LE PAUVRE PÊCHEUR
J'ai connu Stefano Veracinî, le pêcheur, clans cette maison de Sturla, via Flavio, où j'avais une belle chambre avec un pavement de mosaïque et un plafond historié d'allégories. Mais la sienne était plus belle encore, parce qu'elle avait trois fenêtres que le soleil possédait l'ime après l'autre. Celle du milieu était pleine de ciel et de flots; celle de droite montrait les roches avancées du cap de Sainte*Claire et le campanile de Bocadasso, vert, mauve et rose; de la troisième, on découvrait toute la côte génoise, ses jardins, ses villas multicolores et le dépliement des vagues sur la grève. La chambre, comme une conque^ était remplie seMns c^sse d'uBte rumeur maritime.
Il y avait dans chaque coin une rame, la pale | en haut, peinte d'outre-mer, le manche poli par l'usage. Des filets aux mailles d'azur étaient suspendus aux murailles et formaient avec les grelins et les lignes une ample décoration navale.
Sur une tablette accrochée à la cimaise, s'étendait le musée disparate des souvenirs de lointains voyages : des coquilles, des poignards, un hippocampe desséché, des buprestes à l'iris éclatant, une urne antique incrustée de madrépores, des écrans et des tasses, un trois-mâts dans une bouteille et une idole de Bornéo avec une perruque d'étoupe.
On voyait encore, de chaque côté de la fenêtre centrale, un chromo dans un cadre d'or, l'un montrant Christophe Colomb aux rives de Guanahani, l'autre, Isabelle de Castille recevant les prémices du nouveau monde; et dans le panneau d'en face, s'élargissaient en éventail les photographies multipliées de StefanD,de la signera Veracini et de leurs enfants.
C'étaient deux gosses braillards et toujours affamés, remplissant l'escalier d'un orage de galoches et traînant de porte en porte leur appétit lamentable. Ils saisissaient avec une égale voracité les croûtes de pain, les gâteaux, les pommes de terre et les oranges. Ils ne remerciaient personne
et s*en allaient dévorer leurs reliefs dans un coin sombre, au fond de la cour, où leurs repas continuels avaient formé un petit tas d'épluchures. Souvent la voix stridente de la mère les enveloppait de représailles. Ils abandonnaient leur butin et regagnaient le logement où leur double prière débitait sans répit ime litanie de nourriture. Tout à coup, un bruit de calottes annonçait une embellie.
On entendait la mer et le vent chuchoter.
Puis les plaintes recommençaient, célébrant l'ardeur des moutards vers la soupe familiale.
En vérité, Stefano les nourrissait maigrement Les rares poissons qu*il tirait de cette mer génoise que Dante a déclarée senza pesce, mer avare et stérile, allaient aux gargotes du faubourg et les enfants n'en suçaient jamais une arête. On leur servait un bouillon de citrouille et de basilic où nageaient une tranche de pain et des lasagnes incolores. Quelquefois, le père achetait de la viande : mais ni lui-même, ni son épouse, ni sa lignée ne touchaient à cette friandise : elle était réservée aux poissons. Tout le ménage famélique, autour des nasses et des filets, accrochait aux hameçons les morceaux délectables. Et, la nuit, ce festin merveilleux s'en allait avec la barque, à
FavasitMrej plongeait au fond des eaux et ne revenait plus.
Cependant, le pêcheur s*embarqùâit au crépuscule et ne rentrait qu'à Taube. S'il ne rapportait presque rien de ces navigations nocturnes, du moins ne s'en plaignait-il pas. Il appareillait chaque soir avec une semblable espérance; il accostait chaque matin sans plus d'amertume. Il ne maudissait pas la destinée, ni les flots infertiles; il avait, au contraire, une face joyeuse, illuminée, une allégresse de jeune amant au matin d'après l'amour.
Il y avait dans cette persévérance, dans cet enchantement quotidien, un mystère que je cherchais à rorapre. Je ne l'eusse même pas soupçonné de conduire sa barque vers Fantre des sirènes, car je le c®Hiîaissais parfaitement. Je vivais à ses cotés : nous n'avions rien à nous dire, mais nous étions heureux d'être ensemble. Je n'osais troubler ce beau silence fraternel par des questions sans objet Je m'en tins à chercher dans ses rares propos des associations qui pussent m'éclairer, à épier ses regards, à surveiller ses gestes. Mais comme tous les gens de mer, il en était économe. Pendant son absence, j'interrogeai sa femme qui, semblable à toutes les êpmîs^ de ces ttlTres bfcïôs, «rè dén-
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naissait de son homme que ce qu'il voulait bien lui dire.
L'après-midi, quand il avait préparé les
aBiorces, nous fumions du (( trinciato » dans la grande chambre aux trois fenêtres. Je m'installais près de celle du sud, en face de la mer. Stefano était assis au milieu de la pièce et, tirant de sa pipe d'épaisses bouffées, il regardait devant lui. C'est ainsi que je m'aperçus à la longue qu'il ne regardait ni la mer, ni le ciel, ni les voiles, ni rien de ce qu'on apercevait au delà des fenêtres, mais que ses yeux allaient de l'un à l'autre des chromos qui ornaient la muraille.
Je portai ma chaise auprès de lui et, comme s'il s'agissait d'une conversation qui vînt d'être interrompue, nous parlâmes des images.
Elles lui venaient, dit-il, des parents de sa femme qu'il avait épousée sur le tai^d, alors qu'il revenait des antipodes et qu'il av^it déjà des cheveux gris. Pendant cimq ans, il ne les avait même pas regardées, comme touîea les choses qu'on a chez soi. Un jour qu'il n'avait rien à faire, leurs couleurs l'avaient arrêté. Ce qu'il connaissait du navigateur dont cent « osterie » génoises portent le nom comme enseigne, lui avait fait mmprendre ce que repré^taiént frSWfe.
— Celle-là, signor dottore (car tout ce quî tient la plume est docteur, en Italie) , c'est Christophe Colomb qui débarque en Amérique...
Il commentait l'image où l'on voyait sur ime rive plantée de palmes, le découvreur en pourpoint de velours et chausses de soie, accompagné de cavaliers bien vêtus, bien peignés et qui portent un air de cour sur le visage. L'amiral parlemente avec un chef indien appuyé sur un arc. Des valets tirent d'un coffre des grelots, des colliers, des pièces de damas qui se déroulent sur le sable. Une jeune fille sauvage, les reins voilés de plumes et les seins nus, se regarde avec un geste d'étonnement dans un miroir doré.
— Ils avaient, continuait le pêcheur, navigué pendant dix semaines. Quand on sait où l'on va, c'est long, dix semaines sans voir la terre ; et ceuxlà, signor, ne savaient même pas où ils allaient. Ça doit être comme quand on file dans le brouillard. Il paraît qu'ils voulaient revenir au pays, mais le Génois qui était un dur voulut continuer. Il savait ce qu'il voulait et les autres étaient des mules» Mois je Faurais suivi jusqu'au bout du monde. Il trouvait des îles qu'on n'avait jamais vues, où il y avait de l'or, du coton, du poivre et i^u tabac. Avec lui, on avait des surprises, on ne
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faisait pas toujours la même petite promenade sur la mer. On s*amusait, quoi!
« Maintenant, signor, il n'y a plus rien à découvrir. J*ai vu beaucoup de pays, à droite et à gauche, et de belles cartes des agences maritimes. Tous les rochers ont des noms et appartiennent à quelqu'un. Il y a toujours un Anglais, avec un drapeau, qui attend sur le bord et qui vous dit: (( C'est à moi », en vous réclamant de l'argent. Dans ces îles, tous les terrains sont à vendre ou à louer. On ne peut cueillir une banane sans voir arriver quelqu'un ou entendre un coup de feu. Les femmes qu'on trouve sur la rive sont vêtues comme les dames du Carlo Felice. Pour ramasser l'or qui est dans la terrre, il faut des papiers de concession qui coûtent gros, ce qui fait que les riches seulement peuvent en trouver. »
Il n'en avait jamais tant dit et je m'émerveillais de son bon sens et peut-être aussi de son instinct poétique. Il s'interrompit pour rallumer sa pipe, puis continua :
— Moi, signor dottore, j'aurais bien voulu découvrir des pays, comme ce Christophe Colomb, des pays où il pousse des arbres qu'on n'a jamais vus, où l'on mange des choses qu'on n'a jamais mangées. C'est pour cela que je suis devenu
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marin et que j'ai coum sur îa mer pendant trente ans. Je croyais voir des sauvages et des forêts vierges. Mais partout oii je suis descendu, il y avait des Européens et des fabriques de conserves. Parfois, c'est vrai, je voyais passer dans le lointain une terre que je ne connaissais pas ; mais il se trouvait toujours sur le cargo quelqu'un qui la connaissait : cela s'appelait Santa-Maria, San- Paolo, San-Pietro ou un saint quelconque. Et du reste, quand bien même on ne l'aurait pas connue, le navire avait sa route, il devait aller par ici ou par là, il passait au large et laissait File derrière lui. Qu'est-ce que j'y aurais fait, d'ailleurs ? J'y aurais trouvé un comptoir, un juif portugais et un pasteur.
Il tira quelques bouffées en ajoutant :
— On dit qu'il y a près de Ouaïtataté, en Océanie, un archipel qui n'appartient à personne.
Il secoua sa pipe et conclut :
— Je suis bien sûr qu'il est plein de volcans ! Je ne pus m'empêcher de rire aux éclats.
Stefano me laissa rire tout mon saoul, en contemplant à travers la fumée le second chromo. \ Les caravelles sont à l'ancre dans un port entouré de colonnades. Il y a un trône sur des marches : la reine y est assise, en robe de satin
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blanc. Cbristophe Colomb s^agenouille devant elle et lui baise la main. On voit des foules aux balcons, sur les terrasses, dans les mâtures ; toutes les fenêtres sont pavoisées. Des Indiens couronnés de plumages, apportent des joyaux, des singes, des perroquets, des corbeilles de fruits ; d'autres se prosternent sur le tapis du trône. Les conquérants enlacent des filles brunes qui se pâment amoureusement sur leur épaule. Et du flanc des Befs triomphales, un peuple de marins tire des coffres les ballots, les végétations inconnues, les animaux étranges, que la multitude salue en agitant des mouchoirs.
A contempler l'image, la figure du pêcheur se remplissait de mélancolie.
— Je ne reviendrai jamais comme ça, murmurat-il, je ne suis jamais revenu avec des choses étonnantes. Je n'ai rapporté que des rien du tout. Ce qu'on rapporte maintenant, signor, c'est des atf aires qu'on achète dans les ports et qui viennent d'Allemagne et du Japon : ce sont les marchands de camelote du monde entier. On trouve le même couteau, le même cache-nez, à Colombo de Ceylan, à Zanzibar et à Santiago : il n'y a que le nom de la ville qui soit changé sur le manche eu sur l'étoffe. Il n'y a plus rien d'extraordinaire
dans aucun pays. Tout ce qui s'y trouvait est raflé depuis longtemps par les antiquaires. Sur la côte de Loanda, j'ai connu des nègres qui fabriquaient des fétiches et des instruments de musique pour les vendre aux marchands parisiens. Au moins» signor dottore, les objets que voilà, je sais d'oti ils viennent...
Il me montrait son petit musée, les coquilles, les poignards, l'hippocampe, l'urne et l'idole de Bornéo. J'eus quelques mots d'admiration. Le pêcheur secoua la tête et continua de monologuer :
— Ah! signor, quand le grand Christophe, avec ses trois bateaux, est apparu dans le port, vous voyez ça, la surprise! les gens qui courent et puis qui voient sortir des hommes tout rouges, des animaux qu'on n'a jamais rencontrés, des femmes habillées avec des plumes, et puis Christophe et ses marins qu'on n'attendait plus, que tout le monde croyait morts, et qui sont là !
(( C'était encore un peu comme ça, il y a vingt ans. Maintenant, avec la Marconi, on affiche dans le port, quand vous êtes encore en pleine mer, le jour et l'heure de votre arrivée, la cargaison et le nom du capitaine. Il n'y a que la douane pour vous recevoir et l'agent de la Lloyd avec son registre. C'est compréhensible, n'est-ce pas, signor:
on n'a rien découvert et on rapporte les marchandises que tout le monde attendait. Ça n'est pas comme ça que j'aurais voulu voyager. J'aime encore mieux ma barque et ma pêche... »
Je l'écoutais avec une émotion toujours plus grande. Je comprenais maintenant cette humble destinée. Ce qu'il voulait dire avec ses pauvres mots, c'était toute la nostalgie des grandes aventures. Sans doute, s'en allait-il ensorcelé quand il partait, le soir, dans son canot, jeter ses nasses et tendre ses filets, avec l'espoir d'une pêche miraculeuse. Lorsqu'il était seul au milieu de la nuit marine, il oubliait sa femme criarde, ses gosses faméliques. Plein de son rêve, il ne songeait plus à relever les pièges au moment nécessaire. Assis dans sa petite barque, il se voyait debout à la proue d'une caravelle, interrogeant l'horizon liquide, saluant des îles qui émergent des flots, chargées de fruits, d'oiseaux et de métaux précieux, ou revenant, conquistador, vers la rive natale palpitante de gloire.