GO
digère ; mais ses idées se troublent , s'affaiblissent, sa tête ne pense plus ; et dès-lors, il n'éprouve plus que les souffrances de l'animal privé de liberté , d'air et de soleil. Hélas I pourquoi n'en a-t-il pas été ainsi pour moi! La haine des hommes ne devait pas seule s'appesantir sur ma triste destinée; le hasard aussi devait se mettre contre moi et doubler mes tortures.
Ce langage étrange, qui cachait sans doute un nouveau mystère, était bien fait pour piquer vivement la curiosité du capitaine. Il avait eu le temps de se remettre de l'émotion que lui avait causée la bizarre rencontre qu'il venait de faire. Mais en réfléchissant à l'horrible position de cet homme, en pensant à sa lente agonie, il n'osail pas l'interroger; une sorte de pitié faisait mourir les paroles sur ses lèvres; il craignait de provoquer une explication qui devait rappeler, à celui qui avait tant
soutfert, des souvenirs bien cruels. Partagé entre cette crainte et le désir de savoir, il se contenta de répondre :
— Je ne vous comprends pas.
^ Vous ne me comprenez pas, répéta l'inconnu; oui, oh I je dois parler d'une façon inintelligible, il y a si longtemps que cela ne m'est arrivé! Il y a vingt ans que je n'ai pressé la main d'un de mes semblables! il y a vingt ans que ma bouche ne s'est ouverte pour parler à un mortel ! Aussi, je me sens renaître depuis que vous êtes prés de moi ! Je ne donnerais pas cet instant pour le temps qu'il me reste vivre ! Un hommeestlà, et cet homme est mon à ami , puisque le sire de l'Aigle est Son ennemi ! Oh ! c'est un bonheur que je n'espérais plus !
— Oui! reprit le capitaine, je suis son ennemi, son ennemi mortel ; et avant peu , il saura ce que vaut ma haine. Mais tout cela ne
— Ot> —
m'explique pas le sens des paroles mystérieuses que vous avez prononcées tout à l'heure. Ecoutez-moi : jusqu'ici j'ai hésité à m'ouvrir à vous ; mais n'allez pas croire que mon hésitation soit le résultat d'un lâche égoïsme. Non! et même un pressentiment me dit que de notre rencontre jaillira peut-être un trait de lumière qui éclaircira bien des doutes. Je ne sais pourquoi, il me semble que je suis envoyé près de vous par le ciel qui veut mettre enlin un terme aux terribles épreuves que vous avez subies. Mais avant de vous offrir mes services, avant de chercher à vous sauver, je ne dois pas oublier le motif de ma présence ici. Elle d'abord, vous ensuite.
— Elle! dites-vous? De qui voulez-vous parler? C'est donc pour une femme que vous êtes ici ?
— Oui ! je suis venu pour délivrer une pauvre fille qui a été enlevée il y a quelques jours,
par des Gris, et que le sire de TAigle retient captive. Mais pardonnez-moi de vous parler de la sorte; vous ne pouvez pas savoir ce que c'est qu'un Gris, vous qui depuis vingt ans êtes séparé du inonde.
— Oh î n'achevez pas, s'écria l'inconnu dont la voix tremblait d'émotion, n'achevez pas! Il fait nuit, et vous ne pouvez pas voir mon visage; mais tenez, sentez ma main, elle est brûlante comme ma tête, comme ma poitrine; c'est que vous venez de me révéler tout un monde. Je ne sais pas ce que c'est qu'un Gris, dites-vous; eh bien! voulez-vous que je vous dise qui vous êtes, vous, dont je ne puis distinguer les Iroits, que du reste je n'ai jamais vus.
— Moi ! dit le capitaine au comble de l'étonnement.
— Il n'y a qu'un homme à la montagne, reprit le prisonnier , capable de se dévouer
ainsi; il n'y a qu'un homme qui ait assez d'audace pour s'introduire ainsi dans le château de l'Aigle; il n'y a qu'un homme qui ait pu songer à sauver Pâquerette.
— Pâquerette ! s'écria le capitaine ; comment, enfermé dans ce cachot, pouvez-vous savoir
' — Et cet homme , ajouta l'inconnu, c'est le capitaine Prost.
— Le capitaine Prost! dit le capitaine dont ces révélations successives bouleversaient toutes les idées.
'— Je ne me suis pas trompé, conlinua le prisonnier avec des larmes dans la voix, n'estce pas? Vous êtes bien le capitaine Prost? vous êtes bien ce brave et noble jeune homme, dont le nom seul fait trembler les ennemis de votre pays et épouvante la trahison? Vous êtes bien le parent du vieux colonel Varroz et l'élève du digne curé Marquis? Oh! parlez-moi d'eux, de
vous, de tous ceux que vous aimez, et que je dois aimer aussi, moi.
— Mais, comment savez-vous tout cela? lui demanda le capitaine dont la surprise était à son comble. On vous laisse donc libre dans ce château? On vous apprend donc ce qui se passe au dehors?
— Chaque matin, répondit-il avec tristesse, une trappe s'ouvre là, au-dessus de nos têtes, et laisse tomber à mes pieds le pain et l'eau qui doivent me nourrir pendant la journée.
— Mais alors , comment pouvez-vous être ainsi au courant
Il était tellement stupéfait, qu'il attendit la réponse sans même achever sa phrase.
— Pensez-vous, reprit l'inconnu, qu'une captivité comme la mienne ne suffise pas à anéantir toute faculté? et pourtant, tout-àl'heure, lorsque ma main a serré votre bras, vous avez pu sentir qu'elle avait encore de la
force j et depuis que vous êtes ici, vous avez pu juger si mon cerveau s'est conservé intact, et s'il est capable de penser. C'est que le but de mon geôlier n'a pas été atteint; il espérait peut-être que l'isolement me conduirait à la folie ou à l'abrutissement ; et il m'a laissé vivre. Hélas! pourquoi n'en a-t-il pas été ainsi? Pourquoi le ciel n'a-t-il pas voulu que les projets du sire de l'Aigle pussent se réaliser? Oui! j'ai vieilli, puisque vingt années se sont accumulées sur ma tête ; mais durant ces vingt années pendant lesquelles on n'a donné à mon corps qu'une maigre nourriture à laquelle pourtant il s'est habitué; pendant ces vingt années, mon intelligence a vécu, le hasard lui a envoyé une pâture qui l'a soutenue toujours, et le corps, qui n'est que son esclave, lui a obéi, et s'est conservé fort et vigoureux sous cette influence.
L'inconnu se recueillit un instant, puis il ajouta :
— or —
— Il y avait un an que j'étais prisonnier dans ce château , et cette année s'était écoulée sans que je puisse dire aujourd'hui comment j'ai vécu pendant cette première période de ma captivité. Étendu sur la terre humide de ce cachot, je me suis vu d'abord sans force, sans énergie ; de longues heures s'écoulèrent ; les ' jours et les nuits se succédèrent sans rendre mon cerveau quelque vigueur. Je sentais ma pensée s'affaiblir; je sentais le dégoût et presque l'insouciance étendre peu à peu sur moi leur fatale empire, et pourtant je ne faisais rien pour m'arracher à cet engourdissement ! Deux ou trois fois seulement, un faible cri, dernier souffle de cette voix de cœur qu'on nomme conscience, vint murmurer autour de moi ce mot : lâche 1 lâche! Alors, je me relevai, rouge de honte, et je pensai à la liberté; mais ce fui en vain que je cherchai un moyen d'évasion; ce fut en vain que mes membres se meurtrirent
en voulant atteindre la trappe qui chaque jour me vomit un morceau de pain noir; il fallut se soumellre. Plus lard , j'éprouvai encore quelques atteintes de ce mal qui dévore, de ce désespoir, non pas silencieux et résigné, mais violent et furieux, qui s'exhale en cris et en imprécations; alors je voulus mourir! Mais l'espérance, remède naturel de la maladie qui me rongeait, me força de prendre les aliments qu'on me jetait et m'ordonna de vivre.
« C'est ainsi que s'écoula cette première an* née ; elle fut bien longue, croyez-moi, car celle qui lui succéda me trouva épuisé. Un jour pourtant, ce fut la dernière fois, je voulus en finir avec cette existence de tortures intellectuelles et de souffrances physiques. Ce jour-là, je sentis en moi comme une vage inquiétude ; un sentiment, que je dûs croire nouveau, moi qui depuis si longtemps ne sentais rien, meGt réfléchir; et le souvenir du passé aussi bien
que l'altente de l'avenir développèrent à mes yeux un tableau tellement affreux de l'existence qui m'était tombée en partage, que ne trouvant plus en moi assez de force pour lutter, je devins ivre, fou, furieux j et que, autant qu'il m'en souvient , je me mis à courir autour de mon cachot, me frappant le front contre le rocher, espérant qu'un de ces coups serait mortel et me délivrerait à tout jamais. Bientôt, en effet, je sentis le sang ruisseler sur mon visage, mais on eut dit que ce sang augmentait encore ma fureur. Je courus avec une nouvelle violence au devant du suicide que je cherchais, jusqu'à ce que, trahi par mes forces qui s'usaient, je tombai, pensant mourir, et remerciant Dieu dem'avoir pris en pitié.
« Combien de temps demeurai-je dans cet état, je ne puis le savoir. Tout ce dont je me souviens, c'est que je crus faire un rêve affreux : D'abord, j'entendis des cris perçants,
au mileu desquels la voix qui les poussait, cherchait à se frayer un passage et lançait des mots à peine articulés, qui étaient autant de malédictions. Au son de cette voix, je sentis un frisson me parcourir tous les membres; mes cheveux se hérissèrent. Je voulus répondre, mais ma poitrine fit d'inutiles elforts; mes lèvres semblaient collées l'une à l'autre. « Je voulus voler au secours de celle qui demandait ainsi aide et protection, mais mes jambes refusaient de marcher. C'était un affreux cauchemar ! C'est que cette voix était une voix de femme que je croyais reconnaître; c'est qu'elle me rappelait un souvenir; c'est que j'avais désespéré de jamais l'entendre. Enfin, l'obscurité qui m'entourait se dissipa peu à peu ; un rayon de lumière arriva jusqu'à moi, et bientôt le grand jour m'inonda de toutes parts, et je me trouvai comme par enchantement enfermé dans une cage de fer, et forcé
d'assister à un spectacle horrible dont le souvenir seul m'arrache encore aujourd'hui des larmes de sang!
« Devant moi, une femme se débattait sous les étreintes d'un homme qui ne répondait à ses cris de rage que par des paroles de vengeance et d'amour. Mais quelle vengeance ! et quel amoui"! Grand Dieu ! la lâche vengeance de la force contre la faiblesse! et le hideux amour qui s'impose par violence à la haine. J'étais seul témoin de cette horrible scène , et je ne pouvais rien, mes membres étaient comme paralysés. Mais ce qui augmentait encore l'horreur de ma position , c'est que je ne pouvais voir leurs visages; il me semblait reconnaître leurs voix , celle de la femme surtout; et une sorte de brouillard enveloppait leurs têtes et me cachait leurs traits. Jugez ce que je dûs moralement souffrir pendant tout le temps que dura cette lutte acharnée. ÎNon !
les angoisses de l'innocent condamné à mort et qui assiste aux apprêts de son supplice; celles de l'homme en léthargie qui se voit cloué dans un cercueil sans pouvoir crier : je suis vivant 1 non! tout ceia n'est rien en comparaison de ce que j'éprouvai! Enlin ce combat ne pouvait pas être éternel, la force brutale dût l'emporter. Le nuage qui me dérobait leurs traits me parut augmenter de volume, et bientôt en effet il les enveloppa en entier. Alors je crus distinguer encore comme deux ombres qui se débattaient et dont l'une plus forte ou plus lourde s'appesantissait sur Tautre, puis un grand cri se fit entendre , et je revins à moi.
« Vous dire ce que j'éprouvai lorsque, ouvrant les yeux je laissai mon regard se perdre dans une obscurité profonde; lorsque, étendant les mains autour de moi je ne rencontrai que le sol humide de ma prison , au-
lieu de ces barreaux de fer qui garnissaient la cage dans laquelle je croyais être un instant auparavant: oh ! je renonce à vous peindre ce que je ressentis alors! Ce fut un bien-être, corame un doux repos après de longues fatigues-, mon cerveau se dilatait, un sourire de contentement intime errait sur mes lèvres; je respirais à l'aise; j'étais presque heureux; mon cachot m'était devenu cher. Oui! j'eus alors quelques moments de joie et déjà je remerciais Dieu de m'avoir envoyé un rayon de sa grâce ; lorsque tout-à-coup une baguette de fer résonna trois fois sur un timbre, et un instant après une voix prononça distinctement ces mots : Qu'on emporte cette femme. — Ciel! m'écriai-je, ce n'était donc pas un rêve! ce combat , cette lutte , ce n'étaient donc pas un effet de mon imagination épuisée ! — Alors je me tâtai de la tête aux pieds pour bien m'assurer que je ne dormais point, que j'étais bien
éveillé; mais j'avais à peine fini cette examen , à la suite duquel je tremblais de devenir fou, qu'une autre voix se fit entendre : — Monseigneur, dit-elle, vos ordres sont exécutés. — C'est bien! réponâh la première ^ désormais elle habitera cette chambre, cest à vous que j'en confie la garde. Allez! — Etait-ce un miracle , ou le résultat de quelques sorcellerie? J'avais la tète appuyée contre la roche, et il me semblait que CCS Yoix me parlaient à l'oreille, qu'elles me touchaient; il me semblait que leur souffle passait sur mon visage. Je demeurai immobile, à la même place, glacé d'épouvante! Quelques minutes après , d'autres voix arrivèrent encore jusqu'à moi; c'étaient des valets qui venaient prendre les ordres de leur maître; je les entendais aussi distinctement que si j'eusse été près d'eux, je crus môme qu'ils étaient à mes côtés, derrière le rocher; alors, comme pour m'arracher à celte vision,
je quittait la place où j'étais, j'allai m'asseoir à l'ifclre extrémité de mon cachot , et je n'entendis plus rien!
« Une fois là, je cherchai à mettre un peu d ordre dans mes idées. Le silence dans lequel je fus plongé tout-à-coup, en me donnant un peu de répit , me permit de réfléchir. En pareil cas, lorsque l'homme est assez maître de lui pour que la réflexion puisse l'emporter sur ses émotions , il est sauvé ; c'est ce qui m'arriva. Après avoir long-temps cherché à me rendre compte de tout ce qui venait de se passer; après avoir invoqué mille raisons, qui toutes me conduisaient à un inconnu inexplicable, une sorte d'instinct me poussa à me rapprocher de l'endroit où les voix avaient frappé mon oreille; j'appuyai ma tête contre la roche, et aussitôt la même chose se renouvela, j'entendis le sire de l'Aigle donner ses ordres. Plusieurs fois, je recommençai l'ex-
périence, et toujours elle eût le même résultat. Alors je cherchai à découvrir la causewtfe cet effet incompréhensible; je visitai toutes les parties de mon cachot pour m'assurer s'il n'existait pac quelque ouverture qui m'apportât le son ! Rien ! Il n'y avait alors d'autre ouverture que la trappe par laquelle on m'a descendu, quand je suis arrivé ici, et d'ailleurs elle est du côté opposé à celui dont je parle. Seulement, je remarquai qu'à l'endroit en question le rocher change de nature, ou plutôt qu'il laisse un intervalle qu'on a garni de maçonnerie. Ce cachot est immédiatement caché sous la chambre occupée toujours par le sire de l'Aigle. Or les murailles du bâtiment s'appuyent sur le roc et en suivent toutes les sinuosités; j'en conclus dès lors que le mur descendant jusqu'à moi , m'apportait à sa base les sons qui le frappaient à son sommet. D'ailleurs vous avez pu remarquer que la chambre
dont je vousk parle est voûtée; c'est peut-être là une nouvelle cause de ce phénomène qui m'avai liant effrayé d'abord, et qui depuis, s'il m'a bien fait souffrir, m'a été du moins d'un grand secours , puisqu'il m'a permis de vivre. «Quand je me fus bien assuré qu'il en était ainsi que je viens de le dire , je cherchai à me rendre compte des événements qui m'avaient conduit à cette découverte. Mais jugez alors ce qu'il dût y avoir en moi de douleur et de rage : celte femme violée sous mes yeux I cette voix qui semblait m'appeler à son aide, et à laquelle je ne pouvais répondre! cette voix que j'avais cru reconnaître! cette voix que je n'avais pas entendue depuis six ans, et qui me rappelait tant de bonheur passé! oui ! ouil c'était bien un rêve, car depuis, elle n'a plus frappé mon oreille, car de puis j'ai passé bien des jours et^bien des nuits, la tête appuyée contre cette muraille , et parmi tous ceux dont j'ai
pu écouter les paroles, jamais un mot de cet ange n'est venu jusqu'à moi ! Oh ! oui ! c'était un rêve!»
Le prisonnier s'arrêta en cet endroit de son récit. Les violentes émotions dont il s'était rendu le souvenir revenaient à sa pensée aussi jeunes et aussi poignantes que le jour où elles étaient venues l'assaillir pour la première fois. Il venait de faire dans le passé un bien triste voyage qui avait rouvert dans son cœur des plaies mal cicatrisées.
— Pardonnez-moi, dit-il au capitaine Prost, d'une voix saccadée par les sanglots, j'ai tant souffert que les larmes ne peuvent être un déshonneur pour moi. Excusez ces pleurs, ce n'est pas la faiblesse, mais la douleur qui les fait répandre.
Le capitaine ne répondit pas, tant il était absorbé. Ce qu'il venait d'apprendre le jetait dans un nouveau dédale, d'où sa pensée thjr-
chait vainement à sortir : tous ces événements, toutes ces conlidences, toutes ces découvertes qui, depuis trois jours, se heurtaient autour de lui, avaient bien entre eux un certain rapport qu'il croyait à chaque instant pouvoir expliquera dont à chaque instant il perdait le fil.
— Continuez, dit-il au prisonnier, continuez!
Celui-ci ajouta :
— Cette scène à laquelle je croyais avoir assisté, cette scène qui, je le répète, ne peut être qu'un rêve, enfant de mon cerveau épuisé par une grande perle de sang, puisque rien depuis n'est venu me la rappeler ; cette scène, dis-je, perdit peu à peu de son influence sur mon esprit et même finit par s'affaiblir dans ma mémoire et n'y laissa plus qu'une lointaine vision; mais en même temps elle jeta en moi un besoin incessant de liberté que la triste certitude de mon impuissance ne put pas vaincre.
J'avais trouvé ici une barre de fer oubliée depuis longtemps sans doute; et, comme souvent j'entendais le bruit des eaux qui se frayaient un passage dans le flanc de la monlagne, je résolus de percer une ouverture dans le roc, du côté d'où partait le bruit. Combien de jours et de nuits furent employés à ce travail, je ne saurais vous le dire; l'espoir est pour l'homme un puissant levier, et mon espoir était encouragé, car à mesure que j'avançais, le murmure des eaux devenait plus distinct. Enfin une nuit un énorme bloc de pierre se détacha tout à coup sous la puissance de mes efforts, et à mon grand étonnement tomba en dehors. Jugez avec quelle impatience j'attendis le jour, moi surtout qui dans celte espèce de tombeau anticipé, en étais privé depuis si longtemps. Mais, hélas! quand le jour parut, quelle douleur ! quel désappointement 1 quel désespoir ! j'avais deux cachots au lieu d'un l Cette ouver-
tu le qui m'avait coûté tant de peines aboutissait à la citerne, et la citerne n'a pas d'issue, pas d'autre que Torifice par lequel on \ient puiser l'eau et que vingt fois j'ai cherché à atteindre, mais toujours inutilement. 11 fallut me résigner et puiser de nouvelles forces contre mon infortune dans la découverte que j'avais faite et qui me mettait en correspondance avec le monde : je me suis installé au bas de la muraille qui m'apporte des nouvelles du dehors, et mon imagination alimentée par cette source intarissable, a pu vivre. Yingt années oiit passé sur ma tête ; mais comme toute la force de l'homme part du cerveau et que mon cerveau ne s'est pas affaibli, j'ai conservé toute ma force, moins celle que l'âge a du nécessairement m'enlever; et si jamais je suis rendii à la liberté, vous ne verrez pas en moi un vieillard souffreteux et courbé vers la tombe, mais un homme encore robuste et capable de se venger et de mourir pour son pays.
— Voilà l'histoire de ma captivité, capitaine. J'ignore quel avenir m'est réserve ; mais du moins je suis bien heureux aujourd'hui, puisque le ciel a permis qu'un homme, qu'un ami, pût descendre dans mon cachot et vînt m'y serrer la main.
Le capitaine avait écoulé cette confidence avec le religieux silence de i'étonnement, de la pitié et de la préoccupation. Cette rencontre au fond d'une citerne avec un homme qui était enfoui depuis vingt ans sous les voûtes de ce château mystérieux ; cette longue et horrible misère dont le tableau venait d'être déroulé devant lui; et plus que tout cela, une certaine coïncidence qui semblait rattacher la vie d'un prisonnier à d'autres événements, et en faire un tout qui gravitait sans cesse autour d'un point unique: Antide de Montaigu ! Il y avait là de quoi mettre aux abois le cerveau Je plus solide, l'intelligence la plus développée. Leca-
pitaine Prost subissait alors tous les embarras d'esprit qui assiègent l'homme, lorsque, près de résoudre un problème, une nouvelle difficalté l'arrête ; ou lorsque, se voyant sur les traces d'une découverte qu'il cherche depuis longtemps, un des principaux éléments vient à lui manquer et bouleverse tout son travail.
Il garda encore le silence longtemps après que le prisonnier eût fini de parler : la tète appuyée dans ses mains, il se pressait le front comme dans un étau , cherchant par cette contraction nerveuse à faire jaillir de son cerveau la lumière qui devait éclairer la route qu'il devait suivre désormais. Efforts inutiles! sa pensée était comme enfermée dans un cercle dont elle ne pouvait sortir.
L'inconnu , surpris de ne pas recevoir de réponse aux aveux qu'il venait de faire , et ne pouvant pas, à cause de l'obscurité dans laquelle ils étaient plongés , lire sur le visage de
son hôte toutes les réflexions qui se heurtaient dans son esprit , se décida à reprendre le premier la parole et à provoquer une explication. — Me serais-je trompé? dit-il, et ne seriezvous pas celui que j'ai nommé tout à l'heure? Un instant avant votre arrivée ici , des voix se sont fait entendre dans la chambre du sire de l'Aigle. La sienne d'abord , puis celle d'une jeune fille, nièce du curé Marquis, et qui est comme moi prisonnière dans Ce château; epsuite une vieille femme , qui se dit sorcière est entrée et a causé une grande surprise. La voix de cette femme m'a singulièrement frappé; malgré le ravage des ans , il m'a semblé un moment la reconnaître , mais je ne puis dire où je l'ai déjà entendue ; c'est sans doute une nouvelle illusion. Pâquerette a pronocé le nom du capitaine Prost , et m'a fait comprendre que s'il le voulait bien , il pourrait la délivrer. Vous m'avez dit que vous veniez ici pour sauver une
jeune fille; ma supposition était donc raisonnable. Voyons ! parlez ! et si je me suis trompé , que je sache au moins le nom de celui à qui je viens de confier tous mes secrets.
Le capitaine releva la tête , et parut sortir commed'un songe; ou plutôt son attitude fut celle de l'homme qui , après avoir longtemps cherché bien loin de lui une solution à une question qui l'embarrasse , finit par se demander s'il ne la trouverait pas à ses côtés.
— Nonl dit-il d'un ton résolu, non! vous ne vous êtes point trompé , je suis bien le capitaine Prost ; je suis bien celui en qui Pâquerette espère; mais en venant ici , je ne savais pas que j'aurais deux malheureux à secourir au lieu d'un.
— Merci! capitaine, merci! s'écria l'inconnu.
— Oh 1 vous sortirez d'ici , je vous le jure ; il le faut ! Votre lugubre histoire a avec d'autres
événements tant de rapport , que , sans parler de l'intérêt personnel que tout homme doit à son semblable, votre liberté nous est nécessaire. Il faut donc que vous soyez libre, et cela cette nuit-même.
— Cette nuit! dans quelques heures! oh! mon Dieu ! mon Dieu ! faites que ce ne soit pas un rêve !
— Avant tout, j'ai une question à vous adresser; sans doute j'ai déjà deviné d'avance; mais ce serait pour lui un si grand bonheur que je n'ose pas m'arrêter à cette pensée.
— Pourqui donc?
— Vous le saurez plus tard , pour le moment je vous demande votre nom ; que je sache au moins qui vous êtes.
— Qui je suis ! Eh ! quoi ! vous me le demandez ! vous ne m'avez pas encore reconnu , à totil ce que je vous ai dit ! Vous n'avez donc jamais entendu raconter ma lamentable hîs-
toirel Mon vieil ami Varroz n'a donc jamais eu occasion de vous parler de moi ! 11 ne peut pas m'avoir oublié pourtant! Il y a vingt-cinq ans j'aimais une belle et noble demoiselle dont l'amour était tout mon bonheur, et à laquelle j'allais être uni. Encore quelques jours, et deux familles voyaient tous leurs vœux exaucés, lorsqu'au milieu d'une chasse, Blanche fut enlevée.
— Blanche de Mirebel !
— Vous le savez ; n'est-ce pas ? Oui, Blanche de Mirebel , enlevée par une troupe d'hommes masqués , et morte sans doute après de longues souffrances. Cinq ans plus tard , mon château fut envahi, saccagé, piilé, brûlé; tous mes gens furent égorgés sans pitié, et moi-même emmené prisonnier et jeté dans ce cachot.
— Sire Arthur de Binans, s'écria le capitaine , vous serez vengé !
— Oui , que je sois libre un jour , une heu-
re! que je puisse demander compte à mon bourreau de la mort de mon fils.
— Votre fils !
— Mon fils qu'ils ont assassiné sans doute , ou qui est mort dans l'incendie avec Jérôme Marcelin , mon vieux serviteur , que j'avais chargé de veiller toujours sur lui. Que je puisse voir face à face le sire de l'Aigle , l'épée à la main, et je mourrai content !
— Votre fils! murmura le capitaine; et un aveu fut sur le point de lui échapper ; mais il le retint sur ses lèvres. Les émotions de cette nuit avaieiît été trop fortes ; une pareille révélation eut été capable de bouleverser toutes les idées du vieillard.
— Oui ! reprit le capitaine, vous allez sortir d'ici; vous allez être libre; et demain, le sire de l'Aigle recevra une visite à laquelle il ne s'attend guère.
— Ohl voyez-vous, capitaine^ je n'ose pas y
croire. Penser que dans quelques heures je pourrais être hors de ce château, en plain air ! penser que je verrais le ciel, les étoiles ; et demain nos belles campagnes, nos forêts noires et profondes! Penser que je pourrais encore relever les ruines de mon vieux manoir, et presser dans mes bras mes anciens amis, qui m'ont cru mort pendant vingt ans ! Votre main! capitaine; donnez-moi votre main! Que je m'assure que je suis bien éveillé! Oh! libre! libre!...
— Oui ! libre ! Je vous ai fait le serment; et ce serment je le tiendrai, ou je mourrai s'il le faut ! Mais, songeons d'abord à sortir de ce cachot.
— Et comment en sortir?
— Comme j'y suis entré; au moyen d'une échelle que Pâquerette va nous tendre tout à l'heure.
— Mais, pourquoi êles-vous descendu dans cette citerne?
• — Parce qu'au moment où nous traversions la cour, pour gagner le chemin de ronde et aller descendre par les rochers qui bordent la route, un son de cor s'est fait entendre. Nous avons
craint d'être découverts, et vous savez le
reste*
— Un son de cor! répéta le sire de Binans? Attendez ! hier, le sire de l'Aigle a eu au milieu de la nuit une longue conférence avec un homme que vous devez connaître; et quand ils se sont séparés, cet homme lui a dit : A demain ! à la même heure, et avec même signal. Attendez !
Il alla à l'autre extrémité du cachot, et après avoir écouté un instant, il revint près du capitaine :
— Ils sont ensemble, lui dit-il en lui prenant la main ; nous ne pouvons songer à sortir tant
que cet homme sera au château ; venez, suivezmoi ! ce qu'ils disent est de la plus haute gravité pour vous.
Il conduisit le capitaine à l'endroit où il avait l'habitude de se mettre pour entendre ce qui se passait chez le sire de l'Aigle ; ils appuyèrent chacun, contre la muraille, une oreille attentive et écoutèrent en silence!
U YOCIYRE.
Lorsque le sire de l'Aigle entendit le signal qui lui annonçait l'arrivée du nocturne visiteur qu'il attendait sans doute , il courut au portrait du sire de Vaudray, qui masquait la porte secrète par laquelle la sorcière était entrée , et s'adressant à elle tout en poussant le bouton et faisant tourner le tableau :
— Quelqu'un va venir, lui dit-il, et comme
il est inutile que tu assistes à notre conversation, assieds-toi là sur une des marches de cet escalier , et attends avec patience ; je ne te laisserai pas longtemps à cette place. Avant une heure je t'appellerai sans doute pour te confier une mission qui demande du zèle et de l'adresse.
— Ne m'oubliez pas ici.
— Sois tranquille.
— Heureusement , murmura-t-elle tout bas, pendant que le comte remettait le tableau en place, heureusement! j'ai conservé la clef de la petite porte de fer. S'il m'oubliait je pourrais toujours sortir.
Elle réfléchit même quelques instants si elle ne profiterait pas de la facilité qu'elle avait de s'échapper du château; mais elle pensa à la mission qu'on devait lui confier , et cette raison l'emporta. Elle résolut d'attendre.
Quand il fut seul avec son valet , qui depuis
longtemps était rentré, après avoir reconduit Pâquerette à son appartement; le comte lui fit signe de le suivre , et sortit pour aller à la rencontre de son nouvel hôte.
L'aspect du château n'avait pas changé, Kîalgré le signal ; les sentinelles continuaient leur paisible promenade; le son du cor n'avait arraché à leur sommeil ni valets ni écuyers; sans doute des ordres avaient été donnés en conséquence ; aussi l'esplanade étaitelle complètement déserte et silencieuse quand le comte la traversa pour aller ouvrir lui-même la porte principale et lever le pont-levis.
Un cavalier entra , suivi d'une douzaine d'hommes qui lui servaient d'escorte. Après avoir mis pied à terre et abandonné son cheval à quelqu'un de sa suite , il salua sans mot dire le sire de l'Aigle , qui , avec un mutisme égal , le guida vers l'intérieur du château , pendant que l'escorte se dirigeai J
vers la cour de la citerne , sous la conduite du valet.
Lorsque le sire de l'Aigle, après avoir soigneusement fermé la porte de sa chambre , se trouva seul chez lui avec le nouveau venu , il se hâta de lui présenter un fauteuil ; et le saluant avec une déférence extrême :
— Salut au sir de Guébrlant ! lui dit-il.
— Salut au gouverneur du Comté de Bourgogne, répondit le colonel Suédois.
En entendant le sire de Guébrlant lui donner le titre de gouverneur du Comté de Bourgogne, il ne put réprimer un niouvementde secrète joie, et il répéta, en articulant chaque s^'llabe :
— Gouverneur du Comté de Bourgogne, colonel?
— Je me suis peut-être mal exprimé, répondit Guébriant ; j'ai voulu dire gouverneur
du grand bailliage d'Aval , c'est-à-dire de tout le pays compris enlre DôIe, Salins , Nozeroy, Saint-Claude et Lons-le-Saulnier.
— Ainsi , ajouta le comte après un moment de silence, comme s'il eût craint de presser trop vivement son interlocuteur , ainsi son éminence Monseigneur le cardinal de Richelieu
— Ecoutez-moi, comte, interrompit Guébriant. Avant d'aller plus loin, récapitulons un peu ce qui s'est passé depuis que des négociations sont entamées entre nous :
— La France veut la Franche-Comté , reprit celui-ci : et si elle la veut bien , elle l'aura. Cependant, je dois l'avouer, nous étions loin de nous attendre à la résistance des populations , résistance que je ne crains pas de nommer héroïque , résistance qui depuis deux ans ensanglante lepays et a souventrendu tous nos efforts inutiles. Pour en finir avec cette lutte