‹ Le diamant de la vouivre (volume 2)Chapitre 12 sur 17 · II · texte numérisé non relu

II

orgueil, il avait fait de la niagnanirailé à l'égard de Marquis.

Quand après de mûres réflexions, il eut décidé en lui-même le parti qu'il devait prendre, il ouvrit une petite porte, et suivant un long corridor qui conduisait de sa chambre à la chapelle du château , il se rendit au près du prisonnier.

En arrivant en face de l'autel , le curé s'était agenouillé et avait prié longtemps. Puis après, il s'était relevé comme régénéré par le souffle divin qu'il avait aspiré; et fixant son regard sur la croix qui dominait le tabernacle , il était resté plongé dans de profondes méditations.

Le Cardinal put s'approcher de lui sans qu'il l'entendit,

— Tu penses ! lui dit-il.

Le curé se retourna , et se voyant seul avec celui que jusque là il avait regardé comme son

plus cruel ennemi , et à qui à cette heure suprême il pardonnait volontiers :

— Oui! répondit-il , ce symbole est désormais tout pour moi 1 11 me rappelle que le Christ a scellé de son sang la croyance nouvelle qu'il donnait au monde; et je lui demande la force d'imiter son exemple , et d'être martyr à mon tour.

— Tu ne crains donc pas la mort ?

Le curé le regarda comme étonné d'une semblable demande.

— La mort ! répondit-il , comme soldat je l'ai vue trop souvent de près pour ne pas être familiarisé avec les terreurs qu'elle inspire. Comme homme et comme prêtre , j'ai foi en la miséricorde de Dieu : j'espère!

— N'espère plus , s'écria Richelieu , car tu ne mourras pas.

— Que dites-vous?

— Les hommes de ta taille ne doivent pas

mourir ainsi sur un gibet , leur martyre anoblirait l'échafaud. Tu vivras.

Si un mouvement de joie s'était glissé dans le cœur du curé au premier mot grâce, il ne fut qu'un éclair ; son visage se rembrunit bientôt, et il répondit :

— Non ! Monseigneur , je ne vivrai pas ; pour vivre il faudrait racheter ma tête, et vous mettriez à ce rachat un prix trop élevé,

— Un marché! reprit Richelieu, un marché ! Que parles-tu de rachat et de vente ! Non ! lu vivras à la face du ciel, au grand jour, sans honte , sans remords !

— Expliquez-vous I

— Il ne doit plus y avoir entre nous de ces duels ordinaires de deux hommes placés à la tête de deux nations qui se font la guerre. Désormais c'est un duel d'intelligence. Tout à l'heure tu as gagné la première partie en traçant l'histoire de ma pensée et de mes projets

mieux peut-être que je ne l'eusse fait moiiTiênie , il me faut une revanche. Or cette revanche, je la trouverai dans l'accomplissement de ces mêmes projets; et si j'ai été vaincu aujourd'hui, je veux qu'un jour tu t'avoues vaincu à ton tour.

Ce n'est pas qu'il plaçât le curé à son niveau, non certes ! mais il était un peu comédien , monseigneur le cardinal de Richelieu, la tragédie de Mirante et la grande Pastorale en font foi ; or il était heureux de trouver enfin , politiquement parlant, un spectateur intelligent , dont les applaudissements pourraient chatouiller sa vanité.

-7- Je ne vous compi:ençls pas, répondit le curé.

— C'est inutile ! A Paris nous aurons le temps de nous expliquer.

— A Paris! répéta Marquis épouvanté.

— Espérais-tu donc que je te laisserais dans

ces montagnes ! Oh ! je ne suis pas aussi imprudent. Mais du reste ce n'est pas un exil éternel. Et quand tu y reviendras , lu seras convaincu que la Comté doit appartenir à la France.

— Jamais !

— Jamais! répéta Richelieu en souriant.... Tout à coup le curé saisit vivement le bras

du Cardinal en lui disant d'une voix sourde :

— Silence! écoutez!

— Qu'est-ce donc demanda le Cardinal interdit autant du mouvement du curé que de laltération de son visage.

— Silence ! répéta celui-ci en prêtant l'oreille au dehors , et ne bougez pas.

Lorsque le vieux moine se réveilla; il était seul avec la mère Loupy et son fils , qui se tenaient assis tous deux devant une vaste cheminée, dans laquelle pétillait un feu ardent.

La cantinière avait pour tout appartement

une grande cave creusée sous le bâtiment principal du château , et dans laquelle on descendait par une douzaine de marches, dont l'usure attestait les nombreuses visites de la garnison. Il y avait là pour tout meuble : à droite en entrant un grabat , masqué par un rideau de serge; à gauche des planches de sapin, suspendues au mur et sur lesquelles étaient rangées quelques utensiles de cuisine ; au milieu une longue table de bois escortée de ses deux bancs; au fond une large cheminée, dont le vaste manteau était orné d'un crucifix surmonté d'une branche de buis,

Pierre regardait machinalement les tisons qui se consumaient, pendant que sa mère battait avec sa tête une mesure très peu égale, et faisait avec son nez une musique qu'eût enviée un bourdon de cathédrale.

Le moine fit quelques mouvements dans son

lit , et aussitôt, malgré son sommeil bryant, la \ieille fut sur pied et courut à lui :

— Mon père ! comment vous trouvez-vous? lui dit-elle.

— Mieux ! ma fille, bien mieux ! grâce à vos bons soins.

— Et vos blessures, ajouta-t-elle en avançant la main pour s'assurer par le loucher de l'état du malade.

— Ne me touchez pas, dit vivement le moine en la repoussant ; ce ne sont , je crois , que des contusions , et le repos seul peut me guérir.

— Attendez !

Elle alla prendre devant le feu un pot de terre , et versant dans un gobelet d'étain une liqueur qu'elle avait préparée :

— Buv^z ! reprit-elle, buvez cela ; vous m'en direz de bonnes nouvelles.

Le malade avala d'un trait la potion , et se mettant sur son séant :

— Oh ! merci ! reprit-il, merci ! Oui ! je sens que ça me fait du bien. Oh là ! dans l'estomac, ça me pénètre; ça me réchauffe; et ma tête! oh ! la voilà qui se débarrasse !

— Je vous le disais bien, s'écria la vieille d'un air triomphant.

— Merci ! merci !

— Si vous vous leviez un peu ?

— Oui ! vous avez peut-être raison, je ferais bien d'essayer mes forces.

Il sortit de son lit, avec beaucoup de peine, mais toutefois sans vouloir que la vieille l'aidât.

— Ne me touchez pas , répétait-il , j'ai le corps couvert de meurtrissures , et vos mains sont comme un fer rouge qu'on me mettrait sur la peau.

Toujours bien enveloppé de sa robe et la

tête couverte de son capuchon , il s'achemina lentement vers le foyer et tomba comme épuisé sur un escabeau.

— Les misérables, s'écria la vieille après un instant de silence , traiter ainsi un pauvre homme du bon Dieu.

— 11 faut respecter les ordres de la Providence, répondit le moine. Ce n'est pas moi que vous devez plaindre en ce moment, mais mon pauvre frère qu'ils ont sans doute égorgé. Que Dieu leur pardonne !

— Mais pourquoi vous arrêter? vous! des moines ! Si vous étiez des marchands de bœufs ou des collecteurs de dimes, à la bonne heure î

— C'est que , ma fille , nous étions tantôt plus riches que tous les marchands de bœufs du pays, et ils le savaient sans doute.

La vieille se rapprocha aussitôt de lui et ouvrit de grands yeux; ces mots avaient excité

tout ce que son cœur renfermait de cupidité.

— Plus riches que tous les marchands de bœufs du pays! répéta-t-elle ; comment cela?

— Nous venions de Cuzeau, et nous avions sur nous dix mille livres en or , que nous portions à l'abbaye de Vaux-sur-Poligny , à qui notre couvent les doit.

— Dix mille livres en or! s'écria la vieille en levant les mains au ciel.

— Mon compagnon , qui était plus jeune et plus fort en portait les trois quarts dans un grand sac pendu à sa ceinture sous sa robe ; moi, j'avais le reste dans ma besace.

— Dix mille livres en or !

— Tenez ! ajouta le moine en faisant un effort pour porter la main à sa poche, en voilà encore.

Et il jeta sur la table une poignée de pièces d'or.

A cette vue, la vieille ne se j^ssédant plus , se précipita dessus comme un loup affamé sur un mouton.

— De l'or! de l'or! s'écriait-elle avec une sorte de délire.

Et ne comprenant pas comment des voleurs avaient pu abandonner une partie de leur proie, elle ajouta :

— Pourquoi donc vous ont-ils laissé cela?

— En voulant m'arracher ma besace, que je leur disputais, ils l'ont ouverte, et il s'est répandu à terre un grand nombre de pièces; celles que vous voyez là , je les ai ramassées quand ils ont été partis.

— Ab ! dit la vieille en se relevant vivement, vous les avez ramassées !

— Oui! vous pouvez les prendre, je

vous les donne.

— Oh ! merci ! merci !

El elle les serra bien vite dans un bahut placé à la tête de son lit.

Après cette opération , elle revint s'asseoir près de la cheminée, et pendant quelques instants ils gardèrent tous le silence.

Pierre , qui eut pu être acteur dans cette scène, et qui pourtant en était resté le muet témoin, n'avait pas bougé de place. Rien n'était capable d'émouvoir cette nature nulle. Il vivait, c'est-à-dire qu'il obéissait à ses instincts ; ils étaient tout pour lui.

Le moine était immobile, les yeux fermés et semblait attendre le sommeil.

La mère Loupy seule pensait. D'un côté les paroles du moine, de l'autre sa générosité, l'avaient émue jusqu'au fond de l'âme. Son avarice, passion qui l'absorbait entièrement, avait été un instant assouvie, mais non satisfaite. Les pièces d'or qui étaient allées garnir son trésor appelaient leurs compagnes. Selon son cœur,

c'était un crime que d'abandonner ainsi à la merci des passants ces petits disques jaunes, qui la ravissaient si fort. En ce moment sa pensée tout entière était hors du château , dans la campagne, au bord de la forêt. Du reste, sa physionomie exprimait bien cette unique préoccupation; et pourtant un certain air d'inquiétude passait de temps en temps sur ses traits ; il y avait chez elle de l'hésitation.

— Mon père, dit-elle en se décidant tout à coup, vous m'avez dit

Mais le moine ne fit pas un mouvement, il dormait.

Vivement contrariée , elle attendit. Puis , après quelques minutes de nouvelles réflexions, ne pouvant plus résister à sa pensée , elle reprit d'un ton plus élevé :

— Mon père !

— Qu'est-ce? que me veut-on ? demanda vivement le vieillard, réveillé en sursaut.

— Pardon ! mon père, continua la vieille, pardon de troubler votre sommeil.

— Parlez! ma fille, que désirez-vous?

— Est-il tombé beaucoup de pièces d'or de

votre besace?

— Presque tout ce qu'elle contenait. Elles jonchaient le sol, elles se perdaient dans les herbes. 11 y en a là-bas dix fois autant que je vous en ai donné tout à l'heure.

— Dix fois autant !

— Ohl ce sera une belle trouvaille pour celui qui le premier passera par là demain matin.

— Dix fois autant 1 dix fois autant ! et quand je songe que cette fortune est là, à deux pas de nous.

— Hélas oui ! ma fille. Je dis hélas 1 non pas pour moi, mais pour vous, que je voudrais récompenser de vos bons soins.

Ces paroles tombèrent sur le cœur de la

vieille avare comme une étincelle sur un baril de poudre, qu'elle embrase et fait éclater.

— Mon père, dit-elle avec vivacité, si je pouvais m'emparer de ces richesses , m'aideriez-vous ?

— De tout mon pouvoir. Je vous ai trop d'obligations pour ne pas vouloir tout ce qui peut vous rendre heureuse. Mais comment faire? vous ne pouvez pas sortir du château pendant la nuit, et demain matin, il serait trop tard.

— Si je veux sortir, répondit la vieille en baissant le ton , je le puis.

— Vous le pouvez?

— Oui ! mon fils n'est-il pas porte-clefs !

— Mais vous courez un grand danger ?

— Eh ! qui le saura?... Ecoutez ! presqu'en face de l'endroit où vous avez été attaqué , il y a une petite poterne à la quelle on descend depuis le chemin de ronde par un escalier, et

qui s'ouvre en dehors à six pieds au-dessus du sol; au moyen d'une échelle on peut descendre, et en se munissant d'une lanterne sourde.... Vous comprenez?

— Parfaitement ! mais, si vous m'en croyez , vous renoncerez à ce projet.

— Pourquoi cela?

— Parce qu'aujourd'hui, c'est plus dangereux que jamais. Songez donc que le cardinal de Richelieu....

— Il s'est enfermé dans son appartement , avec défense d'y laisser pénétrer âme qui vive. Il est bien trop fatigué, pour penser à autre chose qu'à son lit, surtout après avoir passé toute l'après-midi à juger la robe rouge.

— Quelle robe rouge?

— Un prêtre de la montagne, un mécréant.

— Qui sans doute est maintenant dans l'autre monde; que Dieu le prenne en pitié!

il. ±9

— Non! non 1 ça a été remis à demain matin. Il est maintenant à la chapelle, où il a tout le temps de faire son acte de contrition. J'en suis sûre, il y a moins de danger que vous ne croyez. Et si vous voulez m'aider....

— Tout ce que je dis , ma fille , est dans voire intérêt; mais si vous persistez

— Je persiste! je persiste! s'écria-t-elle; qui ne risque rien n'a rien.

— En ce cas, je suis à vos ordres.

— Oh ! mon père ! mon père ! que de reconnaissance!

Elle alla droit à son iils , qui , toujours immobile, n'avait pas même entendu ce qui se passait près de lui. Elle le mit en peu de mots au fait de ce dont il s'agissait; et cette espèce de brute, ne voyant dans tout cela que des pièces d'or , alluma aussitôt sa lanterne, la ferma avec soin; el„ prenant un énorm(!

trousseau de clefs, il fut en un instant prêt à partir.

— Venez! mon père! venez! dit alors la mère Loupy , venez ! vous irez avec Pierre , et vous lui montrerez l'endroit où il faudrachercher.

— Mais il est peut-être trop tut , répondit le moine sans bouger de place.

— Non ! non! onze heures vont bientôt sonner ; c'est le bon moment. D'ailleurs il fait un

temps affreux.... Ecoutez ! la pluie tombe

à torrents.

Le moine se leva , et la vieille , montant lestement les marches qui conduisaient de sa cave au dehors , ouvrit enfin la porte.

— Voyez , ajouta-t-elle , comme la nuit est noire! le ciel nous favorise. Venez! venez!

Ils tournèrent à droite, et après avoir fait cinquante pas environ , il se trouvèrent au sommet de Tescalier qui menait à la poterne.

Pierre prit une échelle cju'il trouva étendue par terre le long de la muraille , et ils descendirent.

On n'entendait pas le moindre bruit dans le château. Les sentinelles , battues par l'orage, s'étaient réfugiées dans leurs guérites, et ne se montraient nulle part.

Pierre ouvrit la poterne, et laissa glisser l'échelle.

— A vous le prenciier , mon père , dit la vieille.

— Oh! excusez-moi, répondit le moine en chancelant j je suis si faible 1 si faible !. . . . Non ! non ! je ne pourrai jamais.

Et il fut obligé de s'asseoir sur la dernière marche.

— Quel contre-temps ! murmura la vieille.

— Non ! que votre fds y aille seul , il peut se passer de moi , puisqu'il a vu l'endroit où je

suis tombé. C'est là, presque devant nous, un peu à gauche.

— Puisqu'il le faut, va! ouvre de grands yeux, cherche bien et longtemps, nous t'attendons.

Le moine se leva pour tenir l'échelle; Pierre disparut bientôt dans l'obscurité au fond du fossé; et un instant après la vieille put voir au-delà du glacis la pâle lumière de sa lampe se projeter sur les herbes et les caillons.

Après le départ de Pierre, le moine et la mère Loupy demeurèrent un inslantimmobiles et silencieux. L'orage était alors dans toute sa force. Des torrents de pluie inondaient les remparts; les éclats de la foudre retentissaient avec un fracas épouvantable; et des milliers d'éclairs, long, prolongés, mais ternes, blafards, car leur clarté avait peine à percer le voile de pluie qui faisait communiquer le ciel

avec la terre, éclairaient au loin la nature boule-

versée.

A chaque éclair et à chaque coup de tonnerre , la vieille se signait , et le moine la sentait frissonner.

— Ma fille, lui dit-il, le ciel est en courroux , priez ! priez !

— C'est peut-êre une menace, mon père.

Dieu voudrait-il me punir? J'ai regret d'avoir envoyé Pierre

— Il est trop tard maintenant, ma fille, laissez l'œuvre s'achever.

— Oh ! mon Dieu ! mon père ! comme votre voix est forte.

— Il faut , ma fille, qu'elle domine l'orage.

— Est-ce que ce sont vos yeux que je vois briller ainsi là devant moi?

— Peut-être , ma fille.

Un sifflement aigu retentit près d'eux. La

vieilles appuya contre le mur en frissonnant, et dit d'une voix chevrotante :

— Mon père! que faites-vous donc ?

— Moi! rien! ma lille.

— Pourtant, ce que je viens d'entendre?...

— Est sans doute le cri de la Vouivre de l'Aigle, qui descend souvent jusqu'à Montmorot , et vient même quelquefois baigner ses aîles dans les eaux de la Seille.

Le sifflement retentit encore; et mille coups de tonnerre lui répondirent.

— Mon père, s'écria la vieille, en s'appuyant sur lui , j'ai peur , j'ai bien peur!

— Du courage , ma fille !

— Mon père, qu'avez-vous donc? Tout-àrheure vous étiez malade, vous pouviez à peine vous tenir debout, et à présent votre corps n'est plus courbé , et vos bras sont com-^ me des barreaux de fer.

Pour la troisième fois le sifflement se fit en-

^-endre. La vieille épouvantée voulut s'éloigner du moine , mais celui-ci la retint vigoureusement.

— Mon père! mon père! lâchez -moi!

Mais le moine ne l'entendait pas : le corps penché en dehors de la poterne, il plongeait un œil avide sur la campagne.

— Mon père, dit encore la mère Loupy plus morte que vive, lâchez-moi! votre main est comme unétau.... Mon père! répondez-moi!

Le moine regardait et écoutait toujours!

Enfin il aperçut sur la droite, une masse noire qui sortait du bois, et qui, rasant le sol sans bruit, descendit dans le fossé, arriva au pied de l'échelle, et une minute après un homme parut à l'entrée de la poterne. Cet homme était suivi de plusieurs autres.

— Qu'est-ce que cela? demanda la mère Loupy au comble de l'épouvante.

- — Passez! passez! dit le moine aux nouveaux venus.

— Mon père! qui êtes- vous donc? dem:\nda encore la vieille.

Un coup de feu partit au dessus des trois têtes, et le cri : Aux armes ! aux armes ! répété de distance en distance, fit le tour des remparts.

— Qui je suis! s'écria le moine d'une voix retentissante, et, jetant au loin dans le fossé sa robe, sa perruque et sa barbe, je suis le capitaine Prost !

La vieille poussa un cri et s'évanouit.

L'alarme était donnée. Mais avant que les Français, surpris dans leur premier sommeil, pussent se réunir , cinq-cents montagnards eurent le temps de pénétrer dans le château. Comme ils connaissaient parfaitement les êtres; en un instant les corps de gardes, les postes, le bâtiment quhservait de caserne furent enva-

his, et les soldats fiançais qui d'abord avaient songea se défendre, se virent bientôt forcés à fuir devant un ennemi partout victorieux. En moins d'une heure, le capitaine Prost fut maître de la forteresse de Bletterans. La moitié de la garnison française avait été passée au fil de répée; le reste demanda grâce, et fut enfermé dans les caves du château.

Nous avons laissé le curé Marquis enfermé dans la chapelle avec le Cardinal de Richelieu, et nous les avons quittés au moment où le curé, saisissant le bras de son Eminence, lui avait imposé silence.

— Qu'est-ce que cela signifie? demanda le Cardinal, d'un ton moitié étonné, moitiécolère.

— Attendez 1 répondit le curé, qui avait reconnu le signal du capitaine Prost.

— Attendre! répéta Richelieu qui ne pouvait compreodre. Quoi?

— Deux ! murmura iMarquis^;

— Deux! deux! explique-toi.

Richelieu éprouvait comme une vague in- , quiétude. Il regardait autour de lui d'un air craintif. Comme le curé, il portail l'oreille au dehors, mais le bruit seul de l'orage arrivait jusqu'à lui. Il cherchait alors à deviner ce qui occu pait si fort son prisonnier. Le curé conservait la même attitude; seulement sa physionomie se développait, etrespirait un air de triomphe qui allait toujours croissant.

— Trois ! murmura-t-il encore,

— Parle ! mais parle donc, lui dit Richelieu impatienté.

Un coup de feu se fit entendre.

— Qu'est-ce que cela ? demanda le Cardinal.

— A présent je puis parler, s'écria le curé. Monseigneur ! bien vous a pris de venir à moi, et de me laisser la vie sauve : car si vous m'aviez fait mourir ce soir, vous n'auriez pas à présent un quart d*heure à vivre.

— Que veux-tu dire?

— Je veux dire que mon élève, mon enfant, le capitaine Prost enfin a fait suivre mes traces, qu'il a découvert ma retraite, et qu'il vient de pénétrer dans ce château pour me délivrer.

— Le capitaine Prost ici ! répéta Richelieu en voulant sortir, oh! malheur à lui!

— Malheur à vous si vous sortez d'ici, lui répondit le curé en le retenant. Dans un instant les montagnards seront maîtres du château. Ne me quittez pas, ou vous êtes mort.

La parole du curé avait tant de puissance, tant de conviction; la victoire des siens lui paraissait si certaine, que le Cardinal fut un instant indécis.

— La garnison est nombreuse, '^dit-il enfin, elle est brave.

Un grand bruit retentit non loin d'eux; bientôt la porte de la chapelle fut violemment ébranlée, et une voix cria :

— Mon père! mon père! étes-vous là?

On brisait la porte à coups de hache.

— Tenez-vous derrière moi, dit le curé au Cardinal, mais surtout ne cherchez pas à fuir.

La porte vola en éclats, et une vingtaine de montagnards, ayant le capitaine à leur tète, pénétrèrent dans la chapelle. Prostse précipita dans les bras de Marquis en criant :

— Merci! mon Dieu! merci! puisque j'arrive à temps.

Puis sans plus attendre, il ajouta :

— Où est-il? où est-il? vous devez le savoir, vous.

— Qui?

— Le Cardinal?

Le moment était critique. Ces hommes, animés parle combat, parla hardiesse d'un tel coup demain, qui exige toujours une grande dépense de vigueur du côté du cerveau ; ceshommes, dont l'imagination était surexcitée et par une Ion-

gue attente, et par une lente inquiétude, et enfin par la rapide exécution d'un projet longtemps médité, ces hommes pouvaient se porter à quelque extrémité fâcheuse. Richelieu ne devait pas être fort rassuré. Mais le curé qui les connaissait tous, qui savait leur dévouement et leur confiance, n'hésita pas un instant. Il prit la main du Cardinal et répondit au capitaine :

— Le voilà !

Le capitaine fit un mouvement pour se précipiter sur lui , puis involontairement s'arrêta, et se prit à considérer celui-ci que depuis si longtemps il voulait rencontrer face à face. Mais ce ne fut qu'un éclair, et il allait sans doute se rendre justice soi-même , lorsque le curé Farrêta :

— Un instant! lui dit-il. Et d'abord laissezmoi vous remercier. Vous vous êtes dévoués pour moi, vous m'avez sauvé , vous me rame-

nerez triompant à la montagne, c'est bien! Merci ! capitaine ! Merci mes amis !

— Nous n'avons fait que notre devoir , répondit Prost.

Puis après un mouvement d'impatience , il ajouta :

— Mais lui! lui!

— A son Eminence, Monseigneur le Cardinal de Richelieu , ministre de Louis XIII , répondit le curé , moi , Pierre Marquis , chef de l'armée Franc-Comtoise , je fais grâce.

— Grâce ! répétèrent à la fois tous les montagnards.

Et il y eut parmi eux un frémissement de colère. ^^-

— Il m'a épargné , s'écria le curé avec force; s'il eut écouté le masque noir, en entrant ici vous n'auriez trouvé que mon cadavre. Voulezvous donc que je donne la mort à celui à qui je dois la vie?

Ces paroles calmèrent la tempête; le capitaine baissa la tête en signe de résignation.

— Oui ! Monseigneur , continua le curé, vous sortirez d'ici sain et sauf. Et même je serai plus généreux que vous. Vous vouliez m'emmener prisonnier en France -, moi , si je le voulais, je pourrais vous emmener aussi prisonnier à la montagne. Avouez que si je faisais cela, je rendrais un bien grand service à certains personnages de la Cour.

Richelieu frissonna malgré lui.

— Maisrassurez-vous. Il est écrit là-haut que vous devez mourir sur le trône.

Le Cardinal , cédant à un mouvement de secrète joie , plutôt qu'à un sentiment de reconnaissance, lui pressa affectueusement la main.

— "Vous me laisserez partir ainsi , sans conditions? ajouta-t-il.

— Sans conditions !

Il était comme honteux de cet excès de grandeur d'âme.

— -Un mot pourtant, reprit le curé. Le masque noir est-il dans ce château ?

— Vous jouez de malheur, répondit Richelieu ; il a dû partir ce soir pour Dijon , où je lui ai donné rendez-vous dans trois jours.

— Patience! messiredeMonlaigu, murmura le capitaine, votre château de l'Àigle n'est pas imprenable.

— Que dis-tu là? demanda le curé.

— Que le masque noire et Antide de Montaigu sont le même homme.

— Vous le saviez? s'écria Richelieu.

— Je le savais !

— Mais je l'ignorais, moi, reprit le curé. Oh! malédiction sur lui!

— Ecoutez-moi, leur dit Richelieu. La découverte que vous avez faite est la plus grande victoire que vous ayez jamais remportée. Le

sire de l'Aigle est le chef d'une vaste conspiration qui devait nous assurer la possession de ce pays, et dont vous deviez être les premières victimes. Mais pour réussir , il fallait qu'il conservât impénétrable le mystère dont il s'enveloppait. Vous l'avez deviné, son masque lui devient désormais inutile; tousses plans sont renversés. Du reste c'est [k présent le seul ennemi que vous ayez à combattre. INous ne pouvons plus tenir la campagne 5 l'hiver approche, nostroupes vont repasser la Saône. Vous pouvez regarder la guerre comme terminée. En prenant le château de Bletterans , vous avez porté le dernier coup à l'invasion; votre pays est délivré. Honneur à vous ! la Comté doit être fière d'avoir de si nobles défenseurs.

— Merci de cet éloge ! répondit le curé. La guerre est terminée, dites-vous, pour le moment sans doute , telle doit être votre pensée. Quant à nous il nous reste un devoir à remplir.

La trahison s'est glissée dans nos rangs , elle a failli nous perdre; il faut qu'un grand exemple épouvante à jamais ceux qui seraient tentés de nous trahir encore. Plus, celui qui s'est rendu coupable d'un si grand crime est haut placé, plus la punition doit être terrible. Dans quelques jours, le château de l'Aigle sera rasé, ses fossés seront comblés , ses murailles détruites; tout sera nivelé, toutl même la tour principale ! En pareil cas, les lois féodales veulent qu'une tour reste debout pour perpétuer le nom d'une antique race , car si elles punissent le chevalier félon, elles respectent la famille. Pas de loi pour le sire de l'Aigle, il faut que tout souvenir de lui disparaisse en Comté.

Ces paroles furent suivies d'un instant de silence. On avait écouté le curé , comme on écoute un juge assis à son tribunal.

— Nous allons partir , ajouta-t-il en s'adressant aux montagnards; le jour commence à

paraître, el l'armée française est trop près de ndus. Il ne faut pas jouer avec une telle situation.

Klinkanno entra dans la cliapelle :

— Capitaine, dit-il, des troupes marchent sur le château ; dans un instant nous serons enveloppés.

— Déjà! Que fait Albéric?

— Oh ! il y a longtemps qu'il s'est débarassé de sa robe de moine.

— . Mais où est-i! ? où est-il ?

— A la porte principale. Il a lui-même distribué les postes, i! a pris toutes les dispositions nécessaires pour la sûreté de la place. C'est lui qui m'envoye vous prévenir.

— Je vais moi-même voir ce qui se passe. Et il sortit de la chapelle suivi de Klinkanno. La nouvelle de la prise de Bletterans par les

montagnards s'était bien vile répandue dans l'armée française, mais d'abord on n'avait pas

voulu y ajoulei" foi. Couiiiient croire en eiïet qu'une poignée d'hommes eût pu tromper ia vigilance des sentinelles; et même ait eu seulement la pensée de tenter un coup de main sur une forteresse solide, bien gardée, située presque au centre de Tannée ennemie? C'était d'une audace telle que malgré sa réputation^on ne voulait pas admettre que la bande de Prost fut capable d'une pareille téméiilé. Cependant il fallut bien se rendre à l'évidence; et quand les courriers qu'on envoya pour s'assurer du fait, revinrent avec la fatale vérité, on fut bien forcé de songer à prendre un parti.

En arrivant sur les remparts, le capitaine put voir par lui-même que ce que Klinkanno lui avait annoncé, n'avait rien d'exagéré. Le château était déjà enveloppé presque en entier , les troupes arrivaient de tous cotés. Toute idée de départ était devenue impossible. Il courut

aussitôt rendre compte au curé de ce qui se passait.

Parmi les généraux français, un seul était prisonnier des montagnards , parce qu'il était le seul qui fut resté cette nuit-là auprès du cardinal. C'était le marquis de Feuquières. Villeroy, Longue ville et Guébriant avaient quitté le château en même temps que le sire de l'Aigle.

Le curé, après avoir un instant réfléchi, dit à Richelieu :

— Monseigneur ! il n'y a pas ici de danger pour nous, car pour nous vous êtes un otage plus que suffisant. Mais comme nous ne voulons pas rester toujours à Bletterans , vous allez envoyer M. de Feuquières avec ordre de faire rentrer vos troupes dans leurs quartiers respectifs , et avec défense de nous inquiéter au sortir de ce châleau.

— Allez ! M. de Feuquières, répondit Riche-

lieu , ces messieurs sont les maîtres, il faut obéir.

— Arrêtez ! s'écria le capitaine Prost.

Son teint était animé, ses yeux brillaient tFun éclat extraordinaire. Oh! c'est qu'une pensée venait de lui germer dans le cerveau, et en se développant elle l'enivrait. Tous les yeux étaient fixés sur lui, et chacun, cherchant à lire sur son visage, attendait avec anxiété.

— Ce n'est pas ainsi que je prétends soitir de ce château, continua-t-il ; ceux qui ont remporté une victoire celte nuit ne sauraient par-^ tir en fugitifs. Je traverserai l'armée française tout entière ; je veux que les cinq cents Francs- Comtois, queje commande en ce moment, passent au milieu des vingt mille fiançais, sans qu'un seul homme ose tirer un coup de fusil, ose arrêter notre marche triomphale.

Un hourra général accueillit ces paroles.

Tous les moiUagnards présents pout^ssérent des cris de joie.

— Marquis de Feuquières, ajoula-t-il , vous allez ordonner à toute l'armée française de se ranger sur deux lignes, d'ici à Monlmorot, et de laisser entre ces deux lignes un espace de cent toises au moins, autant que le terrain le permettra. C'est dans cet espace que nous passerons , moi et les miens. Vous direz aux officiers , pour qu'ils le répètent aux soldats , que son Eminence Monseigneur le Cardinal de Richelieu sera au milieu de nous-, que je me tiendrai, moi, à ses côtés, le poignard à la main , et qu'à la moindre démonstration hostile il est mort.

Puis, s'adressant au Cardinal :

— Monseigneur! lui dit- il, j'en suis fâché pour vous, mais puisque le curé prend sur lui de vous laisser la vie sauve , il ne me refusera pas cette petite compensation.

Richelieu était attcré. Il regarda le curé d'un air suppliant; mais celui-ci ne lui répondit que par un geste qui voulait dire : je n'y puis rien. Alors reprenant toute sa fierté, il dit à Feuquières, qui attendait qu'il eut lui-même sanctionné cet ordre :

— Allez î et qu'il soit fait ainsi que le veut cet homme.

— Général! dit à son tour le capitaine, quand tout sera prêt, veuillez revenir vous-même m'en prévenir, je vous serai fort obligé.

Lorsque les exigences du chef montagnard furent connues dans l'armée française, ce ne fut partout que malédictions , menaces et serments de vengeance. Mais que répondre à cet argument? La vie du Cardinal est suspendue au poignard du capitaine Prost!

Ce fut un spectacle bien beau , bien imposant, bien solennel, que celui qu'offrit alors celle petite troupe traversant toute une armée,

forcée à l'inaction par le danger que courait son chef.

Les montagnards suivaient la route de Bletterans à Lons-le-Saulnier, de chaque côté de laquelle, à cent pas de distance, les Français étaient rangés debout, l'arme au bras. Albéric marchait le premier à la tête d'une vingtaine d'hommes en guise d'avant-garde. Derrière lui venait le gros de la colonne , au milieu de laquelle se trouvait le Cardinal , ayant à sa gauche le curé, et à sa droite le capitaine , le poignard à la main et l'œil au guet. Puis , enfin , un simulacre d'arrière-garde, commandée par Klinkanno, fermait la marche.

Tandis que les Français se tenaient debout, immobiles, l'œil morne, la tête baissée, et que souvent un frémissement de rage agitait leurs rangs, mais était aussitôt comprimé par les officiers, qui ordonnaient le silence; les Francs- Comtois, enivrés de leur succès, le visage épa-

noui de la joie du triomphe, s'avançaient fièrement, la démarche hautaine, et laissant tomber sur leurs ennemis des regards insultants.

On n'entendait rien que le pas cadencé de la troupe victorieuse. De part et d'autre on observait un religieux silence.

La petite troupe arriva ainsi à Montmorot, où finissait la haie formée par Tarmée française.

— Enfin! murmura Richelieu.

— Pas encore, monseigneur, lui répondit le capitaine , qui l'avait compris; notre promenade n'est pas linie. Ici nous ne sommes pas tout à fait en sûreté. Du reste, je pense à tout.

Il envoya aussitôt un de ses hommes dire à un officier qu'il permettait à cinquante soldats de suivre les montagnards à cinq cents pas de distance, afin de pouvoir au retour servir d'escorte au Cardinal.

Puis on se remit en marche, et un quart d'heure après on fut sous les murs de Lons le- Saulnier.

Le capitaine jugea prudent de ne pas s'aventurer dans les rues de la ville. Il lit tourner à droite. Sa troupe, prenant bientôt la route de Conliège, s'enfonça dans la gorge de Revigny, et quatre heures après son départ de Blelterans, elle arriva au-dessus du mont, sur le premier plateau du Jura.

— Monseigneur, dit alors le capitaine à Richelieu, vous êtes libre. Votre escorte vous attend ; je ne vous retiens plus.

— Peut-être nous reverrons-nous un jour , ajouta le curé.

— Je lespère ! répondit le Cardinal.

— Moi, je le crains! murmura Marquis.

Richelieu s'éloigna-, et, quand il eut disparu,

tous les montagnards tombèrent à genoux en levant les yeux au ciel pour remercier Dieu de

la délivrance du curé , el de l'heureux succès de leur audacieuse entreprise. Après une courte el silencieuse prière, ils se relevèrent , et, d'un commun accord, ils crièrent tous :

— Vive la Comté !

Puis ils se dirigèrent vers la haute montagne.

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