UN MUSÉE DE CANNES
Dans \q,FUs de Porthos, le drame de l'Ambigu, une certaine canne à
3 •. Le Jyieu Bibelot
^crct, qui coniicnt un message ii'Aramis au gouverneur de Fribourg, jouait un rôle important, ù ce point que, en bonne justice, on aurait dû la rappeler, ù la fin de la pièce, en môme temps que les acteurs. Elle est, toutefois, bien simple encore en comparaison de certaines cannes compliquées et bizarres qu'a réunies passionnément un amateur parisien qui m’a obligeamment ouvert les portes de son petit musée, mais en me priant de ne pas le nommer. On saura d’ailleurs, quelque jour, le nom de ce curieux, confiné dans cette assez piquante spécialité, car son intention est de léguer bientôt à Tun de nos musées son originale collection C’est toute l'histoire de la canne qu'il s’est plu ù former, depuis le lempsoù elle est encore une sorte d’arme, jusqu’ù l’époque où elle n’est plus que purement fantaisiste.
La voici, dans les mains des Francs de Charlemagne, en bois de pommier, surmontée à peine d^un ornement, solide et ferme, capable d’ouvrir, au besoin, le chemin à celui qui la porte ; puis, pendant longtemps, elle ne laisse plus de traces artistiques, elle n’est plus qu’un bâton pour les vieillards ou pour les paysans? Mais elle reparaît au seizième siècle, objet d’art autant que d’utilité.
Sous Louis XIII, c’est sa grande époque :elleest longue, majestueuse, imposante. Elle monte jusqu’à la poitrine, faite d’ébène et d’ivoire, elle écarte les faquins, elle inspire le respect, nul ne songe à en rire.
Longtemps encore, elle demeure pompeuse, bien qu’elle s’orne de plus en plus, qu’on en sculpte et qu’on en travaille la pomme, ou qu’on l’incruste même de pierres précieuses. Les archives du minis-
1ère des atfdircs étrangères, qu'a consultées M. Maze-Sencier au sujet des présents royaux, mentionnent dès lors des cannes à pomme d'agate enrichie de diamants, données comme cadeaux aux ambassadeurs.
bourgeois batailleur, qui l'a agitée en l'air, pendant la Fronde, n'ose pas encore faire décorer sa canne, mais il lui donne déjà une pomme d'or, cette pomme d'or, qui, dans la suite, deviendra vénérable et digne, incarnant la respectabilité de l'homme pose, médecin ou notaire ou banquier.
La canne, en ce temps-là, évoque aussi l'héroïsme militaire. Condé et T urenne la portent a la guerre, toujours longue, un peu plus flexible, et c’est de la canne qu'ils désignent aux troupes la position qu’il va falloir enlever. Villars se contente, lui, d'une canne à pomme de plomb,
sans le moindre luxe, qu’il manie peut-être avec affectation, parce qu’elle lui rappelle une blessure dont il a la coquetterie.
La canne devient mignonne et jolie au dix-huitième siècle; elle est armoriée et ciselée, à pomme d’argent fouillée curieusement, ou de porcelaine de Saxe, de Sèvres, de Vitry ou de Chantilly. Les élégants la veulent de chez Germain, Choquart ou Durier. Les femmes la portent aussi, non plus par le haut, fièrement, comme jadis la Grande Mademoiselle, mais par le milieu. Il y en a, alors, d’exquises, que Blarenberghe n’a pas dédaigné d’orner, représentant, sur le bec, des scènes galantes ou des paysages idylliques.
La canne est aussi à devise : en voici une, par exemple, dont la pomme figure deux amours jouant avec des colombes, avec cette légende ; (( L’amour les rend capti-
Le Dieu liibelot
vcs >». C'est une de ces cannc$-Ü qui Hgurc dans le tableau de Jacquet, la Première arrivée.
L'orage qui s'amoncelait éclate.
La canne subit aussi sa révolution.
Elle est alors lourde et massive ; elle se démocratise. Puis, avec les muscadins, elle affecte la forme de vrille ou bien elle devient d'une grosseur démesurée. Elle est volontiers batailleuse, et ce n'est pas sans cranerie, qu'elle se livreù de violents moulinets. Elle est repassée à l'état d’arme. Elle jouera le même rôle, après l'Empire, se trémoussant entre les doigts des officiers en demi- solde, dans les cafés du Palais- Ro >
Puis elle diminue de volume et de longueur, et les « lions » qui viennent de sacrer Tortoni la réduisent à l’état de badine. Pendant ce temps, devenue aussi un emblème populaire de travail, elle
s'orne de rubans larges, elle se pavoise pour les assises du compagnonnage.
Enfin, ses souvenirs de grâce^ de vaillance, de bravoure aboutissent à la canne d'aujourd’hui, ayant perdu son caractère mâle et même ce petit air d’insolence qui lui seyait si bien . Elle est banale, ou elle est bête, avec sa pomme figurant une boule ou une tête grotesque d’oiseau.
C’est l’histoire régulière de la canne, cela ; mais, à côté de ce défilé obligé de cannes de tous styles, voici les curiosités amusantes. C'est par exemple, une canne assez large du dix-huitième siècle, à bec recourbé. Elle se démonte et laisse tomber de ses flancs une pochette de maître à danser.
Ce sont aussi les cannes à sifflet qu’on vendait, vers 1760, aux amateurs de théâtre mécontents.
On raconte que La Harpe en acheta
Le Dieu liihelot
une, trouvant cette invention fort plaisante. — » Ah! oui, lui dit le marchand, on lésa inaugurées lesoir de la première représentation des DarméciJeSf de l’ennuyeux M. La Harpe.
I.a Harpe, comme on l’imagine, trouva aussitôt l’invention infiniment moins drôle.
Voici une des cannes, ficelées en corde à boyau, qui étaient fort en vogue sous la Révolution ; elles contenaient un sabre droit. Quand aux cannes-tabatières, ou ù drageoirs elles sont presque communes. Une curieuse canne contient, dans sa poignée aplatie, un minuscule exemplaire de la déclacation des Droits de l’homme. Une autre, de la meme époque, est tout un nécessairede voyage, avec compartiments pour l’encrier, la plume, les brosses, le savon : c’est tout un monde qu’on en retire!
Voici les cannes politiques, comme on en fabriquait, pour les bonapartistes, sous la Restauration.
On dévissait la pomme, et le bois découpé offrait, en le posant en face d'une feuille de papier, la silhouette de Napoléon. Tous les an-ciens soldats en possédaient une analogue, en dépit de la police.
Notre collectionneur, dans un petit coin de son musée, s’est plu, en sceptique, à réunir les cannes d’hommes célébrés qu’on lui a vendues, avec un bel aplomb. La canne de Voltaire y figure naturellement — à cinq exemplaires!
Un de ses regrets est de ne pas posséder une de ces cannes que fit Palloy, dont la pomme est formée d’un morceau de pierre de la Bastille, reproduisant l’aspect de la forteresse. La famille de La Fayette en possède une, ainsi façonnée. Il en a bien trouvé de ce modèle, mais
manquant de certains petits signes qui atlirmcraicnt leur authenticité absolue.
Voici encore les cannes de guides, très bizarrement sculptées d'attributs naïfs. Une canne ancienne d'Infanger, le guide célèbre de Hsenthal, représente un paysan portant allègrcmcDt sur scs épaules un o*urs qui fume béatement sa pipe.
C'est une canne vénérable que celle-là, qui date bien de deux cents ans, et elle a dû voir plus d'une aventurcusecntrcpriscl Voici, enfin, les cannes à musique, plus ingénieuses que )olics. On sait que Napoléon en avait une à pomme d'écaille, qui l’amusait fort, et qui doit être, aujourd’hui, en Angleterre.
Cannes maniées par des mains robustes ou par des mains aristocratiques, paciHques ou belliqueuses, simples ou compliquées, elles sont là, témoins de temps évanouis.
dans une retraite heureuse, choyées et soignées par un amateur dont elles font Tinnocent bonheur. Elles lui parlent, elles lui content des histoires galantes ou guerrières, des prouesses et des scandales. Heureux les collectionneurs qui savent entendre ainsi le langage des vieilles choses 1
LETTRES d’assassins
Voici de piquantes archives, — les archives du crime ! Un amateur passionné d’autographes, M. Derriard, qui compte d'ailleurs dans son cabinet des collections d’une valeur vraiment artistique, s’est plu à rechercher toutes les lettres typiques qui peuvent exister de crimi-
Le Dieu Htbelot
ncls célèbres. Il est JifHcile dans les choix, au reste, et il faut, pour figurer dans ce curieux petit musée, avoir été un assassin de marque, un assassin honoré de la curiosité déchaînée de la foule ou, tout au moins, un accusé dont le procès ait été retentissant ! il faut que la main qui a tracé les lignes qu’il recueille avec un soin jaloux ait manié un instrument de mort ou ait savamment préparé quelque poison. Pour avoir le droit de figurer dans cette petite galerie particulière, on doit, en un mot, montrer — patte rouge !
Dès qu'une affaire criminelle est signalée, M. Derriard se met en quête de se procurer quelques mots signés par le coupable, sc livrant parfois, pour arriver à ses fins, à la diplomatie la plus compliquée. Vous imaginez s'il a voué aux gémonies, récemment, M. Taylor qui, en n’arrctant personne, le privait du plai-
sir de joindre au dossier du crime demeurant impuni, une nouvelle lettre de chenapan émérite 1
C’est tout un passé d’horreurs — et des horreurs les plus variées — qu’évoque cette bizarre collection, qui fournit des « documents humains » d’un genre tout particulier.
Feuilletons, sansautre préambule, ces lettrestragiques de criminels de tout rang. Voici, par exemple, un billet laconique de Gollignon, le cocher assassin de M. Juge, tracé d’une belle et large écriture, où il supplie M. Jules Favre de le venir voir à la prison des Madelonnettes, où il est détenu. En voici un autre de Contrafatto, le prêtre condamné en 1827 aux travaux forcés pour viol. Il implore la protection de M. Cerisier, commissaire des hôpitaux à Brest, et le conjure « de ne pas oublier un innocent, victime de
Le Dieu liibelot
mauvais esprits, jeté dans ics fers au milieu d'hommes iniques u ; il ter.
mine en le priant de u recevoir scs larmes qui roulent sans cesse vers lui. n
Voici des vers de Lacenaire. Tassassin-poétc, dates de décembre i836, quelques jours avant son exécution, et adressés ù Altarochc, du Chari^ vart. On sait que l'on se disputait en ce temps-lù les élucubrations poétiques de Lacenaire et que de belles Parisiennes ne dédaignaient pas de se livrer à mille sollicitations pour l'aller voir dans sa cellule ;
Je suis un voleur, un filou, ün scélérat je le confesse ;
Mais quand j'ai fait quelque bassesse Hélas, je n'ivais pus le sou !
Et, SC plaignant, avec un aplomb étonnant, qu^on eût pastiche ses vers (oh I la vanité littéraire, sub-
sistant au seuil de l’échafaud 1) il ajoutait :
Un pauvret de grand appétit Peut bien être tenté du diable ;
Mais pour me voler mon esprit, Etes-vous donc si misérable ?
Voici une lettre, d'^un tour philo sophique, de Fieschi, écrite dans un style et une orthographe qui ne manquent pas d’originalité. Elle est adressée de la prison du Luxembourg à M. Créneau, houissier près la cour de Paris :
« ... Mais que dire que, lorsque la nature a créez l’homme, le laisse libre et lui place deux chemins devant lui, le bon et le mauvais, et moi j’ai prict le dernier. Maintenant, que dévigné?
(devenir.) Il s’agit de boire le calice jusqu’à la lie. Cette lettre, monsieur, ceras peut attre la dernière que j’aurai l’honneur de vous adresser. Agréez ma plus autt considération: je regret
Lt Dieu Bibelot
que iacnaift je pourrai vous être reconnai'isant. »
Madame Latarge devait figurer aussi dans cette galerie. Voici une lettre d’elle, écrite le jour même de sa condamnation, oü elle dit que, a courbée sous les plus odieuses calomnies, morte au monde, quelques nobles croyances ont seules résigné son malheur, quelques nobles amis lui ont seuls donne la force de vivre encore pour vouer son avenir à sa réhabilitation. »
Une autre lettre, postérieure de quelques mois, accuse réception à M. Chareyre de l'envoi d’une pommade pour faire repousser les cheveux :
... Je suis malade, découragée, ennuyée, je veux seulement vous aimer un peu... beaucoup. Votre pommade est excellente, mais vous gâtez votre pauvre Marie! Mes pauvres cheveux
vous en seront bien reconnaissants, et ils pousseront pour vous témoigner leur gratitude... On vous sacrifiera la première petite boucle qui frisera par la grâce de ce doux parfum.
Les ambitions et les cupidités de La Pommerais, le médecin qui devait empoisonner une de ses clientes pour hériter d’elle, percent dans cette lettre écrite par lui, quelques années avant son crime, à un agent matrimonial :
... Je finirai ma lettre en vous répétant qu’il est inutile de faire quelques démarches, si la jeune personne ne réunissait pas à un physique très agréable une dot de 200,000 francs au moins. Vous avez dit à M. Courboulaz que ce qui vous empêche de trouver mon affaire, c’est mon titre de médecin, que celui de comte serait préférable. Je ne pense pas que les deux puissent nuire, les ayant tous les deux à la fois.
Le Dieu litheloi
S’il avait trouvé alors son « affairç », comme disait 1^ Pommerais, les fastes judiciaires auraient sans doute compté une cause célébré de moins !
Papavoine est aussi représenté par une lettre, du i6 décembre 1824, à sa mère, lettre tout à fait édifiante, d’ailleurs, et d’un ton quelque peu pleurard : « Je partage votre pensée :
Dieu est le seul consolateur des malheureux, et lui seul peut les juger sans partialité, n
Moreau, l’herboriste de Saint- Denis, sur la culpabilité duquel planent d’ailleurs aujourd’hui certains doutei, apparaît, meme en prison, un esprit froid, positif, un homme d’ordre avant tout. C’est ainsi que, de Mazas, il écrivait au directeur des postes pour se plaindre qu’une lettre qu’il avait envoyée ne fût pas parvenue. Cette menue réclamation, ù la veille de l’exécution,
ne fait-elle pas passer un petit frisson ?
Voici une lettre de Lebiez, écrivant à un éditeur, pour lui proposer un ouvrage. Qui sait, aussi, si une réponse favorable à ce a raté w vaniteux ne Teût pas arrêté sur la voie du crime ?
Cest encore, dans une écriture très mauvaise, mais lisible, la lettre adressée par Troppmann à M. Aubryet, juge d'instruction, pour lui indiquer l’endroit où il avait caché le portefeuille soustrait à ses victimes. Puis un billet de l’abbé Verger, l’assassin de Mgr Sibour, demandant — un mois avant son crime — des renseignements au sa* cristain de la cathédrale de Meaux sur la meilleure manière de sonner les cloches ; puis, quelque lignes de Davinain — celui qui disait : » N’avou^z jamais !.» — piquantes en ce sens qu'e'les contiennent précisément ses aveux.
Le Dieu Ihbelot
Voulcz-vou^ dcsconJamné^ « distinguer? » Voici dc4 let rcs du notaire Peytel, Tami de Gavarni et de Balzac, à son défenseur; voici une lettre de recommandation du duc de Choiseul-Prarlin à un general; voici des doléances du lieutenant de La Roncière Le Noury, condamne pour rapt et viol sur la fille du général baron de Morell, commandant de l'école de Saumur.
... Depuis le jour où une malheureuse condamnation a été prononcée contre moi, je ne suis pas encore venu me réclamer de vous, je ne vous ai pas encore demandé de vous employer en ma faveur près du ministre de Tintérieur. Jusqu’à ce jour, j’avais toujours espéré que l'extraordinaire de ma condamnation, si ce n’etait la position sociale de ma famille, me procurerait quelque adoucissement dans les prisons où la loi me jetais »
Je n’ai cite, presque au hasard,
Si
que les pièces les plus typiques de ces volumineux dossiers du mal.
Pour dire le vrai, la plupart de ces écritures d’assassins dérouteraient fort les graphologues par leur air de candeur et d’honnêteté.
C^est ainsi qu’un pacifique et doux amateur, qui est au reste, en d’autres branches de la curiosité, un érudit éclairé, se plaît au milieu de ces souvenirs tragiques.
G est lui surtout qui, en dilettante de procès de cours d’assises, pourrait répéter le mot célèbre : w C’est beau, un beau crime ! )>
UNE OFFICINE d’aPOTHICAIRE
•— Puisque vous avez découvert ma retraite et que vous m’avez surpris en flagrant délit de manie, au
moins n'allez pas me nommer!...
Je vous introduirai volontiers dans le sanctuaire, mais soyez discret sur ma personne !
Tout en me faisant, en riant, ces recommandations, un aimable vieillard, encore très vert, m’introduit dans le petit hôtel qu’il habite dans le quartier Monceau.
— Connaissez-vous, reprend-il, la le>;cnde du cantonnier en retraite qui achetait très cher des cailloux pour avoir le plaisir de les casser, alors qu'il n’avait cessé de pester contre la dureté de son métier, pendant qu’il l’cxcryait !... Je suis un peu cet homme-là. Au lieu de casser des caillou.K , j’ai concassé des drogues dans le mortier... j’ai été trente ans pharmacien, aspirant à l’heure du repos, et je n’ai pas été plus tôt libre — que j’ai recommencé. Oh ! en amateur, il est vrai, en me plongeant dans le passé !...
Pharmacien et collectionneur , qu’est-ce que vous dites de Taccouplement de ces deux mots-là !
— Je dis, ma foi, avant d’avoir pénétré dans le petit musée qu’on m’a dépeint comme fort curieux, que tous les collectionneurs sont loin d’avoir tant de bonhomie.
— Vraiment? Mais moi je suis confus, je vous assure, de me surprendre, avec mes cheveux blancs, à faire ainsi joujou avec ces épaves du vieux temps.
Et, sans plus de préambules, mon hôte ouvre une porte , et je me trouve dans une vaste salle, machinée comme un décor; c’est une reconstitution exacte d’une officine d'apothica*re du seizième siècle.
Sur des planches courant le long de la pièce, des bocaux des formes les plus bizarres sont rangés. Un simulacre d’étalage montre des vases décorés d’attributs, avec des enseignes
en fer ü'un style tout à fait réjouissant Au centre, une sorte de fourneau d'alchimiste semble attendre qu'on l'allume. Une li^ne de mortiers, en bronze, avec des inscriptions et des figures allégoriques , s'étend sur un bahut. Par des fils sont suspendus au plafond des animaux empaillés dont la structure parait un deti ù la classilication des naturalistes...
Notre amateur a réuni là tous les souvenirs delà pharmacie d’autrefois. C’est, je crois, dans son originalité, une collection unique.
A la vérité, l’art et la droguerie ne hurlent pas autant de se trouver ensemble qu'il le disait plaisamment. En des temps moins savants, mais, par certains côtés, plus rattinés que le nôtre, les apothicaires eussent rougi de se servir des affreux bocaux de porcelaine dont se contentent les pharmaciens d’au-
jourd'hui. Avec uq pieux respect pour les substances merveilleuses — celles d’à présent le sont-elles plus? — qu’ils devaient contenir, ils faisaient décorer et orner ces vases d’emblèmes et de devises. Les confréries, les hôpitaux, les châteaux avaient aussi leurs vases de pharmacie à leurs armes. Les fabriques de Savone, de Faenza, de Pesaro, de Gênes, de Florence ne dédaignaient pas de travailler mille pots de formes capricieuses destinés à garder des remèdes.
La décoration générale de cette officine reconstituée est du seizième siècle, mais les objets qui ont été recherchés peur être placés sur ses rayons appartiennent à tous les temps et sont de toutes les provenances. A côté des cornets droits et des pots à anse et à goulot d'un usage courant, pour la vente des drogues, voici les fioles à la large
Le Dieu liibelot
panse ou au col étroit qui contenaient les eaux mcdicmales d'Ange, de Cordoue, d'Amaramhc, que les apothicaires du temps de Louis XIV s’entendaient déjà à vanter à grands renforts de réclames. « Une personne solvable, disait un prospectus de drogue miraculeuse conservé dans cette amusante collection, s’oblige, quand on le veut^ d’en payer la valeur en l'acquêt des malades en cas qu’ils ne guérissent pas, pourvu qu’ils conviennent de payer en double, pour une parfaite guérison ». 11 n’y a rien de nouveau, ù ce qu’on voit, dans les usages des guérisseurs. Ces fioles et ces vases portent le nom des fameux apothicaires de jadis, les Gaman, les Naudin, les Rouvière. Sur un pot, décoré de couleurs vives, on lit une inscription, tracée pour le sieur de Blégny, attestant qu’il est le seul U artiste » à qui les descendants du
signor Hieronimo de Ferranti, inventeur de Torviétan, aient conné le secret original Une bouteille, en forme de pyramide, renfermait Teau qui guérissait les plaies d’arquebusade.
Voici des vases aux armes royales, venant des hôpitaux dépendant de la couronne, >i<bu des maisons princières. En voici d’autres, qui révèlent les soins que prenaient d'elles les belles marquises, sujettes, hélas, comme les autres, à de petites infirmités. On trouve là deux cornets avec ornements rocaille et décorés de Taile allégorique, qui ont servi à madame de Pompadour... C’est le passé vu par ses côtés prosaïques !
Mais la chronique n'a pas caché que la royale favorite eût des maux contre lesquels s’exercèrent des épigrammes , durement payées par leurs auteurs.
On mettait alors ses armes sur
tout — même, comme il appert par un spccimen qui n'est pas le moins drôle de ce petit musée — sur une seringue mignonne , ornée d'un ecu«son «)ui est celui d’une grande famille existant encore. C'est le cas de se dire : Où diable la vanité allait-elle se nicher ^ . O seringue ingénue, ce n'e>t pas sans curiosité que je vous ai concemplee, en pensant aux mystères que vous avez pénétres, contidente dédaignée, apres la confidence, par la jolie duchesse qui vous avait appelée à son aide!
Voici deux vases énormes, qui servaient à la fois de récipients pour les vins aromatises, protégés, à l'italienne, par une couche d’huile, et de décor, à la porte de la boutique.
Ils ont le caducce peint sur leurs vastes Hancs et le portrait, malheureusement mutilé, de l’apothicaire qui les possédait. Ils sont fort inté-
ressants encore, bien qu’ils soient loin de valoir les deux remarquables vases acquis par M. Fayet et qu’il doit laisser au Louvre, qui offrent, au-dessous d’une banderole portant le nom de la denrée, un portrait d’homme et un portrait de femme dignes du pinceau d’un Giovanni Bellinu Ils sont, en effet, d’origine vénitienne et datent du quinzième siècle.
Mais est-on jamais entièrement satisfait? Notre collectionneur envie encore à M. Pelvé, un Rouennais, des pots de pharmacie aux armes des d’Orléans, et à l’hôpital de Troyes — où l’on s’en sert malheureusement pour le service journalier — d’admirables cornets, aux armes de France , provenant de l’abbaye de Clairvaux.
Ce sont ensuite des enseignes de vieux pharmacopes, découpées en fer, et peintes ; la Barbe d'or^ le
l.€ Dieu Bibelot
Pilon d'or ^ V Homme et la Femme d'argent^ avec leurs cocasses silhouettes, puis toute une série de gravures et d*cstampcs malicieuses sur les apothicaires, depuis l'almanach célébré de 1673 avec la satirique légende, placée au-dessous du portrait d'une bonne femme assaillie par les guérisseurs,
MaJome, dont la mort nous ferait tous
(crever,
Hasardez tout pour vous sauver!
jusqu'à une plaisante image qui rappelle une aventure du commencement du siècle. Pendant la nuit, un habitant d'une petite ville de Touraine, fit ramasser par des gamins tous les escargots qu'on put trouver. Grimpant par légions sur la devanture, ils montrèrent leurs cornes au malheureux apothicaire, lorsque celui-ci vînt ouvrir sa boutique. Or, marié à une fort jolie femme, et
malheureux en ménage , il devait être peu flatté par cet emblème.
Toute une tragi-comédie, n’est-ce pas, que cette vengeance de client mécontent !