‹ Le diamant de la vouivre (volume 3)Chapitre 9 sur 13 · II. lo · texte numérisé non relu

II. lo

tous les champs de blés, dégâts horribles, puisque ces blés étaicntencore verts et ne pouvaient vous servir? N'est-ce pas vous qui, après avoir rasé le château de Virc-Châtel , pour vous venger du brave colonel du Saix d'Arnans , avez brûlé les cinq villages qui faisaient partie de sa baronnie , et brùlc aussi les chAteaux dela\illette et de Fétigny , qui contenaient pour plus de vingt mille écus de grains, trésor si précieux et si rare? La famine ! la famine ! voilà votre arme , il semble que vous n'en ayez pas d'autre. Oh I honte ! honte sur vous !

— Monseigneur! s'écrièrent à la fois Yilleroi et Longueville en se levant et en s'adressant au Cardinal , comme pour lui demander d'imposer silence à l'audacieux qui venait leur jeter à la face de si rudes vérités.

Mais Richelieu garda le silence , et le curé, encouragé par cette approbation tacite , leur cria avec une nouvelle véhémence :

— Assis I Messieurs I et ne m'interrompez pas ! Si je vous fais rougir, tant mieux! La leçon est bonne, remerciez-moi. Du reste, vous avez un noble émule. N'est-ce pas comte de Guébriant? Vous et votre maître le duc de Saxe- Weymar qui s'intitule déjà Roi du Jura, et qui n'attend que la fin de la guerre pour faire de la Comté un royaume à part', et le disputer à la France.

— Que dis-tu là? demanda vivement Richelieu.

— Tu ments ! lui cria Guébriant en se levant avec menaces.

Le curé s'approcha de lui lentement, et, plongeant dans les yeux du colonel suédois ce regard dominateur qui lui donnait tant de puissance :

— Oseras-tu, lui dit-il sourdement, oserastu répéter encore que ce que je dis est un mensonge?

Guébriant , tout interdit et comme fasciné, retomba sur son fauteuil et garda le silence.

— J'ai menti, répéta le curé avec force, el sans doute je vais mentir encore en disant ce que tu as fait. Ecoutez-donc , Monseigneur le Cardinal :

Un soir, cet homme et son maître , le futur Roi du Jura , désespérant de prendre Salins et Besançon, et furieux de la résistance opiniâtre que leur imposait le peu de francscomtois qu'ils avaient à combattre; ces deux hommes, dis-je, levèrent un soir le siège de Salins et partirent pour Pontarlier. Eh bien ! savez-vous comment ils s'y prirent pour éclairer leur marche? Ils brûlèrent toutes les communes qu'ils traversèrent. L'incendie fut si vaste et si général, que depuis le fort Sainte- Anne, au-dessus de Salins, et depuis les hauteurs qui dominent Nozeroy, on put voir pendant cette

nuit fatale les feux épars qui dévoraient plus de deux cents villages. Et ils terminèrent leur course infernale en brûlant aussi la ville de Pontarlier, qui peu de jours auparavant s'était rachetée du feu , moyennant une somme énorme d'argent. Horreur ! horreur ! Les animaux des déserts, les sauvages de l'Afrique son moins cruels que vous. Honte ! honte I malédiction sur vous !

Le souvenir de tous ces actes de vandalisme , retracés en présence de ceux qui les avaient commis , souleva le cœur du curé. Il put à peine retenir les sanglots qui l'oppressaient.

— Voilà ce que vous avez fait , continuat-il d'une voix émue. Partout la famine exerce ses horribles ravages. Nous autres, nous ne vivons que de racines et de quelques bestiaux que nous faisons paître au milieu des bois. Dans les villes , ceux qui les défendent ne

vivent que de blé semé par les bourgeois sous les remparts, dans un rayon égal à la portée du canon. Le peu d'hommes qui sont restés dans les campagnes et qui ne font pas la guerre sont plutôt de sauvages habitants des forêts que des membres d'une nation civilisée. La terreur a gagné jusqu'aux animaux. Au bruit du tocsin , et même à la simple apparition d'une bande d'hommes armés, le bétail rentre en toute hâte dans l'intérieur des châteaux (4). Pauvre Comté 1 victime de l'ambition de la France, ton dernier jour est-il donc venu! Oh! croyez-moi, Monseigneur, abandonnez la partie; que ferez-YOus d'un pays dévasté, épuisé? Ce n'est plus une conquête digne de vous.

L'âme du curé Marquis se découvrait alors tout entière. La colère , la haine , amassées dans son cœur par tant d'infortunes, faisant place tout à coupa une profonde douleur, mon-

traient tout ce qu'il y avait en lui de sensibilité. L'homme courageux s'était développé d'abord en osant parler ainsi hardiment à RicheUeu ; puis le vrai patriote avait cédé à son émotion en pleurant la ruine de son pays.

Malgré les attaques dont ils avaient été l'objet j les généraux français et le colonel suédois ne purent se défendre d'une certaine impression en présence de tant d'héroïsme. Eurent-ils quelques remords? Nonl La guerre était leur vie de chaque jour, et ils étaient trop familiarisés avec ses horreurs pour en être touchés; mais ils ne pouvaient pas ne pas convenir de la noblesse, de la vertu, delà haute valeur de cet homme.

Quelle était la pensée de Richelieu? S'il était resté calme durant la colère du curé, c'est qu'il ne voyait pas là d'insulte pour lui. Le Cardinal était trop haut placé pour que ce qu'il* eût nommé sans doute des criailleries put l'at-

teindre. SongeaîL-il alors à tirer parti des révélations de Marquis? et tout ce qu'il venait d'entendre avait-il changé ses projets? Immobile, l'œil fixé sur le curé, il conservait une physionomie impassible. Seulement il était facile de voir que cet homme lui inspirait un vif intérêt.

— Puisque cette conquête n'est plus digne de nous, répondit-il, est-elle donc digne encore de vos efforts? Pourquoi ne venez-vous pas à nous? Nous serions heureux de réparer de si grands maux. Dans l'état d'épuisement où vous êtes, ce serait peut-être le parti le plus sage.

Ces pai'oles rappelèrent au curé sa situation, qu'il avait un instant oubliée.

— Et nos serments à l'Espagne, dit-il en relevant vivement la tête.

— Vos serments! répéta le Cardinal avec ironie.

— Oh ! je sais que c'est pour vous peu de chose, continua le curé avec un sourire amer. Comment pourriez-vous croire à la sainteté d'un serment? vous! vous qui en fait de reconnaissance ne vous souvenez jamais du passé, pensez à peine au présent dès qu'il vous est acquis, et ne voyez que l'avenir !

Vous êtes Cardinal, Monseigneur, vous êtes prêtre catholique. Aussi vos canons ont bombardé la Rochelle, et vous persécutez partout les protestants en France. Est-cebien moral, bien humain? Je ne sais; mais enfin l'Eglise actuelle le veut ainsi. Mais en même-temps vous faites des traités avec Gustave, chef de la confédération en Allemagne, et vous lui envoyez pour auxiliaires des troupes du Roi trèschrétien. Ou bien vous cessez un instant chez vous le massacre des hérétiques, et vous laissez le Roi, votre maître, mettre son royaume sous la protection de la sainte Vierge, et faire ce

fameux \œu, dit de Louis XIII. C'est peut-être de la haute politique que votre alliance avec les protestants d'Allemagne; mais cette politique est-elle bien en harmonie avec les instructions que doit vous envoyer la Cour de Rome, à laquelle vous avez juré pourtant soumission et obéissance , du moins pour tout ce qui regarde l'Eglise.

Richelieu ne bougeait pas, il écoulait, et ses généraux étaient autant stupéfaits de sou calme que de l'audace du curé.

— Comment pourriez-vous croire à la valeur d'un serment? Le jour où vous avez été consacré prêtre, vous avez fait vœu de chasteté, n*est-cepas? Et pourtant les galanteries de son Eminence ont eu un tel retentissement qu'elles sont arrivées jusqu'à moi. Le chapitre de vos maîtresses est long, Monseigneur; mais vous n'allez pas les chercher loin de vous ; vous les prenez à vos cotés, c'est plus com-

mode. L'histoire pourra inscrire auprès des noms de Madame la duchesse de Chevreuse et de Marion de Lorme, celui de Madame de Combalet, \otre nièce.

— Monseigneur! s'écria le marquis de Villeroi, faites taire cet insoient.

Richelieu ne fit pas un mouvement et garda le silence.

Sans s'émouvoir de ce calme effrayant qui cachait sans doute la tempête , le curé se contenta de hausser les épaules en réponse à Villeroi, et continua :

— Dans votre vie politique , Monseigneur , il y a toujours eu deux choses bien distinctes : le but et le moyen. Les deux Marillac , morts, Tunenexil, l'autre sur Téchafaud! Bassompierre mis à la Bastille ! Montmorency, Chalais, exécutés ! et tant d'autres qui ont payé de leur tète leur lutte téméraire contre vous! Ce sont là des pages sanglantes qui viendront peut-

être un jour troubler votre conscience. Impitoyable dans votre haine , et pénétré de votre mérite, vous ne voyez de salut pour l'Etat que dans la conservation du pouvoir. Vous vous êtes tellement identifié avec le rôle de souverain que vous avez peu à peu enlevé à votre maître ses plus belles prérogatives; aujourd'hui le fils de Henri IV n'a môme plus le droit de grâce. Enfin vous en êtes venu jusqu'à faire du roi lui-même un espion qui vous dénonce vos ennemis. Voilà pour le moyen. Je suis vrai, n'est-ce pas? Le moyen a été violent, et peut-être quelques moralistes à l'esprit étroit vont vous jeter la pierre. En parlant ainsi , je ne veux voir en vous que l'homme politique. Mais , croyez-moi , la postérité vous vengera. Jusqu'ici j'ai fait aux reproches et au blâme une large part, je dois aussi faire celle de i'éloge.

Oui , Monseigneur ! ce que vous faites est

grand, sublime, immense I Vous avez compris qu'avant tout il vous fallait priver le Calvinisme d'une existence réelle et efficace; forcer les grands à s'humilier devant la couronne et à devenir humbles sujets du roi ; et enfin abaisser la puissance de la maison d'Autriche. C'était une rude tâche, et une tâche d'autant plus rude que les moments étaient difficiles. Tout autre que vous peut-être eut renvoyé tous ces vastes projets à des temps plus tranquilles; vous, au contraire, vous songez à les exécuter sans autre appui que votre propre génie, car vous ne pouvez pas compter sur Louis XIII, dont la faiblesse devait à chaque instant vous faire craindre une disgrâce. Vous marchez droit à votre but sans vous inquiéter des obstacles. Les princes du sang, jaloux de votre élévation, fomentent à chaque instant des révoltes , vous écrasez leurs complices , et eux , vous les rendez impuissants. Vous foulez aux

pieds Topposilion continuelle de la reine-mère, les cabales sans fin du duc d'Orléans. Vous abattez tout ce qui tend à vous arrêter ; sans cesse \ous élargissez la roule devant \ous avec un courage que rien ne peut tebuter; et toujours vous triomphez ! Monseigneur , c'est là l'œuvre d'un grand homme. A vos cotés Louis XIlï joue le second rôle dans la monarchie, mais grâce à vous, il joue le premier dans l'Europe. Vous avilissez le roi, mais vous illustrez le régne.

Richelieu fut impassible devant l'éloge comme il l'avait été devant le blâme.

— J'en ai fini avec votre Eminence , ajouta le curé après une courte pose. La guerre que vous faites à mon pays est inique, infâme. Un troupeau de loups affamés, pénétrant dans une étable, y feraient moins de ravages que vos armées n'en ont exercés dans notre pauvre Comté. Comme Franc- Comtois et comme

chef de la montagne, je vous hais; mais comme homme je suis forcé de vous admirer.

Et maintenant, ministre du roi de France, vous pouvez disposer de moi, j^attends !

Le curé avait déployé dans cette circonstance tant de noblesse, tant de fierté , tant de courage, que les assistants, suspendus aux lèvres du Cardinal, dont le silence obstiné était pour eux une énigme, attendaient avec la plus vive anxiété le jugement qu'il allait porter.

— Prêtre ! dit-il enfin, veux-tu écrire l'histoire du règne de Louis XIII ?

— Peut-être l'aurais-je fait, si la Providence eut permis le triomphe de notre cause , et m'eut laissé libre et vivant.

— Pour toi, je puis être la Providence.

— Pour moi! Oui! vous le pouvez! Mais pour la Comté vous serez toujours un mauvais génie. Or, pour moi il en est de même , car je ne me vends pas.

— Ainsi tu repousserais toutes mes offres ?

— Pas d'insultes ! Monseigneur , je vous prie, répondit fièrement le curé.

— S'il en est ainsi , reprit Richelieu en se levant, je te laisse maître de ton sort, comment veux-tu être traité?

— D'égal à égal! Si vous gouvernez la France, moi je gouverne la montagne. — Et d'ailleurs , répéta-t-il en indiquant sa robe rouge : regardez ; ne dirait-on pas que nous sommes égaux même par-devant l'Eglise ; nous portons presque le môme costume.

— Oui I répondit Richelieu en fronçant le sourcil , cette robe rouge , qui a toujours été pour nos troupes un signal de massacre.

— Dites de veangeance , s'écria le curé. Puisque je vais mourir, il est temps enfin que vous sachiez le mystère de cette robe rouge , qui, grâce à Dieu, a souvent réussi à vous rendre avec usure une partie des malheurs dont

vous nous avez abreuvés. Pour le paysan, pour le montagnard superstitieux, cette robe est un talisman. Selon lui , la balle d'un mousquet vient se perdre dans ses plis, et la lame d'un sabre ne peut entamer son tissu. Mais pour moi, elle n'est qu'un moyen, elle me sert à accréditer cette croyance qui mefiut invulnérable et double la confiance de nos bandes. Que mon sang coule, qu'il se répande à grands flots, il ne changera pas la couleur de ma robe , et le paysan ne voyant pas la blessure ne pourra pas y croire.

Tenez , ajouta-t-il , en présentant son bras gauche , vous douteriez-vous que là est une blessure profonde qui saigne pepuis deux heures?

Et saisissant le poignard d*un des sbires qui le gardaient, il fit une longue entaille à sa manche, et montra à nu son bras tout ensan-

glanté.

— Regardez ! s'ccria-l-il avec une sorte d'enthousiasme, voilà le secret de la robe rouge.

C'était la blessure que lui avait lâchement faite devant le château de Verges, un des hommes de son escorte.

En face de cette vertu mâle et stoïque, que rien ne pouvait ébranler, et qui après avoir déployé le courage le plus héroïque, prouvait encore sa puissance contre la douleur, un cri d'admiration partit de toutes les bouches. Mais ce ne fut qu'un éclair; Richelieu conserva son immobilité et chacun eut l'air de se repentir de ce mouvement de syuipathie.

Après avoir réfléchi longtemps, Richelieu dit à ses officiers !

— Il faut que la justice ait son cours; voyons, Messieurs, que chacun donne son avis.

— Je m'en rapporte à votre Eminence, répondit le marquis de Villeroi.

— Et vous duc de Longueville?

— Je pense comme le marquis.

— Et vous monsieur de Feuquières.

— Voire décision sera la mienne.

— Ils n'osent même pas avoir une opinion, murmura le curé.

Un sourire imperceptible passa sur les lèvres de Richelieu.

— Et vous, colonel, continua-t-il.

— Moi! Monseigneur, répondit Guébriant... excusez ma franchise; moi! je lui ferais grâce.

A cette parole inattendue, tous les regards se portèrent sur lui. Les généraux français avaient Tair de douter qu'il eût parlé sérieusement. Quant aux soldats qui entouraient le Cardinal, il y eut dans leurs rangs comme un murmure d'approbation; le caractère du curé les avait subjugués.

— Je suis fâché de vous avoir cette obliga-

lion, colonel, dit Marquis; néanmoins, je ne suis pas un ingrat, et je vous remercie.

— Et vous, comte? continua Richelieu en s'adressantau sire de l'Aigle.

— Comte! s'écria le curé, le masque noir est un noble ! oh oui! un noble seul était capable d'une telle infamie.

— Je pense, répondit le sire de l'Aigle en donnant à sa voix un accent guttural pour que le curé ne la reconnaisse pas, je pense que pour cet homme il n'y a qu'un genre de supplice, le supplice des manans: la corde !

Ces paroles furent suivies d'un long silence. Cet homme faisait horreur même à ceux qu'il servait; Richelieu lui-même détourna les yeux.

— Que l'on conduise ce prêtre dans la chapelle du château, dit-il enfin, et qu*on l'y laisse seul ; il sera libre d'y prier. Avant une heure il connaîtra son sort.

— Que la volonté de Dieu soit faite! murmura le curé.

Et il sortit, entouré de son escorte.

BlEÏÏEEAl.

Pendant que ces CYénements se passaient au château de Bletterans, à l'heure même où le curé conj paraissait par-devant le cardinal de Richelieu, deux moines, qui avaient quitté Beaufort vers deux heures de relevée, suivaient tranquillement la route qui conduit à Lons-le-Saulnier.

Ces deux religieux portaient le costume des

moines de Cuzeau. Ils n'avaient pour tout vêlement qu'une longue robe de laine grise, dont le col était armé d'un vaste capuchon; leurs ceintures étaient serrées par une corde dont les deux bouts pendaient sur le devant et battaient les extrémités de leurs sandales à clairevoie, dans lesquelles leurs pieds nus étaient enfermés ; ils s'appuyaient chacun sur un grand bâton de bois vert, fraîchement coupé sans doute dans une haie sur le bord du chemin.

L'un d'eux avait une de ces têtes vénérables, dont le seul aspect fait baisser les yeux et inspire le respect. Les profondes rides qui sillonnaient son visage témoignaient de longues veilles et de profondes méditations -, à sa pâleur, on devinait les jeunes austères auxquels il s'était soumis; et sa barbe blanche, qui allait se perdre sur sa poitrine, sans ordre et sans soin, avait un air de virginité que sans

doute le ciseau n'avait jamais flétrie. Quelques rares cheveux gris glissaient presque inaperçus sous le bord de son capuchon qu'il tenait abaissé sur ses yeux.

Son compagnon était jeune, mince, élancé; il avait la tête découverte et laissait ses cheveux blonds voler au gré du vent; sa démarche était vive, dégagée ; à le voir s'avancer ainsi la tête haute et le feu dans les yeux, on eut dit qu'il était heureux d'être pour quelque temps hors du cloître et de respirer un air libre.

La route était déserte, et depuis une demiheure qu'ils s'étaient mis en voyage, ils n'avaient rencontré personne et n'avaient pas échangé un seul mot.

Ils arrivèrent ainsi jusqu'à un endroit où la route faisait un coude. Là ils virent tout à coup déboucher à deux cents pas d'eux une troupe de paysans armés qui escortaient deux voitures

chargées de grains et une douzaine de bœufs de haute taille.

JusquGs-là le vieux moine avait marché la tête haute, le corps parfaitement droit; mais à l'aspect des nouveaux venus, il inclina légèrement l'épine dorsale, et ployant un peu les genoux afin de mettre sa tournure plus en harmonie avec la blancheur de sa barbe et les rides de son visage, il continua d'avancer.

Quand ils furent près des paysans, ceux-ci s'arrêtèrent et se découvrirent. Alors le vieux moine balbutiant une oraison, les bénitpar trois fois, et leur dit : Allez en paix 1 puis il passa outre; et quand il les eut perdus de vue, il se redressa de toute la hauteur de sa taille, raidit ses jambes, et se remit en marche avec une nouvelle vigueur.

Un instant après il s'arrêta tout à coup, et plongeant au loin son regard devant lui :

— Si je ne me trompe, dit-il, là à un quart

de lieue devant nous, ce sont les premières maisons du village de Sainte-Agnès, il est inutile d'y passer. Quittons la grande route, nous trouverons à cinq minutes d'ici un sentier qui conduit à Condamine; c'est notre chemin.

Ils prirent aussitôt à gauche à traverschamps, et continuèrent à marcher en silence.

Une heure après ils arrivèrent à Condamine.

Le vieux moine, qui, depuis qu'ils avaient quitté la grande route, avait conservé ses allures franches et décidées, qui prouvaient que sous son enveloppe caduque, il avait encore toute la force, toute la vigueur de l'âge mûr, reprit sa tournure d'emprunt; et ce fut le dos courbé qu'il traversa le village.

Le jeune homme ne put s'empêcher de sourire en voyant le second acte de cette comédie, mais il garda pour lui ses réflexions.

Ils suivirent alors la frontière qui séparait la Comté de la Bresse française.

Si la montagne est un pays aride, sauvage, aussi rebelle à l'agriculture à cause du climat et de la rareléou de la mauvaise naturede laterre que le rocher semble dévorer sans cesse, que diflicile à l'homme dans ses courses aventureuses; du moins l'air qu'on y respire est pur, les sites pittoresques qui se renouvellent à chaque instant, charment les yeux, élèvent Fârae, et sont une précieuse pâture pour l'imagination. Mais dans la Bresse, sa voisine, quelle tristesse! quel deuil! La Bresse est riche, ses plaines fertiles, couvertes chaque année d'abondantes moissons, en font une sorte d'Elysée agricole; mais au milieu de ces mêmes plaines, quels vastes tombeaux que ces innombrables marais qui la sillonnent en tout sens, et répandant au loin leurs miasmes empoisonnés, vont sans cesse porter la mort dans les habitations enfumées et malsaines de ses lymphatiques habitants. Là, rien qui porte l'esprit à

la poésie, rien même qui soit digne d'une simple remarque, rien, si ce n'est pendant la saison pluvieuse, le terrain fangeux dans lequel le voyageur reste souvent embourbé.

Nos deux moines qui ne suivaient alors aucun sentier et qui n'étaient guidés que par une parfaite connaissance du pays, traversaient une vaste plaine, qui, imbibée quelques jours auparavant par des pluies abondantes, leur causait une fatigue inouïe. Ils n'avançaient que très lentement dans cet océan de boue; aussi toute leur pensée se concentrait sur les difficultés qu'ils avaient à vaincre; ils ne trouvaient pas un mot à dire pour faire diversion à la longueur et à la monotonie du voyage. Ce ne fut qu'après deux grandes heures démarche qu'ils arrivèrentà un second village nommé Larnaud.

Là, le jeune moine qui paraissait le plus fatigué, rompit enfin le silence.

— Il n'y a donc pas de routes dans ce pays, s'écria- t-il.

— Non! répondit Tautre, et il y en aurait que je les éviterais avec soin. L'armée française est campée non loin d'ici, et dans notre position, nous devons craindre les pillards. Marchons! marchons 1 dans une heure nous serons arrivés.

Ils se remirent en route en se dirigeant sur Bletterans; et, comme l'avait dit le vieux moine, une heure après ils aperçurent du haut d'une petite éminence, le château qui se développait au-delà d'un bois qu'ils avaient encore à traverser.

— Jusqu'ici, dit le vieillard, notre voyage a été assez heureux, il s'agit maintenant de le mener à bonne fin. En passant par la plaine, nous avons évité les avant-postes de l'armée française, c'est ce que je voulais; ici les four rageurs n'oseraient pas nous attaquer. Si les

renseignements qu'on m'a donnés sont exacts, ce bois est désert, et même le camp ne s'étend pas jusqu'à Bletterans. Il ne commence qu'à Ville-Vieux à un quart de lieue d'ici sur la droite, et finit à Montmorot prés de Lons-le-Saulnier. Jespère donc que nous pourrons passer devant le château sans être inquiétés. Cependant prenons un peu à gauche, c'est plus prudent.

En parlant ainsi, il s'enfonça dans le bois, suivi de son compagnon; et quand ils en sortirent une demi-heure" après, ils étaient presqu'enface de Bletterans, c'est-à-dire qu'il ne leur fallait pas plus alors de cinq minutes pour arriver en face de l'entrée principale.

— Je vous l'avais bien dit, reprit le vieux moine, en jetant les yeux dans l'jespace ouvert qui se déroulait devant lui entre le bois et les remparts; vous le voyez, personne ! et à moins

que le diable s'en mêle, tout se passera comme je l'avais prédit

Il était alors cinq heures du soir; depuis un instant le soleil avait disparu derrière l'horizon, et bientôt la nuit allait envahir la terre.

— Venez! venez! dit le vieux moine, ne perdons pas de temps.

Et, pour passer devant le château, il se courba plus que jamais, et donna à tous ses membres un certain tremblement qui acheva de mettre son corps parfaitement en rapport avec sa physionomie

Devant eux l'espace était libre. Personne dans la phine , si ce n'est au loin sur leur droite les premières tentes du camp français. Ils n'avaient pour témoin de leur passage que quelques sentinelles qui se promenaient gravement sur les remparts. Ils pouvaient donc continuer leur voyage sans encombre ;

et en effet ils niarcliaient avec cette assurance que donne l'éloignementcletout danger.

Déjà ils arrivaient à la haiiteur du château et ils allaient passer outre, lorque tout à coup une vingtaine d'hommes, portant l'uniforme français, sortirent du bois, et se précipitèrent sur eux.

La lutte qui suivit ne fut pas longue et elle ne pouvait pas l'être. Le but de ces hommes était d'entraîner leurs victimes dans le bois, car cette scène se passait à deux cents pas du château , et les sentinelles pouvaient donner l'alarme. Cependant il y eut résistance. Mais que faire contre le nombre? Le jeune moine se vit bientôt réduit à Timpuissance d'agir , grâce à des liens solides qui lui étreignaient les membres. Quant au vieillard, dont on dédaignait sans doute la capture, on mit fin à ses efforts désespérés par quelques coups de poignards; et les bandits, le laissant pour

mort sur la place, disparurenl dans le taillis avac son compagnon.

Cet acte d'une audace inouïe , attira bientôt sur les remparts une foule de soldats , et chacun voulant lui donn m* une explication , la conversation devint générale :

— J'ai reconnu l'uniforme du régiment de Conti , disait l'un.

— Les plus grands maraudeurs de l'armée, répondait un autre.

— Us n'ont qu'à se bien tenir ; quand leur colonel le saura....

— Surtout aujourd'hui! le Cardinal ne plaisanterait pas des moines! dévaliser des

moines !

Une vieille femme fendit la presse et vint présenter sa face bourgeonnée au haut de la muraille !

— Voilà la vieille Loupy, murmura l'un

des soldats, va-t-elle en faire des gérémiades !

— Holàl lesenfants, dît-elle, quesepasse-t-il donc?

— Demande-le à ton grand nigaud de (ils, qui est là posé sur ses quilles comme un héron !

Habituée sans doute à ces épithètes flatteuses qu'on prodiguait à sa progéniture, elle n'eut pas même un mouvement de mauvaise humeur; et, s'adressant à un grand garçon qui dès sa naissance avait été mai'qué aux quatre L : Long ^ lourd ^ (entj lâche :

— Pierre ! lui dit^elle , qu'y a-t-il? pourquoi tout ce monde?

— Regardez là! en avant du glacis, ce pauvre diable étendu

La vieille Loupy était cantinière du château de Bletterans. Depuis nombre d'années elle ne

l'avail pas quitté; elle faisait pour ainsi dire partie de son mobilier. La guerre, les prises et reprises du château , le changement de maîtres , rien n'avait pu la faire fuir. Fidèle à son poste, elle versait indifféremment le Genièvre aux Français et aux Francs-Comtois; et jugeant avec sagesse que tous les hommes étaient égaux devant la même monnaie et même devant les pièces rondes, elle disait hautement qu'elle avait horreur de la politique. Une fois ces maximes reconnues, et sa manière de voir acceptée , son cabaret fut considéré comme pays neutre, et jamais elle n'eut à souffrir dos différents sièges auxquels elle assista. Lorsque les vaincus de la veille redevenaient Sf > maîtres le lendemain , elle les recevait avec la même cordialité. Seulement elle était toujours de l'avis des occupants. Quand le drapeau blanc flottait sur ses tours , elle haïssait les Francs- Comtois et les donnait au diable; et lorsque le

drapeau noir de la Comié en deuil remplaçait les lys , elle maudissait les Français.

Cette constance dans les opinions de la mère Loupy lui avait gagné la confiance des deux partis. Pierre l'aidait dans le service de la cantine; et comme jamais aucun soupçon de trahison n'avait plané ni sur la mère ni sur le fils, on avait toujours conservé à ce dernier les fonctions de porte-clefs. Et même ce garçon était devenu nécessaire dans cet emploi , car, comme le château changeait souvent de maîtres, il était toujours là pour dire aux nouveaux venus à quelle serrure appartenait telle clef. C'était plus commode.

La vieille suivit des yeux la direction indiquée; et, après s'être fait raconter l'événement qui venait d'avoir lieu, elle se signa par trois fois , et s'écria en levant les mains au ciel :

— Est-ce possible! un serviteur du bon Dieu ! Oh ! les mécréants !

Puis tendant le cou en dehors du mur, elle attendit avec toutes les apparences de la plus vive anxiété, et reprit bientôt :

— Mais il n'est pas mort ! voyez donc 1 on

dirait qu'il vient de faire un mouvement

En effet le moine souleva un de ses bras , et porla la main à son front comme pour remettre en ordre ses idées troublées par son évanouissement, il prouva ainsi que les poignards des maraudeurs n'avaient pas bien fait leur devoir.

— Il vit encore, s'écria la mèreLoupy, tenez! il revient à lui.

La résurrection du moine excita de nouveau la curiosité des assistants. Le moribond tourna vers eux ses yeux éteints, et leur tendit les bras comme pour implorer leur secours.

— Le pauvre homme, conlinua-t-elle, il nous appelle!

Le moine parut faire un violent effort. Il

voului crier , mais ses forces le trahirent, et il retomba inanimé!

— Nous ne pouvons pas cependant le laisser mourir là comme un chien enragé, il faut aller à son aide.

— Aller à son aide ! répéta un des soldats, et le pont-levis n'est-il pas levé !

— ^ C'est vrai ! cinq heures sont sonnées !

Le moine sortit de nouveau de son évanouissement. Il jeta encore au sommet des remparts un regard languissant , et surmontant sa faiblesse , il se traîna presqu'au bord du foSsé, dont le talus formait de son côté une pente douce.

— Prenez pitié de moi, dit-il d'une voix faible, si vous ne me secourez , je meurs! Pitié ! pitié !

Cette grande dépense de force l'avait épuisé ; il s'évanouit de nouveau.

— Il me fend le cœur , reprit la caiitinière en essuyant une larme.

— Qu'y faire? murmura un des soldats !

— Qu'y faire? mais si nous le laissions-là, nous mériterions d'être brûlés vifs dans co monde, et rôtis dans l'autre pour toute l'éternité.

En parlant ainsi, elle se signa avec dévotion.

— Croyez-vous donc, la mère, répondit le soldat , que ça ne me fait pas de peine de voir ce pauvre homme crever là devant nous? Mais encore une fois qu'y faire? Les ponts-levis sont levés; toutes les portes fermées, et ce n'est pas moi qui irai demander au capitaine Drouville, qui commande la place, la permission de sortir pour aller chercher ce moine.

— Et pourquoi pas? quand il s'agit de la vie!

— Pourquoi! . . . Iriez-vous la demander cette permission, vous?

— Moi! répliqua la vieille avec colère.

— Oui ! vous?

— Eh bien! j'y vais !

— Le voilà! le voila !

Ces mots, murmurés autour d'elle, la forcèrent de rester à sa place 5 et le capitaine Drouville parut au milieu d'eux.

— Pourquoi ce rassemblement , dit-il d'un ton sévère; que se passe- t-il donc ici?

— C'est , capitaine, répondit la cantinière , un pauvre moine, que des maraudeurs du régiment de Conti viennent de dévaliser là, devant le château , et qu'ils ont laissé pour mort sur la place. Heureusement ils ne l'ont pas achevé ; il vit encore , et il s'est trainé jusqu'au bord du fossé.

Pendant qu'elle parlait, le capitaine avai

jelé les yeux en bas des murailles, et semblait réfléchir.

Le moine se réveilla encore une fois et dit avec l'accent de la plus profonde douleur ;

— Par grâce! par grâce! au nom de Jésus mort sur la croix pour nous ! prenez pilié de moi !

— Vous l'entendez , reprit la vieille, il se meurt.

— Tant pis pour lui! dit enfin le capitaine, je n'y puis rien.

— Mais mon bon capitaine, c'est un chrétien, un serviteur de Dieu.

— Ce serait le Pape lui-môme, que je ne lui ouvrirais pas. Son Eminence le Cardinal a défendu expressément de lever les ponls-levis du châleau,aprèscinq heures, sans l'en prévenir.

— En ce cas, il faut lui dire ce qui se pSisse; pour un moine il ne refusera pas.

— Sans doute, mais il vient de se renfermer

dans ses appartements , et il a condamné sa porte pour tout le monde.

Pendant cette conversation, le moine n'avait pas cessé de se tordre dans des convulsions affreuses; il criait toujours :

— Au nom du ciel ! prenez pitié de moi !

— Voyez comme il souffre! dit encore la vieille; mais, est-il donc impossible de le sauver?

— Impossible ! répondit le capitaine.

Et il s'éloigna.

— Attendez! s'écria la cantinière, comme frappée d^une idée subite.

Il revint sur ses pas.

— Capitaine, continua-t-elle, vos instructions vous défendent de lever les ponts-levis et d'ouvrir les portes; mais elles ne vous défendent pas d'être humain et compatissant.

Il ne faut pas oublier la position exceptionnelle de la cantinière, position qui lui donnait son franc-parler avec tout le monde. Aussi son

insistance auprès d'un lionimo aussi important par rapport à elle que le capitaine Drouville, n'étonna personne.

— Non! répondit celui-ci; et si tu as un moyen de tirer de là ce pauvre diable

— J'en ai un, capitaine.

Chacun se rapprocha d'elle, curieux de connaître l'expédient qu'elle avait trouvé.

— Vous connaissez , continua-t~elle , ces deux grands paniers dont je charge mon mulet, lorsque je vais à Lons-lc-Saulnier chercher mes provisions?

— Oui! après?

— Nous pouvons en descendre un au moyen d'une corde, jusqu'au bas de la muraille-, ce pauvre cher homme se mettra dedans, et en tirant la corde vous comprenez?

— Parfaitement.

— De cette façon vous n'êtes pas compromis, et il est sauvé!

— Mais j'y pense, objecta le capitaine après avoir un instant réfléchi; si c'était un de ces moines de la montagne

— Un Cuanais ! interrompit \ivement la \ieille; si c'était un Cuanais, est-ce que je vous dirais tout cela? Par exemple ! Non ! non î rassurez-vous, c'est un moine de Cuzeau ; je le reconnais à son costume.

— S'il en est ainsi, je consens à tout I

— Oh ! merci ! merci !

— A la condition que dés qu'il sera ici tu renfermeras dans ta cantine, et qu'il ne gênera en rien le service. Et puis, si demain au point du jour il est assez bien remis pour pouvoir continuer son chemin, qu'il parte.

Et pendant qu'il s'éloignait, la vieille lui dit encore :

— Soyez tranquille, capitaine, soyez tranquille ; je réponds de tout.

Puis elle partit en courant autant que ses vieilles jambes le lui permettaient, en compagnie de son fils ; et ils revinrent bientôt portant l'un un énorme panier, l'autre une grosse , corde de puits.

On commença par fixer aux quatre angles du panier quatre cordes plus petites, dont les extrémités réunies furent attachées à la grosse corde, et on laissa glisser le tout au bas de la muraille.

Alors, la vieille cria au moine :

— Mon père! un peu de courage! laissez-vous glisser le long du talus; lâchez d'arriver jusqu'à ce panier , et entrez dedans. Nous vous hisserons jusqu'ici.

Depuis un instant, il n'avait plus bougé; et la mère Loupy fut obligée de lui répéter trois fois sa phrase.

— Serait-il déjà mort I s'écria-t-eilc.

Elle allait recommencer, lorsqu'enfiii il ouvrit les yeux; et, après avoir regardé autour de lui, il fit signe qu'il comprenait.

Il était alors au bord du fossé. Obéissant donc à la recommandation qui lui était faite, il se laissa rouler jusqu'au fond, et parvint, après de grandes difficultés, à se traîner jusqu'au panier dans lequel il monta.

L'ascencion commença aussitôt, et un cri unanime de triomphe l'accueillit lorsqu'il arriva sain et sauf auprès de ses libérateurs.

Alors, chacun de s'empresser autour de lui et de vouloir être le premier à le secourir ; mais au moindre contact ; le malheureux laissait échapper des plaintes à fendre l'âme.

— Attendez donc, vous autres! leur cria la vieille ; ne voyez-vous pas comme il souffre; le malheureux ! il est couvert de sang 1 Allons ! allons ! que deux hommes le portent le plus doucement possible chez moi. Ça me regarde!

Ce qui fut dit fui fuit; et quelques minutes après, le pauvre moine dormait fort paisiblement sur le lit de la cantinière.

Le cardinal de Richelieu avait eu ses raisons pour se renfermer dans ses appartements, et défendre sa porte à tout le monde. Dès qu'il fut seul, il réfléchit longuement aux événements de cette journée, à la franchise audacieuse de ce prêtre, dont rinlelligenle activité avait si longtemps arrêté les progrès de ses armées, et que riçn ne pouvait abattre, ni Fenivrement d'un succès, ni l'approche du supplice!

L'altitude que Richelieu avait conservée devant le curé Marquis , loin de paraître extraordinaire, doit être considérée au contraire comme une chose toute naturelle. Elle était la conséquence de la haute position de son Eminence.

Qu'un homme ordinaire se trouve offensé d'une vérité pénible, et qu'il veuille s en ven-

ger , rîen de plus naturel ; car il ne saurait dominer l'offense, et les paroles outrageantes ont souvent de l'écho. Mais la diatribe du curé montagnard pouvait-elle atteindre le cardinal de Richelieu ? Et puis , il faut le dire , les hommes , placés dans cette haute position , les hommes qui ont le pouvoir en main, devant qui tout tremble et tout rampe ; ces hommes , habitués à ne voir autour d'eux que d'humbles valets, dont ils sont les miroirs , finissent souvent par se lasser de cette monotonie d'obéissance et de flatterie. Lorsqu'alors au milieu de cette foule d'esclaves qui se prosternent sur leur passage, ils se heurtent à un esprit indépendant, le courage dé la franchise leur plait , et loin de se trouver blessés , ils affectent au contraire un oubli de tout amour-propre , une générosité , qui du reste ne prend souvent sa source que dans une sotte vanité.

Richelieu en était là ; et soit conscience, soit II. 1$

orgueil, il avait fait de la niagnanimilé à regard de Marquis.

Qu?nd après de mûres réflexions, il eut décidé on lui-même le parti qu'il dovait prenare, il ouvrit une petite porte, et suivant un long corridor qui conduisait de sa chambre à la chapelle du château , il se rendit au près du prisonnier.

En arrivant on face de Taulel , le curé s'était agenouillé et avait prié longtemps. Puis après, il s'était relevé comme régénéré par le souffle divin qu'il avait aspiré; et fixant son regard sur la croix qui dominait le tabernacle , il était resté plongé dans de profondes méditations.

Le Cardinal put s'approcher de lui sans qu'il l'entendit.

— Tu penses ! lui dit-il.

Le curé se retourna , et se voyant seul avec celui que jusque là il avait regardé comme son

plus cruel ennemi , et à qui à celle heuî^éSu-^ prême il pardonnait volontiers :

— Oui ! répondit-il , ce symbole est désormais tout pour moi ! 11 me rappelle que le Christ a scellé de son sang la croyance nouvelle qu'il donnait au monde; et je lui demande la force d'imiter son exemple, et d'être martyr à mon tour.

— Tu ne crains donc pas la mort ?

Le curé le regarda comme étonné d'une semblable demande.

— La mort ! répondit-il , comme soldat je l'ai vue trop souvent.de près pour ne pas être familiarisé avec les terreurs qu'elle inspire. Comme homme et comme prêtre, j'ai foi en la miséricorde de Dieu : j'espère !

-- N'espère plus, s'écria Richelieu, car tu ne mourras pas.

— Que dites-vous?

— Les hommes de ta taille ne doivent pas

mourir ainsi sur un gibet , leur martyre anoblirait Tôchafaud. Tu vivras.

Si un mouvement de joie s'était glissé dans le cœur du curé au premier mot grâce, il ne fut qu'un éclair ; son visage se rembrunit bientôt, et il répondit :

— Non ! Monseigneur , je ne vivrai pas ; pour vivre il faudrait racheter ma tête, et vous mettriez à ce rachat un prix trop élevé.

— Un marché I reprit Richelieu, un marché ! Que parles-tu de rachat et de vente ! Non ! tu vivras à la face du ciel , au grand jour, sans honte , sans remords !

— Expliquez-vous !

— Il ne doit plus y avoir entre nous de ces duels ordinaires de deux hommes placés à la tête de deux nations qui se font la guerre. Désormais c'est un duel d'intelligence. Tout à l'heure tu as gagné la première partie en traçant l'histoire de ma pensée et de mes projels

mieux pent-étre que je lie l'eusse fait moimême , il me faut une revanche. Or cette revanche, je la trouverai dans l'accomplissement de ces mêmes projets; et si j'ai été vaincu aujourd'hui, je veux qu'un jour tu t'avoues vaincu à ton tour.

Ce n'est pas qu'il plaçât le curé à son niveau, non certes! mais il était un peu comédien, monseigneur le cardinal de Richelieu , la tragédie de Mirame et la grande Pastorale en font foi ; or il était heureux de trouver enfin , politiquement parlant , un spectateur intelligent , dont les applaudissements pourraient chatouiller sa vanité.

— Je ne vous comprends pas , répondit le curé.

— C'est inutile ! A Paris nous aurons le temps de nous expliquer.

— A Paris! répéta Marquis épouvanté.

— Espérais-tu donc que je te laisserais dans

ces montagnes ! Oh ! je ne suis pas aussi imprudent. Mais du reste ce n'est pas un exil éternel. Et quaod tu y reviendras , tu seras convaincu que la Comté doit appartenir à la France.

— Jamais !

— Jamais! répéta Richelieu en souriant.... Tout à coup le curé saisit vivement le bras

du Cardinal en lui disant d'une voix sourde :

— Silence! écoutez!

— Qu'est-ce donc demanda le Cardinal interdit autant du mouvement du curé que de Taltération de son visage.

— Silence ! répéta celui-ci en prêtant l'oreille au dehors , et ne bougez pas.

Lorsque le vieux moine se réveilla; il étaii seul avec la mère Loupy et son lils, qui se tenaient assis tous deux devant une vaste cheminée, dans laquelle pétillait un feu ardent.

La cantinière avait pour tout appartement

une grande cave creusée sous le bâtiment prin^ cipal du château , et dans laquelle on descendait par une douzaine de marches, dont l'usure attestait les nombreuses visites de la garnison. Il y avait là pour tout meuble : à droite en entrant un grabat, masqué par un rideau de serge; à gauche des planches de sapin, suspendues au mur et sur lesquelles étaient rangées quelques utensiles de cuisine ; au milieu une longue table de bois escortée de ses deux bancs; au fond une large cheminée, dont le vaste manteau était orné d'un crucifix surmonté d'une branche de buis.

Pierre regardait machinalement les tisons qui se consumaient, pendant que sa mère battait avec sa tête une mesure très peu égale, et faisait avec son nez une musique qu'eût enviée un bourdon de cathédrale.

Le moine fit quelques mouvements dans son

lit, et aussitôt, malgré son sommeil bryant, la \ieille fut sur pied et courut à lui :

— Mon père! comment vous trouvez-vous?

lui dit-elle.

— Mieux ! ma lille, bien mieux ! grâce à vos bons soins.

— Et vos blessures, ajouta-t-elle en avançant la main pour s'assurer par le toucher de l'état du malade.

— Ne me touchez pas, dit vivement le moine en la repoussant ; ce ne sont , je crois , que des contusions , et le repos seul peut me guérir.

— Attendez !

Elle alla prendre devant le feu un pot de terre , et versant dans un gobelet d'étaia une liqueur qu'elle avait préparée :

— Buvez ! reprit-elle, buvez cela ; vous m'en direz de bonnes nouvelles.

Le malade avala d'un trait la potion , et se mettant sur son séant :

— Oh I merci î reprit-il, merci ! Oui ! je sens que ça me fait du bien. Oh là ! dans l'estomac, ça me pénétre; ça me réchauffe: et ma tête! oh ! la voilà qui se débarrasse !

— Je vous le disais bien, s'écria la vieille d'un air triomphant.

— Merci ! merci !

— Si vous vous leviez un peu ?

— Oui! vous avez peut-être raison, je ferais bien d'essayer mes forces.

Il sortit de son lit , avec beaucoup de peine, mais toutefois sans vouloir que la vieille l'aidât. 1

— Ne me touchez pas , répétait-il , j'ai le corps couvert de meurtrissures , et vos mains sont comme un fer rouge qu'on me mettrait sur la peau.

Toujours bien enveloppé de sa robe et la

tête couverte de son capuchon, il s'achemina lentement vers le foyer et tomba comme épuisé sur un escabeau.

— Les misérables, s'écria la vieille après un instant de silence , traiter ainsi un pauvre homme du bon Dieu.

— 11 faut respecter les ordres de la Providence, répondit le moine. Ce n'est pas moi que vous devez plaindre en ce moment, mais mon pauvre frère qu'ils ont sans doute égorgé. Que Dieu leur pardonne!

— Mais pourquoi vous arrêter? vous! des moines ! Si vous étiez des marchands de bœufs ou des collecteurs de dhues, à la bonne heure !

— C'est que , ma fille , nous étions tantôt plus riches que tous les marchands de bœufs du pays, et ils le savaient sans doute.

La vieille se rapprocha aussitôt de lui et ouvrit de grands yeux; ces mots avaient excité

tout ce que son cœur renfermait de cupi dite.

— Plus riches que tous les marchands de bœufs du pays ! répéta-t-elle 5 comment cela?

— Nous venions de Cuzeau, et nous avions sur nous dix mille livres en or , que nous portions à l'abbaye de Vaux-sur-PoIigny, à qui notre couvent les doit.

— Dix mille livres en or! s'écria la vieille en levant les mains au ciel.

— Mon compagnon , qui était plus jeune et plus fort en portait les trois quarts dans un grand sac pendu à sa ceinture sous sa robe ; moi, j'avais le reste dans ma besace.

— Dix mille livres en or !

— Tenez ! ajouta le moine en faisant un effort pour porter la main à sa poche, en voilà encore.

Et il jeta sur la table une poignée de pièces d'or.

A cette vue, la vieille ne se possédant plus , se précipita dessus comme un loup aflamé sur un moufon.

— De l'or! de l'or! s'écriait-elie avec une sorte de délire.

Et ne comprenant pas comment des voleurs avaient pu abandonner une partie de leur proie, elle ajouta :

— Pourquoi donc vous ont-ils laissé cela?

— En voulant m'arrachcr ma besace, que je leur disputais, ils l'ont ouverte, et il s'est répandu à terre un grand nombre de pièces; celles que vous voyez là , je les ai ramassées quand ils ont été partis.

— Ab ! dit la vierlleen se relevant vivement, vous les avez ramassées !

— Oui! vous pouvez les prendre, je

vous les donne.

— Oh 1 merci ! merci !

./ Et elle les serra bien vite dans un bahut placé à la tête de son lit.

Après cette opération , elle revint s'asseoir près de la cheminée, et pendant quelques instants ils gardèrent tous le silence.

Pierre , qui eut pu être acteur dans cette scène, et qui pourtant en était resté le muet témoin, n'avait pas bougé de place. Rien n'était capable d'émouvoir cette nature nulle. Il vivait, c'est-à-dire qu'il obéissait à ses instincts ; ils étaient tout pour lui.

Le moine était immobile, les yeux fermés et semblait attendre le sommeil.

La mère Loupy seule pensait. D'un côté les paroles du moine, de l'autre sa générosité, l'avaient émue jusqu'au fond de l'âme. Son avarice, passion qui l'absorbait entièrement, avait été un instant assouvie, mais non satisfaite. Les pièces d'or qui étaient allées garnir son trésor appelaient leurs compagnes. Selon son cœur,

celait un crime que d'abandonner ainsi à la merci des passants ces petits disques jaunes, qui la ravissaient si fort. En ce moment sa pensée lOul entière était hors du château , dans la campagne, au bord de la forêt. Du reste, sa physionomie exprimait bien cette unique préoccupation; et pourtant un certain air d'inquiétude passait de temps en temps sur ses traits ; il y avait chez elle de l'hésitation.

— Mon père, dit-elle en se décidant tout à coup, vous m'avez dit

Mais le moine ne fit pas un mouvement, il dormait.

Vivement contrariée , elle attendit. Puis , après quelques minutes de nouvelles réflexions, ne pouvant plus résister à sa pensée , elle reprit d'un ton plus élevé :

^ , ]— Mon père!

— Qu'est-ce? que n^e veut-on ? demanda vivement le vieillard, réveillé en sursaut.

;:; — Pardon 1 mon père, continua la vieille, pardon de troubler votre sommeil* I,

— Parlez! ma fille, que désirez-vous?

.'•i— Est-il tombé beaucoup de pièces d'or de votre besace?

— Presque tout ce qu'elle contenait. Elles jonchaient le sol, elles se perdaient dans les herbes. 11 y en a là-bas dix fois autant que je vous en ai donné tout à l'heure.

— Dix fois autant !

— Ohl ce sera une belle trouvaille pour celui qui le premier passera par là demain matin.

— Dix fois autant 1 dix fois autant ! et quand je songe que cettç fortune est là, a deux pas de nous.

ij p— Hélas oui ! ma fille. Je dis hélas I non pas pour moi, mais po.ur vous, que je voudraisr^compenser de vos bons soins.

Ces paroles tombèrent sur le cœur de la

vieille avare comme une étincelle sur un baril de poudre, qu'elle embrase et fait éclater.

— Mon père, dit-elle avec vivacité, si je pouvais m'emparer de ces richesses , m'aideriez-vous?

— De tout mon pouvoir. Je vous ai trop d'obligations pour ne pas vouloir tout ce qui peut vous rendre heureuse. Mais comment faire? vous ne pouvez pas sortir du château pendant la nuit, et demain matin, il serait trop tard.

— Si je veux sortir, répondit la vieille en baissant le ton , je le puis.

— Vous le pouvez?

— Oui ! mon fils n'est-il pas porte-clefs !

— Mais vous courez un grand danger?

— Eh ! qui le saura?... Ecoutez ! presqu'en face de l'endroit où vous avez été attaqué , il y a une petite poterne à la quelle on descend depuis le chemin de ronde par un escalier , et

qui s'ouvre en dehors a six pieds aii-dessns du sol; au moyen d'une échelle on peut descendre, et en se munissant d'une lanterne sourde.... Vous comprenez?

— Parfaitement ! mais, si vous m'en croyez , vous renoncerez à ce projet.

— Pourquoi cela?

^- — Parce qu'aujourd'hui, c'est plus dangereux que jamais. Songez donc que le cardinal de Richelieu....

— Il s'est enfermé dans son appartement , avec défense d'y laisser pénétrer âme qui vive. 11 est bien trop fatigué, pour penser à autre chose qu'à son lit, surtout après avoir passé toute l'après-midi à juger la robe rouge.

— Quelle robe rouge?

— Un prêtre de la montagne, un mécréant.

— Qui sans doute est maintenant dans l'autre monde; que Dieu le prenne en pitié!

— Non ! non 1 ça a été remis à demain malin. Il est maintenant à la chapelle, où il a tout le temps de faire son acte de conlrUion. J'en suis sûre, il y a moins de danger que vous ne croyez. El si vous voulez m'aider....

— Tout ce que je dis , ma lille , est dans votre intérêt; mais si vous persistez

— Je persiste! je persiste! s'écria-l-elle; qui ne risque rien n'a rien.

— En ce cas, je suis à vos ordres.

— Oh! mon père! mon père! que de reconnaissance!

Elle alla droit à son lils , qui , toujours immobile, n'avait pas môme entendu ce qui ce passait près de lui. Elle le mil en peu de mots au fait de ce dont il s'agissait; et cette espèce de brute, ne voyant dans tout cela que des pièces d'or , alluma aussitôt sa lanterne, la ferma avec soin 5 et , prenant un énorme

trousseau de clefs, il fut en un instant prêt à partir.

— Venez! mon père! venez! dit alors la mère Loupy , venez ! vous irez avec Pierre , et vous lui montrerez l'endroit où il faudra chercher.

— Mais il est peut-être trop tôt , répondit le moine sans bouger de place.

— Non 1 non! onze heures vont bientôt sonner ; c'est le bon moment. D'ailleurs il fait un

temps affreux.... Ecoutez I la pluie tombe

à torrents.

Le moine se leva , et la vieille , montant lestement les marches' qui conduisaient de sa cave au dehors , ouvrit enfin la porte.

— Voyez, ajouta-t-elle , comme la nuit est noire! le ciel nous favorise. Venez! venez! "'

Ils tournèrent à droite , et après avoir fait cinquante pas environ, il se trouvèrent au sommet de Fescalier qui menait à la poterne.

Pierre prit' une échelle (ju'il trouva étendue par terre le long de la muraille , et ils descendirent.

On n'entendait pas le moindre bruit dans le cliàleau. Les sentinelles , battues par l'orage, s'étaient réfugiées dans leurs guérites, et ne se montraient nulle part.

Pierre ouvrit h poterne, et laissa glisser l'échelle.

— A vous le premier, mon père, <lit la vieille.

— Oh! excusez-moi, répondit le moine en chancelant; je suis si faible ! si faible !.... Non ! non ! je ne pourrai jamais.

Et il fut obligé de s'asseoir su l' la dernière marche.

— Quel contre-temps ! murmura la vieille.

— Non ! que votre fils y aille seul, il peut se passer de moi , puisqu'd a vu l'endroit où je

suis tombé. C'est là, presque devant nous, un peu à gauche.

— Puisqu'il le fi\ut, va! ouvre de grands yeux, cherche bien et longtemps, nous t'attendons.

Le moine se leva pour tenir l'échelle; Pierre disparut bientôt dans l'obscurité au fond du fossé; et un instant après la vieille put voir au-delà du glacis la pâle lumière de sa lampe se projeter sur les herbes et les caillons.

Après le départ de Pierre, le moine et la mère Loupy demeurèrent un instant immobiles et silencieux. L'orage était alors dans toute sa force. Des torrents de pluie inondaient les remparts; les éclats de la foudre retentissaient avec un fracas épouvantable; et des milliers d'éclairs, long, prolongés, mais ternes, blafards, car leur clarté avait peine à percer le voile de pluie qui faisait communiquer le ciel

avec la terre, éclairaient au loin la nature bouleversée.

A ch'uiue éclair et à chaque coup de tonnerre, la vieille se signait , et le moine la sentait frissonner.

— Ma fille , lui dit-il , le ciel est en courroux , priez ! priez !

— C'est peut-êre une menace, mon père.

Dieu voudrait-il me punir? J'ai regret d'avoir envoyé Pierre

— Il est trop tard maintenant, ma ûlle, laissez l'œuvre s'achever.

— Oh! mon Dieu ! mon père! comme votre voix est forte.

— Il faut , ma fille, qu'elle domine l'orage.

— Est-ce que ce sont vos yeux que je vois briller ainsi là devant moi?

— Peut-être , ma fille.

Un siftlement aigu retentit près d'eux. La

vieille s'appuya contre le mur en frissonnant, et dit d'une voix chevrotante :

— Mon père! que faites-vous donc?

— Moi ! rien ! ma fille.

— Pourtant, ce que je viens d'entendre?...

— Est sans doute le cri de la Youivre de l'Aigle, qui descend souvent jusqu'à Montmorot, et vient même quelquefois baigner ses aîles dans les eaux de la Seille.

Le sifflement retentit encore; et mille coups de tonnerre lui répondirent.

— Mon père, s'écria la vieille, en s'appuyani sur lui, j'ai peur, j'ai bien peur!

— Du courage , ma fille !

— Mon père, qu'avez-vous donc? Tout-àrheure vous étiez malade, vous pouviez à peine vous tenir debout , et à prései^t votre corps n'est plus courbé , et vos bras sont comme des barreaux de fer.

Pour la troisième fois le sifflement se fit en-

iendro. La vieille épouvantée voulut s'éloigner (lu moine , mais celui-ci la retint vigoureusement.

— Mon père! mon père 1 làchez-moi !

Mais le moine ne l'entendait pas : le corps penché en dehors de la poterne, il plongeait un œil avide sur la campagne.

— Mon père, dit encore la mère Loupy plus morte que vive, lâchez-moi! votre main est comme unétau.... Mon père! répondez-moi!

Le moine regardait et écoutait toujours!

Enfin il aperçut sur la droite, une masse noire qui sortait du bois, et qui, rasant le sol sans bruit, descendit dans le fossé, arriva au pied de l'échelle, et une minute après un homme parut à l'entrée de la poterne. Cet homme était suivi de plusieurs autres.

— Qu'est-ce que cela? demanda la mère Loup} au comble do répouvaule.

< — Passez! passez! dit le moine aux nouveaux venus.

— Mon père! qui êtes- vous donc? dem:\nda encore la vieille.

Un coup de feu partit au dessus des trois têtes, et le cri : Aux armes ! aux armes ! répété de distance en distance, fit le tour des remparts.

— Qui je suis! s'écria le moine d'une voix retentissante, et, jetant au loin dans le fossé sa robe, sa perruque et sa barbe, je suis le capitaine Prosl !

La vieille poussa un cri et s'évanouit.

L'alarme était donnée. Mais avant que les Français, surpris dans leur premier sommeil, pussent se réunir , cinq-cents montagnards eurent le temps de pénétrer dans le château. Comme ils connaissaient parfaitement les êtres; en un instant les corps de gardes, les postes, le bâtiment qui servait de caserne furent enva-

hîs, et les soldats français qui d'abord avaient songea se défendre, se virent bientôt forcés à fuir devant un ennemi partout victorieux. En moins d'une heure, le capitaine Prost fut maître de la forteresse de B!eltei*ànâ. La moitié delà garnison française avait été passée au fil de répée; le reste demanda grâce, et fut enfermé dans les caves du château.

Nous avons laissé le curé Marquis enfermé dans la chapelle avec le Cardinal de Richelieu, et nous les avonsquittés au moment où le curé, saisissant le bras de son Eminence, lui avait imposé silence.

— Qu'est-ce que cela signifie? demanda le Cardinal, d'un ton moitié étonné, moitiécolère.

'—'Attendez! répondit le curé, qui avait réconnu le signal du capitaine Prost.

— Attendre! répéta Richelieu qui ne pouvait compreadrc. Quoi?

— Deux! miumura Marquis»

— Deux! deux! explique-toi.

Richelieu éprouvait comme une vague inquiétude. Il regardait autour de lui d'un air craintif. Comme le curé, il portait l'oreille au dehors, mais le bruit seul de l'orage arrivait jusqu'à lui. Il cherchait alors à deviner ce qui occupait si fort son prisonnier. Le curé conservait la même attitude; seulement sa physionomie se développait, et respirait un air de triomphe qui allait toujours croissant.

— Trois ! murmura-t-il encore,

— Parle! mais parle donc, lui dit Richelieu impatienté.

Un coup de feu se fit entendre.

— Qu'est-ce que cela? demanda le Cardinal.

— A présent je puis parler, s'écria le curé. Monseigneur ! bien vous a pris de venir à moi, et de me laisser la vie sauve : car si vous m'aviez fait mourir ce soir, vous n'auriez pas à présent un quart d*heure à vivre.

— Que veux-tu dire?

— Je veux dire que mon élève, mon enfant, le capitaine Prost enfin a fait suivre mes traces, qu'il a découvert ma retraite, et qu'il vient de pénétrer dans ce château pour me délivrer.

— Le capitaine Prost ici ! répéta Richelieu en voulant sortir, oh ! malheur à lui!

— Malheur à vous si vous sortez d'ici, lui répondit le curé en le retenant. Dans un instant les montagnards seront maîtres du château. Ne me quittez pas, ou vous êtes mort.

La parole du curé avait tant de puissance, tant de conviction; la victoire des siens lui paraissait si certaine, que le Cardinal fut un instant indécis.

— La garnison est nombreuse, dit-il enlhi, elle est brave.

Un grand bruit retentit non loin d'eux; bientôt la porte de la chapelle fut violemment ébranlée, et une voix cria :

— Mon père î mon père ! êtes-\ous là? On brisait la porte à coups de hache.

— Tenez- vous derrière moi, dit le curé au Cardinal, mais surtout ne cherchez pas à fuir.

La porte vola en éclats, et une vingtaine de montagnards, ayant le capitaine à leur tête, pénétrèrent dans la chapelle. Prost se précipita dans les bras de Marquis en criant :

— Merci! mon Dieu! merci! puisque j'arrive à temps.

Puis sans plus attendre, il ajouta :

— Où est-il? où est-il? vous devez le savoir, vous.

— Qui?

— Le Cardinal?

Le moment était critique. Ces hommes, animés par le combat, par la hardiesse d'un tel coup demain, qui exige toujours une grande dépense de vigueur du côté du cerveau; ces hommes, dont l'imagination était surexcitée et par une Ion-

gne attente, et par une lente inquiétude, et endn par la rapide exécution d'un projet longtemps médité, ces hommes pouvaient se porter à quelque extrémité fâcheuse. Richelieu ne devait pas être fort rassuré. Mais le curé qui les connaissait tous, qui savait leur dévouementetleur confiance, n'hésita pas un instant. Il prit la main du Cardinal et répondit au capitaine :

— Le voilà !

Le capitaine fit un mouvement pour se précipiter sur lui , puis involontairement s'arrêta, et se prit à considérer celui-ci que depuis si longtemps il voulait rencontrer face à face. Mais ce ne fut qu'un éclair, et il allait sans doute se rendre justice soi-même , lorsque le curé Tarrêta :

— Un instant! lui dit-il. Et-d'abord laissezmoi vous remercier. Vous vous êtes dévoués pour moi, vous m'avez sauvé , vous me rame-

nerez triompant à la montagne, c*est bien! Merci ! capitaine ! Merci mes amis !

— Nous n'avons fait que ootre devoir , ré« pondit Prost.

Puis après un mouvement d'impatience, il ajouta :

— Mais lui! lui!

— A son Eminence, Monseigneur le Cardinal de Richelieu , ministre de Louis XIII , répondit le curé , moi , Pierre Marquis , chef de l'armée Franc- Comtoise , je fais grâce.

— Grâce ! répétèrent à la fois tous les montagnards.

Et il y eut parmi eux un frémissement de colère,.

, — Il m'a épargné , s'écria le curé avec force; s'il eut écouté le masque noir, en entrant ici vous n'auriez trouvé que mon cadavre. Voulezvous donc que je donne la mort à celui à qui je dois la vie?

Ces pn rôles calmèrent la tcmpôte ; le capitaine baissa la lêle en signe de résignation.

—Oui ! Monseigneur , continua le curé, vous sortirez d'ici sain et sauf. Et niême je serai plus généreux que vous. Vous vouliez m'emmener prisonnier en France ; moi , si je le voulais, je pourrais vous emmener aussi prisonnier à la montagne. Avouez que si je faisais cela, je rendrais un bien grand service à certains personnages de la Cour.

Richelieu frissonna malgré lui.

— Mais rassurez-vous. Il est-écrit là-haut que vous devez mourir sur le trône.

Le Cardinal , cédant à un mouvement de secrète joie , plutôt qu'à un sentiment de reconnaissance, lui pressa affectueusement la main.

— Vous me laisseriez partir ainsi , sans conditions? ajouta-t-il.

— Sans conditions !

Il était comme honteux de cet excès de grandeur d'ame.

— Un mot pourtant, reprit le curé. Le masque noir est-il dans ce château ?

— Yous jouez de malheur, répondit Richelieu ; il a dû partir ce soir pour Dijon , où je lui ai donné rendez-vous dans trois jours.

— Patience! messiredeMontaigu, murmura le capitaine , votre château de TAigle n'est pas imprenable.

— Que dis-tu là? demanda le curé.

— Que le masque noire et Antide de Mohlaigu sont le même homme.

— Vous le saviez? s'écria Richelieu.

— Je le savais !

— Mais je l'ignorais, moi, reprit le curé. Oh! malédiction sur lui!

— Ecoutez-moi, leur dit Richelieu. La dé- s couverte que vous avez faite est la plus grande victoire que vous ayez jamais remportée. Le

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