‹ Le diamant de la vouivreChapitre 5 sur 7 · MO · texte numérisé non relu

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du bûcher, et que si son salut dépend de nous bienlOUl nous pressera dans ses bras.

— La justice de Dieu est grande, mon frère, ajouta le curé Marquis ; dites-lui d'avoir foi en lui.

— Vous espérez donc le sauver demanda le moine?

— Le sauver, s'écria le colonel Varroz, ou mourir avec lui.

Déjà le moine avait rabattu son capuchon sur ses yeux, déjà il s'opprochait de la porte et il allait sortir, lorsque le capitaine Prost, qui, pendant cette scène, avait gardé le silence, sortit tout-à-coup de sa léthargie. Il s'élança audevant du moine , et le ramenant vivement au milieu de la chambre :

— Vous allez à la prison de mon oncle? lui dit-il.

— Oui!

— On vous y attend ?

— Oui!

— On vous laissera pénétrer jusqu'à lui?

— Oui!

— Alors j'irai à votre place.

— Que voulez-vous dire?

— Que vous allez à l'instant me prêter votre robe. Ce capuchon me voilera assez le visage pour que les soldats Suédois n'aient aucun soupçon 5 sous ce déguisement je ne cours aucun danger.

— Quoi! vous voulez....

— 11 le faut, mon frère," il le faut!

— C'est impossible ! répondit le curé Marquis. Lorsqu'un homme a les yeux de la foule fixés sur lui, lorsqu'à son existence sont attachés de graves intérêts , exposer sa vie follement, sans nécessité, est un crime. Le capitaine qui commande les partisans du Jura, n'ira pas cette nuit à la prison de Jacques Prost.

" Vous connaissez, mon père^ et ma ten-

dresse pour vous, et mon respect pour vos avis. Mais vous savez aussi que lorsqu'^une résolution est entrée dans ma cervelle, on a bien de la peine à l'en arracher. Ici il y a un danger à courir, mais non plus un de ces dangers comme j'en rencontre si souvent , de ces dangers qui veulent le grand jour , contre lesquels on lutte à la face du ciel, le visage découvert. Ceux-là sont par trop communs, leur monotonie commence à me fatiguer. Aujourd'hui il ne s'agit plus de mettre la rapière au vent, et de répéter notre cri de guerre : A moi ! La Cuzon ! Sus aux Français ! Il me faut pénétrer au fond d'un cachot, traverser des voûtes sombres et humides, entendre autour de moi les cris des verroux qui s'ouvrent, et le frémissement des clefs des geôliers et des chaines des détenus; et cela, dans le camp ennemi, au milieu de ceux qui ont mis ma tête à prix, et qui pendant quelques instants m'auront en leur pouvoir sans

— ^id —

s'en douter. Mon père ! Mon pèreî ce sera un des plus beaux événemenls de noa vie aventureuse.

Puis changeant de ton il ajouta :

— Mais un motif plus grave m'appelle auprès de mon oncle. Écoutez ! Jacques Prost m'a souvent répété ceci : Je ne suis pas soldat ; donc je n'ai rien à redouter des chances de la guerre. Mais si jamais tu apprends que je suis malade, ou en danger de mort, accours aussitôt, car je suis déposititaire d'un secret terrible, qui semble ne regarder que notre famille, > et qui un jour pourra entre tes mains être utile au pays. Il est trois hommes auxquels seuls j'oserais le confier; Varroz, Marquis et toi. Mais c'est toi que je préfère, parce que tu es le plus jeune, et que la Vouivre t'a pris sous sa protection,

— Quel étrange mystère! murmura le curé.

— Oui! c'est un mystère bien étrange, continua le capitaine , et c'est pour en avoir la clef que je vais nie rendre auprès de mon oncle. C'est mon devoir de parent, et peut-être mon devoir de Franc-Comtois.

Puiss'adressantau moine :

— Frère Etienne, lui dit-il , donnez-moi votre robe, et dites-moi comment je dois me présenter aux portes de la prison.

Il se mit aussitôt en devoir de revêtir son nouveau costume pendant que le moine lui donnait ses instructions. Il prit ensuite sur la table un poignard, qu'il cacha dans une des manches de sa robe, il rabattit son capuchon sur ses yeux, et, ouvrant la porte, il sortit en disant :

— Que la Vouivre me protège et me ramène bientôt au milieu de vous.

— Amen! répondit le colonel Varroz.

— 42^ Le moine se signa , et le curé Marquis alla silencieusement reprendre sa place devant le foyer.

PAOCBREIIE.

Le principal motif qui avait attiré sous les murs de Saint-Claude le corps d'armée Suédois, commandé par le sire de Guébriant, était Tappât des richesses immenses que l'on supposait enfermées dans les caves de l'abbaye, où depuis des siècles des pèlerins de tout rang étaient venus déposer leurs offrandes sur la châsse qui contenait les reliques miraculeuses d'un saint.

Surpris, comme il a été dit plus haut, par une attaque à laquelle ils étaient loin de s'attendre, moines et bourgeois avaient eu à peine le temps de cacher leurs trésors, lorsque les Suédois, le fer à la main, étaient venus les rançonner jusque dans leurs demeures.

Pendant que les habitants de cette malheureuse cité cherchaient à se soustraire à la rage du vainqueur, ou attendaient courageusement chez eux la loi du plus fort; il s'était passé au milieu d'eux un événement que le massacre et le pillage avaient laissé inaperçu, et qui pourtant devait quelques jours après mettre toute la ville en émoi.

Laissant ses nobles alliés s'abandonner sans contrainte à leur rage de vol et de brigandage, une bande de Gris , qui avait accompagné les Suédois, loin de faire cause commune avec eux, s'était portée de suite au bas de la ville ; et , franchissant la 13ienne sur des planches jetées

à la hâte , avait gravi rapidement la montagne opposée, et s'était enfoncée dans le bois.

Le capitaine Lespinassou marchait à la tête de ces Fâcheux ; et, quoiqu'il fut réellement leur chef, ce jour là il semblait lui-même obéir à un personnage qui se tenait à ses côtés et qui dirigeait l'expédition. Cet homme avait la figure couverte d'un masque noir qui lui enveloppait la figure en entier, et, au collet d'un long manteau qui lui tombait jusques sur les talons, était adapté un capuchon, qu'il rabattait sur ses yeux, de façon qu'on ne pouvait pas môme distinguer la couleur de ses cheveux.

Ce personnage, qui ne se montrait qu'à de rares intervalles dans le pays, avait été bien souvent le sujet des conversations de la veillée; mille suppositions avaient été faites sur le compte de cet être mystérieux. Des hommes dévoués s'étaient mis souvent sur ses traces et avoient cherché à découvrir sa retraite, mais

toujours inutilement. Le capitaine Prost luiincine avait vu son infatigable activité échouer contre l'adresse de cet homme, qu'il avait quelquefois poursuivi pendant des journées entières, et qui toujours était parvenu à lui échapper; de cet homme qu'il avait suivi à la pisle, avec cette persévérance que donne l'espoir, avec cette adresse que donne la connaissance du pays, et qui toujours avait disparu au moment où il croyait saisir un indice qui pût le conduire à la découverte de la vérité. L'homme au masque noir avait-il fait un pacte avec Satan, ou bien était-il Satan lui-même?

Semblable à ces oiseaux de nuit, qui ne se plaisent qu'au sein des orages ; semblable à ces reptiles immondes qui ne sortent de leurs retraites qu'au bruit de la tempête, cet homme ne paraissait aux yeux des populations épouvantées qu'escorté de ces hordes sauvages, hideuses perâonnificalions de T incendie et de

l'assassinat. Toujours entouré pendant ses rares apparitions , d'une bande de Fâcheux, qui ne le connaissaient môme pas, disaient-ils, et qui pourtant lui obéissaient en aveugles, il pouvait impunément braver la vengeance de ses ennemis. Peu confiant dans la crainte superstitieuse qu'il inspirait, et qui eût peut-être suffi pour le protéger, il avait soin de s'entourer de bras solides, capables de le défendre en cas de besoin.

La veille du jour où Saint-Claude était tombé au pouvoir des Suédois, un bûcheron l'avait aperçu au milieu d'une clairière, près du village de Saint-Lupicin, causant tranquillement avec Lespinassouj et le jour de la prise de la ville il y était entré en triomphateur. Mais, dédaignant de se livrer au pillage, et obéissant, sans doute, à une pensée d'un intérêt plus grave, il en était sorti presque aussitôt; et

avait entraîné sa bande vers le bais quî tapissa la montugne opposée.

— Et lu es bien certain que les renseignements sont exacts, disait-il à Lespinassou, tout en continuant son chemin.

— Vous pouvez me croire, monseigneur; je l'ai parfaitement reconnu, il y a huit jours, lorsque, poursuivi par Pille-Muguet, le lieutenant de Prost, je suis venu me réfugier dans ce bois. J'avais couru par ci par là dans les broussailles, afin de dépister les autres, et à la tombée de la nuit j'allais partir, quand il me sembla entendre du bruit au-dessus de ma tête. J'étais alors au pied d'un rocher à pic. Je regarde en haut, et je vois une cabane adossée à un énorme sapin, dont les larges branches lui servaient de toiture. Je tourne le rocher, je monte, et, collant mon œil contre une ouverture formée par les planches mal jointes, je \ois, à la lueur du foyer, un homme, que je

reconnfiis parfalleinent pour être Jacques Prost, l'oncle du capitaine.

— Mais on le disait mort!

^^Oui, monseigneur; mais

— Parle donc moins haut, interrompit le Masq<iè noir, tes hommes pourraient t'entendre; et surtout ne me nomme pas Monseigneur.

^-- Pardonj l'habitude

^— Continue.

-^Yous disiez qu'il était mort. Le bruit en a couru, c'est vrai; mais il paraît qu'il n'en est rien; car je suis bien sûr de l'avoir reconnu.

-^Et sa fdle? est-elle avec lui?

— Non, il vit seul dans ce bois. Depuis huit jours j'ai fait, comme vous me l'aviez ordonné, des recherches pour savoir ce qu'elle était devenue; on m'a dit partout qu'elle était morte au pays bas.

— C'est bien. Maintenant marche en avant,

et tachons de ne pas faire de bruil. Il nefanl pas fju il nous échappe.

— Qu'en ferons-nous?

— Nous l'emmènerons prisonnier à Sainl- Ciaude.

— Comment, vous voulez lui laisser la vie sauve?

— J'aurais mieux aimé en finir sur-le-champ; mais le sire de Guébrianl, à qui j'ai été forcé de demander Taulorisation de t'emmener avec moi pour celte expédition, et à qui je n'ai pas pu confier ce secret, en a décidé autrement . Cet homme est oncle du capitaine Prost, et il espère que son supplice aura du retentissement. Arrêté aujourd'hui comme espion, il sera, dans deux jours, brûlé vif sur la place Louis XI.

— Amen!

C'est ainsi que Jacques Prost avait été arrêté. Surpris dans sa cabane, sans moyen d'é-

vasion, sans résistance possible, il s'était vu baîUoiiné, garrotté et entraîné vers la ville, où un cachot l'attendait. Les Suédois étant maîtres du couvent, c'est là qu'il avait été conduit; et, lorsqu'il avait descendu les degrés qui conduisaient au caveau où il devait être enfermé, il avait pu entendre le Masque noir prier le sire de Guébriant de lui donner pour gardiens des soldats suédois et de ne le laisser communiquer avec personne du pays, si ce n'est avec un confesseur.

Pour légitimer de pareilles précautions , il fallait que l'isolement de cet homme fût d'un grand intérêt pour le Masque noir. Quand à lui, il s'était soumis à son malheur sans murmurer. Se résignant d'avance au sort qui lui était réservé, il paraissait par son calme et sa tranquillité, ne l'accepter que comme une conséquence de faits passés; on eut dit

qu'il ne voyî>it \i\ qu'une nécessité à laquelle il lui était impossible de se soustraire.

Depuis deux jours il était dans sa prison , attendant sans pâlir le moment de marcher au supplice. Tranquille et résigne , il n'avait pas prononcé une seule parole ; il n'avait pas mémo demandé la cause de son arrestation , toujours il s'était montré à ses geôliers calme et impassible. Et pourtant, pendant les longues heures de solitude, parfois son front s'était plissé sous le poids d'une pensée pénible , sa main s'était portée à sa poitrine et s'y était appesantie avec une sorte de crispation convulsive, puis l'instant d'après , ce sombre nuage s'était éclairai , la réflexion lui était venue en aide, pour, un moment plus tard , s'effacer encore devant la même préoccupation, et reprendre bientôt son empire.

Le temps s'écoulait. Deux fois déjà la nuit avait succédé au jour, et celle pensée incessante

qui était venue le troubler si souvent, avait encore traversé son cerveau , puis s'était bientôt soumise à la puissance d'une autre.

— Allons! se dit-il , il fout attendre. Sans doute, il lui a été impossible de franchir les murs de ce couvent. Demain il sera là!

Mais en ce moment un bruit de pas troubla dans le lointain le silence de la nuit. Jacques Prost attendit un instant l'oreille au guet, le col tendu, retenant sa respiration. Les pas se rapprochèrent peu à peu , puis devinrent plus distincts, puis s arrêtèrent. Une clef cria dans la serrure, la porte s'ouvrit, une vive lumière inonda le cachot, et un moine parut sur le seuil, en compagnie de deux soldats Suédois. Un des soldats tenait une lanterre qu'il donna au moine, puis, fermant la porte à double tour, il le laissa seul avec le prisonnier.

Jacques Prost n'avait pas bougé de place. Assis sur un banc de pierre, il semblait se re-

cueillir et se préparer à la confession que cette visite lui annonçait. Quant au moine il était resté debout contre la porte, paraissant suivre avec inquiétude le bruit que faisaient les soldais en sY'loignant.

Quand le silence fut rétabli ; quand il se fut assuré que les abords du cachot étaient déserts, il rejetta vivement son capuchon en arrière, et élevant la lanterne à la hauteur de son visage , il s'approcha du prisonnier en lui disant :

— Silence !

— Jean-Claude ! s'écria Jacques Prost , oh! je savais bien que tu viendrais!

— Silence! répéta le capitaine en lui mettant la main sur la bouche 5 oubliez-vous donc que cette porte n'est pas assez épaisse pour retenir ici le son de la voix; silence! et surtout ne perdons pas le temps en veines paroles, les moments sont trop précieux.

— Mais comment as-tu fait pour arriver jusqu'à moi?

— Qu'importe! puisque me voilà.

— Oh! je devine, reprit Jacques Prost, qui avait à peine fait attention aux soldats qui avaient accompagné son neveu. C'est la Vouivre , n'est-ce pas? Elle t'a fait passer à travers les murs du couvent , et t'a ouvert la porte de mon cachot. Bon génie de la montagno , sois béni I

Le capitaine ne jugea pas nécessaire de donner à son oncle les explications qu'il lui demandait.

— Je suis venu , lui dit-il , parce que vous me l'avez ordonné, parce que je n'ai pas oublié ces paroles que vous m'avez répétées souvent : si jamais je suis en danger de mort, accours aussitôt, j'aurai un secret à le révéler. — Me voilà, parlez?

— Bien! enfant, bien ! jeté reconnais, Ouij

j'ai sur la coDscience un secret terrible. Je sais bien vfue demaio vous ferex tout pour me sauver; mais vos t^iToiU seront pcul-étre inutiles, et si je dois mourir, <Ju moins je ne mourrai pas sans vengeance, n'est-ce pas, OIsî Tu me vengeras?

— Parlez, mon oncle, parlez; mais surtout parlez bas.

Il posa la lanterne au milit^u du caveau , et alla s'asseoir à côté du prisonnier.

— Ce secret , reprit celui-ci, dont je t'ai parlé sou^eot , je t'ai dit qu'il touchait de prêt à noire famille. Tu peui en juger par ces seules paroles : Pâquerette n'est pas ma ûlle.

— Que Uites-vous la, s écria lecapiUine.

— A toD tour , parle plus bas , ou plutôt écoute moi sans m interrompre.

— Je vous écoute.

— Non, continua Jacques Pros|. I^i|i|iieftMt ne${ jias ina tille. Il j a (lii buit auê, c'êiait

en Tannée ^620, ma femme, ta pauvre tante venait de mourir en mettant au monde un enfant, qui, hélas ! devait bientôt suivre sa mère. Il y avait trois jours que je l'avais accompagnée jusqu'à sa dernière demeure , et depuis trois jours j'étais agenouillé devant le berceau de ma fdle agonisante, car ma femme ne lui avait laissé pour tout héritage que la mort. C'était le soir, il faisait un orage affreux, je priais, et les saintes paroles que j'adressais à Dieu allaient se perdre au milieu du bruit de la tempête. La tête penchéq sur le visage de mon enfant, l'œil ùxé sur ses lèvres pales , à travers lesquelles je voyais la respiration se frayer un pénible passage, j'attendais que la mort m'envoyât son dernier souiïle. Hélas! je n'attendis pas longtemps ; elle ouvrit les yeux comme si son cœur de trois jours avait pu comprendre ma douleur 5 il me sembla qu'un sourire céleste se répandait sur tous ses traits; éperdu,

hors de moi, je collai ina bouche sur la sienne, elle était froide! une âme de plus venait de s'envoler dans le sein de Dieu.

Ce voyage, que Jacques Prost venait de faire dans son triste passé , avait rouvert en lui toutes les sources de sensibilité qu'il croyait taries depuis longtemps. Des larmes abondantes vinrent inonder ses joues, et il fut obligé de s'arrêter au milieu de son récit.

— Tu pleures aussi, fils, ajouta-t-il après un instant de silence; oh ! c'est que tu comprends cela, toi, n'est ce pas?

— Continuez! mon oncle, continuez! répondit le capitaine en faisant un effort pour rester calme, continuez !

— Combien de tenips demeurai-je ainsi agenouillé devant le'cadavre de ma iille, reprit Jacques Prost, je ligiiore; tout ce dont je me souviens , c'est que je fus rendu au sentiment de moi-même par un violent coup de tonnerre

qui ébranla ma maison, et fut suivi d'un fracas épouvantable; il me sembla que la montagne s'écroulait. Je me levai d'un bond, et me trouvai face à face avec trois hommes masqués qui étaient entrés chez moi, je ne sais comment.

— Ta fille est morte, me dit l'un d'eux qui paraissait commander aux autres; nous ne voulons pas troubler la douleur , mais il est près d'ici une pauvre femme qui réclame ton assistance, veux-tu nous suivre ?

— Qui êtes-vous? demandai-je.

— Tu le sauras plus tard.

— Mais pourquoi ce mystère?

^ — La femme qui t'implore te l'expliquera.

— Brisé par le malheur dont je venais d'être frappé, abattu, anéanti, j'étais alors sans force, sans intelligence , sans pensée , et puis on venait réclamer de moi un service; machinalement je suivis ces hommes , sans même songer à soupçonner une trahisoti j et peut-être aussi

une sorte d'instinct me poussait-il à saisir cette occasion de faire trêve à*mon chagrin. A la porte de ma maison, on était alors au milieu de l'hiver, se trouvait un traîneau dans lequel on me dit de monter. Les deux hommes qui avaient gardé le silence se placèrent à mes côtés , celui qui m'avait adressé la parole, et qui sans doute s'était réservé le soin de nous conduire, ferma la portière , car ce traîneau était formé d'une caisse parfaitement close , et nour partîmes comme le vent.

Je te Tai dit, c'est machinalement (jue j'avais agi de la sorte. Ils s'étaient présentés à moi dans un de ces instants de profond désespoir où l'homme est incapable de réflexion. Pourtant le mouvement du traineau, le froid, l'obscurité, le silence, ou peut-être simplement un éclair de raison , quelque chose enfin me fit douter ; et du doute au désir de savoir il n'y a qu'un pas. Mais ce fut en vain que je cherchai

— ui —

à connaître le chemin que nous suivions; la caisse qui m'emportait était hermétiquement fermée; ce fut en vain que j'adressai la parole à mes compagnons de voyage, ils gardèrent le silence. Je n'entendais que le sifflement du vent , le galop des chevaux et le son aigu que rendaient les rayes du traîneau en traçant leurs sillons dans la neige glacée.

Un instant je voulus demander l'explication de tout cela, un instant j'eus même la pensée d'interrompre le voyage; mais soit abattement ou insouciance, je laissai faire.

Depuis deux heures, et plus peut-être, nous courions de la sorte. Au train dont nous marchions, nous devions être déjà bien loin de Longchaumois. Allions-nous à Saint-Claude, à Clairvaux ou à Champagnolles? je l'ignorais; rien n'avait pu me faire soupçonner la route que nous suivions. Enfm mes oreilles furent frappées d'un son semblable à celui que tire

d'une corne de bœuf le berger qui veut rasseaiblo.»son troupeau. Les chevaux redoublèrent de vitesse j et un bandeau fut placé sur mes yeux. Je voulus résister, mais aussitôt deux bras vigoureux m'enlacèrent , et je sentis sur ma poitrine la pointe d'uii poignard. J'étais seul, sans armes, à la merci de ces hommes, que faire? je me risquai.

Bientôt nous nous arrêtâmes. Je crus entendre comme un bruit de chaînes, et le sourd frémissement d'un pont levis qui se baissa. Une lourde porte cria sur ses gonds, nous continuâmes d'avancer, et après avoir fait encore cent ou deux cents pas, nous nous arrêtâmes de nouveau. Mais alors nous ne marchions plus sur la neige, .1 le même homme qui m'avait parlé à Longchaumois , et qui sans doute dirigeait cette expédition , vint ouvrir la portière du traîneau, nrordonnade mettre pied à terre, et me dit ces mots que je n'ai jamais oubliés :

— Je vais te conduire en présence d'une femme qui ne le connaît pas. Il t'es défendu de lui dire qui lu es; si tu parles , tu es mort.

— Mais que voulez-vous de moi? m'écriai-je.

— Tu vas le savoir.

En parlant ainsi , il me prit la main et me fit monter un escalier d'une vingtaine de marches, au hautdu quel nous fîmes quelques pas sur un terrain uni; puis nous montâmes un second escalier de la même longueur que le premier environ. Arrivé à la dernière marche , j'entendis une porte s'buvrir et se fermer sur nous ; alors l'homme qui me conduisait m'ôta mon bandeau en me disant :

— Souviens-loi delà défense que je t'ai faite. Nous étions alors dans une chambre peu spa-

cieusedans laquelle je ne vis que deux choses: une couchette près de laquelle un homme masqué se tenait debout, et une cheminée dans laquelle un grand feu avait été allumé. Je

portai mes regards autour de moi pour tâcher de découvrir un indice qui put se graver dans ma mémoire , mais je renonçai bientôt à cet espoir. Les murs étaient tapissés de draps blancs qu'on avait cloués à la hâte, sans doute pour cacher à mes yeux la couleur desmurailles ; et même par un excès de précautions, on en avait tendu sur le plancher, au plafond ; on en avait garni le manteau de la cheminée; mon œil plongeait dans chaque coin, dans chaque angle, rien! je ne voyais rien l La vigilance s'était adressée aux plus petites choses ; les chenets du foyer avaient été enlevés , la platine de la cheminée avait été recouverte par une plaque de fer uni ; et la lampe, qui seule éclairait ce mystère, était une simple lampe de cuivre, sans ornements, semblable à celles dont se servent nos paysans. Cette chambre était dans un état de nudité complet; pas un seul meuble, excepté la cou-

chette, en face de laquelle était une fenêtre, pratiquée dans l'épaisseur du mur , mais dont les embrasures étaient aussi garnies de draps blancs. Par cette fenêtre on ne pouvait rien \'oir, il faisait nuit, et l'orage avait encore augmenté de puissance; seulement à la lueur des éclairs je crus m*apercevoir que cette fenêtre était garnie de forts barreaux, auxquels on avait en outre ajouté un treillage en fer très épais.

J'étais resté debout, immobile, près de la porte, sinon tremblant, du moins vivement ému. Je me demandais si je n'étais pas le jouet d'un cauchemar; je priais ma raison de me venir en aide ; j'étais là , le regard fixe , la poitrine haletante , attendant !

L'homme au masque noir s'approcha du lit, et, entrouvrant les rideaux :

— Madame, dit-il, l'homme que je vous ai annoncé est là. N'oubliez-pas nos conventions.

Puis s'adressant à moi :

— Approche, ajoula-t-il, el écoute. Mais auparavant, songe bien que tu n'as qu'à obéir. Si tu refusais , ce serait la mort pour toi et pour d'autres.

J'avançai près du lit, espérant que là peutêtre , je serais plus heureux dans mes investigations j mais là comme ailleurs les mêmes précautions avaient été prises. Je vis sous les couvertures se dessiner les formes d'un être humain; c'était une femme sans doute, puisque j'avais entendu prononcer le mot Madame; mais un voile impénétrable lui couvrait le visage; je n'entendis que des soupirs à demi étouffés qui s'échappaient péniblement de sa poitrine.

L'homme au masque noir fit un signe à son acolyte, qui prit aux pieds du lit un berceau, et s'adressant de nouveau à moi :

— Dans ce berceau, me dit-il, est un enfant, une (illo, qui, comme la tienne, est née il y a

trois jours ; tu vas l'emporter chez toi , tu relèveras dans ta maison , en un mot elle remplacera celle que tu viens de perdre. Tu trouveras au fond de ce berceau assez d'or pour lui donner un jour une dot, et la mariera un honnête bourgeois qui la rendra heureuse.

La pauvre mère pleurait sur son lit de douleur,

— Écoute encore, ajouta le masque noir, si jamais tu dévoilais ce mystère , si jamais i raccontais ce qui s'est passé ici, ton indiscrétion serait l'arrêt de mort de cet enfant et de sa mère ; quand à toi , je n'ai pas besoin de te dire que tu ne tarderais pas à partager leur sort.

Muet de surprise et d'horreur, car je comprenais alors toute l'énormité du crime dont j'étais forcément le complice, je tendis les bras pour prendre le berceau qu'on me présentait; mais je l'avais à peine reçu que la lampe s'éteignit; et un sifflement terrible perça le fracas

(le l'orage fjui avait encore augmenté pendant toute cette scène.

La chambre n'était alors 'éclairée que par la pale lueur du brasier qui se mourait. L'homme qui m'avait remis Tenfant courut à la cheminée pour rallumer la lampe. Quant au masque noir, il élait resté debout, le corps agité par un tremblement convulsif, ses cheveux s'étaient hérissés, et ses yeux devenus hagards s'étaient fixés sur la fenêtre.

Cette sorte d'alarme , à laquelle je ne comprenais rien encore, avait fait diversion à la vigilance incessante de mes geôliers. En ce moment, je sentis une main se glisser dans la mienne et y déposer un objet que je ne pus pas apprécier d'abord. J'allais me retourner, mu encore par l'espoir de découvrir quelque chose , lorsqu'un nouveau silllcment ébranla les murs de la chambre. Je me hâtai de mettre dans l;i poche de ma veste l'objet que je venais

de recevoir; et, involontairement, mes yeux se portèrent sur le masque noir. Il était dans un état d'exaspération impossible à décrire: ses dents claquaient, sa bouche écumait, sa poitrine râlait affreusement. Un troisième sifflement vint mettre le comble à sa fureur , à sa rage 1

— Non, s'écria-t-il , non! jamais! que les murs de ce château s'écroulent plutôt sur ma tête! que Fenfer m'engloutisse! Jamais! jamais !

Puisilseprécipitaverslafenètre,commealtiré par une puissance surnaturelle; il l'ouvrit, et se cramponnant au grillage , il se répandit en horribles imprécations. Il semblait lutter contre une puissance mystérieuse qui le torturait.

Saisi d'horreur et d'effroi , j'avais suivi tous ses mouvements, lorsque tout-à-coup je vis jaillir des ténèbres l'éclat d'une vive lumière,

qui inonda la chambre où nous étions. C'était le dianiant do la Vouivre; ce diamant merveilleux qu'elle porte sur sa tête en guise de couronne. A celte vue je m'étais rapproché du lit, avec cet instinct qui pousse les malheureux à faire cause commune avec l'infortune ; mais la femme qui y était couchée s'était déjà mise sur son séant, et d'une voix, au fond de laquelle je devinai toute une vie de souffrances, elle dit à son bourreau :

— Tu Tentends , misérable ! ton chàlimcnl commence. Malgré le crime horrible qui a donné naissance à celte enfant , la Youivre la prend sous sa protection. Val l'heure de la juslicc sonnera.

A ces mots le masque noir se retourna ; il était alors au paroxisme de la fureur. Il s*élança vers moi, l'œil sanglant, les poings fermés, en s'écriant :

— Qu'il meure donc, cet enfant maudit f qu'il meure!

La pauvre mère poussa un cri en tendant vers moi ses bras amaigris 5 et peut-être dans ce mouvement m'eût-il été possible de voir son visage , si le voile qui la couvrait n'eut été soigneusement attaché. Mais, je l'ai dit, les précautions avaient été bien prises. Du reste , elle n'avait plus rien à craindre du masque noir ; ce dernier effort avait brisé ses forces ; un instant encore il voulut lutter contre son épuisement ^ mais cette dernière tentative fut sans effet. Il chancela , et s'affaissant bientôt de tout son poids, il tomba lourdement sur le plancher.

Alors , la mère de cette enfant, dont j'allais être le père adoplif , m'adressa la parole :

— Qui que tu sois , me dit-elle, écoute , et souviens- toi

— Silence! s'écria une Toix derrière moi,

oubliez-vous, Madame, qu'il y va de la vie de votre iiWe.

C'était rhomme masqué qui avait assisté à toute cette scène , et en était resté le muet témoin. La pauvre femme retomba sur son lit en sanglotant, pendant que celui qui avait ainsi interrompu sa confidence , alla ouvrir une porte et introduisit deux hommes masqués comme lui; sans doute ceux qui avaient fait avec moi le voyage.

— Vous allez reconduire cet homme chez lui, leur dit-il, hâtez-vous, car il faut que vous soyez revenus avant le jour.

Puis il ajouta tout bas quelques mots à l'un d'eux, pendant que l'autre me remettait mon bandeau. Quand celte opération fut terminée, on me fit sortir de cette chambre où s'étaient passées tant de choses , et dont le silence n'élail alors troublé que par les sanglots de la pauvre mère qui pleurait la perte de sa fille.

Arrivé au bas des escaliers , je retrouvai le traîneau qui m'avait amené, et deux heures après, j'étais dans ma maison, où sans la présence du berceau et de l'enfant, j'aurais pu douter de la réalité de cet aventure.

Jacques Prost s'arrêta en cet endroit, comme pour reprendre haleine. Ce récit, qui lui rappelait tant de choses, l'avait épuisé. Quant au capitaine, il avait écouté religieusement. Le secret auquel il venait d'être initié était une mine féconde en réflexions. Et pourtant, après quelques minutes de silence :

— Continuez, dit-il à son oncle, continuez.

— J'ai fini, répondit celui-ci ; car ce que je pourrais te dire, tu le devines sans doute. Je fus longtemps à me remettre; longtemps je fus plongé dans une sorte d'abrutissement, conséquence inévitable des émotions que je venais d'éprouver. Ce qui me rendit à la raison et à la réalité, ce furent les cris de l'enfant que j'a-

Tâîs apporté avec moi. Je jelnî un regard voilé de larmes sur le berceau dans lequel ma fille dormait d'un sommeil éternel; et, la prenant dans mes bras, j'allai dans un champ voisin lui creuser une tombe sous la neige. Le lendemain, personne ne fut surpris de me voir, le visage heureux et le sourire sur les lèvres; car j'avais dit à tout le monde que mon enfant avait recouvré la vie et la santé.

Pendant un an iî ne se passa rien d'extraordinaire; je vivais seul dans ma maison, sortant fort peu : je menais la Vie d'un ermite. Mais de secrètes terreurs m'agitaient sans cesse. Je craig^nais toujours que le masque noir, redoutant une indiscrétion, ne voulût enfin se débarrasser de moi et de l'enfant que je m'étais pris à aimer. Alors, pour me soustraire à ces inquiétudes, j'allai trouver ton père, et lui annonçai que mon intention était de quitter le pays. Je ne répondis h toutes les questions qu'il

m'adressa à ce snjel, qu'en le priant de respecter mon silence ; je lui recommandai de faire courir le bruit de ma mort un an après mon départ, et je m'éloignai pour aller chercher un asile aux environs de Dole, où, pendant seize ans, je traînai au milieu des bois la \ie d'un sauvage. Le curé Marquis et le colonel Varroz furent seuls avec mon frère dans le secret de mon existence; et toi-même, on ne te mit dans la confidence que lorsque tu fus en âge de raison.

Enfin, continua -Jacques Prost d'une voix faible, car tous ces souvenirs l'avaient brisé; j'avais résolu de ne jamais reparaître dans ces montagnes, où de funestes pressentiments me disaient qu'un malheur était inévitable. Mais ma fille avait grandi, elle était belle, et la présence des troupes françaises dans le pays bas me faisait craindre pour sa sûreté* Je me décidai à revenir ici. Seulement, par prudence,

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