‹ Le diamant de la vouivre (volume 2)Chapitre 4 sur 17 · II · texte numérisé non relu

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acharnée , qui menace de décimer les populations , et de rendre à l'état sauvage vos montagnes , nous avons pensé à mettre dans nos intérêts quelques-uns des seigneurs influents de cette province, en leur faisant comprendre qu'ils auraient le double mérite de mettre fin à la guerre, et de donner à leurs vassaux d^s garanties pour l'avenir. Dans le Jura , c'est sur vous que nous avons jeté les yeux; vous avez répondue noire attente, et nous vous en reremercions; une récompense vous est due, et vous l'aurez; mais pour cela il faut que vous exécutiez vos engagements comme nous exécuterons les nôtres.

— Je suis prêt, colonel. Si son éminence Monseigneur le cardinal de Richelieu m'a réellement conféré le titre que vous me donniez toul-à-l'heure, je le répète : je suis prêt ! Remettez-moi l'acte signé de son* sceau , qui me

nomme à ce poste éminent, et avant huit jours le Jura appartiendra à la France.

— Comte de Montaigu, répondit Guébriant, dans toutes nos relations, vous avez toujours mis une déliance dont je ne me plains pas personnellement , mais qui , je dois vous le dire , a produit une fâcheuse impression au quartiergénéral de l'armée française.

— Pourquoi donc, colonel, serais-je pi us con fiant que le Cardinal ou que le Général , qui commande son armée? Pourquoi me refuse-t-on toujours cet acte, qui au surplus ne peut compromettre que moi ? Pourquoi enfin ne me donne-t-on pas la preuve de cet accord unanime qui doit en un seul jour faire de la Comté une province française ?

-— Pourquoi? je vais vous le dire , et je vous jure que ce que vous allez entendre est vrai en tous points; Besançon n'a pas encore capitulé; mais nous n'aurons besoin ni d'une capi-

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tulation ni d'un assaut , pour nous en rendre maîtres; nous avons dans la ville des amis qui nous en ouvriront les portes, quand ils seront certains que nous pourrons nous y maintenir. Pareille chose arrivera à Dole ; Dole qui , il y a deux ans, a forcé le prince de Condé à une retraite peu honorable , verra enfin le drapeau des Lys flotter sur le clocher de sa cathédrale. Les montagnes du côté de Montbéliard jusqu'à Ornans et Morteau , sans être tout-à-fait conquises , sont tellement frappées de stupeur qu'une simple promenade suffirait pour les réduire ; et d'ailleurs là aussi nous avons des amis. Mais tous ceux qui sont pour nous , ont les yeux fixés de ce côté; parce <prici seulement la résistance est sérieuse ; ce n'est pas qu'ailleurs les idées d'indépendance sont moins fortes; mais ils n'ont pas les mêmes moyens de défense; il n'ont pas surtout i]o<. chefs comme les vôtres. La difficulté est

donc tout entière ici, dans le pays compris entre Pontarlier et Saint-Claude. Tant que nous ne serons pas maîtres de cette partie des montagnes, les avantages que nous pourrons gagner dans la plaine seront nuls , parce que , tant que le vainqueur peut être inquiété dans sa conquête, il n'en est pas maître. Ceux que nous avons gagnés à notre cause n'attendent que ce moment pour agir. Une fois que le Jura, proprement dit, sera en notre pouvoir, Dole et Besançon sont à nous, et avec ces deux villes la province entière. Or , par vous , nous pouvons en finir d'un seul coup; le voulez-vous enfin?

— Encore une fois, je suis prêt, colonel!

— Vous êtes prêt, répéta Guébrianten s'animantj mais des hommes comme le colonel Varroz, le curé Marquis, et le capitaine Prost, est-il donc si facile de s'en rendre maître ? car, il faut bien l'avouer , ces trois hommes tien-

nent en leurs mains les destinées de la Franche-Couité , pour le moment du moins. Ces trois hommes! irinité infernale avec laquelle la lutte est impossible ! cecapitaine Prost surtout! On le trouve partout, on le rencontre à chaque pas. Rien ne l'arrête, rien ne le fatigue. Qui eut jamais pensé, par exemple, qu'il oserait pénétrer l'autre jour à Saint-Claude , dans une ville prise d'assaut , occupée par tout un corps d'armée? non-seulement lui , mais sa bande tout entière. Ce sont de ces faits inouïs , qui , répétés de bouche en bouche , font de cet homme une puissance. La superstition elle-même n'a-t-elle pas encore enchéri sur sa réputation? Mais si jamais il tombait en notre pouvoir , il faudrait promener sa tète de \illage en village, pour prouver aux populations qu'il est bien mort, sans celaelles ne le croiraient pas. Voilà l'homme que nous combattons sans pouvoir jamais le vaincre. Depuis six mois que vous

êtes des nôtres , vous avez eu vingt occasions de vous emparer de sa personne, puisqu'il a pleine et entière conliance en vous, et tou« ' jours vous les avez laissé échapper, toujours il est sorti de ce château !

-— Colonel ! répondit d'une voix forte le sire de l'Aigle qui avait écouté cette sortie sans en paraître ému: Il y a six mois qu'on me fait des promesses; tant qu'elles ne seront pas réalisées, je ne suis engagé en rien. Au fait, pourquoi donc toutes ces hésitations de la part du Cardinal ou de ses agents. Quelque valet de cour songerait-il à venir usurper mes droits , et aurait-on le projet de donner à un autre la récompense qui m'est due ?

— Une telle pensée est une offense.

— C'est possible 1 mais j'ai dû jusqu'à présent me tenir sur mes gardes. Oui 1 j'ai eu souvent en mon pouvoir les trois hommes en qui la montagne a mis tout son espoir. Oui ! je sais

bien que du jour où ils auront disparu, les bandes se disperseront , la terreur s'emparera des esprits et la démoralisation fera le reste. Mais si je vous eusse livré ces hommes dès le principe, quelles eussent été mes garanties contre vous? Je suis franc, colonel, vous le voyez. J'ai dû laisser la guerre suivre toutes ses phases , et attendre qu'il vous plaise d'accepter mes conditions. Aujourd'hui vous ne pouvez plus tenir la campagne , vos troupes sont épuisées, et l'hiver approche; vous voulez en finir. Soit ! je suis à vos ordres.

— Vous êtes fort, comte, répondit Guébriant , parce que noire succès dépend de vous, parce que vous savez que, dès que la résistance aura cessé ici, non-seulement elle ne renaîtra pas ailleurs , mais que nous serons maîtres partout. Vous profitez de votre position ! Au reste, je ne puis pas vous en faire un crime.

Mais vousavez mal jugé les intentions de la cour de France.

— La cour de France! s'écria le comte. Eh bien ! jepoussserai la franchise jusqu'au bout. Je veux bien que la Franche-Comté devienne province française, parce que dans ce cas mon intérêt est mis enjeu ; mais ce que je refuserai toujours, c'est un maître qui fasse de ce paj'S un royaume à part.

— Comte de Montaigu !

— Je dis royaume , pour vous faire sentir la portée de mes paroles.

— Comte de Montaigu ! répéta encore Guébriant, dont le visage s'était soudainement coloré.

— Vous m'avez compris , continua tranquillement le sire de l'Aigle, tant mieux! La France veut la Comté , me disiez-vous tout à l'heure ; oui ! je le sais , et c'est pour cela que je n'ai jamais ajouté foi à ses prétendus scrupules.

D'autres ambitions pourraient bien vouloir lutter avec elle. Le duc de Saxe-Weymar, votre maître, aujourd'hui allié du Cardinal, pourrait bien, une fois la conquête achevée, cesser d'être son ami. Ses projets sont connus depuis longtemps ; il n'a jamais caché ses intentions sur le Jura. Or, vous êtes son premier aide-decamp, et vous êtes le seul avec qui j'aie été mis en rapports. Je ne vous accuse pas personnellement, mais je puis bien soupçonner que des ordres secrets vous aient été donnés.

— Mais, c'est soupçonner notre loyauté!

— Ce mot, colonel, est rayé du livre des diplomates. Du reste, je vous le répète, que le duc de Saxe-Weymar rêve tout ce qu'il voudra, peu m'importe! Je neveux voir en vous que l'agent de la cour de France. Hier, en me quittant, vous m'avez prorais de m'apporter aujourd'hui une solution; l'avez-vous enlin? car je suis las d'attendre. Je veux bien croire en-

core que personne personne, enlendez-

vous, n'a cherché à éloigner l'instant où nous devons tenir nos engagements réciproques, vis-à-vis la cour de France, la cour de France seulement; et le Cardinal vis-à-vis de moi. Mais le meilleur moyen de me convaincre, c'est de m'en donner une preuve.

Le sire de Guébriant paraissait depuis un instant fort peu satisfait de la tournure que prenait la conversation. Peu habitué, sans doute à la discussion, il avait l'air de craindre une défaite j ou peut-être n'avait-il pas de bonnes raisons à donner au comte qui paraissait si sûr de son fait. 11 jugea donc prudent de ne pas le suivre sur ce terrain, et entrouvrant son pourpoint, il en tira un papier qu'il lui présenta en lui disant :

— Vous voulez une preuve? la voici !

Le comte prit le papier et le parcourut avec avidité. C'était une lettre adressée par le duc

de Saxe-Weymar au sire de Guébriant. Au milieu de sa lecture, le sire de l'Aigle s'écria :

— Eh ! quoi! son Eminence

— Continuez, interrompit Guébriant.

Il continua en silence, et quand il eut fini :

— Celte lettre, dit-il, m'en annonce une autre

— Du Cardinal! la voici; et pour obéir aux instructions que vous venez de lire, je vous la remets.

Elle passa dans les mains du comte , qui ne se fit pas prier pour l'ouvrir.

— Vous le voyez , continua Guébriant , son Eminence accepte toutes vos conditions-, cette lettre est un engagmentqui, je l'espère, va vous rassurer.

— Oui! colonel, et j'irai, j'irai moi-même le remercier, et lui renouveler encore l'assurance de mon dévouement. Oh ! j'avoue que j'étais loin de m'attendre à la nouvelle que

cette lettre m'annonce! Du reste, je n'irai pas seul , et je me ferai précéder d'un cadeau qui prouvera ma sincérité.

— Que voulez-vous dire?

— Que l'un des trois hommes, dont la mort nous est nécessaire, à présent que nous sommes d'accord , est déjà en notre pouvoir.

— Le capitaine Prost?

— Non.

— Le colonel Varroz?

— Non ! le curé Marquis !

— Il est ici?

— Non! arrêté hier soir, il a été conduit au château de Clairvaux , et remis entre les mains du comte de Beauffremont, qui le garde jusqu'à nouvel ordre. Le comte de Beaufremont, qui aujourd'hui fait cause commune avec nous, n'est pas, comme vous le savez, ambitieux de pouvoir. Il s'ennuie dans nos montagnes. Tout son désir est de pouvoir être

admis à la cour de France, d'y avoir un grade dans l'armée , et une bonne pension ; aussi nous nous sommes entendus à merveille. Mais je reviens à l'importante capture que j'ai faite. Pensez-vous qu'un pareil cadeau soit bien reçu?

— Et les deux autres , oii sont-ils?

— A la grotte du Val, sans doute.

— A la grotte du Val ! répéta Guébriant , mais est-il donc impossible de pénétrer dans ce repaire , d'où ils nous bravent impunément?

— Vous l'avez dit , colonel , c'est impossible! il faudrait pour cela être plus qu'un..... demi-dieu ; il faudrait être un capitaine Prost, car nous devons lui rendre cette justice : qu'il ne connaît ni danger ni obstacle. La grotte du Val est imprenable ; toute tentative serait une folie.

— Mais , ne pourrait-on pas les bloquer

dans celte retraite , les envelopper et les forcer à se rendre , en les prenant par la famine.

— Vous avez donc oublié , répondit le comte, ce que je vous ai dit de l'organisation de cette bande. Le capitaine a sous ses ordres environ trois mille hommes; et le colonel Varroz cinq cents cavaliers , qui du reste ont comme leur chef l'habitude de se battre à pied aussi bien qu'à cheval; mais jamais ils ne sont tous réunis, si ce n'est dans les grandes occasions, où ils savent d'avance qu'une action décisive doit avoir lieu. Le capitaine elle colonel ont des lieutenants qui commandent des corps dispersés dans le pays , et auxquels ils assignent des rendez -vous, tantôt dans un endroit tantôt dans un autre , afin de pouvoir leur donner leurs ordres, et leur indiquer un nouveau rendez-vous pour le lendemain et les jours suivants. De cette façon il y a accord unanime,

el la volonté du chef préside à tout. Je ne vous parlerai pas de leur manière de faire la guerre, de ces surprises continuelles, de cette audace quand ils sont en force, et de cette prudence quand ils peuvent craindre une défaite. Ils ont en outre des lieux de refuge en cas d'échec; mais ce sont des sites tellement inaccessibles, que toute poursuite devient impossible. Et puis ils changent souvent de retraites. La grotte du Val est en ce moment leur quartier-général ; c'est là qu'est la plus grande partie de leurs armes , de leurs munitions , mais, sans parler des difficultés insurmontables qu'on aurait à vaincre pour s'en rendre maître , qui vous dit que vous trouveriez l'ennemi dans la place. On prétend qu'il existe des souterrains qui aboutissent à des issues secrètes, creusées au milieu des bois, et par lesquelles ils pourraient fuir à l'abri de tout danger. Ces souterrains ne sont, dit-on , con-

nus que des chefs, qui poussent la précaution et la défiance jusqu'à bander les yeux à ceux des leurs, auxquels ils sont quelquefois, par nécessité, obligés de faire prendre ces chemins mystérieux. Et la cavalerie, où se tient-elle? le sait-on? Les chevaux paissent dans les bois, et couchent avec leurs maîtres à la belle étoile quand il.fait beau, ou dans des fermes où on leur donne asile, quand le temps est mauvais. Ils sont débandés, dispersés; puis un beau jour, au moment où on s'y attend le moins, on est tout étonné de trouver, à l'entrée d'une gorge, toute une armée, à laquelle il ne manque rien, pas même sa cavalerie. Jamais Yous ne pourriez établir un cordon autour de celle enceinte. Vos troupes seraient harcelées sans relâche, jusqu'à ce qu'elles aient quitté la place. Les milices des villes et des villages , quoique braves , on en viendrait peut-être à bout; mais les partisans montagnards ! songer à les réduire par la force est un rêve.

Guébilant l'avait écouté sans l'interrompre» et sans doute les raisons que le comte venait de mettre en a\ant avaient eu son approbation, car il continua sa pensée en disant :

— Oui! et c'est la tête qu'il faut couper. . Le corps cessera de vivre, quand la tête aura vécu.

— La ruse, continua le sire de l'Aigle, est aujourd'hui notre unique jessource, et grâce à moi, elle nous mènera au but vers lequel nous marchons.

— A l'œuvre donc! s'écria Guébriant en se levant.

— A l'œuvre! répéta le comte , et pour commencer, expédions à son adresse l'âme qui fait vivre cette tète , l'intelligence de la trinité que nous poursuivons , celui que nous nommons le Saint-Esprit, le curé Marquis enlin !

En parlant ainsi , il prit dans un des tiroirs de la table une feuille de parchemin, et Irem-

pant clans un encrier de bronze sculpté une plume de corbeau , il se mit à écrire.

— Que faites- vous donc? demanda Guébriant.

— Cette lettre, répondit le comte, sera, avant deux heures , remise au sire de Beauffremont, et lui donnera les instructions nécessaires.

— Je vous comprends! Mais qui donc la portera ?

-r Une personne sûre ; en tout cas, si elle tombait en des mains étrangères, elle ne révélerait pas de grands secrets.

— Comment?

— Lisez!

Guébriant prit la lettre , et après l'avoir parcourue :

— Ma foi, dit-il, avec un langage aussi clair, vous mettriez tout le monde dans l'embarras; etje vous avoue que moi-même il faudrait

être un devin pour y comprendre quelque chose !

— Ce sont des formules convenues entre nous. Quant aux chiffres disséminés dans la lettre avec une apparence de désordre, leur nature d'abord , et ensuite leur position dans certaines lignes et après un certain nombre de mots, nous servent à exprimer les noms propres.

— C'est donc une langue à part ! Quand même il trouverait cette lettre, le curé Marquis lui-même , tout fin qu'il est , aurait , je crois , bien de la peine à deviner le lieu où il sera conduit demain.

— Sans toutes ces précautions , répondit le comte en reprenant le parchemin , il n'y aurait pas de sûreté pour nous.

, Il le ploya, y apposa son sceau ; et allant ouvrir le tableau mouvant, il appela la sorcière :

— Femme, lui dit-il, tout à l'heure, tu m'as offert d'entrer à mon service, et moi je t'ai promis pour l'avenir un abri contre la misère. Acceptes-tu?

— A vous pour la vie, monseigneur! Dieu vous rendra un jour ce que vous faites aujourd'hui pour la pauvre mendiante.

— L'avenir me prouvera si ton dévouement est bien sincère. Pour commencer, tu vas porter cette lettre à Clairvaux, et tu la remettras loi-même au sir de Beauffremont.

— Mais, pour arriver jusqu'à lui, comment faire ? Croyez-vous que le pont-levis se baisse pour moi et que les sentinelles me laissent approcher?

Le sire de l'Aigle tira une bague de son doigt, et la remettant à la sorcière :

— Prends! lui dit-il; en arrivant devant le château de Clairvaux, lu appelleras le gardien de la porte , il viendra sur la muraille

^lissavoir qui demande à entrer; alors, tu lui montreras cet anneau, et aussitôt tu seras introduite.

— Vos ordres seront fidèlement exécutés , monseigneur.

— J'y compte! Et maintenant, suis-nous!

Il ouvrit la porte d'entrée, fit passer devant

lui le sire de Guébriant, puis la sorcière, et sortit enfin derrière eux. Au bas du perron, ils trouvèrent l'escorte du colonel qui l'attendait; ils traversèrent tous en silence Tesplanade jusqu'au pont-levis, que le comte baissa avec l'aide de son domestique.

— A demain ! colonel, dit le comte.

— A demain ! répondit celui-ci.

Il prit à gauche et s'enfonça dans le val du Dombief pour aller gagner la route de Saint- Laurent à Chanq)agnolles, pendant que la sorcière descendait dans le vallon d'ilay, et se dirigf;ait sur Olairvaux.

Lorsque le sire de l'Aigle, le sire de Guébriant et la sorcière eurent quitté la chambre du comte, le capitaine Prost et le prisonnier, qui étaient demeurés dans la même attitude, l'oreille collée à la muraille, se cherchèrent mutuellement la main dans l'obscurité, et cette étreinte futpour chacun d'eux plus significative que ne l'eussent été toutes les paroles.

En ce moment, l'eau de la citerne fut violemment agitée; un corps étranger plongea jusqu'au fond de la vase et s'y arrêta.

— C'est elle, dit le capitaine, c'est Pâquerette qui vient me tendre l'échelle. Tout est calme dans le château; partons!

— Partir ! murmura le prisonnier ; quitter ce cachot! Est-ce possible? Pardonnez-moi mon émotion ; mais quand je pense que depuis

"Vingt ans.

— Sire Arthur , interrompit le capitaine, le temps est trop précieux pour le perdre en \ai-

nés paroles. Tâchez de faire trêve pour le moment à vos émotions ; une fois à la grotte du Val, vous serez libre de penser et de parler tout à votre aise. Excusez ma franchise, mais vous devez comprendre qu'en ce moment je n'ai qu'un but : c'est de quitter le plus tôt possible le château de l'Aigle.

En parlant ainsi, il sortit du cachot.

Le hasard voulut que Pâquerette laissât tomber l'échelle de leur côté, de sorte qu'ils n'eurent besoin ni de la chercher longtemps, ni d'entrer dans l'eau pour la trouver.

— Je monte le premier, dit le capitaine ; Pâquerette qui ne s'attend pas à vous voir, pourrait être effrayée de votre apparition ! Suivezmoi.

Quand il fut au haut de Téchelle, Pâquerette, qui avait entendu parler, ne put s'empêcher de lui dire :

— Tu n'es donc pas seul !

— Non ! je t'amène un compagnon de voyage!...

— Quel est-il?

— Tu le sauras plus tarcl.

Une fois dans la cour, le sire de Binans ne put se défendre d'une violente émotion : le grand air qu'il respirait pour la première fois depuis vingt ans; la fraîcheur de la nuit, qui contrastait délicieusement avec la température monotone de la cavité souterraine dans laquelle il avait vécu ; la vue du ciel avec ses millions d'étoiles dont il avait presque oublié l'éclat; ce premier pas qu'il venait de faire vers la liberté; et plus encore que tout cela peut-être, la présence de Pâquerette et du capitaine, dont malgré l'obscurité il pouvait cependant distinguer les traits, car les traits d'un être humain étaient une nouveauté pour lui; il ne pouvait maîtriser l'attendrissement, qui le gagnait peu

à peu. Le capitaine, qui s'en aperçut, lui prit la main, et la lui pressant avec effusion :

— Allons! monseigneur, lui dit-il, du courage ! .

— Monseigneur ! murmura Pâquerette.

— Songez, continua le capitaine, qu'au-delà de ces murailles, est la liberté, et avec elle la vengeance.

— Oui! la vengeance! répondit-il en rendant au capitaine son serrement de main; guidezmoi, je vous suis. Mais avant tout, retirons l'échelle ; il est inutile qu'on s'aperçoive de ma fuite. Comme jamais l'homme qui m'apporte ma nourriture ne m'adresse la parole, le sire de l'Aigle pourra de longtemps encore ne pas se douter que son prisonnier lui est échappé.

— Il le saura peut-être plus tôt que vous ne pensez , dit le capitaine en enlevant l'échelle et en la remettant à sa place-, mais hâtonsnous !

Il les entraîna sous la voûte qui conduisait au chemin de ronde. Là, il ouvrit son pourpoint, et déroulant la corde qui était roulée autour de son corps, il l'attacha à la ceinture du sire de Binans, en lui disant :

— Vous descendrez le premier, afin de recevoir Pâquerette dans vos bras lorsqu'elle descendra à son tour.

Après que cette opération fut terminée, il se mit en devoir de sortir de la voûte.

— La plus grande attention ! leur dit-il encore; tâchons de faire le moins de bruit possible; le trajet n'est pas long, mais il n'est pas sans danger. Heureusement la lune s'est fait notre complice en nous privant de sa lumière.

Il fit quelques pas dans le chemin de ronde; et se retournant une dernière fois vers eux, il leur fit signe d'avancer.

Ils marchaient tous trois dans le plus profond silence; le capitaine, quelques pas en

avant, le col tendu, l'oreille au guet, le regard tournant sans cesse dans un même cercle devant lui , et la main sur la garde de sa rapière, autant pour être prêt à la tirer en cas d'alarme, que pour l'empêcher de raisonner en se heurtant à ses jambes ou à ses autres armes. Derrière lui venait le sire de Binans, soutenant Pâquerette, que la confiance de son cousin avait peu rassurée, et que la crainte d'une surprise rendait bien tremblante. Pourtant, elle avançait toujours. A mesure qu'elle approchait du but, il lui semblait que le danger s'éloignait.

Déjà ils n'étaient plus qu'à quelques pas du perron, c'est-à-dire à la moitié de leur course; encore un peu de patience, de courage, de prudence, et ils étaient sauvés, lorsque tout à coup un cri de : qui vive? vint retentir à leurs oreilles comme un cri de mort. Ils levèrent les yeux et aperçurent , presqu'en face du perron,

une sentinelle debout sur la muraille qui les séparait de l'esplanade. — Qui vive? dit encore la sentinelle. — Le capitaine mesurait d'un œil sanglant la hauteur du mur, et se demandait s'il ne pourrait pas arriver d'un bond au sommet et poignarder le malencontreux veilleur du nuit. Après cette minute de réflexion, il entendit encore la sentinelle crier pour la troisième fois : qui vive ? et comme elle ne recevait pas de réponse, il la vit armer son arquebuse, les mettre en joue et faire feu.

Alors, ce fut un mouvement général ; ils entendirent ouvrir et fermer les portes dans l'intérieur des appartements; ils virent les remparts se couvrir de monde ; et le mot : alerte! alerte ! répété de bouche en bouche, fit bientôt le tour du château, et vint les confirmer dans celte horrible pensée que toute tentative d'évasion était devenue impossible.

Heureusement aucun d'eux n'avait été

blessé. Seulement Paquerettle avait failli s'évanouir; et le sire de Binans avait été obligé de lui appuyer la main sur la boucle, pour y enfermer un cri prêta s'en échapper.

— Mort et sang! murmura sourdement le capitaine, faudra-t-il donc mourir ici ! Oh ! en tout cas je lui vendrai cher ma vie !

Puis il réfléchit quelques instants, et il ajouta :

— Allons! allons ! il n'y a pas à balancer ; rentrons dans la citerne, s'il en est temps encore. Pâquerette de son côté tâchera de gagner son appartement , et la nuit prochaine nous ferons une nouvelle tentative , peut-être sera-t-elle plus heureuse que celle-ci. Venez ! venez !

Ils les entraîna aussitôt dans la cour de la citerne, où l'alarme avait déjà été donnée, car ils purent voir les fenêtres des bâtiments

éclairées par des lumières qui se croisaient dans tous les sens.

Il courut à l'échelle, et il allait s'en saisir, lorqu'une porte qui s'ouvrit en face d'eux, vomit une douzaine de valets, qui traversèrent la cour , et disparurent sous la voûte. Grâce à l'obscurité, les fugitifs n'avaient pas été aperçus.

— C'est impossible ! dit le capitaine avec un accent désespéré , nous n'aurions jamais le temps de descendre !

C'était dans ces terribles situations, c'était lorsqu'il en était réduit à de pareilles extrémités, que le capitaine avait le plus de sangfroid ; et pourtant en ce moment il semblait anéanti :

— Faudra-t-il donc donner ce signal ! murmura-t-il.

— Quel signal? demanda le sire de Binons.

I [ — Un signal qu'on attend, qu'on espère-, un signal qui nous amènerait bien vite des défenseurs 5 mais je dois être avare de leur sang ; et puis ici , dans cette cour, comment se défendre seul, contre tant de monde! Ils n'auraient jamais le temps d'arriver jusqu'à

nous.

— La terrasse, murmura Pâquerette.

— La terrasse , répéta le capitaine en réfléchissant j oui, tuas raison; cette terrasse est assez étroite, plantée d'arbres qui masquent la vue et de haies vives derrière lesquelles on peut se cacher; et puis elle est entourée de grilles, dont on peut défendre l'approche. Venez!

Ils montèrent aussitôt l'escalier et après avoir fermé derrière eux la porte de la grille qui était restée entr'ouverte, ils allèrent s'accroupir à l'autre extrémité de la terrasse, contrôla porte de la tour de l'Aiguille.

— Ne bougeons pas , dit alors le capitaine; peut-être, las de recherches inutiles, finirontils par abandonner la partie, et alors tout n'est pas désespéré : si au contraire ils nous découvrent, alors je donnerai mon signal, et pendant que nous nous défendrons ici, on aura le temps de venir à notre aide. Attendons !

Le mouvement n'avait pas cessé dans l'intérieur du château. Le sire de l'Aigle fut sur pied un des premiers, et courut au chemin de ronde pour savoir la cause de cette alarme ex- Irordinaire. Quand il eût appris ce qui s'était passé , quand il eut interrogé la sentinelle, et qu'il se fut bien convaincu que des étrangers s'étaient introduits dans le château, il fit garder toutes les issues, et commanda lui-même les recherches.

Ce fut vers la cour de la citerne que naturellement se dirigèrent ses première pas. On

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