UN HOMME, DEUX CHIENS ET UNE FEMME
On disait de Marco, syndic de Monlèse, qu'il était taciturne*
Sa figure était grave. II approfondissait la vie et goûtait secrètement l'extase de chaque minute. Il n'était pas de ceux qui pourchassent le plaisir et recueillent les parcelles dorées qui se détachent de lui : il se laissait envelopper par la beauté des choses, il en dégustait la saveur primitive. Ses désirs n'appelaient point le rare ni l'imprévu; il trouvait, dans les faits les plus simples, d'éternelles délices. Il pensait que l'homme, dans le rire, secoue l'angoisse qui l'étreint; la joie parfaite était plus immobile; elle s'accordait au bonheur intime
des plantes et des pierres et des animaux tranquilles. Il lui suffisait d'être au sein de la vie, de recevoir le bienfait de la lumière ou de Fombre, de respirer l'air diversement agité, de sentir le reboa^^ dissement de sa force dans sa poitrine, d'accompagner de sa méditation tel lent geste de marche ou de travail. Penché sur le miracle du monde, il en suivait, avec ravissement, l'épiphanie.
Cependant il aima deux chiens et, plus tard, une femme.
Les chiens se nommaient Gab et Jog. C'étaient deux lévriers-coureurs, au poil fauve et soyeux. Ils vivaient près de leur maître, étendus sous la table, quand il lisait, attentifs au froissement des pages, à ses moindres mouvements; l'accompagnant d'une démarche couple et précise, en allongeant le pas sans se hâter, lorsqu'il sortait à cheval. La nuit, ils demeuraient devant la porte de sa chambre, îe nez à ras du sol, l'œil entre-clos.
Leur existence, liée à celle de Marco, partîcî* paît à son bonheur paisible. Ils connaissaient les. instants d'abandon, lorsque le maître dépliait les mains sur ses genoux et entr'ouvraiî la bouche pour sourire : ils posaient dans ses paumes leurs
BjHseanx frais et regardaient ses yeux dont la douceur les effleurait comme une caresse. Ils savaient aussi qu'il aimait le silence des allées forestières, qui sillonnent le flanc de TApennin, et qui sont îiautes et sonores comme des nefs d'église; le gibier qui fuyait entre les troncs ne les faisait pas aboyer; ils le suivaient un moment à la piste* et revenaient sous les pas du cheval, en couchant les oreilles.
Marco les avait fait portraîre à «es cotés par m maître-peintre qui passait
La femme était jeune et très belle, avec des cheveux fins couleur de seigle, et une bouche rieuse.
Il l'était allé chercher dans l'Ombrie, avec son cheval et ses deux chiens. L'usage était alors de transporter en croupe son épousée. Elle l'avait suivi sans trop de regrets, parce que les deux bons chiens lui faisaient fête et que c'était plaisant de s en aller ainsi par les routes, les mains sur les épaules d'un homme. Tout le long du chemin, elle chantait et elle riait; elle appelait Gab et Jog, ks excitait contre les vagabonds et les mendiants, les gavait de viande aux auberges, leur apprenait cent tours mignards qu'ils cherchaient gauchement
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Marco la laissait faire. Il était à cet âg« où Yoû
ne chérit plus que Tenfant dans la femme. Elle avait deux perles aux oreilles, longues et minces, et dont l'ombre mauve tremblait dans son cou. Cette petite ombre mouvante semblait frémir sur son cœur de vieil homme. Il s'étonnait qu'une chose si frêle pût émouvoir son bonheur ancien. Toutes les joies qu'il avait ressenties venaient du monde à lui par une pente naturelle et se retiraient avec une lente sérénité. Il n'avait pas cherché à s'en rendre maître : elles étaient abondantes et fidèles, épanchant leurs biens qu'il ne convoitait pas.
Celle-ci, de respirer l'arôme d'une chair naïve, d'enfoncer parmi ces cheveux chauds sa bouche enivrée, de posséder ce corps nerveux et fin, celle-ci lui appartenait tout entière, s'établissait en lui comme une puissance rayonnante; elle absorbait les simples délices d'être et de sentir. Et ce n'était pourtant que l'écouter parler de riens qui sont inoubliables parce que sa voix charmeuse les gazouille; la contempler qui tourne en plis gracieux les étoffes qui la vêtent, ou leur chute autour de son corps dont la nudité peu à peu s'allonge ; la regarder venir ou s'éloigner, de son pas qui danse; l'attendre; parler à son silence distrait et ne pas croire même qu'elle écoute; épier son regard qui
voltige ça et là et ne se pose sur rien; voir ses petits doigts n'obéir qu'à des instincts d'enfant; et toujours, sentir palpiter en soi la petite ombre bleue qui se joue dans son cou.
Quand il chevauchait, suivi de Gab et Jog qui aboyaient maintenant et gambadaient autour de sa monture, il ne songeait plus aux variations de la lumière sur les collines et les plaines, aux senteurs éparses des herbes et du terreau, à l'équilibre parfait de l'allée ombreuse; mais il attendait le rire et les appels de sa femme, l'instant où ses jeunes seins s'appuyaient à lui, ou leur tiédeur le pénétrait doucement; et quelquefois, par jeu, il retenait avec les dents une mèche de ses cheveux dont le vent lui caressait la joue. Il ne se hâtait pas de regagner sa maison oii reposaient tant d'humbles félicités : il portait avec lui son bonheur nouveau. Et il allait par courtes étapes, comme s'il voulait imprégner de son ivresse les paysages qu'il traversait
A mî-chemm. ils rencontrèrent un cavalier romain qui allait à Bologne porter un bref du Saint-Père.
Il avait viagt ^ns. Il portait rhabît de velow
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avec élégance, et son cheval avait des harnais de cuir qui embaumaient.
îl décrivait compîaisamment la cour papale et le palais des princes qu'il fréquentait; il savait des anecdotes curieuses ou folâtres sur les acteurs et les poètes; il récitait leurs vers d'une voix chaleureuse, avec des chutes molles sur la rime et un balancement de tout son corps pour marquer la cadence. Il s'enthousiasmait devant les beaœ horizons et n'exprimait ses transports qu'en termes exquis*
Les garçons et les filles d'auberge se félicitaient de sa générosité : sa bourse semblait inépui'sable, toujours chargée de pièces d'or. Un valet traînait son bagage : les coffres, historiés de peintures, étaient pleins d'étoffes précieuses, de lingerie fine et parfumée, de bibelots rares ou étranges qu'il expliquait à Marco et offrait à son épouse, avec des compliments respectueux et bien tournés. Elle accepta deux mouchoirs de dentelle qui venaient de Chioggia, une miniature rehaussée de sardoines, et une boîte à pastilles qui portait, enchâssé dans son couvercle, un morceau de !a vraie Croix.
Elle connaissait presque toutes les danses à la mode et avait lu Pétrarque et le Tasse. L«i
jeunes gens s'entretenaient ensemble sur îa route* elle toujours en croupe, tenant son mari par les épaules, lui, freinant sa monture qui hennissait de colère. Ils pariaient de poésie, d'amour et de car* naval,
Marco semblait à l'écart de leurs causeries i il répondait civilement aux politesses du Romain* mais, le plus souvent, il semblait s'intéresser aux travaux des cultures, à l'animation des villages, ou surveiller ses chiens qui se poursuivaient autour de leur groupe. C'est qu'il ne sentait plus le corps de sa femme s'appesantir contre le sien, ni la caresse des cheveux envolés, ni les baisers dont elle lui mordillait la nuque, quand ils s'en allaient seuls, cet hier. Plus de chansons ni de menu bavardage : la voix chérie était plus grave et comme pensive. Aux relais, il quittait à peine son épouse, pour contrôler l'exacte pitance de ses bête?; et dès le soir tombant, il l'entraînait dans sa chambre. Il pressait les étapes et semblait impatient de regagner sa demeure.
Mais à mesure qu'ils s'avançaient, le cavalier romain se montrait ombrageux; il s'enfiévrait à propos d'un ruisseau, d'un vers ou d'un nuage; il discourait sans tarir sur la constance m général
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el sur sa fidélité particulière; et quelquefois^ il restait silencieux pendant des heures.
Au carrefour de Prato, il 8*arrêta tout à coup, bondit sur le sol et tira son épée.
— Homme des montagnes, s*écria-t-il, j*aime ta femme à en mourir. Veux-tu que nous combattions à qui Taura?
^ — Je le veux, prononça Marco avec une figure immobile.
Et il descendit de cheval, Tépée au poing. La femme gémissait : il ne parut pas l'entendre. Les chiens montraient les dents et grognaient : il les fit reculer jusqu'au bord du chemin et se coucher dans la poussière. Puis il marcha sur le Romain, engagea le fer avec violence, et d'une rude estocade, désarma son adversaire. Le jeune homme attendit îa mort en fermant les yeux; m.ais, sautant de sa monture, la femme s'élança sur lui, le couviit de son corps fragile; et ils s'accrochaient l'un à l'autre, défaillants de crainte el d'amour; puis il la prit entre ses bras, d'un doux geste nuf^al» et lentement, il lui baisait les paupières^
Marco leva son arme pour les clouer dans leur étreinte; mais il sourit amèrement, et de son poing qui ne tremblait pas, il abaissa la pointe vers le
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sabîe. Ayant foui le sol d'm mouvement sans pensée, il murmura :
— Elle est libre de choisir...
Elle mit ses bras au cou du cavalier et posa la tête sur sa poitrine.
Marco remonta sur son chetal, siffla ses chiens et s'en fut, sans détourner la tête. Trois cyprès dominaient le coteau, là-bas, au bord de la route. Le soleil déclinait au-dessus d*eux et allumait leur cime d*un reflet cuivre; quelques rayons obliques glissaient sur leur masse pétrifiée : Marco s'efforça de les fixer; ils brûlaient ses prunelles, et des larmes, une à une, coulèrent sur ses joues.
Quand il eut dépassé les arbres, il entendit venir derrière lui le galop d'un cheval. Son cœur se mit à battre lourdement; mais il demeurait droit sur la selle, les jambes tendues à l'étrier, regardant la route qui se déployait devant lui. Il ne cessa point d'avancer quand la voix de sa femme, très lointaine encore, appela plusieurs fois :
— Marcol Marcol
Il serrait les rênes autour de son poigne en sorte que la chair devenait bleuâtre. Puis une grande douceur descendît en lui; et il lui mnbk que la lumière plus dense s'épanchait à largm oiides «ur la plaine. L'air était rempli de parfums
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et At mélodies où la yoÎx chère mêlait un nom :
— Marco! Marco!
Elle se rapprochait toujours, avec le galop rapide dont il épiait la cadence. Il l'entendît s'arrêter près de lui. Et ce furent des paroles enfantines, presque zézayantes, telles qu'il les adorait, jadis, €t les recueillait sous des baisers :
— Dis? Marco? je m'ennuie de mes deux ; chiens que j'aimais tant. Laisse-les-moi, dis?
Il tira les rênes et répondit sans se retourner :
— Ils sont libres de choisir...
Et donnant de l'éperon, il n'ajouta rien, il ne fit signe quelconque. Il entendait k femme héler les bêtes :
— Gab! ici! Jog! viens, Jog!
Un instant, la voix se fit plus pressante. Puis tout se tut, et le galop à nouveau s'éloigna. Dans i la grande plaine, il n'entendait plus que le souffle î court de son cheval, et le bruit des sabots étouffé : dans la poussière. Ses chiens le suivaient-ils? oui Favaient-ils abandonné, comme l'autre? Le crépuscule tombait rapidement, et tout son être s'éteignait avec la clarté. Il cherchait à percevoir un halètement, le bruit des ongles sur des pierres. Rien ne bougeait autour de lui ; le pas de son i cheval, remplissant le silence, semblait retentir
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dans^ «a poitrine. Alors, une infinie détresse renvahit. II perdit toute volonté et toute joie de se vaincre, et regarda de droite et de gauche, aux pieds de son cheval.
Gab et Jog le suivaient, de leur pas souple et docile, les oreilles couchées*