‹ Le Dieu Qui DanseChapitre 6 sur 19 · LA TRAGÉDIE DES MIROIRS · texte numérisé non relu

LA TRAGÉDIE DES MIROIRS

Connais-loi ioi-même,

(Préjugé philosophique) .

Ces hommes, disait Erasme, ces hommes dont nous vénérons les œuvres, ne sont-ils pas des microcosmes ? Ils résorbent en eux Tunivers physique et mental. Ils ont connu tous les paysages, ils ont parcouru toutes les mers, ils ont composé de leur seul vouloir cht sites qui n'existaient pa^, et peut-être les ont ils realiF^es par hm intuition,

« C'est ainsi que s'expniiie révangile indien : (( Dans ce corps en mouvemait, mince et menu, le monde entier réside^, avec la genèse du

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monde, Tanéantissement du monde et la route quî mène à cet anéantissement. »

« Ils ont résumé dans le livre lunivers moral; ils ont éprouvé, pour l'y mettre, toutes les passions de l'humanité. Prodigues, ils ont connu les transes de Tavare; pauvres, ils ont dissipé des richesses imaginaires. Trop puissants pour aimer, ils ont créé des phrases d'amour plus belles et plus ferventes que toutes celles balbutiées des lèvres aux lèvres. Et n'ont-ils pas vécu l'amour ? n'en ont-ils pas souffert la désespérance d'autant plus atroce qu'aucune femme n'en était l'objet ? Les sentiments humains s'éveillaient à leur évocation héroïque : ils les attiraient sur eux-mêmes, ils en subissaient le poids. Le monde, tour à tour, des détresses et des joies s'abîmait dans leur cœur.

Il ajouta :

— Je ne veux plus être un spectateur de la vie. Ce rôle me semble insuffisant. Je n'ai pas besoin d'ouvrir les yeux pour voir ce qui m'entoure. Les pays que j'ai parcourue étaient tels que je les avais songes. Je recèle en moi-même de grands fleuves, des océans inconnus, des îles et des cimes, des soleils qui se couchent sur des plaines lunaires. Je sens le cœur de l'homme battre unanimement dans ma poitrine. J'ai pïeuFe m®s énfsfnte nit^rts.

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bien que jamais mi être se soit sorti de ma cuisse. J'ai goûté des ivresses sanglantes, et je n*ai tué personne. Je me sens une abstraction de tous les êtres et de toutes les choses ; en me regardant vivre, je connaîtrai le monde, la vie. Dieu peutêtre... ))

Ayant ainsi parlé, il abandonna ses amis et la compagne de son passé. Il ne serra point leurs mains offertes, car il les quittait sans tristesse; il ne se retourna même pas en franchissant le seuil de sa nouvelle demeure.

Elle n*avait aucune fenêtre, et la porte en était de bronze, noire, unie, sans serrure ni poignée : en se renfermant derrière lui, elle le sépara pour toujours du reste des hommes. Les dalles des vestibules sonnèrent sous ses pas. Sa voix, en interrogeant le silence souterrain, lui revint élargie.

Il parcourut successivement Ids chambres hautes et profondes. Une multitude de lampes les éclairaient, tombant de la voûte à des chaînes, suspendues à des girandoles, posant sur les tables d^ fleurs de lumière. Nulle œuvre humaine ne décorait les murs; rien de ce qui pouvait être un souvenir de ces dehors qu*Erasme avait fuis n*ornait cette maison sépulcrale. Mais dans tout« ks pièces, des

miroirs vastes et limpides se renvoyaient leur vacuité.

Certains, en un chambranle, bâillaient conmie une porte sur un infini de vide où les mouvements se répercutaient ; d'autres, derrière un rang de balustres et coupés de croisillons, figuraient une fenêtre close : aucun paysage ne se développait au-delà de leurs châssis. D*autres encore, âu fond d'un bassin de pierre, sources muettes et immobiles, reflétaient le visage penché sur l'eau rigide. Dans toutes les voûtes enfin, des miroirs circulaires trouaient la perspective et révélaient, comme des constellations, les lampes renversées.

Erasme regardait son image se multiplier à l'infini, et chacun de ses gestes lui revenir de toutes parts, non point sous une forme unique, mais avec tous les développements de la coupe et du raccourci. D'im seul coup d'œil, il se voyait de face, de profil, de dos et en plafond. Il était le centre des milhers d'attitudes qu'il engendrait par la moindre pantomine. Le déclic d'une seule passion remplissait la salle d'une cohue tumultueuse et disparate. Elle était lui-même, Erasme» et dépen dait de lui seul, un, désormais, et ubiquitaire.

Il vivrait ainsi, au milieu d'un monde peuplé de siiûuls^î'es. Synthèse, à fui s^l, de Tex^fc^âice

oubliée, il verrait autour de lui la figure exacte, sous toutes leurs faces, des ivresses, des douleurs et des peines qu'il éveillerait par sa pensée. Les sentiments qu'il évoquerait, les passions qu'il vivrait plus absolument que les autres hommes, s'offriraient à lui marqués de leur expression définitive, de leur variété symbolique. îls découvrirait:, dans ses regards réfléchis par le verre, l'aspect des contrées que visiterait son rêve, le caractère riant ou désolé des régions qu'il imaginerait. Sa vie immobile et solitaire serait comme un éternel voyage et comme une foule dans une ville.

Il voulut consacrer par une pause solennelle son entrée dans l'exîstence qu'il s'était choisie. Il se coucha, et sous l'empire d'un breuvage s'endormit d'un lourd sommeil.

Nulle horloge ne marquait la fuite du temps.

Quand il ouvrit les yeu:c, un miroir, à la voûte, lui montra son corps déjeté, sa figure abrutie. Il ferma les paupières et se suggéra le réveil d'un amant dans une chevelure blonde et chaude. Puis il regarda, sans cesser de sourire et de balbutier des paroles amoureuses, caressant de ses mains le fantôme qu'il évoquait, le berçant dans ses bras, le respirant de ses lèvres nonchalantes.

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Mais un corps, au-dessus de lui, imitait les extases de la volupté, serrait le vide dans son étreinte, balançait la tête avec une jouissance factice...

Il sauta de sa couche, et se tint debout, en titubant comme un homme ivre. Autour de lui, ime foule se dressa, d'êtres livides dont il ne connaissait pas le visage épouvanté. Il en eut pitié; un flot de tendresse souleva sa poitrine; il rêva d'exalter ces hommes selon sa foi nouvelle, et s'avança au-devant d'eux, la main tendue, les yeux pleins d'animation. Tous reculèrent, sauf le plus proche, qui venait à lui avec le sourire et Faccueil d'un intime. En touchant le miroir, Erasme comprit son illusion. Il se souvint, malgré lui, de ses amis de naguère; une grande tristesse l'envahit : et il vit l'autre qui pleurait.

Il s'en éloigna lentement, exténué sous le poids de réminiscences trop lourdes. Partout, l'image de son ennui l'accompagnait, apparaissant au fond des vestibules, s'arrêtant derrière le châssis des fenêtres, comme un passant curieux et affligé. Elle s'élevait, avec une mine soucieuse, du profond des vasques; elle occupait toutes les chambres, d'une multitude écrasée, morne et symétrique.

Pour ne plus la voir, Erasme s'assit devant une

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table et se mit à écrire. ÎI raconta ce voyage qu'il voulait avoir fait avec Vasco de Gama et ses quinze frégates, de Lisbonne lUx Indes lointaines, le long des rives d'Afrique, pleines de palmiers, d'ivoire et d'oiseaux parleurs. Car de tous les pays qu'il avait traversés, aucun ne l'enchantait comme ces contrées qu'il n'avait jamais vues. Et il les décrivait imprégnées de mélancolie, avec des lueurs de fruits, de femmes, de ciels...

Brusquement, une assonance l'arrêta. En modifiant î'épithète qui la provoquait, il brisa le rythme. Il renversa, pour en harmoniser les chutes, les membres de la période : elle s'affaisa comme une étoffe mouillée. Il imagina des cadences nouvelles: nulle ne répondait au mouvement de sa pensée. En mordillant sa plume, il leva la tête.

Un homme, en face de lui, cherchait, d'un regard fixe, la solution d'un problème. Sur une table, des feuillets crevassés de ratures, maculés de signes et de surcharges, dénonçaient un labeur pénible et obstiné. L'homme semblait voué à quelque fastidieuse besogne de maniaque. Il y avait dans son travail la minutie de l'algébriste, la lésine du boutiquier, la froideur du comptable.

et sur son visage, cet air complexe et lâche de l'acteur habitué à reproduire les grimaces de la vie.

Erasme jeta un cri. Lui seul écrivait dans cette chambre : un miroir lui renvoyait son double, fidèlement, son spectre d'histrion littéraire, d'analyste insensible et monstrueux. Il éprouvait, pour la première fois, l'horreur de se connaître. |

Il se dressa, brandissant sa chaise, et d'un coup violent creva le miroir. D'autres, . de tous côtés, contrefirent son geste de rage : il les émietta furieusement. Puis il se rua dans les chambres, abattant les portes, défonçant les fenêtres, trouant l'eau roide des sources truquées. Autour de lui, sa colère hideuse et ridicule se multipliait, agitant au milieu de ahans frénétiques, la chaise comme un pilon.

Quand il eut abattu tous les miroirs qui l'entouraient, il se découvrit, en levant les yeux, halluciné, délirant, la tête en bas, dans ime glace des hautes voussures. Le raccourci lui ramassait les membres en un petit tas de lignes circulaires et faisait de sa personne un nain tordu et grimaçant. Il lança vers son double cagneux tous les débris à sa portée: mais ses forces le trahis-

saient, aucun n'atteignait la voûte. Le nabot ricanant lui renvoyait ses projectiles.

Alors, d'une mince lame de verre où son agonie se réfléchissait, Erasme coupa la gorge à son image et tomba siu* la jonchée des miroirs où par milliers s'éclaboussaient les rayons des lampes.

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