II
sire de l'Aigle est le chef d'une vaste conspiration qui devait nous assurer la possession deceoaySj et dont vous deviez être les premières victimes. Mais pour réussir , il fallait qu'il conservât impénétrable le njy stère dont il s'enveloppait. Vous l'avez deviné, son masque lui devient désormais inutile; tousses plans sont renversés. Du reste c'est [k présent le seul ennemi que vous ayez à combattre. ÎNous ne pouvons plus tenir la campagne ; l'hiver approche, nostroupes vont repasser la Saône. Vous pouvez regarder la guerre comme terminée. En prenant le château de Bletterans , vous avez porté le dernier coup à l'invasion; votre pays est délivré. Hoineur à vous ! la Comté doit être fière d*avoir de si nobles défenseurs.
— Merci de cet éloge ! répondit le curé. La guerre est terminée, dites-vous, pour le moment sans doute , telle doit être votre pensée. Quant à nous il nous reste un devoir à remplir.
La trahison s'est glissée dans nos rangs, elle a failli nous perdre; il faut qu'un grand exemple épouvante à jamais ceux qui seraient tentés de nous trahir encore. Plus, celui qui s*esl rendu coupable d'un si grand crime est haut placé, plus la punition doit être terrible. Dans quelques jours, le château de l'Aigle sera rasé, ses fossés seront comblés, ses murailles détruites; tout sera nivelé, toutl même la tour principale ! En pareil cas, les lois féodales veulent qu'une tour reste debout pour perpétuer le nom d'une antique race , car si elles punissent le chevalier félon, elles respectent la famille. Pas de loi pour le sire de l'Aigle, il faut que tout souvenir de lui disparaisse en Comté.
Ces paroles furent suivies d'un instant de silenee. On avait écouté le curé , comme on écoute un juge assis à son tribunal.
— Nous allons partir , ajouta-t-il en s'adressant aux montagnards; le jour commence à
paraître, cl l'armée française est trop près de nous. Il ne faut pas jouer avec une telle situation.
Klinkanno entra dans la ehapelle :
— Capitaine, dit-il, des troupes marchent sur le château ; dans un instant nous serons enveloppés.
— Déjà! Que fait Alhéric?
— Oh ! il y a longtemps qu'il s'est débarassé de sa robe de moine.
— Mais où est-il ? où est-il ?
— A la porte principale. Il a lui-même distribué les postes, il a pris toutes les dispositions nécessaires pour la sûreté de la place. C'est lui qui m'envoye vous prévenir.
— Je vais moi-même voir ce qui se passe. Et il sortit de la chapelle suivi deKlinkanno. La nouvelle de la prise de Bletterans par les
montagnards -s'était bien vite répandue dans l'armée française, mais d'^abord on n'avait pas
voulu y ajouter loi. Coranient croire en effet qu'une poignée d'hommes eut pu tromper la vigilance des sentinelles; et même ait eu seulement la pensée de tenter un coup de main sur une forteresse solide, bien gardée, située presque au centre de Taimée ennemie? C'était d'une audace telle que malgré sa ré[)utation on ne voulait pas admettre que la bande de Prost fut capable d'une pareille témérité. Cependant il fallut bien se rendre à Févidence; et quand les courriers qu'on envoya pour s'assurer du fait, revinrent avec la fatale vérité, on fut bien forcé de songer à-prcndre un parti.
En arrivant sur les remparts, le capitaine put voir par lui-même que ce que Klinkanno lui avait annoncé, n'avait rien d'exagéré. Le château était déjà enveloppé presque en entier , les troupes arrivaient de tous cotés. Toute idée de départ était devenue impossible. Il courut
aussitôt rendre compte au curé de ce qui se
passait.
♦ Parmi les généraux français, un seul était prisonnier des montagnards, parce qu'il était le seul qui fut resté cette nuit-là auprès du cardinal. C'était le marquis de Feuquières. Yilleroy, Longueville et Guébriant avaient quitté le château en même temps que le sire de l'Aigle.
Le curé, après avoir un instant réfléchi, dit à Richelieu :
— Monseigneur ! il n'y a pas ici de danger pour nous, car pour nous vous êtes un otage plus que suffisant. Mais comme nous ne voulons pas rester toujours à Bietterans , vous allez envoyer M. de Feuquières avec ordre de faire rentrer vos troupes dans leurs quartiers respectifs , et avec défense de nous inquiéter au sortir de ce château.
— Allez ! M. de Feuquières, répondit Riche-
lieu , ces messieurs sont les maîtres, il faut obéir.
— Arrêtez ! s'écria le capitaine Prost.
Son teint était animé, ses yeux brillaient d'un éclat extraordinaire. Oh! c'est qu'une pensée venait de lui germer dans le cerveau, et en se développant elle l'enivrait. Tous les yeux étaient fixés sur lui, et chacun, cherchant à lire sur son visage, attendait avec anxiété.
— Ce n'est pas ainsi que je prétends sortir de ce château, continua-t-il ; ceux qui ont remporté une victoire cette nuit ne sauraient partir en fugitifs. Je traverserai l'armée française tout entière 5 je veux que les cinq cents Francs- Comtois, que je commande en ce moment, passent au milieu des vingt mille français, sans qu'un seul homme ose tirer un coup de fusil, ose arrêter notre marche triomphale.
Un hourra général accueillit ces paroles.
Tous les montagnards présents puusssèient des cris de joie.
— Marquis de Feuquièrcs, ajouta-t-il , vous allez ordonner à toute l'armée française de se ranger sur deux lignes, d'ici à Montmorot, et de laisser entre ces deux lignes un espace de cent toises au moins, autant que le terrain le permettra. C'est dans cet espace que nous passerons , moi et les miens. Vous direz aux officiers , pour qu'ils le répètent aux soldats , que son Eminence Monseigneur le Cardinal de Richelieu sera au milieu de nous; que je me tiendrai, moi, à ses côtés, le poignard à la main, et qu'à la moindre démonstration hostile il est mort.
Puis, s'adressant au Cardinal:
— Monseigneur! lui dit* il, j'en suis fâché pour vous, mais puisque le curé prend sur lui de vous laisser la vie sauve , il ne me refusera pas cette i)etite compensation.
Richelieu était altéré. Il regarda le curé d'un air suppliant 5 mais celui-ci ne lui répondit que par un geste qui voulait dire : je n'y puis rien. Alors reprenant toute sa fierté, il dit à Feuquières, qui attendait qu'il eût lui-même sanctionné cet ordre :
— Allez ! et qu'il soit fait ainsi que le veut cet homme.
— Général! dit à son tour le capitaine, quand tout sera prêt, veuillez revenir vous-même m'en prévenir, je vous serai fort obligé.
Lorsque les exigences du chef montagnard furent connues dans l'armée française, ce ne fut partout que malédictions , menaces et serments de vengeance. Mais que répondre à cet argument? La vie du Cardinal est suspendue au poignard du capitaine Prost!
Ce fut un spectacle bien beau , bien imposant, bien solennel, que celui qu'offrit alors celte petite troupe traversant toute une armée,
forcée à l'inaction par Je danger que courait son chef.
Les montagnards suivaient la route de Bletterans à Lons-le-Saulnier, de chaque coté de laquelle, à cent pas de distance, les Français étaient rangés debout, l'arme au bras. Albéric marchait le premier à la tète d'une vingtaine d'hommes en guise d'avant-garde. Derrière lui venait le gros de la colonne, au milieu de laquelle se trouvait le Cardinal , ayant à sa gauche le curé, et à sa droite le capitaine , le poignard à la main et l'œil au guet. Puis , enfin , un simulacre d'arrière-garde, commandée par Klinkanno, formait la marche.
Tandis que les Français se tenaient debout, immobiles, Tocil morne, la tête baissée, el que souvent un frémissement de rage agitait leurs rangs, mais était aussitôt comprimé par les olîiciers, qui ordonnaient le silence; les Francs- Comtois, enivrés de leur succès, le visage épa-
noui de la joie du triomphe, s'avançaient fièrement, la démarche hautaine, et laissant tomber sur leurs ennemis des regards insultants.
On n'entendait rien que le pas cadencé de la troupe victorieuse. De part et d'autre on observait un religieux silence.
La petite troupe arriva ainsi à Montmorot, où finissait la haie formée par Tarmée française.
— Enfin! murmura Richelieu.
— Pas encore, monseigneur, lui répondit le capitaine, qui l'avait compris; notre promenade n'est pas finie. Ici nous ne sommes pas tout à fait en sûreté. Du reste, je pense à tout.
Il envoya aussitôt un de ses hommes dire à un officier qu'il permettait à cinquante soldats de suivre les montagnards à cinq cents pas de distance, afin de pouvoir au retour servir d'escorte au Cardinal.
Puis on se remit en marche, et un quart d'heure après on fut sous les murs de Lons-le- Saulnitr.
Le capitaine jugea prudent de ne pas s'aventurer dans les rues de la ville. Il fil tourner adroite. Sa troupe, prenant bientôt la route de Conliège, s'enfonça dans la gorge de Revigny, et quatre heures après son départ de Bletterans, elle arriva au-dessus du mont, sur le premier plateau du Jura.
— Monseigneur, dit alors le capitaine à Richelieu, vous êtes libre. Votre escorte vous attend 5 je ne vous retiens plus.
— Peut-être nous reverrons-nous un jour, ajouta le curé.
— Je lespère ! répondit le Cardinal.
— Moi, je le crains! murmura Marquis.
Richelieu s'éloigna; et, quand il eut disparu,
tous les montagnards tombèrent à genoux en levant les yeux au ciel pour remercier Dieu de
— oi i
la délivrance du curé , et de l'heureux succès de leur audacieuse entreprise. Après une courte et silencieuse prière, ils se relevèrent , et, d'un commun accord, ils crièrent tous :
— Vive la Comté !
Puis ils se dirigèrent vers la haute montagne.
YII
lE FANTOME BLAl.
— Dors 1 dors ! pauvre enfant! dors sous les yeux de ta mère, de ta mère qui t'a tant pleurée ! Depuis dix-huit ans, je t'attendais ; depuis dix-huit ans je demandais à Dieu un miracle qui me rendit ma fille; il a eu enfin pitié de moi ; qu'il soit béni î Dors ! dors ! chère enfant ; laisse-moi me mirer dans tes traits : laisse-moi
réchauffer mon cœur engourdi et épuisé au
souffle de ton haleine! J'ai tant pleuré! j'ai tant souffert ! Ma raison souvent a été trop faible pour supporter le poids de mes pensées; alors j'ai élé folle! Si tu- savais tout ce fju'il y a eu en moi de douleur et do désespoir ! J'ai accusé Dieu ! j'ai appelé sur moi la malédiction du ciel ! j'ai blasphémé! oui, mon enfant , j'ai blasphémé ! Mais le Seigneur, qui sans doute me réservait cette récompense, a souri de ma colère, et s'est montré sourd à ma voix. Merci! à vous, mon Dieu! qui m'avez rendu ma fille. Désormais plus de séparation ! n'est-ce pas? nous ne nous quitterons plus? Car mon geôlier, mon bourreau ne sait pas mon bonheur. Ébloui par l'éclat du diamant de la Youivre, il n'a pas vu, sous les plis de mon voile, ma fille évanouie. Lorsque l'obscurité nous a tout à coup ensevelies, j'ai pu lui déro ber mon trésor ; et quand il est venu, dans ma tour, me demander compte de la part que j'a-
\ais prise aux événements de la nuit, il m'a trouvée seule; ma fille, cachée sur la plateforme , a échappé à ses regards. (.)h ! c'est qu'il me l'aurait enlevée, l'infâme! il n'aurait pas voulu me laisser cette unique consolation. Il est parti enfin, il a quitté ce château, et depuis \ingt-quatre heures rien n'est venu troubler mon bonheur. Je suis seule avec ma fille ! Oh ! faites qu'il en soit toujours ainsi. Regardez-la, mon Dieul comme elle est belle ! vous ne voudrez passions séparer encore. Oh !
j'en mourrais! Dors! dors en paix, pauvre
enfant! Ta mère veille et prie pour toi.
Puis celle, que nous continuerons de nommer le Fantôme blanc, s'agenouilla près du lit, sur lequel dormait Pâquerette, et murmura une prière.
La nuit commençait à envelopper l'espace.
Les rayons du soleil éclairaient déjà d'autres
mondes ; et c'est à peine si un léger crépusu. ai
cule se répandait dans l'unique chambre do la tour de l'Aiguille, à travers les épais barreaux qui garnissaient la fenêtre. Le Fantôme blanc était immobile et silencieux, soumis à son unique préoccupation.
Mais alors, du silence qui l'enlourail, sortit tout à coup un murmure sourd, lointain, semblable à ces bruits étranges qui courent dans l'air à l'approche d'un orage; c'était quelque chose de \ague, de confus, capable de troubler l'âme et de faire trembler. Il n'y avait là peutêtre qu'un pressentiment, mais dans la situation où se trouvait cette femme, son imagination avait trop d'aliments à dévorer, pour qu'un rien ne grandit pas à ses yeux dans la proportion de ses idées nouvelles, dont le cours ne demandait qu'un but, qu'un port où elle put aborder.
Elle se leva et demeura debout devant le lit, regardant autour d'elle avec terreur, ei faisant
à sa fille endormie un rempart de son corps, comme si un danger la menaçait.
Cette femme était encore belle, malgré les ravages qu'avaient exercés sur elle tant d'années de souffrances. Elle était grande, élancée; elle avait dans la démarche quelque chose de majestueux, et dans les moindres mouvements certains restes de cette distinction qui caractérise les gens des hautes classes. Sur ce visage blafard, osseux, sur ces traits contractés par la réflexion passait de temps à autre un éclair de douceur. Au fond de ces yeux ternes et qui semblaient s'être usés dans les larmes, on voyait encore quelques étincelles de ce feu dont l'âme est le foyer, centre de chaleur et de vie intellectuelle, qui chez elle ne s'était pas entièrement refroidi. Ses cheveux d'un blanc argenté, triste résultat d'un affreux malheur, inondaient ses épaules, semblables à un voile d'innocence, et faisaient ressortir bien mieux
le jais (le ses sourcils noirs fortement arqués. L'aspect de cette femme était pénible et imposant tout à la fois. Le passé en avait fait un martyr, le présent la trouvait résignée, et jusque-là l'avenir ne lui avait rien laissé, pas même l'espérance.
Mais depuis l'instant où ses entrailles de mère avaient répondu à ces mois : voilà ta iille. Oh! alors tout avait changé pour ellej et si la nature n'avait pas pu réparer ses pertes, si le corps soumis à la fatale loi de la destruction n'avait pas pu reprendre sa forme primitive, l'âme du moins était sortie de son engourdissement et avait recommencé une nouvelle vie.
Soumise à cette puissance d'action que le hasard avait jeté en elle, elle avait désormais un but, elle n'était plus seule, elle avait un amour. Aussi, depuis vingt-quatre heures que cette révélation l'avait ressuscitée, avec quelle ferveur, avec quelle religion elle adorait son
idole ! sa fille ! Celait pour elle le monde, la nature, Dieu ! c'était tout !
Mais à côté de ce fanatisme, que d'inquiétudes, que de tourments l'attendaient ! Pendant toute une journée elle avait savouré son bonheur sans réflexions. Tout entière à ce ravissement qui l'enivrait, elle n'avait pas même eu une pensée pour la crainte. Sa fille venait de s'endormir dans ses bras ; elle avait prié, et le calme de son âme lui avait fait croire que Dieu l'avait entendue ; puis tout à coup elle s'était comme réveillée et la réalité de son affreuse position s'était présentée à elle.
N'était-ce, comme nous l'avons dit, qu'un pressentiment? ses instincts seuls s'étaient-ils émus ? ou bien ce qui se passait au dehors avait-il réellement agi sur ses sens? Elle écoutait, elle attendait et par avance elle tremblait.
Son anxiété du reste ne fut ,pas de lon-^
gue durée. A ce bruit vague, sourd, confus, qui l'avait tant clfrayée, succéda bientôt un silence profond, plus effrayant encore peutêtre ; et une trompette retentit dans les airs, allant frapper les échos de la montagne qui se répondirent de loin en loin.
Pâquerette, réveillée ainsi brusquement, s*élança d'un bond hors du lit en s'écriant avec une sorte d'effroi :
— Où suis-je? oùsuis-je?
— Près de moi ! prés de ta mère !
— Oh! pardon!.... pardon!.... Je rêvais sans doute.
— Non, non ! pauvre enfant ! ce n'était pas un songe. Mais, silence! silence!
Alors une voix forte, puissante, se lit entendre et prononça distinctement ces mots :
— A toij, Antide de Montaigu,, seigneur de l* Aigle ^ le curé Pierre Marquis j le colonel Jean Varroz et le capitaine Jean^latide Prost, —
Antide de Montaigu ^ comte et seigneur de l'Aigle^ tu as vendu la Comté à la France ; tu as voulu la ruine de ton pays en conspirant contre ses défenseurs. En attendant que le Parlement te juge et te condamne^ nous te déclarons, au nom de toute la province, traître et félon, nous ordonnons que ton château soit rasé et que tu sois appréhendé au corps, si faire se peut, pour être conduit à Dole où le bourreau t'attend, — Signé : le curé Pierre Marquis, le colonel Jean Varroz, le capitaine Jean-Claude Prost, chefs du Haut' Jura.
— Qu'est-ce que ceja? murmura la mère de Pâquerette, dont le \isage se colora soudain, et dont les yeux prirent tout à coup une teinte d'énergie extraordinaire.
— Ce sont eux ! s'écria celle-ci, ils viennent nous délivrer.
— Nous délivrer !
Et la pauvre femme fut sur le point de dé-
faillir à la seule pensée de délivrance et de liberté.
Mais à l'instant même son attention fut de nouveau captivée.
A la voix qui avait parlé au nom des chefs delà montagne, une autre voix répondit, et les prisonniers purent reconnaître celle du comte.
— A vous, dit-il , qui prenez le titre de chefs de la montagne , moi, Antide de MontaigUj je réponds : j'accepte votre défi et je vous at' tends.
Un sifflement se fit entendre, suivi presqu'aussitôt de ces mots : Saint-Claude et la Cuzon! auxquels succéda un cri immense poussé par mille voix qui s'élevèrent jusqu'au ciel.
Semblables à ces loups affamés qui voyagent par troupes dans les forêts du nord , et qui, flairant de loin une chaumière, y courent en
silence , l'enveloppent, l'entourent d'une formidable rangée de gueules sanglantes et de dents aiguës; puis tout à coup poussent des hurlements horribles , se précipitent furieux contre la porte , contre la fenêtre , et enfin sur letoît, où ils s'accumulent en grand nombre afin d'écraser la toiture par leur poids et de pénétrer ainsi à l'intérieur 5 les montagnards s'étaient réunis autour du château de l'Aigle, rompants sur la terre pour ne pas laisser deviner leur approche , se tenant immobiles pour ne pas trahir leur présence , et attendant le signal de leur chefs.
Du reste le sire de l'Aigle avait été prévenu de leur arrivée. Il se trouvait encore au camp français , lorque la nouvelle de la prise de Bletterans s'y repandit. Il songeait alors à partir pour la montagne avant d'aller à Dijon, car il avait laissé au château de l'Aigle des trésors qu'il ne voulait pas abandonner, et des
traces \ivanles de certains crimes, qu'il lui importait de faire disparaître. L'audacieux coup-de-main des montagnards ne fut pas de nature à le rassurer beaucoup. Il partit donc en toute hâte , accompagne de deux cents Fâcheux , qui l'avaient suivi au Pays-Bas.
Il ignorait alors si le secret du masque noir était connu ; mais la captivité du Cardinal pouvait lui faire craindre que, pour recouvrer sa liberté, son Eminence n'hésilât pas à le dénoncer. Mille raisons l'engageaient donc à quitter le pays le plus promplement possible, car dans cette dernière hypothèse le capitaine Prost ne tarderait pas à le suivre avec toute sa bande.
Dès qu'il eut mis le pied dans son manoir, son premier soin fut de renvoyer parmi ses hommes d'armes tous ceux qu'il soupçonnait ne pas avoir pour lui une fidélité assez aveugle; il ne garda que sa maison qui lui était
toute dévouée 1 et les deux cents Fâcheux qui l'avaient suivi. [Puis il distribua les posles, tira de son arsenal des armes et des munitions , et se prépara, en cas de surprise, à une défense énergique. Tout cela avait duré prés d'une heure , et il se disposait à se rendre à la tour de l'Aiguille, lorque la voix, qui parlait au nom des chefs montagnards, se fit entendre.
De son côté le capitaine Prost n'avait pas perdu de temps. Après le départ du Cardinal, il se hâta d'envoyer Klinkanno à la grotte du Val , avec ordre de prévenir le colonel Yarroz de tout ce qui se passait, et de lui dire de se rendre de suite au Saut-Girard avec tout son monde.
En ce moment, il n'avait pas d'autre but que de délivrer Pâquerette et sa mère; le comte n'entrait pour rien dans ses projets; car il ignorait qu'il fût si près de lui ; néanmoins il
fit diligence, cl il arriva bienlôl au rendezvous.
En approchant du Saut-Girard, il ne fut pas peu surpris d'y trouver déjà ceux qu'il croyait avoir devancés, et devoir le colonel Varroz et le sire de Binans accourir à sa rencontre.
— Je vois que Klinkanno a fait diligence , leur dit-il.
— Oui ! répondit le colonel , mais il paraît que nous nous étions entendus sans nous le dire ; au moment où ton envoyé arrivait à la grotte du Val, nous nous disposions à venir ici.
— Comment?
— Je venais d'apprendre qu'Antide de Montaigu avait traversé Clairvaux à la tombée de la nuit, et qu'il se rendait au château de l'Aigle.
— Il est ici! Et moi qui ne songeais qu'à délivrer Pâquerette et le Fantôme blanc !
— Oh ! nous avons un traître à punir et un château à brûler.
Le curé, le colonel et le capitaine se serrèrent la main en silence ; puis immédiatement ils se concertèrent , et il fut décidé qu'une déclaration serait faite , et qu'aussitôt l'attaque commencerait, dirigée par les trois chefs ordinaires des montagnards, pendant qu'Albéric et son père resteraient sur la route avec la réserve , et attendraient des ordres pour prendre part au combat. Plus de quinze cents hommes se trouvaient réunis à la fois dans le vallon d'ilay.
Une fois ce plan arrêté , la colonne se mit en mouvement ,.et s'avança en silence, rempant sur le flanc de la montagne, comme un serpent qui de loin couve sa proie du regard, et tremble qu'elle ne lui échappe au moindre bruit.
Quand, près d'arriver au sommet, elle se trouva en face des rochers qu'habitait la Voui-
vre, chacun se découvrit, et passa en baissant la tête en signe de respect.
Le château de l'Aigle occupait , comme on l'a vu plus haut , un espace assez vaste. Sa défense exigeait donc une garnison nombreuse, et en ce moment le châtelain était loin d'avoir assez de monde. Imprenable du côté du vallon d'ilay , grâce au rocher à pic sur lequel elle était construite, cette forteresse n'était pas d'un accès impossible du coté du val de Dombief; aussi ce fut par là que les montagnards dirigèrent leur attaque.
Tous leurs efforts se concentrèrent sur la porte principale, dont le pont-levis une fois baissé, leur livrait passage.
Pendant que deux bataillons, placés en face de chaque côté, faisaient un feu continuel au sommet des remparts, pour en écarter les assiégés , le colonel Varroz et le capitaine descendant dans le fossé, purent dresser des
échelles , et arriver au haut de la muraille. Là ils trouvèrent une résistance vigoureuse, mais soutenus par les leurs, qui les avaient suivis sans hésiter, ils parvinrent à élargir le cercle autour d'eux, et furent bientôt maîtres du dôme de la porte. Alors sans perdre de temps, ils se mirent tous deux à brisera coups de hache les énormes poutres auxquelles étaient attachées les chaînes du pont-levis.
Pendant ce temps le combat continuait.
Les montagnards se succédant sans cesse, arrivaient en foule sur les remparts, et en chassaient partout l'ennemi trop peu nombreux pour lutter. Un instant ils se crurent maîtres de la place en voyant le peu de résistance qu'on leur opposait , et déjà ils poussaient des cris dejoie lorsqu'un renfort qui arriva tout à coup, vint rendre leur succès incertain.
Le combat recommença alors avec une nou-
tm m0 £%
OOD —
\elle vigueur. Sans Tobscuiilé qui était alors complète, c'eut été un beau spectacle de voir toute celte bande semblable à une fourmilière, grimpant le long des murailles et pénétrant à l'intérieur , pendant que les deux chefs, perchés sur la porte, bravant une grêle de balles , travaillaient sans relâche la hache à la main.
Surpris d'abord par le retour imprévu des Fâcheux qui avaient commencé par fuir, les Francs-Comtois pourtant ne perdirent pas courage. Mais la lutte continuant à devenir acharnée, ils allaient déjà sinon lâcher pied, mais hésiter , lorsque le pont-levis tomba avec un grand fracas. Un cri de triomphe retentit aussitôt, et en un instant l'esplanade fut envahie.
Le sire de TAigle , qui comprit le danger , courut au nouveau chef des Gris :
— Capitaine, lui dit-il, faites sonner la retraite , enfermez-vous dans le château , tâchez de tenir bon encore pendant une heure. Peu
m'importe que les montagnards soient maîtres de l'esplanade, seulement faites en sorte qu'ils n'aillent pas plus loin. Avant une heure, je reviens et je vous emmène vous et tout votre monde par un souterrain à moi connu. Quand l'ennemi pénétrera dans la place, il n'y trouvera plus personne. Encore une fois tenez bon et attendez-moi.
Cet ordre fut ponctuellement exécuté. Les assiégés se retirèrent en bon ordre, et le second pont-levis, jeté sur le fossé qui séparait l'esplanade du château , se leva derrière eux.
Arrêtés ainsi dans leur marche, les montagnards se consultèrent. Le capitaine voulait immédiatement recommencer l'attaque : mais le curé hésitait; il était avare de la vie de ses hommes.
Le colonel sentit alors une main se glisser dans la sienne. Il se retourna vivement et ne put retenir un cri de surprise :
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— La sorcière ! dit-il ,
— Oui ! c'est encore moi ! répondit-elle.
— Que viens-tu faire ici?
— Eh ! vous devriez savoir que j'arrive toujours au bon moment. Ecoutez.
Elle lui dit quelques mots bas à l'oreille.
— C'est le ciel qui t'envoye , femme , s'écria le colonel.
Et s'adressant au curé et au capitaine :
— Attendez-moi , ajouta-t-il , et ne bougez pas jusqu'à mon retour. Je vous annoncerai mon arrivée.
Puis il partit, entraînant avec lui la sorcière.
Pendant ce temps , les deux prisonnières de la tour de l'Aiguille, qui avaient entendu Texécution suivre de près la menace , écoutaient avec la plus vive anxiété tout ce qui se passait autour d'acnés.
Cédant à un mouvement de terreur , lorsque
la voix du comte avait frappé son oreille , la mère de Pâquerette s'était écriée :
— 0 mon Dieu ! protège-nous ! s'il le faut , je lui dirai tout a lui; peut-être alors son cœur de bronze sera-t-il ému ! Mais elle! ellel Oh! qu'elle ignore toujours
— Que dites- vous donc , ma mère? demanda Pâquerette , pour qui ces paroles étaient inintelligibles.
— Rien! rien! mon enfant! rien! Mais ne reste pas ici; il y a danger pour toi. Viens! viens!
En parlant ainsi , elle ouvrit une petite porte, à côté de sdn lit; et, entraînant sa fille, elle lui fit monter un escalier tournant qui conduisait à la plate-forme de la tour. Là , elle la força de se tenir couchée non pas dans la crainte qu'on ne l'aperçut , puisqu'il faisait nuit, mais pour qu'elle fût à l'abri des balles qui sifflaient sur leurs tètes, et venaient s'aplatir contre le
mur; puis elle redescendit atlendie le résultat du combat.
Un instant après, la chambre fut subitement éclairée, et le comte parut devant elle, une lampe à la main.
L'arrivée de cet homme , son aspect lugubre, la firent trembler malgré elle. Il était d'une pâleur livide; les muscles de son visage violemment contractés , annonçaient à l'intérieur une crise terrible. Il était sombre comme l'ange du mal.
En entrant il promena autour delà chambre un regard fauve; puis sans dire un mot, il alla poser la lampe sur la cheminée.
La prisonnière avait observé tous ses mouvements, mais sans avoir l'air d'y prendre garde. Debout près delà fenêtre, elle était immobile et attendait. Cependant que son ame était loin d'être calme ! Si en présence des événements qui se passaient au dehors, elle
pouvait craindre pour elle quelque danger, la pensée de sa fille doublait ses alarmes ; l'arrivée du comte ne pouvait qu'être un présage de malheur.
Comme elle, le sire de TAigle était immobile. L'œil fixé vers la terre, et sa moustache, froissée dans sa main , il méditait. La prisonnière de son côté ne paraissait pas devoir prendre le rôle actif dans cette scène , de sorte qu'il y eut entre eux une minute de silence, qui , hélas î fut pour la mère de Pâquerette un siècle d'angoisses. Enfin , ne pouvant plus maîtriser ses terreurs , elle s'écria avec une sorte d'épouvante :
— Mais que voulez-vous donc de moi ?
Le comte releva la tète, et passant sa main sur son visage , comme pour arracher de son cerveau une pensée qui l'obssédait, il parut prendre une violente résolution. Puis, donnant à sa physionomie une expression sardonique ,
il dit en fixant sur sa victime un regard sanglant:
— Femme î tu me hais bien , n'est-ce pas?
— Ncp! répondit-elle, en levant les yeux au ciel ; je vous pardonne!
— Tu me pardonnes?
— Oui ! Dans la solitude et l'isolement , l'âme s'élève vers Dieu , et puise à cette source féconde la force et le courage. J'ai longtemps souffert, j'ai longtemps pleuré; mais le ciel a eu enlin pitié de moi. Il m'a envoyé un rayon de sa grâce , qui a jeté sur mon triste passé un voile à travers lequel je ne cherche plus à distinguer les objets. Esclave du serment que j'ai fait au Seigneur de ne plus murmurer , de ne plus uKi plaindre, je n'ai en moi que des pensées d'indulgence pour tous les maux dont on m^a abreuvée. Voilà pourquoi je vous pardonne à vous que je devrais maudire.
Singulièrement surpris d'un tel langage , le comte reprit après un instant d'attente :
— Tu t'amendes donc enfin? toi, fière et hautaine jusqu'à ce jour; toi, dont rien n'avait pu briser l'énergie; tu redeviens femme, tu trembles ! A mon tour de remercier le ciel de cet heureux changement.
— Le ciel ! dis-tu ! malheureux 1 ne prononce pas ce mot , ne blasphème pas ! Le ciel est en courroux, il t'a condamné!
— Moi aussi, continua le comte sans s'émouvoir , je me suis amendé; car si tu me pardonnes, je veux mériter ton pardon. Pendant tes longues heures de solitude et d'isolement, ton âme s'est élevée vers le ciel, n'est-ce pas? Soit! mais ton cœur n'est-il pas resté sur la terre? et au milieu de tes ferventes prières, un nom n'a-t-il jamais été prononcé ? Eh bien ! que dirais-tu si, après vingt-cinq années d'absence et de séparation , je vous réunissais enfin.
— Je tremble de t' écouter!
— Non ! non ! rassure-toi ! tu le reverras
celui que tu as tant aimé; celui pour qui lu m'as si lionleusement chassé. Il l'aimail tant , ce noble sire Arthur de Binans ! et loi, tu avais pour lui tant d'amour ! une passion comme celle-là doit survivre à tout.
-^^Tu m'épouvantes.
— Wne union entre la lière Blanche de Mirebel et le baron de Binans était chose trop naturelle pour que j'aye pu songer à m'y opposer ; seulement j'ai voulu vous soumettre tous deux à une longue épreuve. J'attendais pour \ous réunir une occasion favorable; le moment est enfin venu ; remercie-moi.
— Oh ! tais-toi 1 tais-toi I c'est l'enfer qui parle par ta bouche.
— Eh! quoi! quand je mets le comble à tous vos vœux, tu m'accuses encore!
— Tu me fais peur! car je! devine là quelqu'horrible secret.
— Oui ! s'écria enfin le comte avec rage, un
secret ! le secret de ma haine et de ma vengeance. Pendant qu'enfermée dans cette tour, lu me maudissais et tu appelais sur moi la malédiction du ciel, ton amant, enfoui dans un cachot de ce château, me maudissait à son tour; et moi, placé ainsi entre vous deux, je me repaissais chaque jour de vos tortures.
— Il était ici I dit-elle avec un ton où se révélaient à la fois une crainte et un doute.
— Ici! comme toi, en mon pouvoir! Ah!
vous m'aviez méprisé; et fiers de mon humiliation, vous pensiez me railler impunément et vous réjouir de ma honte en vivant heureux, ivres de vos caresses; et mon nom eut été prononcé par vous avec insulte entre deux baisers; et j'aurais su tout cela; et j'aurais souffert cet excès d'opprobre ?
— Il était ici ! dit-elle encore.
— Non, non, la fiére Blanche avec ses dédains, et le noble Arthur avec sa haine de fa-
mille ne pouvaient pas se jouer ainsi du sire de l'Aigle. J'ai dû chercher une vengeance digne de moi.
— Il était ici !
— Mais toute chose doit avoir un terme. Bientôt les deux (iancés vont se revoir : ton époux, si longtemps pleuré, va enfin t être rendu. Par mes ordres on vient de descendre dans son cachot ; dans un instant il sera ici.
Puis il se prit à rire d'une joie féroce.
— Achève 1 murmura la malheureuse au comble de la terreur; dis ! où s'arrêtera cette horrible vengeance?
— Quand il sera là, devant moi, continuat-il, les meribres liés et un bâillon sur la bouche, dans l'impuissance de parler et de faire un mouvement, alors je lui dirai : Baron de Binansîje te rends ton bien. A loi désormais l'amour et toutes ses joies, s'ils peuvent te plaire encore.
— Horreur !
— Mais ce qu'il faut que tu saches, baron Arthur, c'est que cette femme que je tenais ici prisonnière, un jour je lui ai dit, moi aussi, des paroles d'amour 5 je lui ai avoué que je l'aimais. Moi! l'aimer! oh! oh! oh! C'est que ce jour-là, je célébrais l'anniversaire de la ruine de ton château ; il y avait un an que tu étais aussi mon prisonnier. Or, ce jour-là, le \in pétillant de l'Étoile et le rude vin de Château- Châlon avaient coulé à grands flots sur ma table; de nombreuses libations en ton honneur m'avaient rendu l'âme sensible et le cœur tendre.i^ Alors je demandai à cette femme de mettre le comble à ma félicité. Elle a reçu mes baisers, elle s'est évanouie dans mes bras de plaisir et de bonheur, du moins je l'ai cru dans le moment, et moins d'un an plus tard, elle m'a donné une héritière ; et maintenant, je ne veux plus prolonger ton attente. La voilà ! elle
est à toi ! Seulement je le Tavais prise jeune et belle, je te la rends vieille et usée 5 elle était innocente et pure , je te la rends flétrie et déshonorée.
— Mais c'est horrible ! murmura la pauvre femme, altérée par le hideux tableau qu'on venait de dérouler devant elle.
— Oui! [n'est-ce pas? reprit-il avec éclat, c'est digne de moi, digne de ma haine. Oui ! je lui dirai tout cela ; puis après je vous enfermerai ici tous deux, et avant de quitter mon château pour jamais, 'je mettrai le feu à celte tour qui deviendra votre tombeau. Ensuite, j'irai sur la roche, qui nous domine, assister à votre agonie. Je veux que les flammes, en s'élevant vers moi, m'apportent votre dernière malédiction, avec votre dernier baiser.
Chancelante, anéantie, la malheureuse s'était appuyée contre le mur et avait baissé la tôle comme pour se soumettre d'avance au ju-
gement qu'elle venait d'entendre. Mais les dernières paroles du comte la réveillèrent; elle pensa à sa fille, et se redressant de toute la hauteur de sa taille, elle s'écria avec énergie :
— C'est impossible I c'est impossible !
Il ne lui répondit que par un éclat de rire. Cet homme, au cœur de hyène, aux appétits de tigre, jouissait par avance du repas sanglant qu'il allait faire.
— C'est impossible ! répéta-t-elle , car je ne suis pas seule dans cette tour!
— Qu'entends-je ?
— Non : je ne suis pas seule ici ! et tu respecteras
— Qui donc, interrompit violemment le sire de l'Aigle, qui donc a osé pénétrer jusqu'à loi?
— Qui?
-- Mais parle î parle donc !
En ce moment le valet Tavori du comte se précipita dans la chambre en criant :
— Monseigneur ! le cachot est vide, le prisonnier a disparu.
— Que dis-tu là?
— Merci ! mon Dieu ! s'écria la mère de Pâquerette. Merci à vous qui l'avez sauvé.
— Alors, tu payeras pour lui, hurla le comte avec rage.
Et se jetant sur elle, il la saisit par le bras et lui dit en la secouant violemment :
— Mais qui donc? qui donc est ici avec toi?
— Ta fille ! répondit une voix grave derrière lui. *
Il se retourna et recula involontairement à la vue du- sire de Binans qui venait de paraître sur le seuil avec Albéric. La prisonnière s'élança au devant d'eux et vint se mettre sous leur protection.
— Où est Pâquerette , lui [demanda tout bas sire Arthur.
— Sur la plate-forme.
— L'a-l-il vue?
— Non, il ignore encore
— - Qui es-tu donc? demanda le comte, tout interdit de cette brusque apparition.
— Qui je suis? répondit le baron de Binans. Vingt années de captivité au fond d'un cachot humide et fangeux, m'ont donc bien changé, que tu ne me reconnaisses pas.
— Arthur de Binans I s'écria le comte.
Et il tira son épée; mais Albéric, prompt comme l'éclair, se précipita sur lui et le désarma. .
— Pas de violence! continua le baron.
L'heure de la justice a sonné. La mesure de tes forfaits est comblée à cette heure. L'enfer, qui jusqu'à ce jour, s'était déclaré pour toi, l'a-
bandonne aujourd'hui ; tu as lassé Salan luimême.
— Livre -moi passage, cria le sire de l'Aigle.
— C'est le ciel qui m'envoyc ! répondit le baron en s'avançant lentement vers lui. Tu as passé par tous les degrés du crime : le rapt, le \iol, la trahison et l'assassinat, llya vingl-cinq ans, tu as enlevé cette femme, à laquelle six ans plus tard, tu as imposé ton hideux amour à la suite d'une orgie, et moins d'un an après, un enfant est né dans cette tour, et a été confié par toi à un homme que tu as amené ici les yeux bandés et le poignard sur la gorge. Cet homme, tu l'as assassiné il y a cinq jours sur la place Louis XI à Saint-Claude, dans la crainte d'une révélation ; mais il était oncle du capitaine Prost, et avant de marcher à l'échafaud, il avait confié à son neveu une cassolette d'or, que la malheureuse mère lui avait re-
— ooo
mise, à ton insu, pcmlanl celte nuit fatale, el ;i laquelle était attaché le mystère de la naissance de sa fille adoplive.
— Mais elle est morte !
— Elle est vivante ! elle est ici, dans ce château, dans cette tour, près de sa mère. C'est Pâquerette enfin î
— Pâquerette!
— Pâquerette, que tu as fait enlever, et que lu retiens prisonnière, est ta fille.
— Ma fille!
— Tu doutes encore, n'est-ce pas? Oui, en effet, qui pourrait croire que cette enfant au regard si doux, au sourire si pur, au visage si rempli de candeur et de modestie, est la fille d'Anlide de Monlaigu, seigneur de l'Aigle, le traître, le lâche, l'assassin, l'infâme !
— Ma fille! ma fille ! répétait le comte.
Mais ce n'était plus l'homme menaçant et
furieux qui, un instant auparavant, ivre de sa 11. as
— oo4 —
haine, ne rêvait que vengeance. Bizarre caprice du cœur humain ! Son âme était une fange infecte où tous le*crimes, tous les forfaits, toutes les horreurs avaient croupi pendant de longues années, et y avaient pullulé comme les serpents dans un marais. Son cœur était comme un fumier, (jue des millions d'insectes hideux ont choisi pour asile et qu'ils rongent sans cesse; et pourtant une perle était restée intacte au fond de celte boue et n'attendait qu'un peu d'air pour reprendre tout son éclat.
A cette révélation soudaine, un souvenir s'était réveillé en lui et l'avait troublé. Si jadis, dominé par sa haine pour une femme, il avait condamné son enfant; depuis, ses entrailles de père s'étaient soulevées quelquefois ; mais habitué qu'il était à étouffer dés leur naissance ces révoltes du remords, il avait éteint en lui tous les cris de sa conscience. A cette heure solennelle, où la Providence, déchirant enlin le
voile qui le couvrait; le montrait à nu à ceux qu'il avait trahis, sa pauvre nature s'offrit à lui tout entière. Il sentit le doigt de Dieu pénétrer dans les abîmes de son cœur, et y toucher cette fibre depaternité que l'homme ne peut ja* mais engourdir tout à hh. Puis, déroulant par la pensée devant ses yeux, le tableau de sa vie, il eut peur! Peur de sa fille peut-être! car à l'heure même où il la retrouvait, le rôle infâme qu'il avait joué dans le monde était connu de tous.
Il s'était appuyé contre la cheminée; et là, tremblant, accablé il répétait ces mots : Ma fille ! ma fille ! avec un accent triste et douloureux. Et il baissait la tête, comme s'il attendait le coup dont Dieu allait le frapper pour le punir d'avoir profané le sentiment le plus saint.
Le sirede Binans s'aperçut sans doute de ce brusque changement, car il reprit d'un ton solennel :
— ooC —
— Oui ! la lille! mais rassure-toi ! il ne faut pas que les rêves dorés de celte enfant soient troublés par de hideux souvenirs. Il ne faut pas qu'elle alla rougir, môme devant ceux qui l'aiment, de crimes qui ne sont pas les siens. Aux yeux de tous elle sera toujours la fille de Jacques Prosl; nous seuls nous nous souviendrons qu'elle a un autre père, mais ce secret nous le garderons fidèlement. Quand à elle, elle ne saura jamais quel est l'homme qui lui a donné naissance; elle aurait trop de honte d'une semblable origine.
— Ma fille! ma fille ! dit-il encore d'un ton presque larmoyant, car plus il laissait ses idées suivre leur nouveau cours, et plus l'allendiissement le gagnait.
— Tafillel non! elle n'a plus d'autre père que celui qui l'a adoptée, il y a dix-huit ans, et dont elle conservera le nom, jusqu'au jour où
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elle l'échangera contre celui de baronne de Binans.
A ces mots, le comte releva vivement la tête, et son regard étîncela de fureur.
— Que dis-tu là ? s'écria-t-il.
— Que Pâquerette aime mon fils...
— Ton fils !
— Mon fils que voici, mon fils que tu croyais mort sans doute, et qui fut sauvé du massacre par le dévouement de Jérôme Marcelin, mon vieux serviteur.
Le sire de TAigle voulut parler, mais il fut comme suffoqué par la rage qui lui serrait le cœur.
— Pâquerette aime mon fils, continua sire Arthur, elle en est aimée, et dans quelques jours un prêtre les unira.
— C'est impossible ! s'écria le comte; le sang des Monlaigu se révollerait au contact de celui des Binans.
— Le sang des Binans purifiera dans les veines de Pâquerette le sang des Montaigu-, et par ce mariage le nom de Binans vivra, et le château de mes pères renaîtra de ses cendres.
— Non ! non ! jamais ! ma fille! où est-elle! qu'on me la rende! quelle meure plutôt.
Puis, regardant autour de lui comme s'il sortait d'un rêve.
— iMais qui êtes- vous? ajouta-t-il, que voulez-vous de moi ?.. Eh quoi! vous avez osé pénétrer dans mon manoir? vous venez ici m'imposer des conditions; m'insulter jusque dans ma demeure? A moi, mes fidèles ! venez ! accourez tous! qu'on les pende à la grande tour ! venez ! venez !
Un accès de fureur et de rage s'était en)paré de lui, il était comme fou !
— Le ciel t*a condamné, s'écria le sire de Binans, en le saisissant violemment par le bras,
et on le forçant de tomber à genoux. Repensloi ! et écoute ! écoute !
Une vive fusillade venait de se faire entendre. Le comte, un instant dominé par la puissance de sire Arthur, se dégagea bientôt, et voulut s'élancer au dehors, mais quatre montagnards parurent à la porte, et se précipitèrent sur lui.
— Toute résistance est inutile, s'écria le baron, dans un instant ce château nous appartiendra. Si je te laisse la vie, c'est que j'ai promis de te prendre vivant. D'autres décideront de ton sort.
Aussitôt les montagnards le garrottèrent, et retendirent sur le plancher, dans l'impossibilité de faire un mouvement. Albéric, guidé par la mère de Pâquerette, monta sur là plateforme retrouver sa fiancée. Alors le sire de Binans appuya son pied suf la poitrine du comte, et attendit !
Pendant que ces choses se passaient dans la
tour de l'Aiguille, l'allilude des combaltants avait longtemps été la rnêine. Api es le départ du colonel Varroz, les monlagnaids, profitant de l'obscurité, étaient restés immobiles et silencieux , rendant ainsi incertains les coups de leurs ennemis, qui finirent même par ne plus tirer au liasaid sur des hommes qu'ils ne voyaient pas, qu*'ils n'entendaient pas et qui semblaient s'être tout à coup évaporés. Cette immobilité, ce silence eurent alors des conséquences, auxquelles le curé et le capitaine étaient loin de s'attendre. Le courage des montagnards ne connaissait pas d'obstacles. Intrépides à l'attaque, ils savaient aussi se retirer devant un ennemi plus fort et attendre une occasion de prendre leur revanche. Rien ne pouvait les abattre, ni les faligues, ni les privations, ni les dangers; pas même ces dangers terribles, situations suprêmes où la mort semble être inévitable. Pleins de confiance en
leur chef, ils se jetaient tête baissée au milieu du péril, et en général dans ces coups de main qui exigeaient de la rapidité et de l'audace, il était rare que le premier élan ne fut pas couronné de succès.
Ici, au contraire, ils s'étaient vus arrêtés dès leur début et forcés à l'inaction. Ce contretemps ne produisit pas d'abord sur eux une impression fâcheuse; ils n'avaient pas reçu l'ordre de battre en retraite, donc tout n'était pas désespéré. Mais ils se trouvaient alors au château de l'Aigle! au château de l'Aigle, centre de mystères diaboliques, de sorcelleries infernales , qui , racontés à la veillée, avaient plus d'une fois troublé leur sommeil ! Au milieu de ce silence, qui avait tout à coup succédé au fracas de la bataille, leurs cerveaux ne purent se défendre d'iuie certaine impression, conséquence de leurs souvenirs. Leur imagination surexcitée et par le danger, et par
ririquiclude, une fois lancée dans cette voie, fit des progrés si rapides, qu'en un instant, une secrète terreur s'empara de tous les cœurs.
En pareil cas, l'iionime, dont l'esprit se noyé dans une folle superstition, cherche à se rattacher à quelque idée terrestre, dont la puissance peut conjurer, à ses yeux, l'influence supposée de Satan. Les montagnards avaient au milieu d'eux un talisman qui, en plein jour, eut suffit pour les rassurer complètement; mais la nuit était si noire qu'à peine ils pouvaient distinguer les objets à quelques pas, et son obscurité ne contribuait pas peu à ce malaise général.
Alors un murmure gronda sourdement de tous côtés, et un mot, porté de bouche en bouche, fit bientôt le tour de l'esplanade. Chacun se disait :
— La robe rouge ! la robe rouge! où est la robe rouge?
El chacun se demandait avec une sorte d'angoisse, si la robe rouge avait perdu sa vertu, et si le curé Marquis était encore vivant.
Le capitaine, coniprenant aussitôt le danger d'une pareille croyance, si rien ne venait la contredire, s'empressa de passer dans les rangs, pour rassurer ses hommes et ranimer leur courage. Mais des paroles peuvent-elles lutter contre l'entêtement de la superstition? On lui répondait :
— La robe rouge! la robe rouge! Nous
voulons voir le curé! nous voulons voir la
robe rouge !
11 n'y avait pas à hésiter ! attendre, c'était augmenter la défiance et donner raison à la crainte.
— Que faire ? demanda le capitaine au curé.
— Puis(ju'ils veulent me voir, ils me verront, répondit celui-ci après- avoir réfléchi quelques instants. Varroz tarde trop longtemps à reparaître ; il faut en finir. D'ailleurs la frayeur de nos hommes tournera à notre profit. Autant ils sont tinjides et tremblants à présent qu'ils me croient mort, autant quand ils m'auront vu, ils deviendront fous, ivres. Fais allumer des torches?
— Comment?
— Tu n'as pas l'intention, je pense, d'attendre le jour.
— Non ! mais
— Fais donc ce que je dis.
— Mais vous allez devenir un point de mire pour l'ennemi !
— Qu'importe ! — Et d'ailleurs, ajoula-t-il en souriant, ne suis-je pas invulnérable.
11 se plaça au milieu de l'esplanade, ayant à ses côtés le capitaine et Klinkanno, puis six
hommes se rangèrent autour d'eux et allumèrent des torches.
A la vue de la robe rouge les montagnards poussèrent un hourra, leur crainte s'évanouit et la réaction, opérant en sens inverse, leur donna une exaltation extraordinaire.
Une décharge épouvantable partit au même instant des remparts. Alors le curé brandit sa hache ^n leur criant :
— Qu'on éteigne les torches! En avant!
Saint-Claude et la Cuzon !
— Saint-Claude et la Cuzon ! répétèrent les montagnards.
Et ils se précipitèrent dans le fossé pour tenter l'escalade, pendant que le curé chancelait, et tombait dans les bras du capitaine. Une balle lui avait traversé la poitrine.
— Mon père ! mon père ! qu'avez-vous donc, s'écria celui-ci.
— Silence ! silence ! répondit Marquis avec
effort , qu'ils ne t'entendent pas. Je suis blessé!
— Blessé !
— Blessé à mort!.... Mais avant de mourir,
je Écoute! les montagnards croient à la
robe rouge laisse-les croire.... qu'ils ne
sachent pas que le curé n'est plus
— C'est impossible! murmurait le capitaine en pleurant, c'est impossible ! vous ne pou V ez pas mourir ! . . . .
— Écoute : continua Marquis d'une voix
faible Tu m'enterreras dans le champ
Sarrazin, au-dessus de la grotte de Yarroz
11 faut que le secret de la robe rouge meure
avec moi garde-le bien garde bien le
secret de la robe rouge
Il fit quelques violents efforts, comme s'il luttait contre la mort qui l'envahissait ; puis il ajouta encore :
-7" Fils ! ta main! Adieu!
Adieu !
Et il expira !
En présence de cette affreuse réalité, le capitaine demeura quelques minutes immobile, à genoux devant ce cadavre; son œil se sécha et il oublia presque qu'il était de ce monde. Toute sa douleur s'était concentrée au cœur ; douleur sourde, mais bien plus cruelle que celle qui peut trouver une issue et se répandre au dehors. Il se leva enfin, et faisant un violent effort pour être maître de lui, il dit à Klinkano :
— Tu l'as entendu ; il faut que le secret de la robe rouge soit fidèlement gardé. Charge-le donc sur tes épaules et va le porter là, en face du château, au pied des rochers qui servent de retraite à la Youivre. Ne le quitte pas 5 quand tout sera terminé ici, je te rejoindrai.
Sans répondre un seul mot, Klinkanno obéit et disparut bientôt; pendant que le capitaine
se jelait comme un furieux clans la mêlée, en se disant tout bas :
— Oli ! tu seras vengé! tu seras vengé!
Les montagnards, électrisés par la vue de la robe rouge, qui était^ venue si à propos donner un démenti à leurs suj)erslilieuses terreurs, et comme honteux de leur hésitation d'un instant, s'étaient élancés sur l'ennemi. Mais les Gris les reçurent vigoureusement. Réunis dans des limites assez étroites , n'ayant plus , comme dans le premier assaut, une aussi grande étendue de remparts a défendre, ils pouvaient agir eflicacemenl -, leur petit nombre , n'étant- pas dès lors dans la nécessité de se déployer, présentait une masse compacte, capable de résister longtemps, si même elle ne triomphait pas de la valeur des assaillants.
Le combat devint terrible. Si la position des assiégés était meilleure , les assiégeants
avaient pour eux une bravoure à toute épreuve, et un premier échec à venger. Aussi y eut-ii de part et d'autre une opiniâtreté d'attaque et de résistance , qui fit bien des vides dans les rangs des deux partis.
Les Montagnards avaient tout contre eux. Tout leur manquait, jusqu'à cette émulation qui double les moyens. Cependant ils étaient trop habitués à vaincre pour qu'une difficulté, quelque grande qu'elle fût, put les décourager; au contraire, la rësistance des Gris était plutôt faite pour augmenter leur ardeur. Mais que peut l'homme contre l'impossibilité ? Chassés d'une position presqu'au moment où ils venaient de s'y établir, ils allaient plus loin faire une nouvelle tentative, et là, ils subissaient le même sort. C'était partout et toujours une lutte acharnée, dont l'issue demeurait incertaine, et dont le capitaine lui-
même malgré sa bravoure , ne pouvait triompher.
Il y eut alors parmi les Montagnards un moment de cloute, et la démoralisation allait peut-être suivre de près ; mais Dieu veillait sur eux. Ces mots : Saint-Claude et la Cuzon, partis (le l'intérieur même du château , vinrent rassurer leurs cœurs prêts à faillir; et changer la face des choses.
— C'est le colonel Varroz, s'écria le capitaine, allons, enfants! courons le rejoindre.
Pris entre deux feux", les Gris ne pouvaient plus tenir. La même raison, qui d'abord leur avait donné l'avantage, l'obscurité, leur cachant le nombre des nouveaux venus, et changeant leur surprise en frayeur , porta le trou • ble dans leurs rangs. En un instant ils se débandèrent, fuyant de toutes parts, se jetant dans les fossés, escaladant les remparts, glissant le long des rochers; chacun enfin cher-
chant son salut dans une prompte évasion, ils laissèrent le château au pouvoir de l'ennemi.
En quittant l'esplanade, le colonel et la sorcière s'étaient rendus sur la route, où ils avaient trouvé Albéric et son père fort inquiets et fort ennuyés de leur inaction.
On n'a pas oublié ni la manière dont la vieille Pierrette s'était introduite dans le château de l'Aigle deux jours auparavant , ni la surprise qu'avait causée sa brusque apparition, ni laconfiance qu'elle avait su inspirer au comte. Or la clef qui lui avait servi à pénétrer ainsi jusqu*à la chambre d'Antide de Montaigu , cette clef qui ouvrait une petite porte de fer située au pied des rochers, et masquée par des broussailles ; elle l'avait conservée précieusement , et elle était venue l'offrir aux montagnards.
Le colonel avait compris bien vite le parti qu'il pouvait tirer de cette circonstance. Guidé
parla sorcière, el suivi d'Albéric el de son père, derrière lesquels marchaient les hommes de réserve , il était entré dans le souterrain-, et lorqu'arrivé derrière le tableau qui masquait la porte secrète, il se fut bien assuré que la chambre du comte était bien déserte, il n'avait pas hésité un seul instant à la briser.
Une fois là, Albéric et son père avaient couru à la tour de l'Aiguille et y étaienl entrés au moment où le valet du comte venait d'annoncer à son maître l'évasion de son prisonnier. De son côté le colonel s'était empressé d'introduire son monde. Mais cette opération avait pris du temps. Le souterrain était tellement étroit que les hommes ne pouvaient passer que un à un 5 aussi avait-il été obligé d'attendre qu'ils fussent assez nombreux, avant de s'élancer hors du bâtiment et de pousser son cri de guerre.
Le colonel rejoignit le capitaine au bas du
perron , et lui raconta en peu fie mois ce qui menait de se passer.
— A la tour de l'Aiguille, s'écria celui-ci.
— Inutile de tant se presser, répondit Yarroz, on vient de m'annoncer que Pâquerette et sa mère étaient en sûreté, et que le comte est à nous. Attendons!
— Attendons î.... Quoi?
— Nous ne sommes que deux ici , et nous devrions être trois.
Le capitaine détourna la tête pour essuyer une larme.
— Qu'as-tu donc? lils, demanda Varroz
d'une voix altérée; tu ne me réponds pas !
ta main tremble!.... Le curé? où est-il?....
Parle? Mais parle donc!
— Silence! père plus bas! plus bas!
Tout à l'heure encore il me disait : garde bien le secret de la robe rouge.
— Mais où est-il ? où est-il ?
— Il est liiortl
— Morl! répéta lecolonel d'une voix sourde.
ii chancela, e( il serait touibé peul-étrc, si le capitaine ne s'était empressé de le soutenir.
La douleur, les larmes d'un vieillard sont quelque chose d'affreusement triste à voir 5 aussi le capitaine Prost ne put-il pas retenir ses sanglots; et pendant quelques minutes ces deux hommes qui venaient de remporter une victoire, pleurèrent comme des enf\\nls. Mais enfin le capitaine , à l'oreille de qui bourdonnaient sans cesse les dernières paroles du curé, se rendit ihaître de sa violente émotion.
— Allons, colonel, du courage ! il ne faut pas que les montagnards se doutent de la perte que nous venons de faire. Le curé nous ordonne de garder son secret; il faut lui obéir.
— Tu as raison, répondit Varroz en essuyant sa moustache humide de larmes, il faut lui
obéir, nous le pleureioiis quand nous serons seuls. Viens ! viens !
Et s'efïoiçant de rester calme, il l'entraîna vers la tour de l'Aiguille.
En entrant dans la chambre où nous avons laissé le sire de Binans, ils le trouvèrent dans la même position : debout, appuyé sur son épée, un pied posé sur la poitrine du comte et écoutant, sans dire un mot, les hurlements de rage de son prisonnier.
Le colonel ordonna à un Montagnard de le bâillonner, pendant qu'un autre montait sur la plate-forme prier ceux qui s'y tenaient de descendre.
Alors le sire de Binans s'adressant à Antide de Montaigu :
— Tu vas voir pour la dernière fois, lui ditil, la femme que tu as torturée si longtemps, et qui désormais vivra en paix, heureuse du bonheur de son enfant. Pour la dernière fois
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aussi tu vas voir ta lille, la fille que lu regrettes, ta (ille qui ne saura jamais que tu es son père.
Il faisait des efforts inouïs mais inutiles pour briser les liens qui lui élreignaienl les membres.
Pâquerette parut bientôt en compagnie de sa mère et d'Albéric. Le sire de Binans alla prendre la main du jeune homme et celle de la jeune fille, et les unissant, il leur dit :
— Albéric de Binans, et vous Pâquerette, fille de Jacques Prost et cousine du capitaine, vous êtes fiancés à cette heure. Dans quelques jours, Dieu recevra vos serments.
— Vivat! vivat! crièrent à la fois tous les Montagnarcîs présenls.
— A genoux! continua le sire de Binans; et vous, femme, bénissez-les.
Tout le monde tomba à genoux, excepté Blanche de Mirebel. Alors l'heureuse mère, étendant ses mains sur la tête d'Albéric et de
— Oé i
Pâquerette, dit d'une voix au fond de laquelle se révélait une ineffable félicité :
— Soyez bénis, enfants, soyez bénis par moi qui ai tant souffert; la bénédiction du malheur sera votre sauve-garde. Soyez bénis aussi, vous tous qui m'entendez, car leur bonheur est votre ouvrage.
Le comte écumait, le sang lui sortait par les yeux.
Albéric et Pâquerette se précipitèrent dans les bras de leur mère; tous les Montagnards se levèrent en silence, pendant que le sire de Binans, qui ne pouvait maîtriser Témotion qui le gagnait, essuyait furtivement une larme qui s'égarait sur sa joue.
Alors le capitaine, qu'une autre pensée occupait, prit la parole :
— Le moment de l'expiation est venu, ditil, allez I femmes, allez ! et remerciez Dieu du miracle qui vous a sauvées. Albéric, prenez une
escorte, quoique toute espèce de danger ait dispai'U, je l'espèie, et conduisez-les au Val. Vous nous y attendrez.
Pâquerette etsa mère se mirent en devoir de sorlirj maisarivée sur le seuil, Blanche.ne put s'empêcher de jeter un dernier coup-d'œil autour de celte chambre, qu'elle n'avait pas quittée depuis vingt-cinq ans. Son regard môme tomba avec une sorte de pitié sur son bourreau, qui sans doute allait expier bien cruellemont tous ses crimes. Puis elle murmura un adieu, et s'éloigna.
Presque au même instant un Montagnard parut à la porte :
— Capitaine, dit-il, vos ordres sont exécutés, tout est prêt.
Sur un signe de lui, quatre hommes s'enqjarèrent du comte, le débarrassèrent de ses liens, afin qu'il put se mouvoir et marcher, et le poussèrent dehors.
, Une iiiiiiute après, le château était désert, et tous les Montagnards étaient rangés sur les hauteurs voisines. Le capitaine, le colonel et le sire de Binans s'étaient placés sur la grande roche § droite^ ayant devant eux Antide de Montaigu, toujours bâilloné et bien gardé.
Alors une odeur de fumée, sinistre précurseur d'un désastre, se répandit de toute part. Bientôt la fumée elle-même s'étendit comme un épais brouillard sur le château; et enfin quelques jets de flamme percèrent peu à peu Toscurité.
Des cris de joie, répétés au loin par les échos de la montagne, accueillirent ses premières lueurs. Le comte poussa des gémissesements étouffés.
— Antide de Montaigu, lui dit gravement sire Arthur, par toi le château de Binans a été réduit en cendres. 11 en sera fait ainsi de ton manoir.
11 voulut se précipiter dans Tabîme qui s'ouvrait béant devant lui, et cheicher ainsi à échapper par le suicide à cet excès d'ignominie; mais les boni mes qui le surveillaient le retinrent, et le forcèrent de rester en place.
La flamme d'abord timide, s'enha^di^bient(M. Dominant la l'uméoqui TétoufTait, et grandissant a mesure qu'elle dévorait, elle linit par enval^jr tous les bâtiments, qui en quelques instants devinrent un vaste brasier, éclairant au loin les vallées, et disant aux populations étonnées d'un tel spectacle : Là s'accomplit un- grand acte de justice et de vengeance.
Mais au milieu de cette fournaise ardente, la tour de l'Aiguille seule restait obscure et silencieuse. Le sire de l'Aigle s'en aperçut et I ne put réprimer un mouvement de joie. Hélas! l'espoir qu'il avait conçu fut de courle durée. Il venait a peine de faire cette remar-
que, que la sorcière parut sur la plate-forme, ayant à la main une torche allumée.
Donnant à sa voix assez de force pour qu'elle put dominer le bruit de l'incendie , elle s'écria avec une sorte de délire :
— J'avais juré qu'on me verrait un jour sur la tour de l'Aiguille , une torche à la main. Mort à toi, Anlide de Montaigu! Périsse à jamais ton nom, et jusqu'au souvenir de ton passage sur cette terre !
Puis elle disparut, et une minute après la tour fut embrasée.
— Antide de Montaigu ! s'écria le sire de Binans, tu as entendu' cette femme. Oui ! périsse ta jamais ta mémoire. Cette tour, qu'en toute autre circonstance on laisserait debout pour perpétuer un nom et un souvenir , cette tour disparaîtra comme le reste; tout sera nivelé , et demain on cherchera la place où s'élevait la château de l'Aigle.
Ce que souffrait alors oc malheureux dans son orgueil est impossible à exprimer. Il eut préféré mille morts à une pareille agonie.
Tout à coup les rangs des montagnards , qui se pressaient autour d'eux , s'ouvrirent , et livrèrent passage à la sorcière.
— C'est encore moi, dit-elle, moi, qui viens remplir la dernière scène de la comédie que je joue depuis si longtemps.
— La sorcière ! la sorcière! murmurèrent tous les assistants.
— Il n'y plus ici de sorcière , s'écria-t elle ; à présent que l'œuvre est accomplie, la vieille Pierrette peut déchirer le voile, elle peut parler.
— Monseigneur! continua-t-elle en s*adressanl au sire de Binans, il y a vingt ans, un homme et une femme , que vous aviez comblés de vos bontés , se jurèrent en secret de se dévouer pour votre famille. L'homme se chargea
de votre fils ; la femme se mit à votre recherche. Jérôme Marcelin vous a rendu Albéric, et la vieille Pierrette Marcelin a quelque peu contribué à votre délivrance. Monseigneur! nous avons tenu parole.
— Est-ce possible!. . . . Jérôme Marcelin, distu! Eh quoi! tu serais....
— Sa femme? Oui! Monseigneur ! ancienne dame d'atours de la baronne Blanche de Mirebel ; et depuis.... sorcière! Dieu n'a pas voulu me laisser la joie de revoir Jérôme dans ce monde , mais je le retrouverai dans l'autre.
— Femme ! femme ! s'écria lesire de Binans les larmes aux yeux /en lui tendant la main, sois bénie! sois bénie !
Mais alors leur attention fut dirigée ailleurs.
La tour de l'Aiguille venait de s'écrouler avec un fracas épouvantable. Ses débris , roulant sur la pente de la montagne , étaient allés au loin joncher le fond de la vallée. En se bri-
sant , SCS muiaillus avaient laissé à découvert un foyer ai dent , du centre duquel des nuages d'étincelles s'élevaient jusqu'aux nues.
Alors il purent voir un serpent ailé aux ailes étincelantes, à la tête lumineuse, lourhillonner au-dessus des flammes qui dévoraient le château de TAigle, en poussant des cris de détresse. C'était la Vouivre! tous les Montagnards, le sire de Binans et même le sire de l'Aigle tombèrent à genoux.
Par son vol rapide et désordonné, par les cris et les plaintes douloureuses dont elle faisait retentir les airs , on eut dit qu'elle voulait s'opposer à cet acte de destruction. Tantôt elle plongeait jusqu'au sein des flammes, tantôt elle s'élevait à une hauteur prodigieuse, pour redescendre ensuite et recommencer sa course aérienne toujours dans le même cercle.
Longtemps elle passa et repassa ainsi sur
le château, et longtemps tous les assistanls, subjugués, la suivirent du regard.
Pourtant peu a peu son vol cessa d'être aussi rapide et ses cris d'être aussi perçants. A mesure que le feu diminuait, on eut dit que ses forces diminuaient dans la môme proportion. Et même vint un instant où ses ailes ne s'agitèrent plus que faiblement, et où sa voix perdit toute son âcreté.
Enfln elle poussa un dernier cri; et, faisant un \iolent effort, elle s'éleva encore à une grande hauteur. Elle demeura là quelque instants immobile et silencieuse; puis, plongeant tout à coup dans l'obscurité avec une rapidité effrayante, elle disparut au milieu des rochers, qui lui servaient de retraite.
Les flammes venaient de s'éteindre; la dernière étincelle avait brillé; l'obscurité la plus complète avait remplacé l'immense clarté, qui pendant deux heures avait éclairé cette partie
de la montagne; il était minuit!
liGR0nEAÏAM0Z(5).
Une heure s'était écoulée depuis que Tincendiequi avait consumé le château de l'Aigle s'était éteint. Au pied des rochers habités par la Vouivre , deux hommes étaient agenouillés devant un cadavre, et pleuraient.
Le \ieux colonel Yarroz tenait dans sa main une main du curé Marquis et répétait d'une voix entrecoupée de sanglots :
— Morl! mort! C'est vous qui l'avez voulu! mon Dieu ! Je n'ai pas le droit de murmurer. Mais aue ferai-je désormais dans le monde? Depuis tant d'années nous ne nous étions pas quittés ! j'espérais toujours que nous finirions ensemble. Moit ! il est mort! Et moi, il faut que je vive, que je vive seul, privé de son amitié! Ohl pourquoi ne m'avez-vous pas destiné la balle qui l'a frappé? Mort! mort! il est mort!
Et le vieillard, cédant à sa douleur, courbait la tête et appuyait son front sur le front glacé de son ami.
Le chagrin du capitaine pour être moins expansif , n'en était pas moins violent. Immobile, le regard fixe, il ne laissait échapper aucune plainte, son œil ne trouvait pas dans ses cavités une larme à répandre. L'est que ses idées suivaient un autre cours , c'est qu il sentait toute l'importance de la perte qu'il venait
de faire. Sans parler de l'affection toute filiale qui l'attachait au curé Marquis, et qui devait lui causer bien des regrets; le vide que laissait après elle cette mort si inattendue le jetait bien en dehors des affections de famille. Le curé était l'âme de la montagne;* sans lui que deviendrait-elle, si une nouvelle invasion ramenait de nouvelles campagnes? Ces réflexions , quoique nées dans un cerveau aussi jeune, puisque le capitaine Prost n'avait que vingt ans, n'en produisaient pas moins sur lui une impression profonde ; et pour la première fois de sa vie , peut-être, il pensa! Sa pensée avait là une mine féconde à exploiter , une mine si féconde qu'elle l'épouvantait; car il comprenait alors toute la responsabilité que la mort du curé assumait désormais sur sa tète.
Ils furent tous deux arrachés à leur douleur par l'arrivée de Klinkanno,
— Capitaine, dit-il , j'ai trouvé une charrette dans le moulin du Saut-Girard, elle nous attend sur la route. Nous pouvons |>artir.
Us se levèrent, et sur un signe du capitaine, Klinkanno chargea sur ses épaules le cadavre du curé. Alors le colonel , étendant. une main sur la tête du capitaine, et élevant lautre vers les rochers :
— Vouivre ! s'écria-t-il, toi, notre bon génie, notre bienfaitrice! Le curé est mort! tu as donné asile dans tes domaines à sa dépouille mortelle. Quant à moi, je sens que je ne tarderai pas à le rejoindre. Veille toujouissur notre enfant, et, lorsqu'il sera seul dans ce monde , préserve-le de tout danger. Adieu ! Vouivre! Adieu! Esprit tulélaire de la monlugnc! Adieu!
Un instant après, ils étaient sur la route. Klinkanno déposa dans la charrette le cadavre du curé, et se chargea de la traîner jusqu'à sa des-
lination. Le colonel et le capitaine se placèrent de chaque côté, et ce triste et mince cortège se mit en marche pour le Champ-Sarrazin.
Derrière le château de la Tour-du-Meix, à une grande lieued'Orgelet, un peu en amont du Pontde-la-Pile, l'Ain, qui coule là entre deux montagnes, fait un coude qui forme une presqu'île sur sa rive droite. Les traditions fort anciennes prétendent qu'à l'époque de leur invasion sous Charles-Martel les Sarrazins y avaient établi un camp. Ce qui donne quelque crédit à celte interprétation, c'est que d'abord cette presqu'île' estpar sa nature une véritable forteresse, bornée qu'elle est du côté delà vallée par des rochers à pic qui s'élèvent sur un talus boisé, lequel descend jusqu'au bord de la rivière. Et ensuite on trouve encore aujourd'hui des vestiges d'un reste de construction fort ancienne, qui la séparait du continent et en défendait sans doute Faccès de ce côté. Quoiqu'il en soit, le paysan
a toujours nommé ce lieu le Chamj)-Sarrazin, et ce nom s'est conservé jusqu'à nous.
Le Cbamp-Sanazin fut longtemps un épouvantai! pour cette partie; des montagnes. Sans doute des siècles s'écoulèrent sans qu'aucun être humain osâl franchir ses limites et pénétrer au milieu des broussailles qui le couvraient. C'était, disait-on, un pied-à-terre de Satan, le rendez-vous de tous les esprits malins, de tous les follets du pays. A l'époque dont il est ici question, la superstition avait trop de prosélytes pour que cette croyance ne fut pas accréditée ; et la terreur qu'inspirait ce lieu, sur lequel le diable lâchait chaque nuit ses bandes infernales, devait en faire un désert. C'est pour cela sans doute que le curé avait demandé à y être enterré; il était bien certain d'avance qu'on n'irait pas chercher là le secret de la robe
rouge.
Pour e:!çécuter fidèlement les dernières vo-
p lontés du mourant, le capitaine ne voulant pas
donner à ses hommes le moindre soupçon, et craignant surtout le regard indiscret des paysans qu'il ne manquerait pas de rencontrer en chemin pendant le jour, résolut de proliler des heures de nuit qui lui restaient après l'exécution de la première partie de la sentence prononcée contre le sire de l'Aigle.
La distance qu'il avait à parcourir n'était pas fort longue, car il n'y a pas plus de trois lieues, dites de pays, des rochers de la Vouivre au champ Sarrazin, surtout en allant en droite ligne. Cependant le capitaine n'était pas sans inquiétude. Était-il effrayé de l'importance de sa mission? ou bien la nécessité où il se trouvait de voyager sans escorte, causait-elle ses alarmes? En tout cas, il n'avançait qu'avec les plus grandes précautions, prêtant l'oreille au moindre bruit et ayant soin d'éviter les routes, les grands chemins, en un mot
tous les lieux où il pouvait craindre une rencontre.
Jusqu'au village de Tlioiria, leur voyage fut très heureux. Des reliles-Chielles ils allèrent, à travers champs, à Saint-Maurice, puis ils l^âssèrent au-dessus de la vallée de la Franée, et longeant la cote sous Chàtel-de-Joux , ils arrivèrent à Thoiria sans encombre.
Alors le capitaine proposa de gagner la route de Sainl^Claude qui conduit au Ponlde-la-Pile. Gomme ils devaient nécessairement traverser la rivière, c'était plus commode; et comme il faisait encore nuit noirCj cette proposition ne pouvait pas passer pour une imprudence. Le colonel ne fit pas d'objections et on se remit en route.
A un qi^art de lieue du Pont-de-la-Pilc environ, alors que nos voyageurs se croyaient au port, Klinkanno, qui traînait la charrette, s'arrêta tout à coup.
— Capitaine, dit-il, ii'entenclez-vous rien?
— Nonl
— Écoutez bien 1
Un bruit sourd troublait au loin le silence de la nuit. Le capitaine se coucha à plat-ventre et appuya son oreille sur le sable de la route.
— Eh bien ! denaanda Kiinkanno , me suis-je trompé?
— Tu as raison, s'écria le capitaine en se levant, en avant I en avant! il y a du monde derrière nous.
Ils prirent aussitôt le pas de course et s'éloignèrent le plus vite possible.
Le son vague, sourd, lointain, qu'ils avaient entendu, se rapprocha bientôt, et malgré le bruit qu'ils faisaient eux-mêmes , ils purent quelques instants après, distinguer des pas précipités.
— On nous poursuit donc, murmura le
capitaine , pourtant il est impossible qu on sache qui nous sommes.
— Ce sont peut-être des Gris maraudeurs qui courant à l'aventure, répondit Klinkanno, il se peut bien qu'ils nous aient entendus.
— En ce cas, courons! courons!
Mais la charrette les embarrassait et par son roulement trahissait de plus en plus leur présence. Les pas qui les suivaient gagnaient sur eux de vitesse.
En arrivant au Pont-de-la-Pile, la route fait un coude au sommet de la montagne et suit une pente rapide. Nos voyageurs allaient s'engager sur le pont, lorsqu'un murmure confus de voix leur annonça l'approche de ceux qui les poursuivaient.
— Il n'y a pas à hésiter, dit tout bas le capitaine, nous sommes découverts. Cachonsn<5us dans le bois, ils perdront peut-être nos traces.
En parlant ainsi il saisit le cadavre du curé, le jeta sur son épaule, donna un coup de pied à la charrette qui alla se renverser au milieu du pont, et s'élançant du haut d'un rocher à sa droite, il disparut dans le bois qui tapissait la montagne, suivi de Klinkanno et du colonel.
Ils se tinrent un instant immobiles, et ne tardèrent pas à entendre et à voir passer audessus de leurs têtes ceux qui leur causaient une alarme aussi vive.
— Je ne me suis pas trompé, murmura Klinkanno, ce sont des Fâcheux 5 j'ai reconnu à la lueur du ciel celui qui marchait le premier. Ils nous ont pris sans doute pour des paysans attardés, ou pour des marchands de bestiaux, et ils veulent nous dévaliser.
Arrivés au milieu du pont, les Gris s'arrêtèrent devant la charrette renversée, on eut dit qu'ils se consultaient ; puis ils passèrent outre en courant.
— Ne restons pas ici, dit alors le capitaine, tâchons de trouver un gué pour passer Teau, ou passons à la nage. De l'autre cote nous sommes sûrs de trouver un abri pour la nuit dans la caverne favorite du colonel. Là, d'ailleurs , nous serons presque au terme du voyage, puisque cette grotte est au bas du rocher sous le Champ-Sarrasin.
Klinkanno prit les devants. Écartant les branches avec précaution et glissant dans le taillis, en faisant le moins de bruit possible, il fraya ainsi un chemin au capitaine, toujours chargé de son précieux fardeau, et au colonel qui fermait la marche.
Cependant les Gris, toujours courant, étaient arrivés au haut de la cote opposée, et avaient été singulièrement surpris de ne rien voir, et surtout de ne rien entendre sur la route qui se déroulait devant eux. Ils revinrent aussitôt
sur leurs pas, et se mirent à guetter et à écouler dans toutes les directions.
Soit que les fugitifs aient été trahis par le bruit qu'ils faisaient involontairement en s'éloignant, soit instinct de la part de leurs en- ^ demis, ilsne tardèrent pas à se convaincre de celle vérité : qu'on était sur leurs traces, qu'ils avaient affaire à trop forte partie pour pouvoir songer à répondre à la force par la force, et que la fuite devenant de plus en plus difficile, ils ne voyaient pas pour eux de chance de salut.
Cependant le capitaine ne perdit pas son sang-froid. Ils étaient arrivés presque vis-à-vis la presqu'île que couronne le Champ-Sarrazin, et par conséquent en face de la grotte de Varroz, ' ou grottes Varroz comme disait et comme dit encore le paysan. En cet endroit, il y avait un 3space de cinquante pas environ tout à fait à découvert entre le bois et la rivière.
— Nous n'avons pas deux partis à prendre,
dit le capitaine à ses compagnons. Vous les entendez, ils ne sont plus qu'à quelque pas de nous. Courons hardiment à la rivière, mettons-nous à la nage, une fois de l'autre côlé, gravissons la cote sans regarder en arrière, et allons nous réfugier dans la grotte. Ici la rivière est large et profonde; peut-èlre ne pourront-ils pas ou n'oseront-ils pas nous suivre. Venez! venez !
Et sans plus attendre, il serra fortement le cadavre du curé qu'il n'avait pas (juitlé, et s'élança hors du bois. Klinkanno et le colonel le suivirent, et tous trois se précipitèrent dans l'eau et nagèrent vigoureusement vers la rive opposée.
Ce mouvement rapide attira bientôt tous les Gris au bord de la rivière; et ces mots : Les voilà! les voilà! furent répétés par eux avec de grands cris. Ils furent un instant incertains de ce qu'ils devaient faire, et par manière d'acquit,
ils déchargèrent au hasard leurs armes sur les fugitifs. Grâce à Tobscurilé, les coups ne pouvaient pas être ajustés, aussi cette première décharge fut-elle sans effet. Une autre la suivit de près et n'eut pas un meilleur résultat; mais une troisième atteignit son but. Yarroz laissa échapper un cri de douiour, et dit au capitaine :
— Ta main ! fils, ta main ! je suis blessé î Le capitaine était déjà assez embarrassé du
cadavre qu'il poussait devant lui. Ce fut Klinkanno qui courut au secours du colonel. Mais heureusement ils touchaient au rivage.
Le cri poussé par. Yarroz, avait été entendu des Fâcheux. Trois de ces bandits, plus hardis que les autres, se jetèrent dans l'eau et nagèrent vers l'autre bord. Leurs camarades allaient peut-être suivre leur exemples, lorsque leur chef leur dit:
— C'est inutile. Le Pont-de-la Pile n'est pas