UN CIRQUE EN CHAMBRE
Connaissez-vous le « Cirque Montchanin? » On n’y accède point par une vaste entrée, et il n’y a à frapper qu’à la porte d’un coquet petit hôtel. On ne sent, en y pénétrant, aucune des odeurs particulières
aux etablissements hippiques : la raison est quM n’y a là ni piste, ni écuries, ni chevaux... Cette qualification «Je U Cirque > est tout simplement le surnom familier donné à la collection d’un vieil amateur, habitant cette calme et silencieuse rue du quartier de Villiers, qui a, à la vérité, la passion de tout ce qui touche aux exhibitions équestres.
Cette passion ne va pas pour lui, d'ailleurs, sans un certain scepticisme : en vrai philosophe, en
bon Parisien qu'il est, il s’amuse moins des prouesses des écuyers et des écuyères que de leur vanité, de leur naïf amour-propre, mêlé souvent de quelque simplicité d’esprit.
Très écouté, d’ailleurs, très connu et très aimé de ce petit monde de virtuoses de la cravache, il est volontiers leur conseiller et leur arbitre. On tient ù ses avis plus qu’à des louanges imprimées, et il n’est
pas de débutant qui n'aille le solliciter, ni d' « étoile » qui ne tienne à son appréciation. C’est une aimable et souriante figure que celle de ce spécialiste qui jouit, dans le clan des artistes du cheval, des clowns et des acrobates, d'une influence de grand critique.
C’est que nul ne possède^ comme lui, les « traditions» de l'art du Cirque. Il n’a pas seulement connu tous ceux qui, depuis trente ou trente-cinq ans, ont brillé dans l’arène : il a vécu aussi, par une érudition particulière, avec toutes les dynasties d'écuyers, d'hercules et de jongleurs du passé. On dirait qu’il a été l'ami de Magarieni, l’illustre € maître de danses de corde et sauteur par force » du dix-huitième siècle, et qu’il a reçu les confidences du premier des Franconi. De fait, il s'est entouré d’une collection, infiniment curieuse, d'estampes et de
Le Dieu liibelot
documents de tous les temps, ayant rapport au Cirque. Ce sont les portraits de tous les c maîtres », des spécimens de costumes, des afHches, des programmes, des boniments de • phénomènes ». Cest une évocation de toute l'histoire du Cirque. Quelques-unes de ces estampes, dessins de Carie Vernet ou gravures de Grimaldi et de Debucourt, ont, en outre, un intérêt artistique ; d’autres sont simplement typiques. Pas un coin de Thotel qui ne soit couvert de ces plaisants dessins.
Ce qui ressort de leur étude, c’est qu'il n'y a — en fait d’acrobaties ou d art équestre — rien de nouveau sous le soleil, et que les • artistes » d’aujourd'hui n’égalent pas leurs prédécesseurs. Retrouvez donc, à présent, les exercices de Ralph, (( écuyer privilégié du roi » qui, au dix-septième siècle, franchissait un
tonneau d'une incroyable longueur ou les prodigieux équilibres de Legagneur, quelque cinquante ans plus tard.
Cette collection apprendra que l’emploi d' « Auguste » est de très ancienne date, par exemple. Sous Louis XIV, il existait déjà sous le nom, plus poétique, de « Grippe- Soleil ». Grippe-Soleil, deux cents ans avant les clowns du Cirqued'Hiver, dressait des cochons en liberté et leur faisait franchir des cercles enflammés : une gravure contemporaine l’atteste. La scène comique, jouée à cheval, du tailleur, ou les métamorphoses, accomplies en galopant, sont du même temps.
Les écuyers italiens, qui furent les grands initiateurs, avaient tous ces tours dans leur sac.
Voici la galerie des « gloires » du Cirque : Franconi vient en tête en costume de Léonard, debout sur un
cheval noir, (cl que l'a dessiné Vernet; Joseph et Angélique qui jouaient au trot, puis au galop, la grande scène d'Estelle et Némorin; l'illustre Paul qui faisait le grand écart sur trois chevaux sans selle ni bride; Adams qui, déguisé en ^room, faisait mourir de rire nos pères en cirant des bottes, à cheval ; Cuzent, en empereur romain ; Paul l^lanne, dans la Poste royale, tenant les rênes de cinq pur-sang et agitant triomphalement un chapeau enrubanné; Lejars, en soldat, faisant, tout droit sur la selle, le salut militaire ; et la grande madame Saqui, dansant sur la corde en Indienne de fantaisie, coiffée d'un formidable casque à plumes, et les Lormet, et les Bouthor, et Maria d'Embrun, et Coralie Ducis, et Hadwigir!
Puis ce sont les animaux savants, qui n’ont pas laissé — artistes à
deux et à quatre pattes ont eu souvent des lauriers pareils ! — une moindre renommée ; Munito, le chien qui jouait aux dominos ; Emile, celui qui ôtait et remettait son collier et qui à ce qu'on raconte, avait pris, dans l’habitude du succès, une vraie vanité de cabotin, le cheval Polka, qui faisait danser des marionnettes ; l’incomparable éléphant Baba, tirant, au jardin de Tivoli, des coups de pistolet, et le cerf Coco, et son rival Azor passant au milieu des flammes.
Les anciennes affiches foraines ne constituent pas une des moins piquantes parties de la collection.
On s’entendait déjà joliment à la réclame, au commencement du siècle : les placards de Herr Modeste, qui se faisait représenter par un dessinateur naïf, dans les plus invraisemblables situations triomphales, en sont la preuve ; et ceux
qui portent en lettres immenses, au-dessous de la silhouette d’un jongleur enlevant des poids trois fois grands comme lui « attitudinc del sign. Luigi Tournair », ne démentent pas cette opinion. Les affiches des premiers Loisset ne sont pas moins amusantes. Voici aussi l’annonce des exhibitions d’un phoque, sous le Directoire : « 11 donne ses petites mains, plusieurs baisers même quand on les demande, il retourne son joli corps pour se faire voir aux curieux. »
Voici cent autres curiosités: un jeu de l’oie, où les oies ( est-ce une malice? ) sont remplacées par des danseurs de corde, puis une série de petits saxes exquis, représentant des dompteurs, des écuyers, des baladins, des gravures introuvables de costumes de jongleurs anciens.
Rien ne manque, dans ce petit musée, de ce qui concerne les héros
de la force ou de Tadresse. — Gomme, en fait de Cirque, tout ce passé était plus gracieux que les contorsions de « l’école anglaise »
qui jette une sorte de note macabre dans les plus bouffonnes clowneries!