‹ Le Dieu Qui DanseChapitre 9 sur 19 · LA CHUTE D'ICARE · texte numérisé non relu

LA CHUTE D'ICARE

LA CHUTE D*ÎCARE

Les ailes étaient souples, largement arrondies, faites de nervures d'acier et de plumes d'aigle.

Il en avait forgé les pièces avec un soin minu** tieux; il avait choisi le duvet le plus fin et les pennes les plus flexibles : les rectrices s'appuyaient sur le vent, d'une prise assurée, les rémiges gauchissaient dans une fuite coupante et précise. Déployées sur l'établi, dans la cour du Labyrinthe, elles palpitaient au passage des brises : les plumes frissonnaient, le métal retombant faisait un bruit mat

Le Dédalide se félicita de son stratagème. Etouffé par les murailles de sa prison, il aspirait vers l'air libre et ï'mBni des altitudes. II enviait

J*orgtieil, bandé vers le soleil, des oiseaux souverains, et les héros légendaires, escaladeurs de nues. Piétiner des vapeurs navigantes! se rouler dans la lumière fluide et pourprée! cueillir des astres dans les prés verts du ciel! S'en parer la poitrine et les cheveux!

L'impatience le soulevait, il croyait avoir les talonnières de Mercure. Avec une joie puérile, battant des mains, poussant des cris, il dansait autour des ailes.

Elles s'attachaient aux omoplates à l'aide de cire longuement pétrie et mêlée de résine. Des courroies nouées au poignet les incurvaient selon les caprices du vent

Icare, s'en étant revêtu, tendit son envergure et rama dans le vide. Une bouffée tiède lé caressa, le sol se déroba sous ses pieds; il franchit le faîte des murailles et s'éleva dans Fardeur vermeille du plein midi. L'air oppressé d'ua mouvement régulier s'éboulait sous lui; il bondissait sur les gradins du vent Les pennes se hérissaient à chaque tension; le bout des ailes vibrait an sifflant

Le paysage, d'un élan symétrique, s'Icoiilait vers un centre. De l'horizon, des étendues montasenîv comme F afflux d'une eau souterraine.'

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C'étaient les champs rectangulaires, les labonrl endulés de sillons, les villes blanches et roses Jaloenanî la campagne nivelées des rivières capri" cieuseê» un temple sur un promontoire, puis !a mer moirée de reflets que les navires déchiraient de leur proue.

Le Dédalide s*llCTait d*un essor calme et puissant. Un gmnd murmure venait de la terre. Il crut y discerner des clameurs de triomphe. L'orgueil élargit son envol. Il s'étira vers les nuées, masses nonchalantes au ventre d'or affalées dans du bleu.

Tous les hommes, songeait-il, devaient suivre le jeu de son audace. Les fronts, trop longtemps inclmés vers la glèbe, se relevaient. Des gestes fiers dressaient sur le cercle du monde une floraison nouvelle.

Il résumait l'éternel désir vers les cimes et les empyrées inaccessibles. Il se sentait tout à coup le, centre des énergies; et, semblable au solei!., tous les yeux de la vie se tournaient vers lui. •vDes sanglots d'enthousiasme rétoufraient îl aspira Fair- v^ncu et fonça dans un nuage. Le brouillard l'enveloppa. Une rasée odorante perla sur sa chair. Puis il surgit à nouveau dans la clarté.- Sous ses pieds, des ondes laiteuses glis-^

saîent. moutonnaient, roulant et dénouipt leurs volutes, au milieu d'un silence ouaté, La terre avait disparu* Au-dessus de la houle neigeuse, le ciel 8*étendait.

L'exploit! Envahir le séjour des dieux caducs, se ruer dans l'appartement des déesses, détrôner Jupiter et siéger, avec le tonnerre en main, les talons sur les seins nus d'une immortelle.

Il déploya ses ailes, éperdument : emporté par son délire, il jaillit vers le zénith* Au loin, les portes de l'Olympe rayonnèrent, sur des collines flottantes de vapeurs. Icare se roidit, d'un effort exaspéré : mais les ailes craquèrent, l'une d'elles se déjoîgnit. Il vacilla, battit l'air un instant, et chavira parmi les plumes éparpillées.

Mais en s'écroulant, il entrevît, comme une fulguration, réterneîle gloire de son acte.

Puis il tomba.

Il s'enfonça dans la mer, à quelques brasses d'une île fortunée.

Un laboureur, sur la falaise, creusait de sa charrue des sillons parallèles : la terre grasse se renversait sous la saillie du soc; à la limite du labour, le cheval tournait d'un mouvement mécanique, revenait etn écrasant le» mottes sous ses

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pieds* Des bergers jouaient an bouchoiL Un couple, derrière un taiîîis, s'élreignait avec frélîésie. Au large, les bateaux cinglaient, emportés au gonflement des voiles claquantes : ils étaient pleins de chants et de rumeurs*

Or, à la place où tomba le Dédalide, un pêcheur à la ligne, assis sur le rivage, surveillait ses flotteurs. Une outre de vin et des quignons de pain bis étaient posés auprès de lui, sur des feuilles fraîches. îl épluchait une gousse d'ail et sifflotait gaîment. Dans une nasselle, à ses côtés, des poissons frétillaient.

Au bruit du Héros s'abîmant dans la mer, le bonhomme crut que les bergers lançaient des galets pour troubler sa pêche. Il leva la tête, les vit Tair absorbé dans leur jeu, et reprenant son labeur, il bougonna :

— Tas de fainéants, va!

Le reste du monde souriait dans Finconficîence.

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