‹ Le diamant de la vouivreChapitre 4 sur 7 · GO · texte numérisé non relu

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de branche en branche, de feuille en feuille, sur la mousse qui tapisse le pied de l'arbre , jusqu'à ce que le bûcheron, ou l'enfant du pauvre vienne la ramasser et la porter dans l'âlre de la famille.

Déjà la vallée, au fond de laquelle est bâtie la ville de Saint-Claude, s'entrouvrait aux yeux de nos voyageurs. Déjà les énormes sapins, perchés sur la pointe des roches nues, se dessinaient à l'horizon, et commençaient cette muraille toujours verte qui tombe depuis les hauteurs de Sept-Moncet jusqu'aux bords de la Bienne; déjà la route qu'ils parcouraient suivait une pente insensible le long de la côte de Cinquétral ; déjà à la clarté de l'astre des nuits, on pouvait distinguer la croix qui brille sur le clocher de la cathédrale. L'aspect de ce paysage, essentiellement pittoresque, et qui succédait presque brusquement à une nature nulle, sauvage, ingrate, rappela à Albéric et la pré-'

sencc de son compagnon de voyage et le but qu'il s'était proposé en revenant dans ce pays :

— Capitaine, dit-il, excusez mon émotion, elle est bien puérile sans doute; mais vous seul en avez été témoin, et c'est là ce qui me console. Nous approchons de Saint Claude; avant d'y arriver, permettez-moi de vous rappeler les premières paroles que j'ai prononcées il y a deux heures lors de notre rencontre.

— Quelles paroles, demanda le capitaine?

— Je vous ai dit, répondit Albéric, qu'en venant dans ces montagnes, je n'avais qu'un seul but, qu'un seul espoir, celui de vous rencontrer.

— Oui, je me souviens, et vous n'avez pas eu le temps d'achever votre confidence.

— D'abord, continua Albéric, je voulais vous avouer le secret de ma naissance, à vous seul ; parce que sans vous connaître je vous aimais ; parce que en entendant chaque jour

dans le camp français vanter votre bravoure^ vos exploits, votre loyauté, et ce courage héroïque avec lequel vous défendez votre pays, je me disais : je voudrais être son ami.

Le capitaine Prost lui serra la main en silence.

— Et puis, ajouta Albéric,pourvenger mon père, et relever ma maison, qui mieux que vous peut me seconder? qui mieux que vous peut me guider dans l'exécution ae ce saint projet?

— Je vous arrête, répondit le capitaine; à vous qui m'avez donné une si grande preuve de confiance, je dois la vérité tout entière. Ne prenez pas en mauvaise part ce que vous allez entendre; ce sera pour vous une nouvelle preuve de cet esprit de patriotisme dont vous faisiez tout-à-l'heure un si pompeux éloge.

— Je vous écoute, dit Albéric timidement.

— Pour vous je donnerais ma vie, continua

le capitaine Prost en prenant un ton solennel, car ponr moi vous avez exposé la votre dans cette soirée. Mais mon père, lui-même, s'il vivait encore, rue demanderait de sacrifier à son intérêt ou à sa haine un de ces hommes (jui ont embrassé avec tant d'enthousiasme notre sainte cause, que je lui répondrais : le pays avant nous !

Albéric était confondu, le capitaine Prost ajouta:

— Albéric, le sire Anlidede Monlaigu, seigneur de l'Aigle, est aujourd'hui un des plus ardents défenseurs de notre liberté. C'est parmi ses vassaux que je vais recruter ma bande, lorque les balles des Français l'ont décimée. C'est lui qui nous fournit des armes, des vivres et de l'argent, lorsque nos courses dans les pays -bas n'ont pas été fructueuses. C'est lui qui nourrit la mère du soldat et marie sa sœur. C'est au château de 1 Aigle qu'est

le centre des opérations militaires de toute la hautemontagne. C'est lui enfin qui, avecle brave colonel César du Saix d'Arnans, que l'Espagne nous a envoyé pour commander nos armées, dirige nos mouvements, déjoue les projets de l'ennemi, et nous assure la victoire. Les sires de l'Aigle et du Saix d'Amans sont les colonnes sur lesquelles repose l'espoir du pays.

— Merci de votre franchise, capitaine, répondit Albéric après un instant de silence; à Dieu ne plaise que je veuille, pour prix du service que je vous ai rendu, vous imposer un sacrifice qui répugnerait à votre loyauté ; j'agirai seul. Mais j'ai une autre demande à vous adresser, et pour celle-là nous nous trouverons d'accord, je l'espère. Où est Pâquerette?

— Pâquerette ! répéta le capitaine au comble de l'étonnement.

— Oui, Pâquerette, continua Alberic-, ma question vous étonne ; mais rassurez-vous. Je

vous ai déjà dit qu'il y a un an je suis venu en Franche-Comté à la suite de l'armée française. Pendant quelque temps nous avons investi la ville de Dole, mais sans chercher à nous en rendre maîtres; l'héroïque défense de >IGo6 était pour nous une leçon trop forte pour que nous pussions nous exposer à en recevoir une seconde. Pendant ce blocus, je faisais souvent des courses dans la campagne pour le service du marquis de Villeroi notre général ; c'est dans une de ces excursions que j*ai connu Pâquerette. Elle habitait alors avec son père une chaumière au milieu de la foret de Chaux; et je fus assez heureux pour les protéger tous deux contre le ravage de nos troupes. Une douce intimité s'établit bientôt entre nous. J'allais la voir presque tous les jours, et chaque fois que je la quittais, j'éprouvais un chagrin dont je n'étais pas maître. Elle est si jolie, Pâquerette î Elle a tant do naïveté, de grûce, et

puis elle chérit tartt son vieux père. Je Taime, capitaine, je Taime comme on n*aime qu'une fois dans sa vie, elle est aujourd'hui mon seul espoir de bonheur dans ce monde, à moi qui n'ai pas d'ami, pas de famille. Aussi c'est pour elle que je viens à vous; car vous seul pouvez me dire où elle est, vous son parent, vous le ne\eu de son père.

— Ah! elle vous a dit murmura le capitaine Prost.

— Elle a pour vous tant d'affection I répondit Albéric. Que de foi« vous avez été le sujet de nos causeries. Avec quel enthousiasme elle me racontait vos exploits, votre bravoure ! Je me souviens encore dé ses dernières paroles, lorsque je la quittai poursuivre mon drapeau, qui rentrait en France. Nous étions alors au milieu de la forêt qu'elle habitait, à vingt pas de sa demeure ; nous pleurions tous deux : Albéric, me dit-elle, quand vous reviendrez dans no-

trc pays, si celte cliaumière est déserte, allez à la moiilagnc trouver le capitaine Prost, mon cousin, mon frère; il vous fera bon accueil en mon nom et vous conduira vers moi.

— Elle a dit cela? demanda le capitaine sévèrement.

— Ce sont ses propres paroles. Et vous voyez, je viens vous demander : Où est-elle? où est Pâquerette?

— Ni elle, ni son père ne m'en ont parlé! ajouta le capitaine, devenu pensif.

— C'est qu'elle m'a oublié, répondit Albérie.

— Non, reprit vivement le capitaine Prost; c'est qu'ils connaissent ma haine pour les gens de votre nation, et ils n'ont pas osé m'avouer iju'ils avaient pour ami un Français.

— Est-ce donc un crime?

— Baron de Binans, continua gravement le capitaine, puisque vous m'avez choisi pour confident dans une affaire qui me touche de si

près, je ne vous ferai pas l'injure de vous demander quelles sont VOS" intentions sur cette jeune fille. Vous êtes noble, vous serez riche; Pâquerette est pauvre, mais elle est ma parente.

— Elle sera ma femme, interrompit Albéric avec feu.

— Bien. Cependant parlez-moi avec franchise : Êtes-Yous encore au service de la France?

— Lorsque j'ai appris le secret de ma vie, répondit Albéric, lorsque j'ai su que j'étais Franc-Comtois, mon premier soin a été de me faire dégager du serment qui me liait aux ennemis de mon pays, et je viens ici pour me ranger sous vos drapeaux.

Le capitaine Prosl tendit la main à Albéric, qui la lui pressa avec eiîusion; puis il ajouta :

— Non; restez neutre dans cette cause. Peutêtre un jour aurez-vous besoin pour vous'même de cette neutralité ; et puis votre bras

nous serait d'un trop faible secours. Vous n'êtes pas habi*yé à celle guerre de montagnes, toute de ruse, d'adresse, d'audace. Ici pas de combinaisons possibles. A chaque instant les plans les mieux concertés sont rendus impossibles par des accidents de terrain ou par des contremarches de l'ennemi. Sauriez-vous, comme nous, gravir les rochers, franchir les rivières; connaîtriez-vous ces sentiers impraticables pour tout autre que pour le montagnard qui en a l'habitude, chemins à peine frayés, dont rhomme dispute le passage aux loups et aux ours, et qui diminuent les distances au point de nous montrer ce soir à Saint-Claude et demain aux pieds de la tour de Mouron, sur Poligny? Je ne vous parle pas des dangers continuels, des privations de tous les jours, de la fatigue qui énerve et qui tue. Non, croyez-moi; restez neutre. Peut-être un jour pour Pâquerette aurez-vous besoin d'invoquer votre an-

cien titre d'officier français. Dans ces jtemps malheureux il faut tout prévoir.

— Je vous obéirai, capitaine, répondit Albéric; je ne serai d'aucun parti, puisque vous le voulez. Mais Pâquerette, Pâquerette, où estelle?

— Où elle est? répéta le capitaine en hésitant, à Saint-Claude, à la porte d'une prison, où elle mendie depuis hier la grâce d'arriver jusqu'à son père.

— Que me dites-vous là? s*écrîa Albéric en pâlissant.

• — Je dis, continua le capitaine Prost, avec une rage concentrée; je dis que depuis deux jours le sire de Guébriant est entré dans Saint- Claude avec ses Suédois. Hélas! la ville est trop mal fortifiée pour pouvoir se défendre; il a fallu en ouvrir les portes à l'ennemi. Je ne vous ferai pas le tableau des horreurs commises par ces hordes sauvages que la France et la Suède

ont vomies sur notre terre. Pauvre Comté, le ciel t'a-t il donc abandonnée ! Mais au nombre des victimes de la férocité des vainqueurs se trouve l'homme dont vous parliez tout-à-l'heure, le père de Pâquerette, mon oncle ù moi, arrêté comme espion, enfermé dans les caves du couvent et attendant que le jour se lève pour marcher au supplice.

— Eh quoi ! Jacques Prost arrêté , emprisonné, condamné à mort!

— Oui; et s'il n'a pas encore subi sa sentence, c'est qu'on veut en faire un exemple qui effraie les populations. On connaît notre parenté, et on veut m'intimider par son supplice. Mais on a oublié, sans doute, que l'on me trouve partout où il y a un danger à braver, un innocent à sauver ou une sainte cause à défendre. Ils sont bien joyeux cl bien sûrs du succès; mais patience I

— Que comptez- vous faire?

— VoUvS le verrez.

— Capitaine, répondit Albéric, pourquoi vous exposer, vous et les vôtres, quand il est peut-être en mon pouvoir de le sauver. On ignore encore qui je suis, quels sont mer, projets. J'ai vu souvent au quartier-général de l'armée française le sire de Guébriant; j'étais lié avec ses officiers. Je puis donc nie présenter à lui; et peut-être serai-je assez heureux pour obtenir la grâce.....

— Une grâce! interrompit vivement le capitaine Prostj une grâcej nous! implorer une grâce! noushumilier devant un Suédois ! Oh ! vous ne nous connaissez pas! Merci pourtant de votre offre généreuse. Ce ne sont pas des des prières que nous emploierons pour ie sauver, mais nos épées.

Les deux heures qu' Albéric venait de passer avec le capitaine Prosl, avaient suffi pour lui donner un échantillon du ca'ractère de son

nouvel ami, aussi n'oùt-il même pas la peftsée (l'insUhM . li continua de marcher à ses cotés dans le plus profond silence, le cœur agité de mille inquiétudes al'freuses sur le sort de celle qu'il aimail.

En ce moment ils arrivaient au bord de la Bien ne , qui dans cet endroit coule à une portée de niousquet des murs de Saint-Claude. Nos deux voyageurs mirent pied à terre, et le capitaine pronanl son cheval par la bride, entra dans un boucjuel de bois, eu faisant signe à son ami lU) le suivre. Après avoir fait quelques pas dans le fourré , ils se trouvèrent en face d'une caverne, de laquelle sortit un homme qui vînt à leur rencontre. Cet homme s'empara des chevaux , échangea quelques mots en patois avec le capitaine , et celui-ci s'adressant à Albéric :

— A présent, lui dil-il, pas un mot 1 le plus grand silence 1 faites que votie pied ne glisse pas sur les cailloux , et que la poignée de votre

épée ne se heurte pas au:^ canons de vos pistolets; songez que le moindre bruit pourrait donner l'alarme-, songez que l'ennemi est là î

En disant ces mots, ils se dirigea d'abord , suivi d'Albéric, du côté de la rivière qu'ils laissèrent ensuite à leur droite; et après avoir traversé avec les plus grandes précautions le court espace qui les séparait de la ville , ils se trouvèrent au bord du fossé dans lequel ils se cachèrent.

Alors le capitaine fit reteiUir dans l'air un sifflement aigu, et .aussitôt plusieurs ombres parurent de distance en dislance sur les murailles, demeurèrent un instant immobiles, puis s'évanouirent. Le capitaine siffla une seconde fois, mais c'était un son doux, presque imperceptible; à ce nouveau signal une ombre seule se montra au-dessus de leurs lètes, et ils aperçurent une échelle de corde, qui glissait le long du mur et tombait à leurs pieds. Le capi-

laine s'avançn , lil signo à Albéric de monter, nionla ensuite deiiière lui, et ils arrivèrent ainsi sanseneonibre au haut de la muraille, derrière laquelle ils disparurent. .

SAMCIAUDE.

Il fallait être un lépreux, objet d'horreur et de dégoût pour ses semblables, ou un grand criminel fuyant les châtiments de la justice humaine; ou un saint anachorète animé de cette foi religieuse, decellecroyanceévangélique des pères de l'Église, pour concevoir seulement la pensée de passer sa vie dans ce lieu.

Telles sont les réflexions qui viennent ù l'es-

prit de tout homme qui pour la première fois se trouve en vue de Saint -Claude.

Qu'on se ligure trois hautes montagnes de six cents mètres d'élévation, formant entre elles comme la moite d'un paiallélograme. A mi-côte, l'une de ces montagnes laisse échapper de son flanc une sorte de plateau de peu d'étendue, borné d'un côté par la roche à pic, qui se nomme aujourd'hui, on ne sait trop pourquoi : Le saut de la pucel/e] et de l'autre par une pente insensible qui descend jusqu'au fond de la vallée; c'est sur ce plateau que la ville fut bâtie.

Engloutie sous la neige pendant les deux tiers de l'année, celtecité ne se révèle^lorsaux yeux du voyageur qui la domine depuis les hauteurs voisines , que par la fumée qui s'échappe de ses larges cheminées. Pas la nioindre trace de végétation pendant ces longs hivers. Le sapin seul, croissant sur ce rother nu , iom[)t

par sa verdure éternelle , la blanchâtre monotonie de ce paysage. Les routes, nivelées avec la campagne par des couches de neige, permettent à peine de descendre au fond de cet abîme, tant il y a de danger à s'écarter du chemin , tant on doit craindre de disparaître à ' chaque pas dans des fondrières dont on ne revient jamais. Alors, pas d'animaux dans les pâturages, pas de bergers sur la montagne , pas de moutons dans la prairie, pas de chèvres aux mamelles pendantes , gravissant les coteaux en broutant l'herbe aux mille fleurs, aux pieds des buissons de buis. On n'entewd (|ue le croassement du corbeau, les hurlements des loups, et les cris de l'aigle ou de l'oiseau de proie, qui va chercher sa pâtuieet revient à son nid triste ou joyeux , suivant que sa chasse a été bonne ou mauvaise. L'homme reste chez lui , au milieu de sa famille, usant les provisions qu il a faites pendant les beaux jours et attendant ïe

printemps, comme le mendiant qui meurt de faim attend l'aumône du riche.

Ce lieu , le plus sauvage peut-être des montagnes du Jura , fut choisi jadis par un saint anachorète, qui vint y oublier, dans la paix et le silence , les bruits du monde et les mauvaises passions des hommes. Ce saint homme se nommait Romain, il vivait dans les premiers temps de l'établissement du christianisme dans la Séquanie. Son hermitage reçut le nom de Condat (o) et bientôt Lupicin , son frère, vint y vivre avec lui. Mais, quelques années après, cette pauvre retraite ne pouvant recevoir les chrétiens fervents qui y arrivaient en grand nombre, ils se retirèrent dans un lieu nommé d'abord Laucùne , et qui plus tard fut appelé Saint-Lupicin , du nom d'un de ses fondateurs. Après la mort de saint Romain, Lupicin ramena à Condat, les religieux dont il s'était fait le chef, et fonda ainsi uncconiuiu-

uîïuté qui devait un jour rivaliser de richesses avec les plus riches couvenls de l'Europe.

Mais hélas! est-il donc dans la nature de l'homme de gâter les plus belles institutions? La loi naturelle veut-elle donc que les thoses les plus saintes soient toujours la proiede l'ambition ou de l'intérêt? Saint Romain avait consacré ce lieu à la prière, à la piété la plus austère. La religion seule, l'amour de Dieu avaient dirigé ses pas. Il avait fondé là un temple qui avait pour voûte l'immensité des cieux, pour murailles de vastes forêts de sapins, et pour autel le rocher nu. Perdu dans ce désert, où les racines des plantes étaient sa seule nourriture, et l'eau d'une source son unique boisson, il ne vivait que pour l'autre monde , ne considérant celui-ci que comme un pénible voyage , que l homme doit parcourir et au bout duquel il trouvera le terme de ses fatigues. Il meurt enfin , et bientôt ses successeurs, oubliant son

exemple, font de son pieux ou\rage, une puissance dans la hiérurcliie féodale.

Enrichis par les riches offrandes que les pèlerins de tout rangs venaient déposer au pied des reliques desainl Claude, archevêcjuede Besançon, né à Bracon près de Salins , niorl en 696, les moines de ce couvent achetèrent de vastes domaines, lirenl construire des châteaux pour lesproléger,eurentdeshomnies-d'armesàleurs ordres , des vassaux , des serfs sous leur dépendance; perçurent des dîmes, imposèrent des corvées; battirent monnaie; s'arrogèrent le droit de sauf-conduit dans les états de Bourgogne; celui de juger en dernier ressort. En un mot , cel humble hermitage , qui a>ail jadis servi de retraite à un pauvre ermite, devint en quelques siècles, un des plus riches cousenls de l'Europe, et ses habitants d'insolents seigneurs , qui finirent môme par exiger des quar-

tiers de noblesse pour recevoir les nouveaux venus dans leur sein.

Bien plus : si, même dans les premiers temps de la féodalité, le droit des communes, fort restreint du reste, avait pourtant été étendu 5 si quelques seigneurs leur avaient accordé des chartes d'affranchissement, ou gratuitement par philanthropie , ou moyennant une rétribution par besoin d'argent, surtout à l'époque des croisades; les moines de Saint- Claude s'étaient toujours montrés intraitables, et ce n'est qu'au prix de sommes énormes que quelques communes avaient pu se racheter de la taille et de la servitude. C'est ainsi que le village de Longchaumois paya à l'abbé de Saint-Claude, son seigneur, trois cents livres Viennoises pour son affranchissement, lis allèrent même plus loin ! car, tandis que partout en France, la liberté marchait à pas de géant, tandis que l'homme coujmençâit à sentir sa valeur et secouait ses

cli'aînos; tandis que la Noblesse et la Royauté, cédaient au progrès qu'elles no pouvaient plus ari'èter ; ces hommes de Dieu, foulant aux pieds toute pudeur, toute générosité, toute religion; ces successeurs d'un saint, qui se disaient enfants du Christ, oubliant qu'un Concile, sous le pape Alexandre III, avait décidé que lout chrélien élait libie , faisaient encore à la (in du dix-huitième siècle, peser sur leurs vassaux le droit odieux de la main-morte; et ce fut peut-être danscette partie supérieure du Jura, que subsista en France la dernière race de ce type le plus prononcé de Tesclavage.

0 honte! Voilà comment ces moines suivaient cette maxime : que tous les hommes sont égaux devant Dieu ! Voilà comment ils remplissaient la sainte mission qu'ils disaient tenir du ciel ! Gorgés d'or î enrichis du bien du peuple, dont les labeurs payaient leur fainéantise! sans pitié pour ses maux! sans indulgence pour

ses erreurs! sans charité pour ses besoins! égoïstes! impitoyables! cruels même! Yoilà ce qu'étaient devenus les disciples de saint Romain !

A l'époque dont il est ici question, la ville do Saint-Claude avait été queicj[ue peu fortiJice. Messieurs les moines de l'abbaye avaient compris la nécessité de mettre leurs trésors à l'abii d'un coup de main; et un mur d'enceinte, flanqué de quelques tours , avait aidé la nature, qui du reste avait plus fait pour la sûreté de la \ille que les travaux des hommes. îls pouvaieia sinon braver impunément l'ennemi, du moins se défendre quelque temps.

Le cardinal de Richelieu continuait alors en France la politique de Louis XL Celui-ci avait toujours convoité le duché de Bourgogne, soit par ambition, soit pour se débarrasser d'un voisin aursi puissant et aussi incommode que le noble Duc. Aussi, après ia mort

de Charles-le -Téméraire, tué sous les murs de Nancy, (it-il tous ses efforts pour marier sa fille Marie au Dauphiu de France; mais celle ci, à qui l'astucieux monarque inspirait sans doute peu de confiance, préféia l'Archiduc Maximilien , et par ce mariage , la Bourgogne passa à la maison d'Autriche. Fût-ce rancune de la part de Louis XI, ou colère d'avoir échoué dans ses projets? ou bien devina-l-il alors la grandeur future de la maison d'Autriche? toujours est-il qu'il mit tous ses soins à abaisser la puissance de sa redoutable rivale; et ce qui peutêtre dans le principe ne fut qu'une question d'amour-propre froissé, devint sous ses successeurs une question de nationalité.

Le cardinal de Richelieu avait , comme Louis XI, les yeux sans cesse fixés sur le comté de Bourgogne. La guerre venait d'être déclarée à l'Espagne, il jeta donc des troupes outre Saône, sous les ordres du prince de Coudé

(l*aborcl , et du marquis de Villeroi ensuite; puis, comme on était alors à la fin de la guerre de trente ans, et que la Suède n'avait pas flnt la paix avec l'Autriche, la France fit un traité avec cette puissance, qui lui envoya une armée commandée par le duc de Saxe-Weymar, ancien aide-de-camp de Gustave-Adolphe.

Pendant que le prince de Condé assiégeait, en ^ G56, la ville de Dole ; et que, grâce à l'héroïque défense de ses habitants , il était obligé d'abandonner la partie, le général suédois ravageait les montagnes, et faisait de chaque village un monceau de cendres , et de chaque ville un amas de ruines. La rage qui a présidé à cette dévastation a laissé dans ce malheureux pays de bien cruels souvemrs , et il faut même quelacruauté et la barbarie étrangères se soient appesanties là avec bien de la force, pour qu'aujourd'hui encore l'insulte la plus violente

(ju on puisse faire à un paysan Franc-Comtois, est (le le ii4)mmcr Suédois!

Cependant, comme il arrive à une nation, qu'on croit faible et usée , et qui tout à coup sort de sa léthargie ol devient terrible; des liommes s'étaient levés au premier signal de l'invasion, abandonnant la charrue dans les champs et la hache dans les forêts, ils avaient mordu le pied qui voulait les écraser, et, appelant les populations aux armes , ils avaient semé partout ce mol magique : Liberté! et des bras vigoureux, des poitrines robustes, des cœurs de bionze avaient poussé par milliers autour d'eux.

Parmi ceux, qu'aucun titre ne devait distinguer aux yeux des campagnards, trois surtout s'étaient mis prompten)ent en évidence, et s'étaient déclarés chefs, sans que personne songeât à leur contester le commandement. Jean Yarroz, vieux brave, qui avait fait ses preuves

plus d' une fois pendan t les guerres continuelles que les seigneurs se faisaient entre eux, et qui avait reçu du roi d'Espagne le titre de colonel, s'était chargé d'organiser la cavalerie, et en peu de temps il avait formé une milice capable de résister aux meilleures troupes. Jean-Claude Prost , son élève, quoique bien jeune encore , avait été choisi pour commander ces bandes de partisans, hommes dé fer, endurcis à la fatigue, habitués à des marches forcées, à des privations de tout genre, insensibles à l'influence des saisons , bravant larinort sans y songer, et patriotes jusqu'au fanatisme. Puis enfin Pierre Marquis, curé du village de Saint-Lupicin, prés de Saint-Claude, homme de tête, philosophe profond, grand organisateur, doué d'une vaste intelligence , était l'âme qui dirigeait le grand corps de la nation soulevée; et souvent même on le voyait abondonner l'image du Christ ,

symbole do paix et de juslice, pour prendre le plaive ot comrnopder en personne,

^u noblesse elle même avait fait caijsc coniliiuiie avec les bouigeois et les paysans. Pour elle la l'éodalité subsistait eneore , ehaque seigneur était maître dans ses domaines et roi sur son donjon ; et s'ils consentaient à rendre à leur suzerain riiommage du par le vassal, du moins ils ne voulaient pas encore de souverain absolu. Et puis électrisés par de nobles exemples , ils avaient dû céder à Tembrasement général. Cbarles Dusillet, capitaine au régiment de la Verne , avait été pendu par ordre du duc de LonguevJUe, à la porte du Château de Rahon, poqr avoir refusé de se rendre. Le vénérable l^jésident Boivin pendant le siège de Dole, s'était tenu conslannuent sur la brèche. La jeune et btll(i comtesse de Saint-Amour avait détendu sa ville pondant une semaine entière, sans soldats, sans garnisoii, n'ayant d'autre

ressource qu*iine poignée de bourgeois, que son exemple avait éleclrisés, et à la tête desquels elle repoussait toutes les attaques. Tant d'héroïsme avait touché le colonel du régiment de Conli , qui avait épargné sa ville. L'intrépide Jean-Baptiste Vagnaud de Visemal , seigneur de Frontenay, avait succombé pendant le siège de Bletterans. Et tant d'autres qui avaient teint de leur sang les remparts confiés à leur gardel Tous ces prodiges de valeur couraient de bouche en bouche, de vallée en vallée, de montagne en montagne, et gagnaient de nouveaux prosélites à la sainte cause de la patrie.

Pendant cette année 1638, les armées coali-? sées avaient suivi le même plan de campagne que dans le commencement de la guerre 5 toujours les Français dans la plaine et les Suédois dans, la montage. De part et d'autre il y avait eu succès et revers, et déjà on se disposait à abandonner la partie pour quelque temps,

— ICO —

car riiivcr approchait, lorsque le duc de Saxe- Weyniar résolut de tenter un nouvel effort.

Un de ses principaux officiers était le comte deGuébriant, gentilhomme Français, qui, ne trouvant pas sans doute dans son pays de quoi satisfaire ses rêves ambitieux , était passé au service de la Suède, et devait un jour rentrer sous la bannière de la France, et y devenir maréchal. Il fut mis à la tête d'un corps considérable, et chargé d'exécuter les plans conçus par le général. Hélas ! il ne s'acquitta que trop bien de la mission qui lui avait été confiée. En quelques jours tout le pays, compris entre Nozeroy et Saint-Claude, fut ravagé, pillé, incendié; les malheureux paysans s'enfuirent dans les bois, emportant ce qu'ils pouvaient soustraire à la rapacité du vainqueur; et Guébriant, tombant enfin sans être attendu, devant Saint- Claude , qui n'avait pas eu le temps de se préparer à une défense sérieuse, s'en empara près-

que sans coup férir. Il y était depuis deux jours lorsque lecapitaine Prost y entra en escaladant les murailles, en compagnie d'Albéric de Binans dont la rencontre à Longchaumois lui avait été d'un si grand secours.

Nous allons maintenant conduire le lecteur dans la salle basse d'une maison de modeste apparence, située à l'extrémité fie la grande rue de Saint- Claude, presque à l'entrée de la place Louis XI.

Là régnait la plus grande simplicité. Au milieu de la chambre était une grande table de bois de chêne grossièrement sculpté, au-dessus de laquelle une planche, suspendue par les deux bouts au plafond faiblissait sous le poids de plusieurs miches de pain noir. A droite s'élevait, adossé a la muraille , un immense dressoir, garni de sa vaisselle d'étainpoli, vis-à-vis duquel était un bahut de bois blancj fermé par

un simple crochet de fer ; el quelques escabeaux complétaient l'ameublement rustique de cette demeure. Une lampe de cuivre suspendue au vaste manteau de la cheminée , sur lequel se dessinait un crucifix orné d'une branche de buis, jetait sa pâle lueur sur tous ces objets.

Trois personnes étaient assises devant Tâtre. C'était d'abord une pauvre fille velue du costume simple el sévère des femmes de la montagne. Elle portait une robe dont la jupe de flanelle rayée bleu el rouge tombait négligemment sur les dalles, et laissait apercevoir enfermés dans des chaussons de laine deux pieds ravissants, beauté fort remarquable dans ce pays. Son corsage de calmande noire lui dessinait une tadle svelle el gracieuse. Son bonnet de velours noir à franges circulaires encadrait un mignon visage sur letjuel régnait une pâleur mélancolique que rendait encore plus

triste deux beaux yeux, rouges de larmes récentes. Elle était penchée en avant , les mains jointes, les coudes appuyés sur ses genoux, et jetait un regard vague sur le brasier qui se consumait devant elle.

A ses côtés étaient deux hommes, dont l'un, vêtu d'une soutane noire , la contemplait sans cesse j et semblait chercher dans sa pensée un moyen de calmer la douleur qui se peignait sur les traits de cette enfant. Sa physionomie franche et ouverte, les muscles de son visage fortement accentués, annonçaient un homme dans la force de l'âge , et inspiraient à la première vue la confiance et le respect.

L'autre portait un costume militaire d'une grande sévérité. C'était un noble vieillard aux cheveux argentés , à la moustache blanche , et qui, quoique assis, semblait un colosse. Ses vastes épaules se dessinaient sous un ample manteau (ju'il avait Rejeté en arrière; ses deux larges

mains appuyées sur ses genoux, se présentaient machinalement à la chaleur du foyer, tandis que son énorme tète se penchait en avant , et que son \isage impassible conservait une expression de méditation profonde.

Depuis long-temps ils gardaient tous trois le silence; depuis longtemps dans cette chambre, on n'entendait que le pétillement du bois résineux qui brûlait dans la cheminée.

Trois coups frappés légèrement à la porte de la rue les firent tressaillir.

— Silence ! dit tout bas le prêtre en se levant.

On frappa une seconde fois de la même manière , puis une troisième; une voix prononça ces mots : La Cuzon ; et le prêtre tirant un énorme verrou , ouvrit la porte.

— Sois le bien-venu, dit-il au capitaine Prost > qui s'était arrêté sur le seuil.

— Mon frère, s'écria la jeune fille , en se jetant dans ses bras.

Mais le capitaine, sans leur répondre , s'adressa à quelqu'un qui le suivait, et lui dit :

- — Entrez , seigneur Cavalier, nous sommes arrivés.

Un homme sortit de l'obscurité de la rue et pénétra dans le chambre. Il était enveloppé dans un ample manteau , de façon qu'on ne pouvait même pas entrevoir son visage.

— Tu n'es pas seul , s'écria le vieillard pendant que le capitaine fermait la porte.

— Non, j'ai trouvé en route un compagnon de voyage.

— Quel est cet homme ?

— Dans un instant vous le saurez , répondit gravement le capitaine ; quand nous serons seuls. Qu'il vous suffise d'apprendre que cet homme vient de me sauver la vie. Sans lui, vous ne m'auriez jamais revu»

Ces paroles furent suivies d'un instant de silence , après lefjuel le vieillard dit à la jeune fille :

— Femme, laisse nous. Ce cavalier doit être fatigué; fais-lui préparer à souper, et fais jeter de la paille fraîche dans le poêle (6). Val

— C'est elle, c'est Pâquerette, murmura tout bas le cavalier.

— Silence ! répondit le capitaine Prost. Pâquerette obéit à cet ordre, et sortit noii

sans jeter un regard inquiet sur son nouvel hôte.

— A présent , dit le capitaine au nouveau venu , vous pouvez vous débarrasser de ce manteau. Pâquerette n'est plus là. Demain vous aurez le temps de songer à elle. Aujourd'hui les moments sont précieux.

Albéric, car c'était lui, jela son manteau sur la table, et tous quatre, ils allèrent s'asseoir près de la cheminée.

— Puisque vous avez entendu parler de moi, continua le capitaine Prost , en s'adressant à son nouvel ami , les noms du curé Marquis et du colonel Varroz ont dû aussi arriver jusqu'à vous?

— Oui, répondit Albéric, et dans le camp français, votre trinité a été souvent maudite.

— Un français! s'écrièrent à la fois Marquis et Varroz.

— Ils sont devant vous, ajouta le capitaine en s'adressant à Albéric.

— Eh! quoi! dit celui-ci eo se levant et en s'inclinant avec respect ; sont-ce bien là ces deux hommes qui avec vous tiennent dans leurs mains les destinées de toute cette province?

— Ce sont eux!

— Alors j salut à vous, nobles défenseurs d'une cause à laquelle je medévouedésormais.

Depuis longlennjs je n'espérais qu'en vous, mon rôve commence à se réaliser.

— Mais qui êtes-vous donc? demanda le curé au comble de l'étonnemcnt. Qui éles-vous? vous qui nous parlez de ce qui se passe dans l'armée française , el qui venez nous chercher dans ces monlagnes ?

— Qui je suis! répondit Albéric. Avant de vous faire celle révélation que le < a[)ilaine Piosl connaît déjà el qui vous paraîtra impossible, je dois d'abord vous jurer que ce que je vais vous dire est la vérité , plus tard vous en aurez les preuves. Ensuite j'oserai vous demander le secret le plus inviolable sur ce que vous allez entendre.

Le curé et le colonel se regardèrent en silence.

— Vous pouvez l'aire la promesse cpi'on exige de vous, leur dit le capitaine Proslj je me porte garant de ses paroles.

— Eh bien! parlez, jeune homme, dit le curéj nous vous jurons le secret.

h' Alors Albéric leur dit d'une \oix grave et solennelle :

— Jusqu'ici j'ai porté dans l'armée française le nom de chevalier de Dampral ; mais ce nom ne m'appartient pas. Je suis Franc-Comtois. Yous voyez en moi le dernier rejeton d'une illustre et malheureuse famille 5 vous voyez en moi le dernier des Binans; je suis le baron Albéric de Binans ; je suis le fils du sire Arthur de Binans, qui depuis vingt ans a disparu de ce pays.

A cette révélation soudaine , le colonel Yaroz fit un bond en arrière comme pour éloigner de lui une vision qui l'épouvantait ; et saisissant avec force le bras du curé Marquis :

— Un Binans! s'écria-l-il, un Binans! le filsdesire Arthur! est-ce possible? Mon Dieu! Est-ce possible?

— Vous pouvez m'en croire, colonel, reprit Albéric. Et si vous avez connu mon père....

— Si je l'ai connu ! interrompit le vieillard en pleurant; lui! mon compagnon d'armes! mon ami ! lui que j'ai tant pleuré ! mais je ne puis le croire encore; eh ! quoi ! vous êtes bien son lils?

— L'homme qui m'a révélé ce mystère était un ancien serviteur de ma famille; ce fut lui qui parvint à me soustraire à une mort certaine, en m'emmenant loin d'ici, loin des assassins de ma famille.

— Son nom? son nom?

— Jérôme Marcelin I

-r- C'est cela î c'est cela I Sois béni, mon Dieu , pour un si grand miracle.

Puis il s'approcha d'Albéric, lui prit la main, l'attira vers lui et le couvrit de baisers et de larmes, comme s'il eut été son propre lils.

Rien de plus touchant, de plus attendrissant

que cette scène; que de voir dans ce beau vieillard la sensibilité déborder par tous les pores. Aussi le capitaine Prost et le curé Marquis restaient-ils immobiles, muets témoins de cet épanchement de tendresse. Du reste il fut de courte durée. Tout-à-coup le colonel Yarroz parut faire un violent effort; et repoussant doucement Albéric.

— Pardonnez-moi cette sensiblerie, lui ditil; les larmes sont faites pour les femmes, et pourtant j'ai pleuré. Oh I c est que vous me rappelé? tant de choses!

Il essuya encore une dernière larme qui s'égarait sur sa joue, et se remettant tout-àfait:

— Jeune homme, ajouta-t-il, toute cette fatale histoire est restée enveloppée d'un impénétrable mystère, qu'un jour peut-être on découvrira. Ayez bon espoir; et, en attendant, soyez le bien-venu parmi nous»

— Merci, colonel, je saurai me montrer digne de la conliance que vous me témoignez; je vous prouverai que je suis bien un Binans ; et vous n'aurez pas à vous repentir de cette noble hospitalité.

Varroz allait répondre , mais le curé ne lui en laissa pas le temps :

— Jacques Prosl, dit-il, attend dans son cachot les apprêts du supplice. L'avez-vous oublié?

— Vous parlez de supplice, s'écria le capitaine. Mais à voire tour vous oubliez que je suis ici.

— Demain, à neuf heures du matin, il doit être brûlé vif sur la place Louis XI, presqu*en face de cette maison.

— Demain, à neuf heures du matin, il aura à ses côtés un homme qui le sauvera, ou partagera son sort.

— Vous n'irez pas seul, capitaine, dit Albé-

rie; moi aussi je rôda me ma pari de (iévoûnient.

— Noble cœur ! murmura Varroz.

— Mais, continua le curé, le l>ûcher est dressé et les torches s'allument.

— Mais, répondit le capitaine, nos bras peuvent renverser le bûcher, et nos pieds fouler les torches.

- — Les Suédois sont nombreux.

— Les Montagnards ont pour eux le courage et la conscience d'une bonne cause.

— Les Suédois sont s.ur leur garde.

— Les Montagnards seront à leur poste.

Toute ma bande à pénétré dans la ville depuis deux jours. Klinkanno, qui tout à l'heure m'a jeté l'échelle est allé de ma part les avertir.

— Mais les Suédois ont un chef qui leur donnera des ordres.

— Demain, vous dépouillerez cette robe noire qui est pour nos montagnards le sym-

bole de la paix, et vous vous couvrirez de la robe rouge qui est pour eux un signal de détresse. Moi, je me charge du reste; comme toujours il suivront mon exemple.

Le capitaine attendit; mais le curé cessa de parler. Alors tous deux tendirent la main au colonel , et il y eut dans cette étreinte silencieuse tant de grandeur, tant de magnanime dévoûment, qu'Alberic, cédant à une influence surnaturelle, baissa la tête. Ces trois hommes lui paraissaient encore pins grands que la renommée ne les avait faits.

En ce moment un bruit de pas se fit entendre dans la rue, et on frappa à la porte de la maison avec les mômes précautions qu'avait prises le capitaine Prost.

Celui-ci alla à la porte, et, ouvrant un guichet, il dit tout bas:

— Qui va là?

— LaCuzon! lui répondit la voix sur le même ton.

Il tira aussitôt le verroux, ouvrit la porte et un moine entra :

— Frère Etienne ! s'écria le colonel en allant à lui. Par quel hasard vous trouvez-vous «à cette heure hors du chapitre ?

— Nous ne sommes plus au chapitre. Les Suédois en s'élablissant dans le couvent, nous ont relégués à l'hôtel-de-ville ; et le père supérieur vient de me donner l'ordre d'aller à l'instant porteries secours de la religion à Jacques Prost, qui, comme vous le savez, doit subir sa Sentence demain matin. J'ai pensé que sans doute vous rêviez pour lui quelque moyen d'évasion et je suis venu vous offrir de le prévenir.

— Merci à vous ; le ciel vous a bien inspiré. Puisque vous allez voir notre malheureux frère dites-lui de ne pas se desespérer; dites-lui que demain il nous verra tous sur la place autour

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