‹ Le diamant de la vouivreChapitre 3 sur 7 · LE SABBAT · texte numérisé non relu

LE SABBAT

Us marchaient dans le pi us profond silence. Le cavalier à la figure rosée et aux blonds cheveux n'avait pas prononcé un seul mot depuis leur départ de Longchaumois. Sans doute il était encore sous l'impression des aventures auxquelles il venait de prendre une part aussi active, ou bien peut-être sa pensée allait-elle au-delà des événements qui l'altendaient au

terme de sa course ; ou bien encore craignait-il de troubler la rêverie de son compagnon. De temps en temps il jetait les yeux sur lui pour examiner sa physionomie , et lire sur ces traits si fortement accentués une âme qui, quoique bien jeune encore , avait déjà fait tant de choses. Mais elle était impassible; pas un mouvement ne trahissait ce qui pouvait se passer à l'intérieur. Le regard fixé à terre en avant du cheval sur le chemin, ne quittait cette direction (jue pour s'élever vers le ciel , et s'y perdre pendant quehjues instants , pour retomber ensuite et reprendre sa fixité première. Le corj)s suivait machinalement les mouvements du cheval qui fendait l'air. La main laissait aller les rênes, les pieds vacillaient dans les élriers, le manteau volait au gré du vent , maigre la fraîcheur delà nuit; tout dans la personne du capitaine Prost annonçait l'oubli du présent.

Mais que son cerveau était loin d'être calme! La guerre , les combats , les dangers n'étaient rien pour un homme de cette trempe 5 il avait su se mettre à leur niveau et souvent au-dessus; mais les esprits qui fuient la lumière du jour et attendent la nuit pour prendre leur essor et voltiger dans les airs I mais les divinités des rochers, qui planent dans la nue! mais les génies des lacs , qui peuvent faire déborder les eaux et inonder les vallées ! mais les spectres des forêts, qui protègent la chasse ! Cent fois il avait bravé la mor-t ; cent fois il avait vu dirigés contre sa poitrine le fer d'une épée et le canon d'un pistolet; et jamaissoncœurdebronze n'avait tressailli. Mais il allait passer devant la cascade Pisse - Vieille , dont la nappe d'eau tombe d'une hauteur de cent cinquante pieds, et se transforme dans sa chute en une mousse glacée qui l'entoure d'un brouillard continuel ; il allait se trouver en face d'Orsières , le

pays des sorciers, d'Orsières , où chaque nuit les génies de la montagne se donnent rendezvous, en haut du communal de la Gire, où ils ont planté deux hêtres gigantesques , que les paysans ont, dans leur superstitieuse ^erreur, surnommés /(?* Feux de laQuia, Il entendrait peut-être le bruit du sabbat, et les chants d'orgie des sorciers invoquant les esprits ! Il verrait les feux à la lueur rougeâtre, autour des quels dansent les démons , et dans lesquels ils se précipitent quand le jour commence à paraître! H sentirait l'odeur soufrée qui s'exale de l'immense chaudière où le prince du sabbat prépare le hideux souper de sa bande inTernale I Orsières ! Orsières 1 à ton seul nom le paysan frissonne et se signe , Tenfant se cache dans le sein de sa mère, la jeune lille pâlit et tremble, et le veiillard sent ses cheveux argentés se hérisser sur son front.

L'inconnu ignorait tout cela *, il ne savait pas

que là, à quelque pas de lui, le dieu des Enfers avait établi un camp; il ne savait pas que chaque nuit les suppôts de Satan chevauchaient à la lueur sanglante des torches, et que les échos de la montagne répétaient leurs cris.

Tout-à-coup un léger frémissement, semblable au vol d'un oiseau, se fit entendre au dessus de leurs têtes , un sifflement aigu remplit l'immensité des cieux , et une sorte de voix glapissante prononça distinctement trois fois ces deux mots :

— La Cuzon ! la Cuzon ! la Cuzon !

L'inconnu leva les yeux, et vit audessus de lui un serpent ailé, aux ailes tressées de fil d'or, incrustées de rubis, de topazes et d'émeraudes, et dont la tête supportait un diamant d'une grosseur énorme, et d'un éclat éblouissant.

En même temps le capitaine se découvrit et prononça trois fois ce mot :

— Merci ! nierci ! merci !

Puis 11 suivit de l'œil le serpent qui disparut bientôt. ^

— Qu'est-ce que cela? demanda l'inconnu au comble de i'étonnement.

— Silence et respect, répondit le capitaine, c'est la Vouivre (2) protectrice de la monta gne, la Vouivre génie bienfaisant, amie de notre liberté. Elle plane sans cesse sur le pays depuis le lac de Chàlain jusqu'au pont de la Pile, et depuis les cascades des Planches jusqu'à la côte de Cinquetral qui domine Saint- Claude. Elle a choisi pour retraite les rochers qui sont au î'ond du château de l'Aigle, au centre de ses domaines. De cette liauteur, d'où elle domine toutes les vallées, elle observe la marche de nos ennemis, épie leurs mouvements, devine leurs plans d'attaque , et accourt aussitôt nous avertir par ces mots: La Cuzon, laCuzon, expression du patois montagnard,

qui signifie le souci, la sollicitude. Il y a deux heures, je quittais le village deSaint-Lupicin, lorsqu'elle m'est apparue venant du côté de Longchaumois ; j'ai compris qu'un grand danger était là, je suis accouru, et vous savez le reste. A présent elle s'offre encore à mes yeux et cette fois elle semble venir de Saint-Claude; c'est que là on m'attend !

— Alors sois béni, esprit de la montagne, s'écria l'inconnu 5 Youivre, sois bénie!

— Qui êtes-vous donc? demanda le capitaine.

— Qui je suis ?. . .. On me nomme dans l'armée française le chevalier de Dampral.

— Un français ! s'écria le capitaine.

Et malgré lui son visage devint pourpre à ce nom abhorré.

— Oh! rassurez-vous capitaine, reprit son compagnon, à vous, de qui dépend peut-être le bonheur de toute ma vie, à vous seul je di-

rai mon secret; vous seul connaîtrez mon vrai nom, ce nom dont j ai été déshérité presque en naissant, ce nom que je dois venger, que je dois arracher à la nuit éternelle dans laquelle on a voulu l'ensevelir.

— Je vous écoule, répondit le capitaine. Vous qui m'avez sauvé la vie, vous pouvez vous fier à moi ; votre secret sera bien gardé je vous le jure.

11 y eut un instant de silence, pendant lequel on n'entendit que le galop des chevaux, rinconnu semblait se recueuillir!

— TLh ! bien, murmura-t-il enfin tout bas à l'oreille de son compagnon comme s'il eut craint d'être entendu, je suis le sire Albéric de Binans, je suis le seul rejeton de cette malheureuse famille, dont le soutenir est sans doute encore vivant dans ce pays.

— Vous, un sire de Binans, répondit le ca-

pitaine, en le toisant de la tête aux pieds, et en ralentissant l'allure de son cheval.

— Cela vous étonne, reprit l'autre, vous avez cru que ce nom était à jamais perdu ; vous avez cru qu'il ne restait plus rien de cette antique et puissante maison.

— Mais, ajouta le capitaine qui ne pouvait croire à la vérité de ces paroles, je me souviens d'avoir entendu raconter dans mon enfance la disparition subite du dernier des Binans, qui, disait-on, quitta un jour le pays, et qu'on ne revit plus. Alors et depuis, il n'a jamais été dit qu'il eut laissé un fils.

— C'est pourtant vrai, répondit Albéric, oh! vous pouvez me croire ; j'ai en main les preuves de ce quej'avance ; tous les papiers de ma fami lie sont en mon pouvoir, et je prouverai quand on voudra que je suis bien le fils du sire Arthur de Binans, qui depuis vingt ans a disparu.

— Alors, soyez le bien-venu dans ces montagnes, s'écria le capitaine en lui tendant la main; dernier rejeton de lillustre famille des Binans , vous dont les aïeux ont si vaillamment combattu contre les bandes sanguinaires que le Roi de France Henri IV le pillard, le dévastateur, le renégat, rincendiaire envoya jadis contre nous; vous ne trahirez pas la sainte cause pour laquelle ils ont versé leur sang; notre liberté vous comptera au nombre de ses défenseurs.

— Vous oubliez, capitaine, reprit Albéric que je suis officier dans l'armée française.

— Des circonstances fatales ont seules pu faire de vous un soldat de la France. Mais quand votre devoir vous appelle là-bas, votre cœur doit ôlre ici, si vous êtes réellement un J^inans.

— Merci, capitaine, s'écria Albéric, merci! vous m'avez deviné ! Oui, il y a un an déjà je suis venu en Franche-Comté à la suite de l'ar-

mée Française, où un serment me tenait enchaîné, mais si je ne pouvais pas alors vous donner le secours de mon bras, du moins je ne combattais pas contre vous; car je venais d'apprendre le secret de ma naissance. Ce secret m'avait été révélé par un vieux serviteur, qui avait pris soin de mon enfance, et qui, à l'article de la mort, m'avait tout avoué en me reipettanl les titres qui devaient prouver à tous la vérité de ses paroles.

— Parlez, seigneur cavalier, dit le capitaine Prost , j'ai le droit de tout savoir : je vous dois la vie, et je vous donne mon amitié. Parlez, car dans cette malheureuse histoire de votre famille , il y a eu tant de mystère , que votre récit aura peut-être plus d'importance que vous ne pensez. Je vous écoute.

— Vous savez, dit Albéric , les querelles qui pendant des siècles ont existé entre la maison de Binans et cel le de Vaudrey . Vous avez

cnlendu parler du fiimoux AIIk rie de Binans, dont j2 porte aiijourd'imi ic nom , qui lua de sa main au chàlcau de l'Aigle un baron de Vaudrey sous les yeux de sa femme et de ses enfans. Les siresde Montaigu en s'allianl aux sires deVaudrey ont hérilé de cette vieille haine; et cette lièvre de vengeance, alimentée chaque année, chaque jour, par de nouveaux sujets de discorde, amena enfin la catastrophe dont je fus victime.

— HélasI dit le capitaine tristement, que de maux toutes ces querelles ont causés au pays!

— 11 y a vingt cinq ans, continua Albéric , le sire de Mirebel était un des plus riches seigneurs du Baillage d'aval, et Blanche, sa lille, une merveille que tous les cœurs convoitaient. Le sire Antide de Montaigu n'avait pu voir tant de trésors sans chercher à s'en rendre maître; aussi lit-il auprès du siredeMirebel toutes les démarches possibles pour obtenir la

main de sa fille; mais elle avait donné tout son amour à Arthur de Binans, mon père, et leur union était près de se conclure, lorsqu'un jour Blanche fut enlevée au milieu d'une chasse , par une troupe d'hommes masqués; et jamais on ne put découvrir le lieu de sa retraite ; ses ravisseurs n'avaient pas laissé de traces. D'abord inconsolable de ce malheur, mon père comprit enfin qu'il ne devait pas laisser périr son nom , et un an plus tard il épousa la châtelaine de Beauregard , qui fut ma mère et mourut en me mettant au monde.

— Antide de Montaigu ne fut-il pas soupçonné? demanda le capitaine Prost.

— Oui, répondit Albéric. Le sire de Mirebel s'adressa même au parlement de Dole, qui envoya un de ses officiers chargé de visiter le château de l'Aigle , dont aujourd'hui encore il est seigneur; mais toutes ces recherches furent sans résultats Pendant plusieurs an-

iléos, la paix sembla renaître, les querelles cessèrent ; mon père, toujours triste de la catastrophe qui l'avait frappé , avait renoncé à l'existence active des hommes de guerre , pour vivre paisiblement dans son manoir, d'où il ne sortait jamais-, mais son rival ne devait pas se contenter de ce repos, de cet oubli auquel il semblait se condamner. Une nuit la trahison introduisit l'ennemi dans notre château; tout fut ravagé, pillé; nos gens furent égorgés en voulant défendre leur maître; mon père, surpris dans son lit, ne put se soustraire aux poignards des assassins ; et son cadavre disparut, sans doute, dans l'incendie qui éclaira cette horrible scène , car on ne put pas le retrouver au milieu des décooibres.

— Oui, l'incendie, interrompit le capitaine, je me souviens; on ajoute même qu'un violent orage qui éclata bientôt arrêta les progrès de la tiamrae; et voilà pourquoi les vieilles tours

du château de Binans sont encore debout. Mais \ous, vous, comment avez-vous pu échapper? — Un vieux serviteur nommé Jérôme Marcelin, anoien compagnon d'armes de mon père, qui le premier avait donné l'alarme, pensa d'abord à moi. A travers mille dangers, il parvint à m' emporter dans ses bras et à me déposer en lieu sûr; et plus tard il m'emmena en France. Au milieu du désordre qui régnait dans le château, il avait pu s emparer d'une cassette qui contenait les bijoux de ma mère et tous les papiers de ma famille ; ce fut là toute notre fortune. Par ses soins j'ai reçu une éducalion digne de ma naissance. Plein d'intelligence et d'adresse, il a su me faire présenter à la cour, où mon nom d'emprunt n'excita aucun soupçon. Je lui dois tout, existence, fortune, et jusqu'aux moyens de relever ma maison. Aussi, lorsqu'il mourut, après m'avoir révélé cet affreux mystère, je le

pleurai comme mon bienfaiteur , comme mon second père.

— Ainsi, répondit le capitaine, qui avait écouté ce récit avec la plus grande attention , ce n'est pas volontairement que votre père a disparu du pays; il a été victime d'un infâme guet-apens, d'un crime odieux.

— Oh I vous pouvez me croire, s'écria Albèric avec feu , cette fois les gens du Sire Anlide de Montaigu , seigneur de l'Aigle, n'avaient pas cru devoir se voiler le visage. C'est la face découverte qu'ils sont entrés dans le château de Binans, commandée par leur maître en personne. Aussi que pouvait le vieux serviteur qui m'avait sauvé , contre un ennemi aussi puissant? Fuir et attendre. Quant au seigneur de l'Aigle, il n'avait qu'un nioyen d'éloigner de lui les soupçons, c'était de colorer la disparition de mon père , du chagrin que lui causait toujours la perlede Blanche. Il avait

voulu fuir la terre oii il avait tant aimé ! L'iticendie lui-inôme tourna à son avantage : le sire de Binans, dit-il, a voulu anéantir jusqu'à son passage dans le pays. Dans un temps de guerre et de discorde, une pareille fable devait s'accréditer ; on ajouta foi à ces mensonges; on crut à ces calomnies ; puis on finit par ne plus parler de cette fatale histoire, et aujourd'hui encore le seigneur de l'Aigle est lier et puissant.

Le capitaine allait répondre, mais son cheval s'arrêta brusqueriient et refusa d'avancer.

— Qu'est-ce donc, demanda Albéric?

— Regardez, dit le capitaine, là, devant nous, cette lueur rougeàtrc.

— Eh ! bien !

— C'est le sabbat.

Au même instant, ils virent s'élever de terre une vapeur jaunâtre, répendant au loin une odeur de soufre, qui se dirigea vers eux, les

enveloppa et disparut. Ils avaient été obligés de fermer les yeux et de retenir leur respiration pour ne pas être aveuglés et asphyxiés par le passage de cette espèce de trombe. Quand le nuage se fut dissipé, la lueur qu'ils avaient aperçue d'abord jetait un éclat immense qui s'élevait jusqu'aux cieux , et un spectacle hideux frappa leurs regards :

— Partons , dit le capitaine.

— Non , répondit Albéric , j'ai si souvent entendu parler du sabbat, que je veux le voir.

— Cependant, reprit le capitaine en hésitant.

— Avez-vous peur , demanda Albéric?

— Moi!

Il jeta sur son compagnon un regard dédaigneux et garda le silence.

Dans un vaste pâturage , nommé le Communal de la Gire, sur une esplanade qui domine le ravin delà cascade de Pisso-Vieille , des bù-

chers de bois de sapin allumés avaient été placés circulairement, et formaient comme une vaste fournaise ardente, du centre de laquelle s'élevait un colosse de vingt pieds de haut, vêtu de noir, à la ligure sanglante, aux yeux verts et brillants, et dont les dents couleur de feu, scintillaient comme des étoiles, à travers une vapeur jaune qui sortait continuellement de sa bouche. Il avait les bras étendus, et ses mains, ou plutôt les serres de vautour qui lui en tenaient lieu, balançaient dans l'air d'un côté un loup n>onstrueux, et de l'autre un énorme chat noir qui poussaient des hurlements affreux. C'était le roi du sabbat.

A ses pieds remuait en tout sens comme une fourmilière, une foule d'êtres hideux, qui tantôt s'acharnaient les uns contre les autres et se déchiraient , et tantôt passaient et repassaient insouciants. Ici c'était un bouc aux cornes gigantesques qui s'en allait éternuant sur chaque

brasier el en oliangcaii la couleur. Là c'était un ours bhnc à la gueule écumaulc qui jetait sans cesse dans les feux une poudre infecte qui en lançait la flamme jusqu'aux nues. Plus loin un serpent d'une longueur inlinie enveloppait de ses innombrables replis la robe noire de son maître, élevait sa tète au niveau de la sienne, et tout à coup retombait en sifflant , écrasant de sa lourde masse la foule des démons, qui lui répondaient par des cris horribles. Là, une immense araignée menaçait un enfant noir , à la tète de crapaud , qui , armé d'une hache, semblait la défier; à chacjue mouvement de l'araignée , la hache tombait et lui coupait une patte; mais un jet de flamme sortait aussitôt de la blessure, et la patte reprenait sa forme première : c'était l hydre de Lcrne aux lètes sans cesse renaissantes. A leur coté, un coq superbe, au plumage doré, au bec de diamant, à l'œil de feu, menaçait quiconque

osait l'approcher. En face de lui se tenait debout un singe immense dont la queue brûlante lançait dans l'air tout ce qui se trouvait à sa portée. Et cette foule se multipliait sans cesse, et changeait de forme à chaque instant. Tous ces démons disparaissaient pour faire place à d'autres qui s'entre-tuaient, se déchiraient, et qui à leur tour retombaient dans le néant.

Plus loin, en dehors du cercle de feu qui entourait la bande infernale, se tenait une multitude de paysans et de paysannes, affublés de costumes grotesques ; ils étaient tous à genoux et semblaient attendre.

Alors le colosse noir poussa un grand cri, sa tête s'inclina, ses yeux, de verts qu'ils étaient, devinrent pourpre, et sa bouche lança des flammes. Une vieille femme s'avança et se posa en face de lui.

Rien de plus hideux que cette créature. Ses longs cheveux blancs , souillés de boue , lom-

— Gobaient en désordre sur ses épaules voûtées, et ombrageaient un visage pâle, jaune, osseux, ressemblant à la lêle d'un hibou. Les haillons sous lesquels ses membres amaigris élaienl à demi cachés, tombaient en lambeaux, et s«e pieds étaient enfermés dans des sabots de buis, qui, depuis nombre d'années, s'étaient usés sur les cailloux des chemins. Elle tenait d'une main un petit fagot d'épines, et de l'autre une a^oix grossière , faite de deux branches de sapin unies ensemble par une corde.

A son approche, tout devint calme aux pieds de l'homme noir; et il se lit un grand silence. Elle jeta dans un des bûchers sa croix et son fagot d'épines ; puis, d'une voix cassée, glapissante, cria trois fois :

— Satan ! Satan ! Satan !

La foule entière lui répondit :

— Satan ! Satan ! Satan î

Le géant inclina son énorme tète, il lanç<j

aux pieds de la vieille le loup et le chat; et ces deux animaux lurent à l'instant remplacés par d'autres , qui , grimpant le long du corps de l'homme noir, sous sa robe, et glissant le long de ses manches, arrivèrent ainsi à rextrcmité de ses bras, et y demeurèrent suspendus. C'était d'un côté un griffon et de l'autre une cigogne.

La vieille alla chercher dans un groupe qui se tenait à quelque distance derrière elle, une jeune fdle dont les yeux étaient couverts d'un bandeau , elle la conduisit auprès du chat noir, la plaça sur sonxlos, puis elle-même enfourcha le loup; et les deux animaux, franchissant d'un bond le cercle de feu qui entourait le centre du mystère , les portèrent aux pieds du grand homme noir, où les démons s'empressèrent de leur faire place en criant :

— Satan ! Satan ! Satan !

Et la foule répondit :

— Satan ! Salan 1 Satan !

Lors'ju elles eurent mis pied à terre, la vieille enleva à la jeune fille son bandeau, et, se tenant un peu à l'écart, elle la laissa seule.

Qu'elle était belle , cette enfant , surtout au milieu de tant d'horreurs 1 Surprise d'abord, lorsque son bandeau tomba , elle ne fut pas maîtresse d'un premier mouvement de crainte; mais bientôt rassurée, elle écarta doucement ses longs cheveux noirs qui lui voilaient le visage , les rejeta avec une grâce angélique sur ses épaules nues, plus blanches que de l'albâtre; et promenant tranquillement sur son hideux entourage de paisibles regards, qui prenaient vie dans de beaux yeux bleus, ravissants à voir, elle attendit!

— Le nom de ma (ille, cria l'homme noir?

— Thievennc Paget, dit-elle.

Et pour prononcer ces mots, elle ouvrit une bouche délicieuse, entourée d'un anneau rosé,

quebordaien t deux rangées de perles sans lâches.

— Que veut ma (illc? ajouta rhomme noir.

— Me bailler h toi.

Aussitôt elle vit sortir de dessous terre , devant elle, une énorme chaudière remplie d'une liqueur rouge, qui bouillonnait et jetait une épaisse fumée. Deux hommes noirs , mais plus petits que l'autre, s'approchèrent d'elle, la dépouillèrent de ses vêtements; puis l'enlevèrent et la présentèrent à leur maître. Celui-ci la prit dans ses bras , la pressa contre lui , la tint un moment embrassée pendant que tous les assistants, paysans et démons criaient ;

-— Satan! Satan! Satan!

Et il la jeta dans la chaudière.

— Alors ce fut une confusion épouvantable. Le gr-and houime noir lança au milieu des paysans les deux animaux qu'il tenait dans ses griffes, et qui à l'instant furent remplacés par d'autres qu'il lança à leur tour. Chaque pay-

san, hommes el femmes, prit un animal, monta dessus, et se mit à chevaucher à qui mieux mieux, franchissant les bûchers, se poussant, se heurtant, tombant, s' écrasant, poussant des cris affreux , des imprécations horribles, sous le poids d'un vertige infernal , ivres d'une joie diabolique.

Mais bientôt le tumulte cessa , chacun demeura immobile et silencieux. La jeune fille reparut couverte d'une robe de lin sur laquelle se dessinaient les couleurs de i'arc-en-ciel , et assise entre les ailes d'un magnifique cygne blanc au bec d'or, qui l'enleva mollement de terre, plana un instant sur la valléeet disparut.

Aussitôt les danses commencèrent, mais les animaux n'existaient plus. Les démons avaient repris leur forme primitive; ce n'était plus que des hommes rouges, aux cornes allongées, aux pieds fourchus. Tous, paysans, paysannes, démons, diablotins, suppôts de Satan, se donnant

Ja main, se mirent à danser en rond autour des bûchers, au centre desquels se tenait toujours le grand homme noir, agitant ses bras et vomissant plus que jamais de la fumée et des flammes.

Puis tout à coup, ils se précipitèrent tous à Tenvi dans les feux qui s'éteignirent; la lumière disparut pour faire place aux ténèbres. Le sabbat était lini ! (5)

— Eh bien ! demanda le capitaine Prost à Albéric, êtes-vous content?

Mais celui-ci était incapable de répondre. L'œil hagard , la poitrine oppressée , le visage pale, il ressemblait à une masse inerte, insensible, sans vie ; son regard fixe et immobile suivait la même direction, et semblait vouloir percer l'épaisseur de la nuit, pour y découvrir une trace de la scène qui venait de se passer. — C'est donc vrai ! murmura-t-lL Et ses lèvres se crispèrent, ses dcQls cla-

quérent ; un Ircrablemcnt convulsif lui parcourait tout le corps, on eut dit qu'un démon s'était logé en lui.

— C'est donc vrai ! dit-il encore.

Mais alors un sifllement aigu retentit à leurs oreilles; cl la même voix qu'ils avaient déjà entendue une fois, leur cria :

— La Cuzon 1 la Cuzon ! la Cuzon !

Le capitaine Prost, surpris d'abord , répondit cependant ;

— Merci 1 nnerci ! merci !

Puis il ajouta :

— Encore ! elle vient encore m'averljr ! votre curiosité sera peut-être cause d'un malheur; venez , venez; cl Dieu veuille que j'arrive à temps.

Puis il enfonça les éperons dans les flancs de son cheval ; et Albéric, que le cri de la \ ouivre avait rendu au sentiment de lui-même , le suivit.

Quand ils eurent perdu de vue les feux de la Quia, aux pieds desquels s'était passé l'infernal mystère, Albéric se sentit plus à l'aise. La fraîcheur de la nuit , en lui frappant au visage , calma peu à peu l'agitation nerveuse que ce spectacle avait jetée en lui ; et le silence et l'obscurité qui avaient succédé à tant de fracas et de flots de lumière, achevèrent de lui rendre toute sa raison.

— Pardonnez-moi, dit-il au capitaine Prost, de vous avoir retenu si longtemps pour un caprice , lorsque sans doute votre présence est si nécessaire à Saint-Claude.

— J'ai voulu savoir, répondit le capitaine, comment vous supporteriez ce hideux spectacle, dont j'ai été souvent témoin; et voilà pourquoi j'ai consenti à rester. Il n'y a qu'un instant vous me demandiez si j'avais peur. Je ne vous adresserai pas la même question, j'ai pitié de votre embarras.

Et il retomba dans sa rêverie.

La lane brillait dans tout son éclat; pas un nuage au ciel , pas une vapeur sur les crêtes de la montagne. Les étoiles, ces soleils qui éclairent d'autres mondes, scintillaient à travers cette gaze diaphane qu'on nomme l'atmosphère , et qui enveloppe notre globe , semblable à ces tissus légers dont se couvraient jadis les Messalines de Rome, et qui laissaient voir des formes adorablement gracieuses derrière leurs plis transparents. Tout était calme et silencieux dans la nature; on entendait seulement au loin le bruit monotone et régulier de la cascade qui glisse le long des rochers , ou se précipite furieuse dans le gouffre qu'elle a mis des siècles à creuser, ou bien les échos de la vallée étaient troublés par le craquement de la branche morte, qui , cédant sous le poids d'un oiseau de nuit , se sépare du tronc (|ui l'a créée , frémit jusqu'à l'extrémité de ses rameaux, puis tombe

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