LA VOIX SUR LA MER
Paxès...
L'île se lève au ras de l'eau, puis y replonge, selon que se cabre ou fonce le navire. Elle n'est qu'une ombre sur la route scintillante que le soleil, en déclinant, allonge sur les flots. Et il n'y a rien, dans l'horizon nettement circulaire, que cette île qui vient d'apparaître, vers quoi la nef se hâte.
L'Auster, qui a volé sur l'Afrique et couru sur la mer, vent joyeux, salin, qui met un goût rêche aux lèvres, gonfle les hautes voiles, et comme une syrinx tour à tour mélancolique ou passionnée, gémit et siffle dans les cordages.
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voguaient vers Tarante, las des îles qui se découvrent et qu'on salue sans les connaître, demeuraient assis à la proue, se laissant bercer au roulis de la carène, au clapotement des vagues sur Tétrave : décurions et marchands, contrôleurs du fisc, athlètes, sacerdotes, rhéteurs, philosophes, et parmi eux Thamos qu'on nommait le Pilote mais qui n'était point conducteur de galères.
Ils avaient épuisé les lieux communs de la conversation : les vertus de Tibère, dont nul parmi ces hommes n'ignorait les forfaits mais dont personne n'osait critiquer la conduite; le renchérissement des vivres; la fortune du voyage qu'une belle brise favorisait; les curiosités des villes lointaines; les aventures de femmes...
Thamos rie disait rien; il regardait Paxès s'étendre à l'horizon : elle semblait se balancer, d'après les mouvements de la nef; et le soleil, en desceadant vers elle, allumait les cimes de ses montagnes. Puis l'astre la toucha^ et elle se confondit dans sa lumière.
Quelqu'im, cependant, au milieu du groupe des voyageurs, contait une étrange histoire. La veille de son départ, un homme de Jérusalem, venu à Césarée pour embarquer de l'huila de palme, lui av^ft W^rlé d'un certiain îéhowah, que les quirites
nommaient lésus, esclave artisan, natif de Galilée» et qu'un délit public avait mené sur la croix. Cet lésus avait longtemps erré dans la province, soulevant par ses discours séditieux la racaille des campagnes, et traînant à sa suite une bande d'hallucinés. Ils adoraient le pain et le vin...
— Ces Juifs, interrompit un Cypriote, sont por^ tés aux cultes étranges : ils idolâtrent le porc, au point de n'en vouloir manger, parce qu'il leur apprit, en fendant la terre avec son groin, le labour et les semailles...
— • Blasphème à la Divine Cérès ! dit un homme qui portait la tonsure; on dit qu'ils vénèrent aussi l'âne, cet animal leur ayant montré, dans une période de sécheresse, une fontaine qu'ils n'avaient point vue.
Mais un personnage que l'on appelait Boëtus le Sophiste demanda la parole :
— Les Juifs, dit-il avec un geste ennuyé, n'adorent qu'un seul dieu, et c'est Bacchus Lysius. Je te le démontrerais sans peine, ô Métrius, mais les preuves que je détiens ne se peuvent dire qu'aux initiés de la confrérie Triétérique, à laquelle, étant prêtre de Cérès, tu ne peux appartenir. Sache seulement qu'à la manière des Dionysiens, les Juifs, à la fête qu'ils nomment, du
Pavillon, usent de trompettes, de sistres et de luths. Ils appellent aussi leurs prêtres, des Lévites, ce qui vient évidemment de Lysius et d'Evius; et de même que les fidèles de Bacchus se nomment Sabbès, la principale fête des Juifs a nom Sabbat.
Tous admirèrent sa science, et Métrius fit un petit signe de tête qui ne voulait rien dire.
— Certes, reprit le conteur, c*est une race pleine de superstition. Leur lésus le savait bien. Il se déclarait un envoyé de Jupiter. Il confirmait son prétendu message par des tours de magicien : il avait guéri des malades, affirmait Thomme de Jérusalem, rendu la vue aux aveugles, l'ouïe aux sourds, et même, ressuscité la fille d'un certain laïrah, Juif comme lui...
— J'ai vu à Pétra, dit un marchand, un Indien qui rappelait à la vie des grenouilles mortes depuis un mois.
— Gomment peux-tu, n'étant pas philosophe, juger de la mort et de la vie? prononça le philosophe.
— lia fait plus fort, Hercuiès à moi ! continua l'orateur; un jour, il les nourrit tous avec un seul poisson.
— C'était un squale! ricana quelqu'un.
— Dis que c'était du monde habitué à se nour-
rit de rien! Car ce devin c'est du moins ce que disait l'homme de Jérusalem — ne fréquentait que la plus ignoble populace. Pour arriver aux Champs Eîyséens, il fallait, selon cet lésus, être pauvre comme Hécale, puer des pieds et porter les braies des esclaves!
L'auditoire pouffa. Thamos ne riait point : il écoutait l'orateur gonflé de son succès renchérir en détails plaisants, narrer la commisération du sorcier pour les prostituées, les besogneux, les larrons, le public pouilleux des lupanars et des tavernes. Ensuite, il peignit avec des mots crus et salaces l'escorte du voyant de Galilée, son cortège de cîaquefaims, de lépreux, d'épileptiques et de salopes. A ce conglomérat de misérables, le susdit îésus s'était, avec le temps, proclamé fils d'un dieu.
— Il n'y a de Dieu que César! cria un publicâin.
— On a bien fait! s'exclama Métrius; cet impie méritait la mort!
Les autres riaient en secouant la tête.
— Ne riez pas, reprit le conteur; Fhomme de Jérusalem me soutint en obsécrant ses mânes que le culte du Juif avait fait des disciples...
— Dans quelle classe? interrogea quelqu'un.
— Parmi les esclaves d'abord, les femmes ensuite.
Evidemment, ricana le Sophiste.
— Il paraîtrait que la secte s*étend dans la Syrie et dans la Cilicîe.
— Un dieu mis en croix! protesta le prêtre de Cérès.
— Bien digne de notre époque...
C'était Thamos qui venait de se lever. Tous se tournèrent vers lui avec déférence, car il ne parlait jamais que pour dire quelque chose, et de plus, ce surnom de Pilote, sans laisser de les surprendre, leur donnait le pressentiment d'une énergie obscure et dominatrice.
Il se tenait debout contre la balustrade, et Paxès empourprée, au roulis de la nef, passait et repassait derrière lui.
— Cet léhosuah, reprit-il, trouve la place libre dans nos cœurs. Nous ne croyons plus en nos Dieux, peut-être bien parce que nous ne croyons plus à nous-mêmes. Les hommes d'autrefois exaltaient leurs passions jusqu'à les diviniser : la force, la ruse, le désir et l'ivresse prenaient une figure immortelle, et leurs allégories vivaient parmi nous, armées d'un glaive, brandissant le Caducée ou le thyrse, ornées à la ceinture d^une écharpe aux
couleurs maritimes. Les Dieux étaient partout, et leur multitude ennoblissait la vie : ils étaient rherbe et Farbre, le narcisse, le cyprès, le fleuve impétueux et cornu, le vent porteur de germes; leur présence animait la pierre, remplissait les bois, peuplait la cime des montagnes et les nuées qui s'y reposent; la terre attendait leur caresse, et leur venue éclatante délivrait la source captive.
(( Ils étaient Dieux de l'athlète, du guerrier, de l'amoureux, et non celui du vil artisan qui besogne sous le fouet. Ils étaient nobles et puissants, comme les instincts qui les avaient formés, venus au monde avec de la lumière sur les tempes, évoqués non par l'humble prière mais par la dilatation héroïque des poitrines nues. »
Thamos, au milieu du cercle silencieux, les décrivait proportionnés aux âmes altières qui les conçurent, beaux et libres, cruels, paillards, voleurs et tueurs, se riant de la détresse humaine, répandant sur la terre des largesses indifférentes, peuplant le monde de bâtards orgueilleux, et semant d'astres, dans le ciel, la route des adultères.
L'île, maintenant, se déployait derrière lui, avec des cimes roses et des coteaux violacés. Nul feu ne brillait dans ses campagnes désertes. On la
disait peuplée de centaures dont le galop, parfois* retentissait dans les vallées.
Le Pilote disait Fantique foi joyeuse — et sa parole sonnait tomme un rappel d'allégresse - — lorsqu'une bouffée chaude, tout à coup, passa sur le navire : les voiles s'affaissèrent, les vagues, autour de la carène, s'aplanirent avec des lents remous. On entendit le navarque crier des ordres. La nef sillait au milieu d'un grand silence : puis elle s'arrêta ; et toute droite sur la mer unie, elle se reflétait dans la transparence.
Les Dieux t'entendent ! plaisanta le philosophe. Voici qu'ils nous enlèvent le vent propice.
Les Dieux sont tristes, reprit Thamos, car ils se sentent mourir. îls ne trouvent plus, dans les poitrines étroites des hommes d'aujourd'hui, le temple qu'il leur faut. L'orgueil est tombé des fronts comme une couronne fanée. L'impuissance a mis de la pudeur dans les étreintes. On parle de pitié, on parle même d'égalité : c'est la voix d'un esclave qui a proféré ce mensonge. La secte de Zénon le Sémite insulte à la vie, prêche le renoncement, la soumission à une destinée médiocre, blâme la rhétorique et l'élégance des nombres littéraires. L'obscure Asie nous envoie
des Barbares ignorants qui proposent leurs dieux sans grandeur à la majesté romaine.
« Le monde est las de dominer le hasard par le rire : il abdique Tancienne noblesse, il veut subir et se résigner, il veut obéir. Aux a^amés de servitude convient un dieu pauvre, morose et pitoyable, guérisseur de plaies et de bosses, incliné sur la détresse des lâches avec des larmes dans les yeux. Il faut aux âmes esclaves un dieu frappé d'un supplice d'esclave.
(( A l'aurore du Juif mort sur la croix, salut! Il vient à son heure! »
Un murmure passa de bouche en bouche, et le publicain secoua la tête d'un air plein de menaces. Mais personne n'osa parler, car l'ombre et le silence pesaient d'un poids énorme sur le navire, sur la mer, et sur l'île dont les reliefs im à un s'effaçaient.
II y eut ainsi quelques minutes immobiles. Ensuite, de l'horizon marin, à l'opposé de la terre en vue, un appel s'éleva, rebondit sur les eaux, tonna sur les collines :
— Thamos!
Le Pilote traversa le groupe terrassé par l'épouvante, et s'avança vers la poupe. Dans l'atmo-
sphère alourdie, récho tremblait encore. Et
Thamos cria :
— Qui m*appelle?
Alors on entendit bruire des sistres, sonner des tambourins et des flûtes, comme d'une grande foule harmonieuse dont les chants et les musiques, s*éloignant peu à peu, s'éteignirent dans un sanglot. Puis ce fut, immensément, solennelle, impérieuse, comme un adieu jeté sur Tinfini de la mer et du temps, la Voix :
— Le grand Pan est mort!