinq cents ans n'est-ce pas le but de tous ses efforts? ÎN'a-t-elle pas eu sa part de l'affranchissement des communes, opéré en France par Louis-le-Gros. (I) Ignorez-
vous donc sous l'empereur Frédéric Barberousse, les luttes des comtes de Bourgogne contre l'inféodation impériale? Et sous Philippele-Bel, neforça-t-on pas les grands à accepter l'appel au parlement de Dole, les sentences des baillis seigneuriaux?
— Le parlement, murmura le personnage à la robe rouge.
— Oui ! le Parlement ! le Parlement qui est toute notre force; et que nous soutiendrons jusqu'à la mort. En ^ 556 la noblesse ne voulutelle pas lui imposer des conditions et ne futelle pas cause de la lutte terrible qui eut lieu alors(2);mais,puissanceimmuable,le Parlement sut résister, et l'autorité judiciaire l'emporta: Jean de Châlon, dépouillé de ses fiefs et domaines, et exilé à tout jamais, et Jean de Grandson étranglé comme traître dans les prisons de Poligny, sont de grands exemples que les nobles feront bien de ne pas oublier. Je
vous ai vu sourire au mot de Parlement. Mais coiument n'aurait-ils pas toute la reconnaissance et tout le dévouement du pays? Après
la succession de la maison d'Autriche, l'ors-
qu'il eut entre les mains tout le pouvoir politique, n'en a-t-il pas profité pour améliorer le sort des bourgeois et des manans. Et plus tard n'a-t-il pas lutté contre l'hérésie de la réforme aussi bien que contre le fanatisme de Philippe II (5)? Le parlement de Dole est notre souverain, notre gouvernement, notre roi. Il défend le peuple contres les petits seigneurs, et ceux-ci contre les grandes maisons. Les masses sont pour lui, et lui donnent une force que rien ne peut briser. Et pourtant, direz-vous, nous appartenons à l'Espagne. Oui, mais sommes-nous Espagnols? Avons-nous adopté les usages, les mœurs les coutumes, les lois de l'Espagne? Non! nous sommes un peuple à part, qui se gouverne lui-même. Si nous sup-
portons le joug de l'Espagne, c'est par un reste de principe féodal ; mais, elle est trop loin de nous pour que son influence puisse nous atteindre efficacement. Quant à la France, elle nous touche de trop près ; nous serions bientôt fondus dans ses vastes frontières. Nous sommes Républicains! Nous pouvons consentir à payer un tribut à une tête couronnée qui nous protège de loin 5 mais nous ne voulons pas de maître.
— Et si l'Espagne vous abandonne, que ferez-vous ?
— Nous aurons pour nous Dieu et nos épées.
— Et si Dieu vous oublie, et si vos épées vous trahissent.
— Il nous restera une tombe glorieuse sous le rocher que nous aurons défendu.
Depuis l'instant où il avait été fait prisonnier, le curé Marquis complètement résigné
au sort qui l'attendait, savait bien qu'il n'avait pas de grâce à espérer; les précédents de l'armée française en pareil cas lui dictaient d'avance une sentence de mort. Pourtant il était loin de se douter du rôle qu'il devait jouer. Si l'attitude qu'il prit dans cette discussion était le résultat d'une conviction, peut-être aussi avait-elle un autre but; peut-être voulait-il rendre un dernier service à son parti, en donnant aux ennemis une nouvelle preuve de la résistance opiniâtre qu'ils rencontreraient toujours.
Du reste, les idées qu'il venait d'exprimer avec tant d'énergie, quoique peu en harmonie avec les vues de ses auditeurs, ne devaient pas passer inaperçues. Les soldats delà France, de tout temps animés d'un esprit chevaleresque, quoique froissés dans celte circonstance, ne purent se défendre d'accueillir de si nobles élans ; et si d'abord leur surprise fut grande,
une sorte de sympathie se glissa bientôt dans leurs cœurs; le patriotisme, la franchise du curé avaient fait des jaloux.
Quant à lui, qui malgré son enthousiasme avait conservé assez de sang-froid pour pouvoir bien juger de ce qui se passait autour de lui, il devina bien vite la supériorité qu'il avait acquise ; et, encouragé par ce premier succès, M se promit bien de suivre la même ligne, si toutefois on ne lui barrait pas le passage.
De tous les assislans, celui qui attirait le plus l'attention du curé, c'était le personnage à la robe rouge; et c'était lui qui du reste paraissait le plus absorbé; les autres avaient l'œil fixésurluietattendaientsansdoute qu'il prltun parti pour fixer leuropinion d'après la sienne. Quant à lui, il ne cessait de regarder le curé; on eut dit qu'il avait peine à ajouter foi à tout ce qu'il venait d'entendre; cette réalité lui semblait impossible.
— Vous ne voulez pas de la France , dit-il enfin, parce que vous ne voulez pas de maître; mais la conduite actuelle du roi de France ne te semble-t-elle donc pas une garantie suffisante. Si le parlement de Dole protège les petits seigneurs contre les grands , et le peuple contre les petits seigneurs , Louis XIII ne suitil pas chaque jour la même marche en cherchant à abaisser l'orgueil de ceux qui osent se croire encore grands- vassaux de la couronne?
— Louis XIII ! répéta le curé en souriant , oh ! ne parlons pas de Louis XIII , je vous prie. Oui, le cardinal-ministre, achevant l'œuvre commencée par Louis XI, fauche hardiment dans les grandes maisons de France, et établit partout un niveau que domine seule la couronne. Le reclus de Plessis-les-Tours agissait dans son intérêt personnel, il ne voyait que le trône, et écrasait tout ce qui lui portait ombrage. Les grands furent victimes de cette jalousie, du
reste bien fondée , et comme en toute chose il faut une compensation , les petits en profilèrent et leur sort s'améliora. Aujourd'hui Richelieu n'a plus en face de lui un duc de Bourgogne roi dans son propre royaume , mais il a les puissances de cour à abattre ; il coupe sans cesse dans cette forêt les arbres les plus élevés , et donnant ainsi aux rejetons de l'air et de l'espace , il leur permet de vivre , et de vivre mieux. Mais le bonheur des petits entret-il pour quelque chose dans l'exécution de ces grands desseins? Non 1 Louis XI fauchait pour lui ; Richelieu fauche pour le pouvoir qu'il ne veut pas perdre, et peut-être par orgueil; il sent trop bien qu'une chute le perdrait aux yeux de la postérité.
A ce mot : orgueil , les trois officiers français qui étaient présents se levèrent d'un air de menace. Le curé se contenta de leur dire tranquillement :
— Asseyez-vous donc , messieurs , et soyez en paix. Ne vous exposez pas à rendre jaloux le bourreau qui doit venir me prendre tout à l'heure.
Profitant de cet incident , le personnage à la robe rouge jeta un coup d'œil au marquis deFeuquières , qui à son tour fit un signe à un officier placé devant la porte du fond , et un page entra.
Ce page portait un coussin de velours violet orné de franges d'or, sur lequel était déposé un papier ployé et cacheté.
Il mit un genou en terre devant le personnage à la robe rouge , et dit :
— Pour
Mais il n'eut pas le temps Jde continuer , le curé lui coupa la parole , et acheva la phrase en disant :
— Son Eminence Monseigneur le Cardinal de Richelieu, ' î
Le Cardinal froissa le papier dans sa main , eft s' écriant d'un ton sévère :
— Tu savais donc
— Oui ! Monseigneur, interrompit vivement le curé. Le bruit de votre arrivée dans le pays, s'est déjà répandu dans nos montagnes. Et en entrant ici , il ne m'a pas été difficile de vous deviner. Les généraux français ne s'inclinentils pas devant vous; et ne portez-vous pas un costume qui dit à chacun votre rang dans la hiérarchie ecclésiastique !
Ces dernières paroles furent prononcées avec tant d'ironie, que le Cardinal ne put réprimer un mouvement de colère ; et , fronçant le sourcil, il s'écria d'un air menaçant :
— Prêtre ! oublies-tu donc que ta vie est entre mes mains.
Si jusques-là il avait écouté patiemment le curé, son attention avait eu deux motifs. D'abord il avait été singulièrement surpris de
rencontrer un homme supérieur dans ce sauvage des montagnes ; et ensuite Marquis avait trop bien lu dans sa vie et dans sa pensée, pour que la vanité du grand politique n'ait pas été flattée d'un jugement aussi juste. Le curé avait été sévère, mais sa franchise avait eu trop de vérité pour ne pas plaire. En attaquant le caractère religieux du ministre de Louis XIII , il mit le doigt sur la plaie, et cette fois la vérité n'eut pas le même succès.
Sans se troubler , il se contenta de répondre d'une voix calme :
— Un peu de patience , monseigneur. A celui qui va mourir , on accorde toujours une grâce. C'est vous qui m'avez amené sur ce terrain de discussion ; et moi , je réclame la faveur d'en finir avec vous. Je ne dirai rien qui ne soit juste , qui ne soit vrai. Mais avant de parler de votre Eminence , occupons-nous un peu de la guerre que nous soutenons contre vous.
— La France veut la Franche-Comté, n'estce pas , monseigneur? Mais pour rendre cette conquête solide, employe-t-elle donc le bon moyen? Est-ce en jetant dans un pays tous les malheurs, toutes les calamités, toutes les misères , qu'on s'y crée des sympathies , qu'on s'y fait des partisans? Si les noms de Français et de Suédois sont abhorrés dans nos montagnes , qui en est cause? Vous voulez vous établir en Comté, et vous portez partout dans ce malheureux pays, la famine, l'incendie et l'assassinat! Jamais les Vandales, les peuplades du nord, dans leurs excursions barbares , n'ont été aussi loin que vous. Savez-vous ce qu'ils ont fait vos généraux? Non : vous l'ignorez peut-être; eh! bien ! je vais vous le dire :
Les trois généraux français se levèrent brusquement comme pour défendre au curé de continuer.
— Assis ! Messieurs ! assis! s'écria celui-ci
avec force. Vous m'entendrez , et je serai vrai pour vous comme pour votre maître.
Le Cardinal garda le silence.
— Marquis de Villeroi , duc de Longueville, et vous comte de Guébriant , car je vous connais tous, je vous ai vus souvent de près sur les champs de bataille. Vous tous! quel démon vous a donc jetés sur cette terre? Êtes-vous donc des hommes , des enfants de Dieu, vous qui ne rêvez que le brigandage? Vous duc de Longueville qui en 4 657 vous emparez de Poligny après une résistance héroïque, et qui, non content de ce succès , passez tous les habitants au fil de l'épée et brûlez la ville après l'avoir pillée et saccagée ! Avez-vous une âme, vous , marquis de Villeroi , qui dans la même campagne, après avoir été forcé d'abandonner le siège de Salins, courez vous abattre devant Dole , et furieux de ce revers , employez quinze jours à couper sur les bords du Doubs
H. lo
tous les champs de blés, dégâts horribles, puisque ces blés étaientencorevertset ne pouvaient vous servir? N'est-ce pas vous qui, après avoir rasé le château de Virc-Châtel, pour vous venger du brave colonel du Saix d'Arnans , avez brûlé les cinq villages qui faisaient partie de sa baronnie , et brûlé aussi les châteaux de la fillette et de Fétigny , qui contenaient pour plus de vingt mille écus de grains, trésor si précieux et si rare? La famine! la famine! voilà votre arme , il semble que vous n'en ayez pas d'autre. Oh ! honte ! honte sur vous !
— Monseigneur! s'écinèrent à la fois Yilleroi et Longueville en se levant et en s'adressant au Cardinal , comme pour lui demander d'imposer silence à l'audacieux qui venait leur jeter à la face de' si rudes vérités.
Mais Richelieu garda le silence , et le curé, encouragé par cette approbation tacite , leur cria avec une nouvelle véhémence :
— Assis ! Messieurs ! et ne m'interrompez pas ! Si je vous fais rougir, tant mieux! La leçon est bonne, remerciez-moi. Du reste, vous avez un noble émule. N'est-ce pas comte de Guébriant? Vous et votre maître le duc de Saxe- Weymar qui s'intitule déjà Roi du Jura, et qui n'attend que la fin de la guerre pour faire de la Comté un royaume à part, et le disputer à la France.
— Que dis-tu là? demanda vivement Richelieu.
— Tu ments ! lui cria Guébriant en se levant avec menaces.
Le curé s'approcha de lui lentement, et, plongeant dans les yeux du colonel suédois ce regard dominateur qui lui donnait tant de puissance :
— Oseras-tu, lui dit-il sourdement, oserastu répéter encore que ce que je dis est un mensonge?
Guébriant , tout interdit et comme fasciné, retomba sur son fauteuil et garda le silence.
— J'ai menti, répéta le curé avec force, el sans doute je vais mentir encore en disant ce que tu as fait. Ecoutez-donc , Monseigneur le Cardinal:
Un soir, cet homme et son maître , le futur Roi du Jura , désespérant de prendre Salins et Besançon, et furieux de la résistance opiniâtre que leur imposait le peu de francscomtois qu'ils avaient à combattre; ces deux hommes, dis-je, levèrent un soir le siège de Salins et partirent pour Pontarlier. Eh bien ! savez-vous comment ils s'y prirent pour éclairer leur marche? Ils brûlèrent toutes les communes qu'ils traversèrent. L'incendie fut si vaste et si général, que depuis le fort Sainte-Anne, au-dessus de Salins, et depuis les hauteurs qui dominent Nozeroy, on put voir pendant cette
nuit fatale les feux épars qui dévoraient plus de deux cents villages. Et ils terminèrent leur course infernale en brûlant aussi la ville de Pontarlier, qui peu de jours auparavant s'était rachetée du feu , moyennant une somme énorme d'argent. Horreur ! horreur ! Les animaux des déserts, les sauvages de l'Afrique son moins cruels que vous. Honte ! honte ! malédiction sur vous !
Le souvenir de tous ces actes de vandalisme , retracés en présence de ceux qui les avaient commis , souleva le cœur du curé. II put à peine retenir les sanglots qui l'oppressaient.
— Voilà ce que vous avez fait , continuat-il d'une voix émue. Partout la famine exerce ses horribles ravages. Nous autres , nous ne vivons que de racines et de quelques bestiaux que nous faisons paître au milieu des bois. Dans les villes , ceux qui les défendent ne
vivent que de blé semé par les bourgeois sous les remparts, dans un rayon égal à la portée du canon. Le peu d'hommes qui sont restés dans les campagnes et qui ne font pas la guerre sont plutôt de sauvages habitants des forêts que des membres d'une nation civilisée. La.terreur a gagné jusqu'aux animaux. Au bruit du tocsin , et même à la simple apparition d'une bande d'hommes armés, le bétail rentre en toute hâte dans l'intérieur des châteaux (4). Pauvre Comté I victime de l'ambition de la France, ton dernier jour est-il donc venu! Oh! croyez-moi, Monseigneur, abandonnez la partie; que ferez-vous d'un pays dévasté, épuisé? Ce n'est plus une conquête digne de * vous.
L'âme du curé Marquis se découvrait alors tout entière. La colère , la haine , amassées dans son cœur par tant d'infortunes , faisant place tout à coup à une profonde douleur, mon-
traient tout ce qu'il y avait en lui de sensibilité. L'iiomme courageux s'était développé d'abord en osant parler ainsi hardiment à Richelieu; puis le vrai patriote lavait cédé à son émotion en pleurant la ruine de son pays.
Malgré les attaques dont ils avaient été l'objet , les généraux français et le colonel suédois ne purent se défendre d'une certaine impression en présence de tant d'héroïsme. Eurent-ils quelques remords? NonI La guerre était leur vie de chaque jotîr, et ils étaient trop familiarisés avec ses horreurs pour en être touchés; mais ils ne pouvaient pas ne pas convenir de la noblesse, de la vertu, delà haute valeur de cet homme.
Quelle était la pensée de Richelieu? S'il était resté calme durant la colère du curé, c'est qu'il ne voyait pas là d'insulte pour lui. Le Cardinal était trop haut placé pour que ce qu'il eût nommé sans doute des criailleries put l'at-
teindre. Songeail-il alors à tirer parti des révélations de Marquis? et tout ce qu'il venait d'entendre avait-il changé ses projets? Immobile, l'œil fixé sur le curé, il conservait une physionomie impassible. Seulement il était facile de voir que cet homme lui inspirait un vif intérêt.
— Puisque cette conquête n'est plus digne de nous, répondit-il, est-elle donc digne encore de vos efforts? Pourquoi ne venez-vous pas à nous? Nous serions heureux de réparer de si grands maux. Dans l'état d'épuisement où vous êtes, ce serait peut-être le parti le plus sage.
Ces paroles rappelèrent au curé sa situation . qu'il avait un instant oubliée.
— Et nos serments à l'Espagne, dit-il en relevant vivement la tête.
— Vos serments! répéta le Cardinal avec ironie.
— Oh ! je sais que c'est pour vous peu de chose, continua le curé avec un sourire amer. Comment pourriez-vous croire à la sainteté d'un serment? vous! vous qui en fait de reconnaissance ne vous souvenez jamais du passé, pensez à peine au présent dès qu'il vous est acquis, et ne voyez que l'avenir !
• Vous êtes Cardinal, Monseigneur, vous êtes prêtre catholique. Aussi vos canons ont bombardé la Rocheye, et vous persécutez partout les protestants en France. Est-cebien moral, bien humain? Je ne sais; mais enfin l'Eglise actuelle le veut ainsi. Mais en même-temps vous faites des traités avec Gustave, chef de la confédération en Allemagne, et vous lui envoyez pour auxiliaires des troupes du Roi trèschrétien. Ou bien vous cessez un instant chez vous le massacre des hérétiques, et vous laissez le Roi, votre maître, mettre son royaume sous la protection de la sainte Vierge , et faire ce
fameux vœu, dit de Louis XIII. C'est peut-être de la haute politique que votre alliance avec les protestants d'Allemagne; mais cette politique est-elle bien en harmonie avec les instructions que doit vous envoyer la Cour de Rome , à laquelle vous avez juré pourtant soumission et obéissance , du moins pour tout ce qui regarde l'Eglise.
Richelieu ne bougeait pas, il écoutait, et ses généraux étaient autant stupéfaits de son calme que de l'audace du curé.
— Comment pourriez-vous croire à la valeur d'un serment? Le jour où vous avez été consacré prêtre, vous avez fait vœu de chasteté, n'est-ce pas? Et pourtant les galanteries de son Eminence ont eu un tel retentissement qu'elles sont arrivées jusqu'à moi. Le chapitre de vos maîtresses est long, Monseigneur; mais vous n'allez pas les chercher loin de vous; vous les prenez à vos côtés, c'est plus com-
mode. L'histoire pourra inscrire auprès des noms de Madame la duchesse de Chevreuse et de Marion de Lorme, celui de Madame de Combalet, votre nièce.
— Monseigneur! s'écria le marquis de Villeroi, faites taire cet insolent.
Richelieu ne fit pas un mouvement et garda le silence.
Sans s'émouvoir de ce calme effrayant qui cachait sans doute la tempête , le curé se contenta de hausser les épaules en réponse à Villeroi, et continua :
— Dans votre vie politique , Monseigneur j il y a toujours eu deux choses bien distinctes : le but et le moyen. Les deux Marillac , morts, Tunenexil, l'autre sur l'échafaud! Bassompierre mis à la Bastille ! Montmorency, Chalais, exécutés ! et tant d'autres qui ont payé de leur tète leur lutte téméraire contre vous! Ce sont là des pages sanglantes qui viendront peut-
être un jour troubler votre conscience. Impitoyable dans votre haine , et pénétré de votre mérite, vous ne voyez de salut pour l'Etat que dans la conservation du pouvoir. Vous vous êtes tellement identifié avec le rôle de souverain que vous avez peu à peu enlevé à votre maître ses plus belles prérogatives ; aujourd'hui le fds de Henri lY n'a même plus le droit de grâce. Enfin vous en êtes venu jusqu'à faire du roi lui-même un espion qui vous dénonce vos ennemis. Voilà pour le moyen. Je suis vrai, n'est-ce pas ? Le moyen a été violent, et peut-être quelques moralistes à l'esprit étroit vont vous jeter la pierre. En parlant ainsi , je ne veux voir en vous que l'homme politique. Mais , croyez-moi , la postérité vous vengera. Jusqu'ici j'ai fait aux reproches et au blâme une large part, je dois aussi faire celle de l'éloge.
Oui , Monseigneur ! ce que vous faites est
grand, sublime, immense I Vous avez compris qu'avant tout il vous fallait priver le Calvinisme d'une existence réelle et efficace; forcer les grands à s'humilier devant la couronne et à devenir humbles sujets du roi ; et enfin abaisser la puissance de la maison d'Autriche. C'était une rude tâche, et une tâche d'autant plus rude que les moments étaient difficiles. Tout autre que vous peut-être eut renvoyé tous ces vastes projets à des temps plus tranquilles; vous, au contraire, vous songez à les exécuter sans autre appui que votre propre génie , car vous ne pouvez pas compter sur Louis XIII, dont la faiblesse devait à chaque instant vous faire craindre une disgrâce. Vous marchez droit à votre but sans vous inquiéter des obstacles. Les princes du sang, jaloux de votre élévation, fomentent à chaque instant des révoltes , vous écrasez leurs complices , et eux , vous les rendez impuissants. Vous foulez aux
pieds l'opposition continuelle de la reine-mère, les cabales sans fin du duc d'Orléans. Vous abattez tout ce qui tend à vous arrêter ; sans cesse vous élargissez la route devant vous avec un courage que rien ne peut rebuter; et toujours vous triomphez ! Monseigneur , c'est là l'œuvre d'un grand homme. A vos côtés Louis XIII joue le second rôle dans la monarchie, mais grâce à vous, il joue le premier dans l'Europe. Vous avilissez le roi, mais vous illustrez le règne.
Richelieu fut impassible devant l'éloge comme il l'avait été devant le blâme.
— J'en ai fini avec votre Eminence , ajouta le curé après une courte pose. La guerre que vous faites à mon pays est inique, infâme. Un troupeau de loups affamés, pénétrant dans une étable, y feraient moins de ravages que vos armées n'en ont exercés dans notre pauvre Comté. Comme Franc -Comtois et comme
chef de la montagne, je vous hais; mais comme homme je suis forcé de vous admirer.
Et maintenant, ministre du roi de France, vous pouvez disposer de moi, j'attends !
Le curé avait déployé dans cette circonstance tant de noblesse, tant de fierté , tant de courage, que les assistants, suspendus aux lèvres du Cardinal, dont le silence obstiné était pour eux une énigme, attendaient avec la plus vive anxiété le jugement qu'il allait porter.
— Prêtre ! dit-il enfin, veux-tu écrire l'histoire du règne de Louis XIII ?
— Peut-être l'aurais-je fait, si la Providence eut permis le triomphe de notre cause , et m'eut laissé libre et vivant.
— Pour toi, je puis être la Providence.
— Pour moil Oui! vous le pouvez! Mais pour la Comté vous serez toujours un mauvais génie. Or, pour moi il en est de même , car je ne me vends pas.
— Ainsi tu repousserais toutes mes offres ?
— Pas d'insultes ! Monseigneur , je vous prie, répondit fièrement le curé.
— S'il en^ est ainsi , reprit Richelieu en se levant, je te laisse maître de ton sort, comment veux-tu être traité?
— D'égal à égal! Si vous gouvernez la France, moi je gouverne la montagne. — Et d'ailleurs, répéta-t-îl en indiquant sa robe rouge : regardez ; ne dirait-on pas que nous sommes égaux môme par-devant l'Eglise ; nous portons presque le même costume.
— Oui I répondit Richelieu en fronçant le sourcil, cette robe rouge , qui a toujours été pour nos troupes un signal de massacre.
— Dites de veangeance , s'écria le curé. Puisque je vais mourir, il est temps enfin que vous sachiez le mystère de cette robe rouge , qui, grâce à Dieu, a souvent réussi à vous rendre avec usure une partie des malheurs dont
vous nous avez abreuvés. Pour le paysan, pour le montagnard superstitieux, cette robe est un talisman. Selon lui , la balle d'un mousquet vient se perdre dans ses plis, et la lame d'un sabre ne peut entamer son tissu. Mais pour moi, elle n'est qu'un moyen, elle me sert à accréditer cette croyance qui me fait invulnérable et double la confiance de nos bandes. Que mon sang coule, qu'il se répande à grands flots, il ne changera pas la couleur de ma robe , et le paysan ne voyant pas la blessure ne pourra pas y croire.
Tenez , ajouta-t-il , en présentant son bras gauche, vous douteriez-vous que là est une blessure profonde qui saigne pepuis deux heures?
Et saisissant le poignard d'un des sbires qui le gardaient, il fit une longue entaille à sa manche, et montra à nu son bras tout ensanglanté.
— Regardez! s'écria-t-il avec une sorte d'enthousiasme, voilà le secret de la robe rouge.
C'était la blessure que lui avait lâchement faite devant le château de Verges, un des hommes de son escorte.
En face de cette vertu mâle et stoïque, que rien ne pouvait ébranler, et qui après avoir déployé le courage le plus héroïque, prouvait encore sa puissance contre la douleur, un cri d'admiration partit de toutes les bouches. Mais ce ne fut qu'un éclair-, Richelieu conserva son immobilité et chacun eut l'air de se repentir de ce mouvement de sympathie.
Après avoir réfléchi longtemps, Richelieu dit à ses officiers !
— Il faut que la justice ait son cours; voyons, Messieurs, que chacun donne son avis.
— Je m'en rapporte à votre Eminence, répondit le marquis de Villeroi.
— El vous duc de Longueville?
— Je pense comme le marquis.
— Et vous monsieur de Feuquières.
— Voire décision sera la mienne.
— Ils n'osent même pas avoir une opinion, murmura le curé.
Un sourire imperceptible passa sur les lèvres de Richelieu.
— Et vous, colonel, continua-l-il.
— Moi! Monseigneur, répondit Guébriant... excusez ma franchise; moi! je lui ferais grâce.
A cette parole inattendue, tous les regards se portèrent sur lui. Les généraux français avaient Tair de douter qu'il eût parlé sérieusement. Quant aux soldats qui entouraient le Cardinal, il y eut dans leurs rangs comme un murmure d'approbation ; le caractère du curé les avait subjugués.
— Je suis fâché de vous avoir cette obliga-
tion, colonel, dit Marquis; néanmoins, je ne suis pas un ingrat, et je vous remercie.
— Et vous, comte? continua Richelieu en s'adressantau sire de l'Aigle.
— Comte ! s'écria le curé, le masque noir est un noble ! oh oui! un noble seul était capable d'une telle infamie.
— Je pense, répondit le sire de l'Aigle en donnant à sa voix un accent guttural pour que le curé ne îa reconnaisse pas, je pense que pour cet homme il n'y a qu'un genre de supplice, le supplice des manans: la corde !
Ces paroles furent suivies d'un long silence. Cet homme faisait horreur même à ceux qu'il servait; Richelieu lui-même détourna les yeux.
— Que l'on conduise ce prêtre dans la chapelle du château, dit-il enfin, et qu'on l'y laisse seul ; il sera libre d'y prier. Avant une heure il connaîtra son sort.
— Que la volonté de Dieu soil faite ! murmura le curé.
Et il sortit, entouré de son escorte.
BLETTERANS.
Pendant que ces événements se passaient au château de Bletteians, à l'heure niônie où le curé comparaissait par-devant le cardinal de Richelieu, deux moines, qui avaient quitté Beaufort vers deux heures de relevée, suivaient tranquillement la route qui conduit à Lons-leSaulnier.
Ces deux religieux portaient le costume des
moines de Cuzeau. Ils n'avaient pour tout vêtement qu'une longue robe de laine grise, dont le col était armé d'un vaste capuchon ; leurs ceintures étaient serrées par une corde dont les deux bouts pendaient sur le devant et battaient les extrémités de leurs sandales à clairevoie, dans lesquelles leurs pieds nus étaient enfermés ; ils s'appuyaient chacun sur un grand bâton de bois vert, fraîchement coupé sans doute dans une haie sur le bord du chemin.
L'un d'eux avait une de ces têtes vénérables, dont le seul aspect fait baisser les yeux et inspire le respect. Les profondes rides qui sillonnaient son visage témoignaient de longues veilles et de profondes méditations; à sa pâleur, on devinait les jeûnes austères auxquels il s'était soumis; et sa barbeblanche, qui allait se perdre sur sa poitrine, sans ordre et sans soin, avait un air de virginité que sans
doute le ciseau n'avait jamais flétrie. Quelques rares cheveux gris glissaient presque inaperçus sous le bord de son capuchon qu'il tenait abaissé sur ses yeux.
Son compagnon était jeune, mince, élancé; il avait la tète découverte et laissait ses cheveux blonds voler au gré du vent-, sa démarche était vive, dégagée ; à le voir s'avancer ainsi la iète haute et le feu dans les yeux, on eut dit qu'il était heureux d'être pour quelque temps hors du cloître et de respirer un air libre.
La route était déserte, et depuis une demiheure qu'ils s'étaient mis en voyage, ils n'avaient rencontré personne et n'avaient pas échangé un seul mot.
Ils arrivèrent ainsi jusqu'à un endroit où la route faisait un coude. Là ils virent tout à coup déboucher à deux cents pas d'eux une troupe de paysans armés qui escortaient deux voitures
chargées de grains et une douzaine de bœufs de haute taille.
Jusques-là le vieux moine a\ait marché la tête haute, le corps parfaitement droit; mais à l'aspect des nouveaux venus, il inclina légèrement l'épine dorsale, et ployant un peu les genoux afin de mettre sa tournure plus en harmonie avec la blancheur de sa barbe et les rides de son visage, il continua d'avancer.
Quand ils furent près des paysans, ceux-ci s'arrêtèrent et se découvrirent. Alors lo vieux moine balbutiant une oraison, les bénitpar trois fois, et leur dit : Allez en paix ! puis il passa outre; et quand il les eut perdus de vue, il se redressa de toute la hauteur de sa taille , raidit ses jambes, et se remit en marche avec une nouvelle vigueur.
Un instant après il s'arrêta tout à coup, et plongeant au loin son regard devant lui :
— Sijeneme trompe, dit-il, là à un quart
de lieue devant nous, ce sont les premières maisons du village de Sainte-Agnès, il esl inutile d'y passer. Quittons la grande route, nous trouverons à cinq minutes d'ici un sentier qui conduit à Condamine; c'est notre chemin.
Ils prirent aussitôt à gauche à traverschamps , et continuèrent à marcher en silence.
Une heure après ils arrivèrent à Condamine.
Le vieux moine, qui, depuis qu'ils avaient quitté la grande route, avait conservé ses allures franches et décidées, quiprouvaient quesous son enveloppe caduque, il avait encore toute la force, toute la vigueur de l'âge mûr, reprit sa tournure d'emprunt; et ce fut le dos courbé qu'il traversa le village.
Le jeune homme ne put s'empêcher de sourire en voyant le second acte de cette comédie, mais il garda pour lui ses réflexions.
lis suivirent alors la frontière qui séparait la Comté de la Bresse française.
Si la montagne est un pays aride, sauvage, aussi rebelle à l'agriculture à cause du climat et de la rareléou de la mauvaise naturede laterre que le rocher semble dévorer sans cesse, que difficile à l'homme dans ses courses aventureuses; du moins l'air qu'on y respire est pur, les sites pittoresques qui se renouvellent à chaque instant, charment les yeux, élèvent l'âme, et sont une précieuse pâture pour l'imagination. Mais dans la Bresse, sa voisine, quelle tristesse! quel deuil! La Bresse est riche, ses plaines fertiles, couvertes chaque année d'abondantes moissons, en font une sorte d'Elysée agricole; mais au milieu de ces mêmes plaines, quels vastes tombeaux que ces innombrables marais qui la sillonnent en tout sens, et répandant au loin leurs miasmes empoisonnés, vont sans cesse porter la mort dans les habitations enfumées et malsaines de ses lymphatiques habitants. Là, rien qui porte l'esprit à
la poésie, rien même qui soit digne d'une simple remarque, rien, si ce n'est pendant la saison pluvieuse, le terrain fangeux dans lequel le voyageur reste souvent embourbé.
Nos deux moines qui ne suivaient alors aucun sentier et qui n'étaient guidés que par une parfaite connaissance du pays, traversaient une vaste plaine, qui, imbibée quelques jours auparavant par des pluies abondantes, leur causait une fatigue inouïe. Ils n'avançaient que très lentement dans cet océan de boue; aussi toute leur pensée se concentrait sur les difficultés qu'ils avaient à vaincre; ils ne trouvaient pas un mot à dire pour faire diversion à la longueur et à la monotonie du voyage. Ce ne fut qu'après deux grandes heures démarche qu'ils arrivèrentà un second village nommé Larnaud.
Là, le jeune moine qui paraissait le plus fatigué, rompit enfin le silence.
— Il n'y a donc pas de routes dans ce pays, s'écria- t-il.
— Non! répondit l'autre, et il y en aurait que je les éviterais avec soin. L'armée française est campée non loin d'ici, et dans notre position, nous devons craindre les pillards. Marchons! marchons! dans une heure nous serons arrivés.
Ils se remirent en roule en se dirigeant sur Bletterans; et, comme l'avait dit le vieux moine, une heure après ils aperçurent du haut d'une petite éminence, le château qui se développait au-delà d'un bois qu'ils avaient encore à traverser.
— Jusqu'ici, dit le vieillard, notre voyage a été assez heureux, il s'agit maintenant de le mener à bonne fin. En passant par la plaine, nous avons évité les avant-postes de l'armée française, c'est ce que je voulais; ici les fourrageurs n'oseraient pas nous attaquer: Si les
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renseignements qu'on m'a donnés sont exacts, ce bois est désert, et même le camp ne s'étend pas jusqu'à Bletlerans. Il ne commence qu'à Ville-Vieux à un quart de lieue d'ici sur la droite, et finit à Monlmorot présde Lons-le-Saulnier. Jespère donc que nous pourrons passer devant le château sans être inquiétés. Cependant prenons un peu à gauche, c'est plus prudent.
En parlant ainsi, il s'enfonça dans le bois, suivi de son compagnon; et quand ils en sortirent une demi-heure après, ils étaient presqu'enface de Bletterans, c'est-à-dire qu'il ne leur fallait pas plus alors de cinq minutes pour arriver en face de l'entrée principale.
— Je vous l'avais bien dit, reprit le vieux moine, en jetant les yeux dans l'espace ouvert qui se déroulait devant lui entre le bois et les remparts; vous le voyez^ personne ! et à moins
que le diable s'en mêle, tout se passera comme je l'avais prédit
Il était alors cinq heures du soir; depuis un instant le soleil avait disparu derrière l'horizon, et bientôt la nuit allait envahir la terre.
— Venez ! venez ! dit le vieux moine, ne perdons pas de temps.
Et, pour passer devant le château, il se courba plus que jamais, et donna à tous ses membres un certain tremblement qui acheva de mettre son corps parfaitement en rapport avec sa physionomie
Devant eux l'espace était libre. Personne dans la plaine , si ce n'est au loin sur leur droite les premières lentes du camp français. Ils n'avaient pour témoin de leur passage que quelques sentinelles qui se promenaient gravement sur les remparts. Ils pouvaient donc continuer leur voyage sans encombre;
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et en effet ils marchaient avec cette assurance que donne l'éloignementdetout danger.
Déjà ils arrivaient à la hauteur du château et ils allaient passer outre, lorque tout à coup une vingtaine d'hommes, portant l'uniforme français, sortirent du bois, et se précipitèrent sur eux.
La lutte qui suivit ne fut pas longue et elle ne pouvait pas l'être. Le but de ces hommes était d'entraîner leurs victimes dans le bois, car cette scène se passait à deux cents pas du château , et les sentinelles pouvaient donner l'alarme. Cependant il y eut résistance. Mais que faire contre le nombre? Le jeune moine se \it bientôt réduit à l'impuissance d'agir, grâce à des liens solides qui lui étreignaient les membres. Quant au vieillard, dont on dédaignait sans doute la capture, on mit fin à ses efforts désespérés par quelques coups de poignards; et les bandits, le laissant pour
mort sur la place, disparurent dans le taillis avacson compagnon.
Cet acte d'une audace inouïe , attira bientôt sur les remparts une foule de soldats , et chacun voulant lui donner une explication, la conversation devint générale :
— J'ai reconnu l'uniforme du régiment de Conti , disait l'un.
— Les plus grands maraudeurs de l'armée, répondait un autre.
— Ils n'ont qu'à se bien tenir ; quand leur colonel le saura....
— Surtout aujourd'hui! le Cardinal ne plaisanterait pas des moines! dévaliser des
moines !
Une vieille femme fendit la presse et vint présenter sa face bourgeonnée au haut de la muraille !
— Yoilà la vieille Loupy , murmura l'un
des soldats, va-t-elle en faire des gérémiades !
— Holà! lesenfants, dit-elle, quesepasse-t-il donc?
— Demande-le à ton grand nigaud de fils , qui est là posé sur ses quilles comme un héron !
Habituée sans doute à ces épithètes flatteuses qu'on prodiguait à sa progéniture, elle n'eut pas même un mouvement de mauvaise humeur; et, s'adressant à un grand garçon qui dès sa naissance avait été marqué aux quatre L : Long^ lourd, lent, lâche :
— Pierre! lui dit-elle, qu'y a-t-il? pourquoi tout ce monde?
— Regardez là! en avant du glacis, ce pauvre diable étendu
La vieille Loupy était cantinière du château de Bletterans. Depuis nombre d'années elle ne
l'avait pas quitté; elle faisait pour ainsi dire partie de son mobilier. La guerre, les prises et reprises du château , le changement de maîtres , rien n'avait pu la faire fuir. Fidèle à son poste, elle versait indifféremment le Genièvre aux Français et aux Francs-Comtois; et jugeant avec sagesse que tous les hommes étaient égaux devant la même monnaie et même devant les pièces rondes, elle disait hautement qu'elle avait horreur de la politique. Une fois ces maximes reconnues, et sa manière de voir acceptée , son cabaret fut considéré comme pays neutre, et jamais elle n'eut à souffrir des différents sièges auxquels elle assista. Lorsque les vaincus de la veille redevenaient ses maîtres le lendemain , elle les recevait avec la même cordialité. Seulement elle était toujours de l'avis des occupants. Quand le drapeau blanc flottait sur ses tours , elle haïssait les Francs- Comtois et les donnait au diable ; et lorsque le
drapeau noir de la Comlé en deuil remplaçait les lys , elle maudissait les Français.
Cette constance dans les opinions de la mère Loupy lui avait gagné la confiance des deux partis. Pierre l'aidait dans le service de la cantine; et comme jamais aucun soupçon de trahison n'avait plané ni sur la mère ni sur le fils, on avait toujours conservé à ce dernier les fonctions de porte-clefs. Et même ce garçon était devenu nécessaire dans cet emploi , car, comme le château changeait souvent de maîtres , il était toujours là pour dire aux nouveaux venus à quelle serrure appartenait telle clef. C'était plus commode.
La vieille suivit des yeux la direction indiquée; et, après s'être fait raconter l'événement qui venait d'avoir lieu , elle se signa par trois fois ; et s'écria en levant les mains au ciel :
— Est-ce possible ! un serviteur du bon Dieu ! Oh ! les mécréants !
Puis tendant le cou en dehors du mur, elle attendit avec toutes les apparences de la plus \ive anxiété, et reprit bientôt :
— Mais il n'est pas mort ! voyez donc 1 on dirait qu'il vient de faire un mouvement
En effet le moine souleva un de ses bras , et porta la main à son front comme pour remettre en ordre ses idées troublées par son évanouissement, il prouva ainsi que les poignards des maraudeurs n'avaient pas bien fait leur devoir.
— Il vit encore, s'écria la mère Loupy, tenez! il revient à lui.
La résurrection du moine excita de nouveau la curiosité des assistants. Le moribond tourna vers eux ses yeux éteints, el,leur tendit les bras comme pour implorer leur secours.
— Le pauvre homme, continua-t-elle, il nous appelle !
Le moine parut faire un violent effort. Il
voiilul crier , mais ses forces le trahirent, et il retomba inanimé !
— Nous ne pouvons pas cependant le laisser mourir là comme un chien enragé, il faut aller à son aide.
— Aller à son aide ! répéta un des soldats, et le pont-levis n'est-il pas levé !
— - C'est vrai ! cinq heures sont sonnées !
Le moine sortit de nouveau de son évanouissement. Il jeta encore au sommet des remparts un regard languissant, et surmontant sa faiblesse, il se traîna presqu'au bord du fossé, dont le talus formait de son côté une pente douce.
— Prenez pitié de moi , dit-il d'une voix faible, si vous ne me secourez , je meurs! Pitié ! pitié !
Cette grande dépense de force l'avait épuisé j il s'évanouit de nouveau.
— Il me fend le cœur , reprit la cantinière en essuyant une larme.
— Qu'y faire? murmura un des soldats!
— Qu'y faire? mais si nous le laissions-là, nous mériterions d'être brûlés vifs dans ce monde, et rôtis dans l'autre pour toute l'éternité.
En parlant ainsi , elle se signa avec dévotion.
— Croyez-vous donc, la mère, répondit le soldat , que ça ne me fait pas de peine de voir ce pauvre homme crever là devant nous? Mais encore une fois qu'y faire? Les ponts-levis sont levés; toutes les portes fermées, et ce n'est pas moi qui irai demander au capitaine Drouville, qui commande la place, la permission de sortir pour aller chercher ce moin«.
— Et pourquoi pas? quand il s'agit de la vie!
— Pourquoi!... Iiiez-\ousla demander cette permission, vous?
— Moi! répliqua la vieille avec colère.
— Oui ! vous ?
— Eh bien I j'y vais !
— Le voilà! le voila !
Ces mots, murmurés autour d'elle, la forcèrent de rester à sa place ; et le capitaine Drouville parut au milieu d'eux.
— Pourquoi ce rassemblement , dit-il d'un ton sévère; que se passe-t-il donc ici?
— C'est , capitaine, répondit la cantiniére , un pauvre moine, que des maraudeurs du régiment de Conti viennent de dévaliser là, devant le château, et qu'ils ont laissé pour mort sur la place. Heureusement ils ne Tout pas achevé ; il vit encore , et il s'est traîné jusqu'au bord du fossé.
Pendant qu'elle parlait, le capitaine avai
jeté les yeux en bas des murailles, et semblait réfléchir.
Le moine se réveilla encore une fois et dit avec l'accent de la plus profonde douleur :
— Par grâce ! par grâce ! au nom de Jésus mort sur la croix pour nous ! prenez pitié de moi!
— Vous l'entendez , reprit la vieille, il se meurt.
— Tant pis pour lui! dit enfin le capitaine, je n'y puis rien.
— Mais mon bon capitaine, c'est un chrétien, un serviteur de Dieu.
— Ce serait le Pape lui-même , que je ne lui ouvrirais pas. Son Eminence le Cardinal a défendu expressément de lever les ponts-levis du château, aprèscinqheureSjSansl'en prévenir.
— En ce cas, il faut lui dire ce qui se passe; pour un moine il ne refusera pas.
— Sans doute, mais il vient de se renfermer
dans ses appartements, et il a condamné sa porte pour tout le monde.
Pendant cette conversation, le moine n'avait pas cessé de se tordre dans des convulsions affreuses; il criait toujours :
— Au nom du ciel ! prenez pitié de moi !
— Voyez comme il souffre ! dit encore la vieille; mais, est-il donc impossible de le sauver?
— Impossible ! répondit le capitaine.
Et il s'éloigna.
— Attendez! s'écria la cantinière, comme frappée d'une idée subite.
Il revint sur ses pas.
— Capitaine, continua-t~elle, vos instructions vous défendent de lever les ponts-levis et d'ouvrir les portes ; mais elles ne vous défendent pas d'être humain et compatissant.
Il ne faut pas oublier la position exceptionnelle de la cantinière, position qui lui donnait son franc-parler avec tout le monde. Aussi son
insistance auprès d'un homme aussi important par rapport à elle que le capitaine Drouville, n'étonna personne.
— Non ! répondit celui-ci ; et si tu as un moyen de tirer de là ce pauvre diable
— J'en ai un, capitaine.
Chacun se rapprocha d'elle, curieux de connaître l'expédient qu'elle avait trouvé.
— Vous connaissez , continua-t-elle , ces deux grands paniers dont je charge mon mulet, lorsque je \ais à Lons-le-Saulnier chercher mes provisions?
— Oui! après?
— Nous pouvons en descendre un au moyen d'une corde, jusqu'au bas de la muraille; ce pauvre cher homme se mettra dedans , et en tirant la corde vous comprenez?
— Parfaitement.
— De cette façon vous n'êtes pas compromis, et il est sauvé!
— Mais j'y pense, objecta le capitaine après avoir un instant réfléchi; si c'était un de ces moines de la montagne
— Un Cuanais ! interrompit vivement la vieille-, si c'était un Cuanais, est ce que je vous dirais tout cela? Par exemple ! Non ! non ! rassurez-vous, c'est un moine de Cuzeau ; je le reconnais à son costume.
— S'il en est ainsi, je consens à tout !
— Oh ! merci ! merci !
— A la condition que dès qu'il sera ici tu l'enfermeras dans ta cantine, et qu'il ne gênera en rien le service. Et puis, si demain au point du jour il est assez bien remis pour pouvoir continuer son chemin, qu'il parte.
Et pendant qu'il s'éloignait, la vieille lui dit encore :
— Soyez tranquille, capitaine, soyez tranquille ; je réponds de tout.
Puis elle partit en courant autant que ses vieilles jambes le lui permettaient, en compagnie de son fils j et ils revinrent bientôt por^ tant l'un un énorme panier, l'autre une grosse corde de puits.
On commença par fixer aux quatre angles du panier quatre cordes plus petites, dont les extrémités réunies furent attachées à la grosse corde, et on laissa glisser le tout au bas de la muraille.
Alors, la vieille cria au moine :
— Mon père! un peu de courage! laissez-vous glisser le long du talus; tâchez d'arriver jusqu'à ce panier , et entrez dedans. Nous vous hisserons jusqu'ici.
Depuis un instant, il n'avait plus bougé; et la mère Loupy fut obligée de lui répéter trois fois sa phrase.
— Serait-il déjà mort 1 s'écria-t-elle.
Elle allait recommencer, lorsqu'enfin il ouvrit les yeux; et, après avoir regardé autour de lui, il fit signe qu'il comprenait.
Il était alors au bord du fossé. Obéissant donc à la recommandation qui lui était faite, il se laissa rouler jusqu'au fond, et parvint, après de grandes difficultés, à se traîner jusqu'au panier dans lequel il monta.
L'ascencion commença aussitôt, et un cri unanime de triomphe l'accueillit lorsqu'il arriva sain et sauf auprès de ses libérateurs.
Alors, chacun de s'empresser autour de lui et de vouloir être le premier à le secourir ; mais au moindre contact , le malheureux laissait échapper des plaintes à fendre l'âme.
— Attendez donc, vous autres! leur cria la vieille ; ne voyez-vous pas comme il souffre; le malheureux ! il est couvert de sang ! Allons ! allons ! que deux hommes le portent le plus doucement possible chez moi. Ça me regarde !
Ce qui fut dit fui fuit; et quelques minutes après, le pauvre moine dormait fort paisiblement sur le lit de la cantiniére.
Le cardinal de Richelieu avait eu ses raisons pour se renfermer dans ses appartements, et défendre sa porte à tout le monde. Dès qu'il fut seul, il réfléchit longuement aux événements de cette journée, à la franchise audacieuse de ce prêtre, dont l'intelh'gente activité avait si longtemps arrêté les progrès de ses armées, et que rien ne pouvait abattre, ni Tenivrement d'un succès, ni l'approche du supplice!
L'attitude que Richelieu avait conservée devant le curé Marquis , loin de paraître extraordinaire, doit' être considérée au contraire comme une chose toute naturelle. Elle était la conséquence de la haute position de son Eminence.
Qu'un homme ordinaire se trouve offensé d'une vérité pénible, et qu'il veuille s'en ven-
ger , rien de plus naturel ; car il ne saurait dominer l'offense, et les paroles outrageantes ont souvent de l'écho. Mais la diatribe du curé montagnard pouvait-elle atteindre le cardinal de Richelieu ? Et puis , il faut le dire , les hommes, placés dans cette haute position , les hommes qui ont le pouvoir en main, devant qui tout tremble et tout rampe; ces hommes , habitués à ne voir autour d'eux que d'humbles valets , dont ils sont les miroirs , finissent souvent par se lasser de cette monotonie d'obéissance et de flatterie. Lorsqu'alors au milieu de cette foule d'esclaves qui se prosternent sur leur passage, ils se heurtent à un esprit indépendant, le courage de la franchise leur plait , et loin de se trouver blessés , ils affectent au contraire un oubli de tout amour-propre , une générosité , qui du reste ne prend souvent sa source que dans une sotte vanité.
Richelieu en était là 5 et soit conscience, soit