‹ Le Dieu Qui DanseChapitre 11 sur 19 · LE PAYS INCONNU · texte numérisé non relu

LE PAYS INCONNU

î avait vu dans son enfance un beau pays. Dans quelle région? dans quelle vallée d'au delà de la mer? il ne savait; mais il en connaissait l'image pour l'avoir revue souvent dans ses rêves.

D'une forte prise, les grands arbres qui l'ombrageaient enfonçaient leurs racines dans le ventre du H)L îls déployaient sous la lumière, égale et s épancliant avec l'abondance de l'averse, des frondaisons lourdes eî charnues : des fruits mer» veilleox pendaient à leurs branches. Et les pieds allègres du vent couraient sur des campagnes fertiles. L'humanité qui l'habitait, puissante et pacifique, connaissait la force chaude de îa bonté;

Eon repos était paisible, comme il convient aux hommes qui ont bien travaillé.

Quand il cul vingt ans, il se mît à sa recherche. 11 allait, tête nue, les mains vides, parlant avec d^ gestes de commandement à son âme jeune et ardente. Il roulait par jeu. entre ses doigts volontaires, des épis gonflés et des pommes de cyprès. Il buvait Teau des sources, mordait les grappes à même la vigne, ou s^arrêtant au portail des métairies, il affirmait t

— J*ai faim.

Et son visage était si clair qu*on le faisait asseoir à la table.

La nuit, il dormait dans les granges, au pied des meules, sous les ramures vivantes des bois, ou se couchait contre le ventre des vaches. L*hiver, il se louait dans les auberges, donnant par son travail mieux qu'il n'avait reçu; puis il reprenait sa route, lançant contre les troncs des pelotes de neige qui s'écrasaient avec un bruit mat. Quand la pluie tombait, il secouait la tête et coupait d'un revers de main les hachures de l'ondée. Il se tailla im bâton, s'ennuya bientôt de le porter et le jeta dans un ruisseaiL

Il abandonnait les routes tracées et les chemins fréquentés par les foules; il traversait les taillis,

écartant les branches et levant haut les jambes, avec la joie d'entendre les roncas craquer sous ses pieds. Il ne demandait son chemin à personne; lorsque ses hôtes d'un jour lui expliquaient une route à prendre, il hochait la tête en souriant, et, pour ne point leur faire offense, suivait un instant la direction indiquée. Il allait droit devant lui. certain de rencontrer le but.

Il examinait l'aspect des contrées et les mœurs des habitants. Rien n'égalai la noblesse et la grandeur de ses souvenirs. Dans les pays qu'il traversait, les maisons étaient trop basses et les chambres obscures; chaque homme cultivait son petit jardin et surveillait jalousement le jardin des autres. Les voix habituées aux conciliabules, aux colloques secrets des marchandages, ignoraient la joie d'accorder les syllabes pour une cadence éphémère.

Là-bas! tout était juste et beau...

Un jour qu'il gravissait la pente d'un coteau boisé, il déboucha soudain en face d'une libre étendue où, dans un val très large, vibraient les couleurs d'une ville enchantée.

Des oliviers l'enveloppaient de leurs moires frissonnantes. Les édifices absorbaient la lumière.

avec une paresse sensuelle, et s'engourdissaîenl lentement m sén de cette béatitude ensoleillée. Un fleuve vert et nonchalant traînait dans la vallée son cours étale : eî des barques empanachées se dandinaient sous la brise.

Toute pareille à une Amazone légendaire, nue, blanche et rose, appuyée au versant des collines, avec la chair des maisons claires et l'écharpe des vergers, la cité s'allongeait sur la rive, élevant dans la clarté le jeune sein d'un dôme.

H dit :

— > Voici...

Et il étendit la main dans l'air mobile, et le laissant couler entre ses doigts, il se réjouit de sa nature palpable. Penché sur la ville endormie, il écoutait sa respiration tranquille.

Puis il ferma les paupières, et se confinant parmi ses souvenirs, il en évoqua les images successives.

L'horizon plus vaste reculait les bornes de la pensée; l'esprit volait librement par des espaces infinis. Les arbres se ramifiaient avec vigueur, inclinant la richesse de leur feuillage vers le sol fécondé. Les demeures étaient pleines de bruits assidus. Et le Bonheur y passait, çomme ^ homme qui rentra la moisson.

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II reprenait sa marche plus hâtive, scandée au rythme sûr de ses pensées. Aux vieilles gens tapies sur les seuils, aux errants recrus assis au bord des routes, il jetait des rameaux qu'il arrachait aux branches.

Le ciel devînt plus bleu, les étoiles plus larges; il lui semblait aussi qu'il se rapprochait du soleil. Dans la chaleur des lourds midis, des arômes l'accablaient. Les herbes des champs le frôlaient avec des langueurs de chevelure. Et les fleurs qu'il mâchait avaient un goût de baiser qu'il ne connaissait point.

Il traversa des régions lumineuses où les femmes, sur son passage, ouvraient de grands yeux profonds et attirants comme les puits où l'on se désaltère. Elles avaient les cheveux nattés en tresses impériales, et l'orgueil de l'amour éclatait sur leurs lèvres. Leurs flancs s'arrondissaient sous leur robe; leurs bras avaient des gestes d'appeL Et leurs beaux pieds aux orteils égaux soutenaient d'une ferme assise le portique de leurs cuisses.

Ah! la nuit chaude et embaumée de leurs nuques! et leurs reins souples et vibrants, et l'été mûr de leur chair blonde comme le seigle!

Mais les femmes de la terre promise considéraient la \ne avec des yeux ingénus. Sur lee désirs

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vaincus et les ferveurs à Tagonie, elles penchaient leurs fronts, leurs gestes apitoyés. La peau de leurs épaules était douce et tiède comme un châle de laine. Au lutteur lai de combattre et chu, mâchoires tendues vers le fruit du triomphe, elles donnaient à mordre leurs jeunes mamelles de bêtes heureuses.

Les printemps $*éveilîèrenl, et les automnes, un à un. s'assoupirent. Il supporta sans fléchir la charge croissante des années. L'effort sculptait ses muscles et ses artères. Il aimait la jeunesse à mesure qu'elle s'éloignait de lui.

Il rencontra dans les bourgs les images séduisantes du bonheur humain : le philosophe qui analyse la pensée, l'artisan qui se repose, l'amour fécond d'une compagne et le rire des petits enfants. Le vigneron foulait des grappes; sur le seuil de sa porte, le charron admirait l'orbe exact d'une jante de métal. Et dans les sentiers, au crépuscule, il entendait gémir, très doucement, des femmes.

Il passait.

Son pas formel réveillait dans la nuit les dormeurs. Rien ne valait l'ivresse de cette marche allègre vers l'inconnu, vers le pays que l'on cherche et que tout le monde ignore. Joyeux,

dans l'étreinte de la solitude, il poussait de grands cris de volupté.

Il marcha ainsi jusqu'au jour où sa force se brisa dans sa poitrine. Il regarda ses mains noueuses, pour la première fois, ses bras où les veines s'enchevêtraient comme les sarments d'im lierre au tronc d'un arbre; et dans l'eau d'une flaque, il aperçut sa barbe blanche et ses tempes crevassées.

Comme un homme qui, debout sur un tertre, regarde de tous côtés l'horizon qu'il domine, i] admira le monde.

Il vit alors la terre entière se fondre en une commune destinée : les arbres se répandre en automnes dorés et superbes, les animaux de l'air, des bois, des eaux, se presser vers une semblable fin, se vouer à la magnanime et féconde mère, s'abandonner à la dissolution. Et telle, à ses yeux qui ne craignaient aucune pensée, lui apparut la Mort : assise au centre de l'univers, et belle d'éternelle jeunesse, rassemblant dans ses mains les éléments vétustés des mondes expirants, et recréant ainsi de la vie nouvelle.

Il se coucha sur le sol. Il épiait la rumeur des feuilles, des eaux et des croissances. Puis le cœur

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de la terre se mit à battre dans sa poitrine; il écoutait la sève bondir dans ses artères, cependant que son propre sang se mêlait aux couches profondes.

îl balbutia de suprêmes bénédictions. Des clartés le soulevèrent. L'espace se développa jusqu'aux lîmiles du ciel. ïl ouvrit la bouche pour sourire et expira, tandis que se déployaient les horizons immenses, les plaines heureuses, le pays fastueux qu'il avait rêvé, la vision sereine de Fœuvrt accompli.

CLÉOPÊ

CLÉOPÉ

Ces cigares hollandais que van der Meulen, le diamantaire, m'apporte en contrebande, ont une vertu sensuelle; et quand nous sommes quatre ou cinq à fumer dans mon cabinet de travail, séparés l'un de l'autre par des voiles violâtres qui se suspendent horizontalement dans l'air enclos,

. il nous arrive souvent de parler de nos amours.

i De nous trouver entre amis dans la chaude atmosphère de ce tabac précieux, il semble qu'une réserve nous conduise à ne point parler des femmes que nous avons seulement connues, mais de celles que nous avons aimées. Et bien qu'il y ait parmi nous un débauché, un cynique et deux autres qui, jadis, étaient tendres, mais dont

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la vie de Paris a bronzé le cœur, nous retrouvons tout de suite, au milieu de nos propos, le rêve de l'amour unique, entier, impérissable, qui hante l'âme et la chair de tous les hommes.

C'est peut-être l'ennui qui pousse un libertin à rechercher les aventures, la grande soif d'mconnu et de mystère, l'exotisme de la volupté. Nous sommes toujours en quête de nouveaux paysages, nous nous embarquons chaque matin sur la nef Argo; et cependant, nous préférons à tous les autres le pays où nous sommes nés. Il y a de la douleur dans l'inquiétude amoureuse. Nous ne demandons peut-être qu'à nous fixer sur une rive enchantée : mais nous ne la trouvons jamais; et quand bien même nous ^eussions cisccuverte, nous ne croirions pas que c'est la plus belle, et nous la quitterions pour en chercher uns autre.

Ces cinq hommes que les soirs de Paris réunissent dans une chambre, à fumer, à boive et à parler de leurs conquêtes, tous les cinq ont à l'égard des femmes qui se sont livrées trop vite une ingratitude singulière. Sous le pourpoint du Ténorio. ils gardent, malgré tout, un cœur sentimental. Sans doute leur arrive-t-il de le nier, et de faire de leur corruption une vaine parade. Mais si i*un d'eux se laisse aller à un peu d'aban-

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don, il entraîne les autres à dévoiler leur tendresse. ^

C'est ainsi que nous évoquions ces figures heureuses qui ont mis de la splendeur sur nos trente ans. îl semblait bien, à nous entendre, que ces amours fussent imprégnées d'un sentiment chaste, illuminées d'une fiamme spirituelle, bien que toujours la femme qui en était l'objet eût été nôtre. Mais nous enlevions aux voluptés leur importance dans la mesure où notre amour avait été plus fort. Et nous comprenions ainsi pourquoi les grandes passions mystiques, comme celles chantées par Dante et Michel-Ange, ne savent plus rien de la possession et se développent dans un monde étranger à la caresse.

Or, ce soir-là, nous avions été plus sincères et nous avions même avoué nos tourments, au mépris de notre amour-propre. Chacun de nous portait en lui une image intacte, un souvenir de câlmerie, celui de l'homme qui redevient enfant et qui sanglote sur une épaule. C'étaient sans doute nos heures les plus vraies : nous en avions parlé avec émoi, peut-être même avec regret... C'est alors qu'Arnoul, le plus âgé d'entre nous, refermant le livre dont il regardait les estampes.

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nous conta Fhîstoire de Cléopé. Tenfant qu'il aime encor® et dont il ne sait plus rien.

— Le sentiment dont nous parlons, je ne Tai connu qu'une seule fois dans sa plénitude.

« Vous connaissez Riomaggiore, Yun des villages des Cinq-Terres, sur la côte ligurienne, nid de pêcheurs planté dans une crevasse de la roche, en sorte qu*on y naît, vit et meurt entre deux murailles de granit. Le bourg ne s'ouvre que sur la mer : devant la calangue qui forme le port, il y a une osterla de planches grande comme la table, et une fontaine : toute l'enfance du village y vient puiser l'eau dans des fiasques et des seaux de cuivre. C'est un va-et-vient continuel de gosses demi-nus, de ' fillettes gracieuses, de garçonnets bouclés, tels que les a peints Benozzo Gozzoli dans les fresques de Pise oii l'on voit le sacrifice d'Abraham et les vendanges de Noé.

« Je m'installais chaque jour devant le cabaret et je regardais passer les enfants. Au bout d'une semaine, je les connaissais tous : Beppé, qui n'avait qu'une culotte et des bretelles de cuir ; Lélia, qui tenait une fiasque sur un bras et un bébé

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de tîtfi mdîs sur Tautre; Irma, Lidia, Marina, qui étaient brunes, jolies et marchaient avec élégance; Moïsé, le fils du savetier, et Orféo, son camarade, traînant un seau de bois aussi gros qu'eux; Giové, Marc-Antonîo, Livia, qui représentaient la mythologie et l'histoire. Tous me saluaient en allant à la fontaine et me souriaient en revenant, car ils devaient garder la tête immobile, ayant leurs récipients pleins jusqu'au bord. Derrière eux la mer et la roche faisaient un décor violet.

(( C'est ainsi que je vis pour la première fois la petite Cléopé qui avait douze ans.

(( Vous savez ce que peut être dans ces payslà une fille de douze ans. C'est une femme en bouton. La chair se modèle, la bouche fleurit, le regard se couvre de morbidesse, une indolence charmante ennoblit tous les mouvements. Telle était Cléopé quand je la vis venir, un vase plein d'eau sur la tête, posant l'un devant l'autre ses pieds nus, avec une eurythmie naturelle, ainsi que les vieux sculpteurs de la jeune Hellas nous montrent les canéphores.

(( Je lui dis bonjour en hochant la tête. Elle me répondit par un sourire : il posait sur ce visage délicieux une clarté je dirais pulpeuse, une lumière veloutée. Pour vous décrire ce qu'il

evejllaîî en moi, il me faudrait retrouver tous les éléments de l'idylle, tels que les concevaient les poètes d'autrefois : des fruits, des parfums, de k musique, des crépuscules. îl gardait pourtant quelque chose d'enfantin ; son charme était fait d'ingénuité.

« Il ne m'a plus quitté ce jour-là. Je Fai porté sur la mer où je suis allé rêver dans ma barque, î-e l'ai gardé toute la nuit devant mes yeux qui ne lisaient rien du livre que j'avais ouvert pour occuper mon insomnie. Et le jour suivant, j'attendais Cléopé devant le cabaret, à l'heure où le pays descend vers la fontaine. Elle est passée, elle a souri, mais je n'ai pas osé lui parler. Cela dura trois jours. Puis j'eus recours à notre habituelle industrie : je me fis présenter au père, un mari" naio toujours gris ; et je devina ainsi l'ami de Cléopé.

« Ne donnez pas à ce mol un sens équivoque. Le sentiment qui m'entraînait vers elle était si chaste et si ardent que je qe lui eusse pas baisé la main, mais que je pâlissais lorsqu'une mèche d§ $es cheveux m'effleurait la joue. Je connaissais tous les émois des jeunes gens à leur première aventure : je vivais au sein d'une ivresse rayon» nante, la poitrine tumultueuse, avec des envier

LE DÎEU QUI DANSE de pleurer on de rire sans moîîf, eî ne me retrouvant moi-même qtie lorsque je voyais Cîéopé^

« C'était vers midi, sur le port. Elle posait à côté d'elle sa jarre ou son flacon. Elle me parlait de ses frères, de ses médailles, de son chien... Je faisais l'enfant pour lui plaire : ce n'était qu'en propos, car, dans ces régions, les filles ne jouent pas. Cependant, j'aurais joué avec elle. Nous remontions ensuite la rue du village, qui est un torrent desséché. îl n'est pas de mode, en îtaiie, qu'un homme porte de l'eau : aussi gardait-elle sa jarre sur la tête, avec une démarche prudente qui avait quelque chose de religieux. Elle continuait de parier sans me regarder, et nous arrivions ainsi devant la porte que le marinaïo remplissait de clameurs et de salutations. ■

« A la Saint-Georges, ce fut la fête du pays, îl y eut un grand feu à l'entrée du port et des échoppes dans la ruelle. Nous ne nous sommes pas quittés de la journée. J'ai pu lui offrir un chapelet de noisettes et des boucles d'oreilles à per!e3 bleues. Le soir, désespéré d'être seul, je me suis saoulé en compagnie du père qui m'appelait <( son gendre » en riant aux éclats* Je demande pourquoi je ne l'ai pas îu4.*

« Le lendemain, à l'heure où j'avais coutume de prendre la mer, j*ai trouvé la fillette près de Tamarre de mon canot. Elle avait une robe de coton blanc nouée par une ceinture de cuir, les bras et les pieds nus, mes perles bleues aux oreilles. Elle battit des mains en me voyant venir et s'offrit à tenir la barre pendant la promenade. J'ai sauté dans la barque pour cacher ma pâleur; je sentais mes genoux trembler sous moi, et ma gorge s'étrangler. Mais Cléopé levait les bras et laissait aller vers moi son jeune corps que je cueillis au vol avec un grand frisson. Et l'ayant déposée à la poupe, je fis semblant de m'absorber dans la manœuvre des voiles.

<( La brise était enjouée ; les avirons pendaient dans l'eau et la faisaient bruire sous leurs pales. Assis à côté de l'enfant, je tenais l'amure sous le pied, lorsque la voile prit le vent et fit pencher toute la barque. Cléopé se mît à rire; et chaque fois que le canot s'inclinait jusqu'au bordage, elle le relevait d'un coup de barre. Je regardais ses dents luire entre ses lèvres, je ne voyais plus que sa bouche, humide et fraîche, ouverte comme un fruit... Et tout à coup je me penchai sur elle...

« Non, mes amis, je n'ai pas connu sa bouche.

Je me mîs à pleurer dans son cou, en murmurant : « — Cléopé, ma petite fiik, ma chère petite

ç( EOe se disait rien* Eîk croyait — m'a-telle dît pîus tard — que j'avais reçu de mauvaises nouvelles; et elîe attendait que je fusse consolé.

(( Nous n'avons jamais eu d'autre caresse; et cependant nous partions chaque jour dans notre barque, au large des récifs, ou suivant îa côte pleine de grottes sonores comme des absides. Nous ancrions notre canot dans les pîus vastes, et nous passions des heures, paimi leur pénombre lunaire, à pêcher Fanguilie et le poulpe. La voix de Cîéopé faisait sous les voûtes une musique cristalline. Elîe plongeait ses bras nus dans l'onde lumineuse et riait de les voir s'argenter sous les eaux. Elle voulut même s'y baigner; mais je lui racontai je ne sais quelle histoire de monstre sousmarin qui se cachait dans les grottes.

« D'autres fois, nous allions au hasard de la brise, ramassant l'air dans nos voiles tendues. Les jours d'embellie, la mer était couverte de floraisons vivantes, pétales mauves et transparents que la fillette cueillait au passage. Elle me nommait toutes les baraques dont les voiles bigarrées pavoisaient les flots : elle les reconnaissait am

emblèmes dont elles étaient peintes, ancres, sirènes, géométries. Nous allions si loin que nous ne revenions qum soleil coucliant. Le canot aillait avec lenteur sur la mer amarante. Je m'étendais sur les cordages, îa tête dans les genoux de Cîéopé. Je ne pensais à rien, je me sentais absorbé par l'ivresse d'être là, près de ma blanche petite nlle, et de la voir, et de Fentendre, et de îa respirer, et de ne rien lui dire de tout i'amour qu'elle ignorait

(( Et nous regardions les grandes barques de pêche nous dépasser une à une. Avec leurs hautes voiles bariolées, décorées de figures, d'étoiles et de fers de lances, elles déniaient comme un cortège d'étendards. »

.(( C'est ainsi que j*ai connu pendant six mois la seule passion qui ait embelli ma vie. Maintenant encore, je me tourne quelquefois vers elle et je retrouve un peu de sa lointaine extase. Mais je suis devenu trop vieux pour connaître l'enfance même pendant six mois ».

Il y cul un long silence où chacun sans doute évaluait le bonheur dont il pouvait jouir. Ensuite» Etienne Pascal, chez qui îe cynisme doit cacher

une profonde meurtrissure, laissa tomber ces paroles :

— Ouï, Cléopé fut parfaitement aimée parce qu'elle était une enfant. En somme, nous n'aimons que l'enfant dans la femme.

— Et qiî'est-elle devenue? — dis-je à Arnoul, car j'ai gardé, comme un lecteur naïf, le goût des conclusions.

~— Je n'en sais rien — répondit-il — et peutêtre vaut-il mieux que Cléopé, pour moi, ait toujours douze ans... J'ai dû rentrer dans la géhenne de Paris, j'ai rencontré Myrtale, la danseuse pseudo-grecque, et je suis retombé avec elle dans la banalité du vice, les baisers fastidieux, tout ce que nous appelons l'amour, par indigence du vocabulaire*

PAPHA

(Manuscrit trouvé dans une poubelle)

(manuscrit trouvé dans une poubelle)

Au sem de îa très haute assemblée des livres, incliné du crép?iscule à l'aurore, sans répit, des années durant, sur des in-folio et des papyrus, j'avais recherché les éléments de la matière et les principes de la vie. J'analysais patiemment les systèmes philosophiques, les interprétations de îa morale et du théurgisme, les dogmes religieux, les maximes du bien-vivre et du bien-être. C'est pour moi seul que des savants laborieux, à îa $ueur de leurs fronts polis comme le miroir de îa Vérité, déchiffraient des stèles et des volumes, effaçaient les surcharges des palimpsestes, déroulaient des bandelettes, fouillaient des sols trimillénaires dans un glorieux nuage de cendre.

Je compulsais îe fmît de leurs travaux. Pierre à pierre le monde s'édifiait. Je commençais à comprendre le pourquoi de toutes choses. L'ignorance des hommes m'appamt plus monstrueuse à mesure que je m'élevais dans l'empyrée du savoir, La douleur et îa joie roulaient sous mes fenêtres comme les flots confondus d'im double torrent de boue. J'écoutais la rumeur lointaine de mes semblables» et je les méprisais dans mon cœur.

J'établis alors les bases d'une cosmogonie nouvelle. Je voulais recomposer îa création selon une harmonie plus large, refondre les éléments et, parvenu à l'essence des êtres, produire une humanité plus pure, sereine, immuable, consciente et majestueuse : une âme de diarjaant dans un corps de basalte! Je rêvai ce pays où la face des choses est solennelle et définitive, où les heures déferlent une à une aux pieds de celui qui songe et dont la méditation s'assimile sans hâte les énigmes insolubles, en suivant dans l'éternité la guirlande des déductions.

De mes entrailles, comme de celles jadis de Booz endormi, je croyais voir surgir et se ramifier la généalogie du surhomme : il y avait à tous les étages un poète ou un savant, parfois les deux. Eà

L£ Di£U QUI DANSE 185

les rameaux, à leur extrémité, portaient le chef d'Orpheus ou celui de Plotin.

Parfois, dans la pénombre de ma bibliothèque — in bibllothecœ meœ ienebris — je croyais voir paraître Thomoncule : il dansait par la chambre, comme im pygmée dérisoire, glissait à coupretons sur les incunables ouverts, ou me tirant par la barbe, s'enfuyait avec un rire de gond rouillé. Mais je sais ce qu*il faut croire du diablotin du Doute, et je prononçais contre lui les paroles hermétiques, qui tout en le chassant bien loin, me rasseyaient plus solidement dans ma croyance.

Et je formais ligne à ligne, phrase à phrase, dans mon Tradatus de ratione vivendu la nature et l'humanîté que je voulais donner à l'univers : des ciels invariables, des arbres toujours verts, des eaux transparentes et immobiles, des carnassiers pleins de mansuétude, des oiseaux, ornements de nos forêts, nés pour embellir les nuits de leur ramage et les jours de leurs coloris éclatants, des paysages composés comme par la main de l'Architecte suprême ; et l'homme pacifique silencieux, levant son front vers les cimes, contemplant les étoiles,vivant parmi les sphères de la Connaissance, loin des passions bestiales, dans l'attitude aux bras croisés d'un osirien...

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C'est alors que sur/înt Papîia. Elle entra dans ma vie comme la plus belle de mes pensées. Papha!.,. Certes, aucune femme digne de ce nom — ni Diotime de Mantinée qui conversait avec Socrate, ni la prêtresse Cléa que Plutarque entretint des mythes originels, ni Aganice Flégétoride qui connaissait le cours de la lune et le temps des éclipses, ni la sage Eumétis habile à proposer des charades ™ aucune femme n'eut jamais ce front impérial où palpitait encore Fombre des lauriers, ni ces prunelles étranges que traversaient des étoiles, comme un ciel crépusculaire, ni ces mains dont les gestes évoquaient la trajectoire des mondes, les - paraboles sidérales — asîrorum conversiones ~ et la géométrie fatale des constellations.

Elle était universelle ; ses connaissances résumaient les plus fécondes encyclopédies. La Morella d'Edgard Poe n'en fut jamais au syllabus de son domaine. D'ailleurs, comme l'Adrianus Turnebus de Montaigne, elle savait tout. Et sa parole, docte à élucider les arcanes les plus obscurs, semblait vous prendre par îâ main, telle jadis Béatrice au Paradis, et vous mener vers des aurores boréales radiant (de radians, part. prés, de radio) au delà des

horizons de rintellect qui s^illuminant pour la première fois...

{Ici nous avons à regretter une lacune dam k manuscrit — Note de réditeur.)

... et posa ses doigts sur mes paupières,

C*est à cette époque que je terminai mon Tractatus de ratione vivendi. On a beaucoup parlé de ce livre; personne ne peut ignorer ce que jV démontrais. Dans un latin classique et musical» iV décrivais les temps prochains, leur harmonie constante, la nature et l'humanité telles que je les concevais; et je donnais, comme conclusion, les formules pour y parvenir : car j'ai toujours pensé que vaines sont les lois qu*on ne peut appliquer. Formules intuitives, cela va sans dire, mais qui avaient leurs possibilités, comme Papha sut l'établir.

Mon œuvre fut traduite dans toutes les langues vulgaires, même en français, et je devins bientôt riche et célèbre. Le philosophe allemand Canisius — il connaissait l'influence mystérieuse de Papha — m'écrivit ce quatrain iaudatif :

/n alla Necessitatts stola Condiiiones hominum cepisU.

Atque Parca Lachesis sicuti Orbem pcpulisii vi novcUa.

Cela, et d'autres lauriers pleuvant des quatre segments du monde, cela, entre autres, pour dire si je devins célèbre, célèbre cl riche, et par quelle fantaisie somptuaire, que me permettait enfin ma fortune gagnée par Tencre et le roseau (j*écris toujours avec im roseau, comme saint Jean) , par quelle fantaisie, Papha l'inspiratrice, Papha aux écoutes de mon âme, réalisa la vie et la nature telles que les concevait mon œuvre.

C'était, en une chambre ronde et voûtée comme l'intérieur d'une coupole, un paysage surnaturel, fait de longues tapisseries qui, de la frise au bas des murailles, et tout autour de la pièce, montraient des perspectives tissées, des ombrages de haute lice, d'un vert chanteur, des lacs de soie tendue où sillaient des cygnes d'argent, des bosquets tramés de laine et peuplés d'oiseaux en pierreries dont les couleurs gazouillaient. Les fontaines de paillettes pleuraient dans les vasques de velours. Des fleurs aux corolles de soie exhalaient des parfums bibliques : santaU benjoin et galbanum«

La voûte s*évidait, d'un cristal violâtre, doux et profond comme un ciel nocturne. D'un lent mouvement circulaire, à peine perceptible, elle entraînait les figures d'un zodiaque inconnu et des

étoiles scintillantes, vertes comme les émeraudes, rouges comme les escarboucles, bleues comme le bdellion du Bcreschit {vide caput lU verium XII) . Et une clarté limaîre et tièdement polaire tombait de la voûte en nappes soyeuses, sur le paysage à Tinfini de laine et de laine, sur le sol enfin, dont le tapis figurait un pré d'asphodèles où des élyséens, muettement, semblaient marcher.

C'est âinsi que Papha, de ses doigts créateurs, éveilla le jardin conforme à mon idée, plus beau peut-être que ne l'avait songé le Tractatus de ratione vivendu Et dans l'ivresse de voir la coupole étoilée évoluer à ma guise, de sentir la nature à jamais immortelle, une fois pour toutes fixée, fixée une fois pour toutes, avec ses couleurs, ses parfums et sa lumière, dans une inunobilité presque divine, je vivais là, dans cette chambre, seul et silencieux, les bras croisés sur la poitrine, selon le geste des osiriens. Le zodiaque, avec la lenteur égale d'une horloge, circulait au-dessus de ma tête. Et j'aspirais avidement le parfum de régions nostalgiques, très lointaines, qu'exhalaient, ici et là, les corolles de soie.

Comme Adam, je donnais aux choses qui m'entouraient des noms sonores ou mélodieux, conformes à leur nature Ils. n'avaient point de

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sens, mais qu'importç le sens des mots! leur vertu n'est-elle pas intuitive ? intuitive, je l'ai déjà dit. Il en était dont la vibration chantait longtemps à l'oreille, comme le heurt de deux cymbales, ou comme un appel glissant sur des eaux tranquilles. Je ne veux point vous en donner d'exemple, mais ils étaient si beaux que j'en garde à jamais la bouche emparadisée.

Papha, certains jours, embellissait ma retraite de sa chère présence. Elle connaissait les attitudes que je préfère et le silence où je me complais : assis en face l'un de l'autre, le buste droit, les mains étendues sur les genoux, nous nous taisions; mais nos âmes, baignées dans la lueur de lune» s'entretenaient à voix basses. Elles se disaient les paroles de pierre ~ in parictibas incisa — que prononcent en caractères subtils les dieux de Memphis et de la lugubre Abydos : Teuth qui enseigna les nombres et à traduire par des signes les pensées, Phtah, dispensateur de l'eau, père du feu; elles évoquaient, ces paroles sans bouche» une existence abstraite et parfaite, toute cérébrale, d'une beauté sereine et symétrique. Et leur écho s'élargissait en nous, comme l'aube au front de la Nuit

Maïs un jour, un îremblemsnt de terre fendit de haut en bas le pavillon de mes délices. La muraille, du côté du soleil, s'abattit d'un seul coup, entraînant le paysage de tapisserie et le firmament de cristal. Je demsurai quelque temps aveuglé par la poussière et la clarté qui m'inondaient, assourdi par le fracas de la ruine, et plus encore médusé dans la stupeur de me trouver intact au milieu des décombres. Des rondelles lumineuses virevoltaient sous mes paupières; je me sentais palpé, sur toute la chair, par des milliers de doigts invisibles. Et une musique majestueuse et inouïe chantait à mes oreilles avec un large balancement.

C'est alors qu'ouvrant les yeux, j'aperçus dans le cadre de la brèche un paysage, des hommes et des choses dont mon Tractatus de ratione Vivendi n avait peut-être pas suffisamment tenu compte et que la sagesse des anciens livres ne m'avait jamais montrés. C'était une lumière prodigieuse, d'or, et fluide! et tombant à flots, à flots î et chaude! et odorante! Elle pleuvait sur mes mains ouvertes comme d'une urne d'azur, et mes doigts tout à coup devenaient transparents. C'étaient encore des arbres aux ramures gorgées de sève, des fleurs . magiques, les une^ clo^ comme dec.

capsules lourdes de gennes, les autr« entrouvertes et souriantes, ou clairement épanouies et recevant comme des vasques Taverse des rayons. La force de Teau était partout, sa voix féconde bruissaît hautement. L'air portât d'arbre en arbre sa caresse rude et fraîche.

Et des hommes passaient dans ce séjour élu, semblables à moi par leur structure générale, mais plus grands, plus forts, et comme illuminés d'une clarté interne. Je ne sais d'où leur venait ce rayonnement; ce n'était point l'esprit de sagesse, car ils semblaient s'abandonner à leurs passions. Leur vue, cependant m'animait le cœur d'étranges secousses, et j'avais à la gorge un serrement que je n'avais jamais senti.

Je regardais de tous mes yeux et de toute mon âme. Les choses m'émerveillaient par leur révélation soudaine, et je ne trouvais plus rien, dans la nature, des descriptions et des synthèses données par les philosophes. Des phrases de ma cosmogonie me revenaient par lambeaux : elles me semblaient absurdes et désuètes. Je compris alors que tout, absolument tout ce que j'avais fait, était à refaire, et qu'il me fallait reprendre, nu comme un pauvre, le chemin de la vie. Mais je suis hanté par l'esprit des livres Brorum

Le dieu qui danse jçjj

amna ~ et je désespère de renaître avant de mounr.

Toutes ces pensées, dans une grande confusion, s éveillaient en moi. tandis que je considérais pour la première fois ies hommes. Leurs voix, celles des eaux, le bruissement des feuilles. îe murmure du vent, la rumeur pleine et continue de la foule, formaient cette musique glorieuse qui m'avait enivré et m'enivrait encore.

Je baissai la tête sous l'abondance d'une joie surnumaine; mais mon cri d'extase fut un gémissement d'horreur : à mes pieds, parmi les décombres, gisait le cadavre de Papha.

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