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LES (( FEUILLES DE SOLDATS

J’avoue mon faible pour les images populaires. Elles écrivent l’histoire d’une façon ingénue et naïve qui est souvent plus près de la vérité que l’histoire officielle ou celle qui se pare de quelque philosophie.

C’est l’impression dü moment qu’elles rendent, dans toute sa saveur, avec les colères et les enthousiasmes du temps, qu’il est bien difficile d’évoquer exactement après. Elles forment une mine de documents

qu'on ne saurait dédaigner. Les plus humbles « feuilles de soldats nd'autrcfois, qui amusaient les enfants, contiennent des indications parfois curieuses. J'ai trouve, ces jours-ci, par exemple, une image datant du commencement de la conquête de TAlgcric, publiée par Berrieux, marchand d estampes, rue Saint- Jacques, iS3o, qui montre quelle idée bizarre Timagination populaire se faisait alors des Arabes. Ils sont, dans cette pi lisante grivure. représentés nus iusqu'a la ceinture, coiffés de casques, vêtus surtout . . .

d’une immense cartouchière. L’artiste leur a donné de petits favoris, comme ù des pairs de France.

Où trouve-l-on mieux que dans ces caricatures ridiculisant les Allies l’impression d’impatience des Parisiens contre les etrangers campant aux Champs-Elysées, au début du règne de Louis XVIII ? Les carica-

tures visent surtout les Ani^lais, qui étaient, en effet, particulièrement odieux à nos grands-pères.

Les images populaires contemporaines peuvent être parfois aussi intéressantes que les images anciennes. On écrirait une histoire de la guerre qui ne serait pas sans un intérêt particulier, rien qu’avec les estampes communes faites de Tautre côté du Rhin. Toutes les fois que j’ai été en Allemagne, j’ai recueilli quelques-unes de ces images militaires. Leur grand faiseur a été un certain Kaibe, qui aurait du mal à passer pour un peintre éminent, leur éditeur est, principalement, un M. Kraffert, de Dresde.

Elles sont naturellement pleines de jactance et de vantardise, mais ce qui est significatif, elles attestent un grand respect de la vaillance des troupes françaises . Dans l’image consacrée à la bataille de Vionville

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(i6 août 1870) la Icgcmie, placée au dessous, constate T« incroyable bra* voure n Je nos soldats.

Ce qui e^t bien allemand, ce sont les vers, d*un lyrisme cchevelé, qui accompagnent ces dessins grossièrement enluminés avec trois couleurs seulement, le jaune, le rouge et le bleu. 11 sera peut-être curieux de donner la traduction de quelquesunes de ces strophes typiques, où le vainqueur exalte sa victoire. Il y a là des comparaisons toutà fait étranges.

« Il retentit dans tous pays — comme un son de cloche. — Cela résonne dans tous les cœurs — comme un hymne joyeux.

» Cela bruit dans tous les pays — comme un ronflement d’orgue.

Les âmes veulent s’incliner. — Les genoux s’ahaissent déjà !

)) Un héros a combattu! — Le monde allemand cric avec transport.

— Et bénit ton sabre, — Prince Frédéric-Charles !

)) Qui a saigné pour son pays. — Mérite un habitd'honneur. — Celuilà est saint, — qui est tombé pour sa patrie! »

On raconte, au reste, que le prince impérial d’Allemagne, dont la maladie est, en ce moment, la grosse question politique de l’Europe, en recevant une de ces gravures où on lui décernait d’enthousiastes louanges guerrières, haussa les épaules, un jour. — (( C’est cela \ dit-il, sonnez trompettes, et battez tambours !

C’est très glorieux, aujourd’hui, mais cela pose la question d’un terrible lendemain ! » Qu’elles soient affectées ou non, le prince est assez coutumier de ces boutades.

Une image curieuse, au moins comme dessin, représente l’entrevue de l’empereur Napoléon, le 3 septembre, dans la villa Bellevue, à

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Fresnois, avec l’empereur Guillaume. Le dessinateur, par malice ou par hasard, a fait un Napoléon qui va a peine h la hauteur de la ceinture de Guillaume. 11 s’incline profondément. en tenant a la main un mouchoir, tandis que le vainqueur, suividuduede Saxe-Cobourg et du prince de Wurtemberg, salue militairement. Peut-être, au fond, n’y a-t-il pas intention de raillerie.

Sentimental et poétique, 1 artiste a, au milieu decette scène dramatique, jeté une profusion de Heurs aux formes faites pour dérouter les botanistes les plus experts.

Ce sentimentalisme éclate toujours, du reste, dans ces images, soit par un côté de leur composition naïve, soit par une rcHexion de la légende. Dans un u combat des troupes du sud avec la garnison de Strasbourg o je trouve une phrase curieuse où il est dit que les soldats

allemands se battent, non avec courage, mais (( avec philosophie, »

Une chose frappante, c’est l’impression de terreur que nos tirailleurs algériens ont laissée en Aile magne. Cette impression, qu’on peut constater sur tous les monuments commémoratifs allemands de la guerre (comme, par exemple, sur la colonne de la Victoire, à Berlin), les images la traduisent, naturellement, avec vivacité. Nos turcos ont Tair de géants et sont vêtus d’une façon fantaisiste et terrible. Ils dépassent, comme taille, la hauteur des cavaliers, contre lesquels on les voit lutter. Il faut croire que même morts, ils semblaient encore redoutables, puisque, au premier plan d'une de ces estampes, on voit un officier wurtembergeois décharger son revolver sur le cadavre d’un ti railleur.

Mais, à côté de la reproduction

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de CCS scènes d*horreur, ce qui distingue vraiment comme facture ces images militaires allemandes, c'est la large part donnée à la nature.

Toujours des fleurs, des arbres, des paysages idylliques, et, au milieu des plus atroces batailles, des moulins qui tournent, d'honnêtes petites sources qui coulent, des oiseaux qui sautillent... Que voulez-vous!

on se conduit comme des brutes, mais on est ne rêveur!

Les images populaires allemandes n'ont pas toujours célébré uniquement les victoires de la Prusse. On peut retrouver encore quelques feuilles, provenant de la maison Uoih et Wagner, a Siutigard, où l'armée française est exaltée dans scs fastes militaires. Le siège de Sébastopol et l'expédition de Chine ont notamment tonrni, alors, aux dessinateurs de Stuttgard des sujets qu'ils ont traités avec un enthou-

siasme singulier. Comment )a police allemande, si ombrageuse, n’at-elle pas entièrement retiré du commerce des estampes où Ton voit un officier français planter le drapeau tricolore sur un fort ? Il faut se souvenir de ces images-là, en feuilletant toutes celles qui représentent nos désastres — dessinées peut-être par les mêmes artistes à tout faire.

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