‹ Le Dieu Qui DanseChapitre 12 sur 19 · L'AVEUGLE · texte numérisé non relu

L'AVEUGLE

l'aveugle

Chaque matin, depuis qu'il avait perdu la vue, on l'asseyait dans un fauteuil, près de la fenêtre ouverte, en face du verger. L'odeur des pommes entrait dans la chambre avec le chuchotement des arbres. îl se rappelait le soleil sur l'herbe, les fruits rouges entre les feuilles, le clocher et les collines lointaines, le puits circulaire, les gestes diligents des servantes dans les allées : celle qui tendait le linge en levant ses bras nus, celle qui sarclait les platesbandes et dont les seins tremblaient sous la chemise. Puis il entendait la vok de ^ petite Claire et le bruit mat de la balle contre un mur. Et songeant qu'il ne verrait plus rien de tout cela, et risn d'autre, jamais plus, il pleurait. Ses larmes tom-

baient sur ses mains. lî Finissait par rire, affreuse-ment, à la pensée que ses pauvres yeux ne lui donneraient plus que cela : des larmes!

Ceux qu'il chérissait venaient s'asseoir auprès de ki. îl devinait leurs regards tournés vers le jardin» vers les coteaux somnolant sous le midi, vers le ciel immense et bleu où voguaient d@s nuées.

Tous disaient :

— Comme il fait chaud! Les roses ont plus de parfum cet automne. Entendez-vous le cri des

bouviers ?

Personne n'osait évoquer la splendeur solaire, la couleur des roses, l'effort conjugué des bœufs, ni la poussée féconde de la charrue: parce qu'ils l'aimaient, ils parlaient comme des aveugles.

Au soir, on allumait les lampes. Un moustique bourdonnait. Le vent faisait bouger le rideau. L^ çloches menaient les hommes au repos.

Il murmurait :

— Voici : le crépuscule yient parmi nom.

.Mais il faiatit d^à et inl- ii'oi^t

lî se réveilla peu à peu dans aas ténèbre.. îl goûta les bruits clos de Fhiver, !e pétillement des

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bûches, le lustre dont les eristaiîx tintent lorsqu'on Tallume, les tic tac des pendules dans toute la maison et leurs timbres déterminés. Les meubles lui devinrent familiers, avec leurs reliefs et la géométrie qu'ils composent dans la chambre. Puis il connut la joie d'entendre lire, de sentir les mots libres et aériens, dégagés de la page, créer une harmonie par leur seule résonance. Lentement, un monde nouveau se découvrait à lui.

Quand revint le printemps, il se fit conduire chaque jour à la lisière d'un petit bois, au pied de la colline. II demandait qu'on le laissât et prenait possession de cet univers inconnu. Il se couchait dans l'herbe, rassemblait des feuilles, à poignées, et les laissait couler à terre pour les ressaisir à nouveau : elles avaient une douceur fraîche, un parfum mouillé dont il dégustait la saveur.

Ensuite, il se levait en titubant comme un enfant, et marchait, les mains étendues. Il tâtonnait le tronc des arbres, se plaisant à les reconnaître : celui-ci dont l'écorce était lisse d'un côté, et de l'autre tapissé de mousse^ c'était un hêtre; celui-là, rugueux et odorant, un pin. Il recueillait de la résine et la roulait dans ses doigts : son arôme m M évoquait rien de mystique, mais une sensualitl

bruyante et colorée. Chaque pîant^ du resta, avait 80ÎÎ odeur propre, et chaque odeur sa teinte particulière; certaines devenaient palpables : leur violence Tarrêtait comme un obstacle; elles avaient de la résistance ou de la fluidité, du poids et de la forme. Il les séparait comme on décompose un accord musical.

Il distingua bientôt Todeur de Teau qui coule, celle de l'averse et celle de la rosée. Les effluves du soir n'étaient pas semblables à ceux de l'aube ou de la nuit; les rayons du soleil avaient des parfums différents, selon les heures.

Puis il épia les murmures, les souffles imperceptibles, les voix confuses. Les jours de pluie, il demeurait assis près de la fenêtre et tendait . l'oreille au frissonnement de î'ondée : il en déduisait la nature des nuages, l'aspect du ciel et la » lumière répandue sur la campagne.

Il reconstituait ainsi, à travers les odeurs et les sons, le monde visuel qu'il avait perdu.

Il en vint à parler comme ceux qui ont des yeux. Quand sa fillette venait se jeter dans ses bras, il promenait les mains sur les joues de son enfant, sur son front eî sur ses tempes. Il lui disait :

— Clairette, comme ti? es rouge. Repose-toi.

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Et joîiant avec les petîtès mains tièdes, il leur trouvait des souplesses inconnues : les phalanges pliaient, se tendaient, avec une intelligence sftre et précise. îl sentait les muscles agir sous la peau, les nerfs se contracter cî le sang fiiier à larges secomf^es. Le corps humain lui apparaissait plein de vies merveilleuses. Il admirait le travail profond des veines et des artères; tous les organes s*harmonisaient en vue d'un œuvre commun, et leur labeur portait son action jusqu'aux fibres les plus subtiles.

Maintenant, tous les sens, pour Taveugle, se confondaient en un seul qui n'avait pas de nom, qui n'appartenait qu'à lui. Un rayon de lumière, en s'épanchant sur ses mains, avait la mollesse de la soie et la sonorité d'im arpège. La voix grasse de sa femme était de pulpe au toucher, comme les pêches, et ondulait en s'éloignant, avec la nonchalance d'un fleuve par des prairies fertiles. Certaines mesures de Scarlatti avaient le parfum vert des chrysanthèmes.

Il ne se plaignait plus :

— Parlez-moi, disait-il, des êtres et des chos-^ que vous contemples avec vos yeux.

On lui découvrait la sérénit# de Fheure, Toc-

eideBt potiîpre et doré, les arbres immobiles dans le silence entier des choses.

îl souriait. L'infini qui lui fermait les paupières était plein de nuances, de moires et d'éclats. Des •images s'y dressaient, embellies de mille sensations. Tournant son être vers la campagne, il la sentait frémissante de bruits secrets, de nais-, lances, de germinations, de lentes poussées. Une vie mystérieuse, innombrable, prodigue et magnî- Êqiie s'agitait autour de lui.

!1 appelait alors tous ceux qu'il aimait : ~ Viens, maman, viens, chère compagne, et toi aussi Clairette, bien que tu sois trop petite pour comprendre ces choses. Mais qui pourrait les comprendre parmi ceux qui ont des yeux? Je n'ai plus de tristesse, parce que j'ai retrouvé dans la nuit ^me lumière que vous ne connaîtrez jamais. Voici que la vie me remplit, alors qu'elle vous est étrangère. Je porte en moi le monde que vous voyez autour de vous. Et je jouis profondément, ô mes aimées, de tout ce que vos pauvres yeux vous empêchent d'entendre, oui» d'entendre, dû sente, 4^ voix..*

XÎIÎ

FANHXA

Avec ses regards tranquilles, ses gestes brefs, ses robes étroitement fermées, d*étoffe rugueuse et impénétrable, cette Fanella semblait braver la meute de nos vices,

La chevelure en torsade ceignait son front d*un diadème. Les lèvres droites, blêmes, sans fard, laissaient échapper, à de rares instants, un sourire ambigu ou des paroles vibrantes comme des ordres. Il y avait de la sécheresse dans ses mains jointes. Un camée d'onyx accroché au drap de son cor- ^ge scellait d'inconnu sa chair ensevelie»

Cependant, nous Tavions tous possédée, et cha-

ciîîi de nous avait connu ses râîes, see morsures et Fhorribîe extase de ses grands yeux dajis les minute^j amoureuses.

Maîs nous ne parlions jamais de ses caressa, mm n*osîcns même pas \m évoquer m nous : ïl y a des régions terribî®6 que îe souvenir même hésite à traverser»

]$t cherche pour dire ces voluptés arides d'impossibles analogies : un signe rouge sur une porte d'ébène, une victoire dans une nuit de novembre. Il y a des accords somptueux et souffrants, dans les lieder romantiques, dont la mélancolie m*a fait songer aux mots de passion de Fanella. J'ai connu des paysages magnifiques et désolés qui m*ont transi la chair comme si le bai-' ser de Fanella avait tremblé sur elle : la rive de Pgestum par un crépuscule d'automne ou la cm-^ pagne romaine un jour de grand vent

On passait dans le lit de cette femme, non point les nuits ferventes où la volupté a des cris de conquête, ni celles pleines de paresse et de vom alanguies, mais les nuits d'angoisse et de dégoût que seule la faculté- de se détruire permet de tra-^ verser. Ce n'était pas la forte joie primitive,, k rire de deux enfants enivrés de leurs jeux, mais une lutte âpre et siîencîetîse, des étreintes inassowîes.

LÈ DIEU qm BAHM. 207 i^uccablement de Vmmi sexuel Nui d entre noms n'âvarl: jom de Fanelia qui n'eût, en l'étreignant

Elk ?#g€vaît k îitr^îe tomms rafak î tomt s#â corps secoué de spasmes s'agitait îur la couche- Elîe Iiappait le baiser, d'une bouche vorace, et le buvait avec irne lente ivresse; les siens étaient plus douloureux qu un sanglot et semblaient retenir Famoiir avec les dents. Quelquefois elle demeurait inerte et comme frappée de léthargie; ou pan« telante et ravie, elle balançait la tête languissamment sur les oreillers défoncés.

Quand son délire s'exaspérait, elle faisait canaille et soumise, elle avait des complaisances de fille ou d'épouse. On trouvait en elle l'âcreté des amours crapuleuses ; et le luxe dont elle s entou-' raiî n'effaçait point cet avant-goût de choses infâmes. Nous avions respiré près d'elle l'haleine, puant le gin, des prostituées, ou le relent de vaisselle et de zostère des servantes. Elle crachait des mots obscènes, dans toutes les langues et tous les argots, comme en savent les garces des ports et les radeuses qu'on saboule entre les barriques, sur îes docks. Elle rappelait des communions lamentables, êms mie mansarde d'hôleî, un soir de

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pluie, quand la femme rabat ses jupes crottées, et que les gouttes d'eau cîapent dans la cour. Et comme en ces heures de détresse charnelle, on ne savait que répondre à ses caresses : des injures ou des paroles de pitié. Certains d'entre nous l'avaient battue; d'autres avaient baisé ses yeux de bête meurtrie, comme on fait à un pauvre l'aumône de sa tristesse.

Mais quand nous étions tous réunis autour d'elle, nous ne savions plus rien de cette tragédie obscure et saignante. Nous devisions sous la lumière tranquille des lampes. Nos propos évoquaient l'enseignement des sages, les attitudes des héros. Nous rêvions une humanité abstraite, conduisant le cours serein de ses pensées. Des gestes blancs comme les marbres s'éveillaient dans ime clarté spirituelle.

Ou bien, analysant les aspects de la vie, l'apparence des actes et des faits, nous recherchions le principe vers lequel ils convergent : nos esprits tendus vers l'Idée étaient comme de$ voyàgcms qui s'orientent

Fanella se tenait assise au milieu de nous, paisible et chaste. Elle ne se mêlait point à nos discussions mais, d'un mot, elle précisait nos pensées.

toarqiiait lt*s hasards heureisx ou décomnrait dm perspective Immenses* Sa parole était simple ei beîle comme une ligné»

Parfois me® yeiîx rencoïîtfâieïît les mm^ ; aolre détresse au fond de nous s'avivait. Nous nous revoyions poignants et nus. Nos corps s*étreignaîent tristement dans ce regard.

Puis elle frémissait en détournant la tête, avec la honte d^etre femme.

XÏV

LES DEUX NATIVITÉS t

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