CLEFS ET SERRURES
J’ai été obligeamment introduit, ces jours-ci, dans un petit musée d'un genre très particulier, commencé il y a quelque quarante ans, par un peintre, M. Le Secq des Tournelles, et continué aujourd’hui par son fils. Il s’agit d’une collection... de clefs, réunies avec passion, de tous les temps et de tous les styles, en fer^ en acier, en ar-
gcnt et en or. Les esprits positifs peuvent admirer, sous ces vitrines, des spécimens d*un travail ingénieux, servant à l'histoire d*unc branche de Tart. Mais il n'est pas défendu de réver un peu, en présence de ces épaves d’un temps disparu et, devant ces centaines de clefs de formes diverses, des évocations viennent toutes seules à la pensée. Les lourdes et massives clefs, d’un poids invraisemblable, disent les villes d’autrefois, fermées par des portes épaisses, devant lesquelles des défis chevaleresques s’adressaient à l'ennemi, et il semble voir passer des bourgeois équipés en guerre pour la défense de leurs libertés, de même que les mignonnes petites clefs ciselées, curieusement et précieusement fouillées disent de galants rendez-vous. La porte qu’elles ouvraient, celles-là, c’était la porte du bonheur, mystérieuse-
ment conquis. Par quelles jolies mains ont-elles été données, tandis que de grands serments s’échangeaient, à un vainqueur heureux 1 D’autres clefs à peine ornées, solides surtout, disent les secrets d’Etat contenus dans des coffrets, et tous les mystères de la politique.
M. le Secq des Tournelles a reconstitué toute l’histoire de la clef.
Voici les clefs antiques, de forme rudimentaire, à quatre dents, toutes minées par le temps. La serrurerie est peu compliquée, mais déjà l’on trouve d’intéressantes ornementations. Une clef de cirque par exemple, présente une tête de lion, étrangement grimaçante, elle ouvrait aux belluaires la cage des fauves contre lesquels ils allaient combattre : de quelles luttes sanglantes a-t-elle été témoin ?
Puis voici les clefs mérovingiennes, encore grossières, puis les
clefs quadrangulairesdu moyen-ûgc, où commence la fantaisie de l’artisan, dénotant une habileté de main incroyable. Merveilleusement ajourées* elles reproduisent, dans leur anneau, des armoiries ou des figures de saints ; elles sont évidées et ciselées comme par des orfèvres.
M. Le Secq possède notamment toute une série de clefs d’évéques avec leurs armes. C’est la grande époque de la ferronnerie, pour laquelle la province de l’Ile-de-France reste sans rivale.
Voici toute une vitrine consacrée aux chefs-d’œuvre des compagnons qui prétendent à la maîtrise. La forme quadrangulaire domine. La poignée des unes figures un chateau-fort ou un pavillon ; d’autres se terminent par des têtes de faunes ou par des chimères ailées. Une clef de Nicolas Vddé (car la plupart sont alors signées) représente le
Christ, sur une espèce de niche.
C’est le temps où maître Jousse, le grand serrurier, prévient les « apprentifs » que le métier est dur, et qu'il faut avoir, pour l’exercer, la vraie vocation. Attributs de feuillage, animaux fantastiques, trophées d’armes, couronnent les incomparables clefs de la Renaissance : les artistes du fer semblent alors jouer avec la matière rebelle et se plaisent à l’asservir à leurs caprices. Et l’on pense aux vers dè Gautier :
Sculpte, lime, cisèle,
Que ton rêve flottant Se scelle
Dans le bloc résistant!
Voici les clefs d’un délicat travail, coquettes et charmantes, du dixhuitième siècle. Ce sont « les clefs de mariage », bijou symbolique que remettait jadis l’épousée à l'époux,
Le Dieu liibelot
OU clefs de cofTrcts et d'armoires. La perle de la collection est une clefdamasquinée, portant deux chiffres enlacés au milieu de roses et de pâquerettes ; elle est attribuée à Louis XVL qui devait, en effet, figurer dans cette galerie. Disons, en passant, qu'elle n’a pas été achetée moins de cinq mille francs, ce qui, pour une clef, est, on en conviendra. un prix respectable.
C’est le moment de toutes les ingéniosités : Voici les clefs « à papillon »), qui peuvent ouvrir deux portes et dont la poignée est mobile, et les clefs à stylet qui devenaient une arme au besoin. C'est enfin toute la galerie des clefs de chambellans, dorées, aux armes de rois ou de prince férus de l’étiquette. Que de chimériques adulalations, que de trompeuses flatteries elles durent entendre, celles-là !
A côté des clefs, voici les serrures,
magnifiquement ornées, dont le bouton est formé par une tête d’ange ou de héros, au milieu d’ornements de blason. Dans Tune d’elles, du quinzième siècle, véritablement admirable, une vierge, tenant une épée, est encastrée entre deux petits baldaquins d’une finesse de dentelle. Une exquise serrure Louis XVI figure deux armures traînant un char, et le pêne est formé par une chimère. Puis ce sont aussi des verrous, provenant des châteaux de François et figurant l’F, orné d’attributs. Certaines serrures ont, dans leurs allégories, jusqu’à trente personnages.
D’autres, dont le bon Mercier s’indignait, sont infiniment plus profanes. C’est lui qui émettait d’ailleurs cet axionîe bizarre : « les peuples sans verroux possèdent les femmes les plus chastes. » Et il enviait les habitants delà Savoie qui
3o Le Dieu Bibelot
n'avaicnc pour toute fermeture qu'un loquet de bois !
A côte des serrures et des verrous, voici les cadenas, grands cadenas de villes, à ressorts ou cadenas )olimcut gravés, à secrets, qui semblent avoir gardé jalousement des lettres brûlantes de passion. L'un figure une horloge, et, pour qu'il s'ouvre, il faut mettre l'aiguille sur une heure déterminée Le dix-huitième siècle a produit un nombre inimaginable de ces mystérieuses fermetures, qui firent la fortune des Georget et des Calippe.
Voici aussi nombre de marteaux de portes à emblèmes, et de heurtoirs armoriés, majestueux ou grotesques, représentant des animaux monstrueux. Un heurtoir provenant du château de Poix montre le combat symbolique de la salamandre et du lion.
Le fer, sous toutes les formes.
passionne d’ailleurs M. le Secq, qui a recueilli aussi de bien plaisantes enseignes d’autrefois, comme celle d'un cabaret : Une pensée fleurit devant un ermitage, dont un moine s’approche. Le calembour est traditionnel dans les enseignes. Cela signifie : <c Pensez à l'ermitage. »
Ce sont encore des fers à repasser, des poids, des râpes à tabac, aux amusantes devises et jusqu’à... des tire-bouchons. Il y en a des centaines curieuserrient travaillés, — dignes d’un temps où le vin valait encore la peine d’être débouché avec des égards religieux !