‹ Le Dieu Qui DanseChapitre 8 sur 19 · BARNA · texte numérisé non relu

BARNA

mais qui renfermait un coutumier d'Audenarde*

sans intérêt, imprimé dans lofficina plantinienne, au plus fort de l'Inquisition. Un ex-libris représentait une croix faite de deux troncs de sapins liés par le milieu, et qui portait à son faîte une banderole à moitié déroulée où se lisaient quatre lettres, non pas I. N. R. L, mais I. V. D. A. On y devinait encore un nom illisible, évidemment dissimulé dans les jambages d une écriture frénétique. Toutes ces singularités, l'opposition du titre et du contenu, ainsi que la date d'impression, l'avaient induit à des recherches patientes; il avait lu tout l'ouvrage pour en découvrir la clé, vérifié la pagination, soumis quelques feuillets à des réactions chimiques. A force de manier le volume, il finit par constater une différence légère d'épaisseur entre le plat de face et le plat de revers. En découpant la garde collée, sous l'ex-libris de fort hollande...

— Du reste, vous allez voir, dit-il en poussant la porte de sa maison.

Le vestibule était rempli de cette odeur exquise et surannée qui émane des vieux livres; des tapisseries le décoraient, personnages de haute lice tenant des phylactères. Il y avait encore deux Tentations d'Hiéronymus Bosch, émeraude et feu : une ville brûlant au bord d'un lac; une

caverne d'un vert limpide, sur un couchant

fantasque. A droite, s'ouvrait la bibliothèque, parfaitement rangée, de la gamme chaude, exclusivement, des anciennes reliures, avec des estampes de Marc- Antoine suspendues aujc rayons.

— Voici le bouquin, me dit mon hôte en m'apportant avec des précautions caressantes un vaste in-folio.

Il était conforme à la description qui m'en avait été faite, éreinté par un minutieux examen, maculé dans les marges de notes et de signes qui révélaient un labeur tenace. Le plat de tête était creusé à Fintérieur et formait une cachette de trois ou quatre millimètres de profondeur, sur presque toute l'étendue.

— Voici maintenant ce que j'y ai trouvé.

Il me présentait une dizaine de feuillets à la cuve, ornés, du haut en bas, d'une belle et noble écriture italienne de la fin du XV"" siècle. Je traduisis à voix haute le titre qui se présentait géométriquement :

EVANGiLE SELON SaINT BaRNABÉ, d'après le manuscrit du Saint Apôtre, découvert à Chypre . par le très-haut Seigneur Valentiniano da Fossom" brone et rapporté par ses mûim irè$^pieu$es dm$

sa maison familiale de Sienne; translaté du 5i?nen en langue toscane par G. L. B.

— Vous lisez parfaitement le vieil italien, interrompit mon hôte. Je n'ai donc pas besoin de vous donner ma traduction. Installez-vous dans ce fauteuil, et parcourez, je vous prie, ces quelques feuillets. — Je vous laisse à votre surprise, ajoutat-il en prenant un livre dans un rayon.

Il s'assit près de la fenêtre et se mit à lire. Une quiétude embaumée régnait dans cette librairie : elle venait d^un ordre amoureux et parfait, de la stabilité des meubles séculaires, d'un grand bouquet de tulipes symétriquement rangées dans un vase de Delft, et surtout du battement solennel dont une horloge, dans sa caisse de chêne, mesuirait le silence.

En tournant les feuillets dans mes mains, avec une hésitation dont je ne me rendais peut-être pas compte à cet instant, j'évoquais au fond de ma pauvre ignorance cette figure de « Joseph, surnommé Barnabé, ce qui veut dire fils de consolation, lévite et Cypriote d'origine, qui vendit un champ qu'il avait, en retira le prix et le mit aux pieds des Apôtres ». C'est ainsi que s'expriment, à peu près, les Actes, m sujet de maître et

compagnon de Faul, nature altière et indépendante; et certes, ce n'était pas le hasard qui lui avait attribué cet apocryphe.

Il ne comprenait pas de divisions en chapitres ni en versets. La ponctuation en était obscure, le texte sans majuscules, même aux noms de Jésus et des personnages sracrés. Le mot Dio était toujours inscrit en rouge, sauf une ou deux fois, par oubli du copiste.

Je n'ai rien oublié de ce livre étrange. Je garde au bout des doigts la résistance de son papier, de coton lissé, plein de corps; j'en sais par cœur les fragments les plus détestables, parce qu'ils ont empoisonné longtenlps ma conscience. Et ce que j'en écris doit être aussi formel qu'une transcription.

Il s'ouvrait, comme celui de Luc, par l'histoire de Zacharie et de Baptiste; il côtoyait ensuite la version de Marc, dont il avait le caractère anecdotique, mais si accentué que la plupart des paraboles manquaient au récit. Celui-ci, brusquement, au milieu du repas de Béthanie, quand la pécheresse, ayant rompu le vase, répand les baumes sur la tête de Jésus, prenait un cours nouveau. Judas sortait de table en blasphémant; et Jésus murmurait : (( Voici que les choses vont s'accomplir. » La Cène ressemblait à celle de Jean : c'était un

long testament doctrinal, comme d'un maître qui établit sa volonté dans l'âme de ses disciples, avant d© les quitter. Puis Jésus se retirait dans l'olivette, au delà du Cédron. Et le liwe disait :

(( Ils arrivèrent dans le jardin de Gethsémani, et il dit à ses disciples : — Asseyez-vous ici pendant que je prierai — . îl prit avec lui Pierre et Jean, puis s'étant avancé un peu, il se jeta contre terre, et il priait. îl vint vers ses disciples, les trouva endormis et dit à Pierre : — Simon, tu dors, tu n'as pu veiller une heure — . Il s'éloigna de nouveau et pria encore. Et Pierre et Jean s'étant endormis de nouveau, il descendit du Ciel deux anges qui se tinrent aux côtés de Jésus. Et les anges lui dirent : — Maître, c'est assez, l'heure est venue — . Et le soutenant de leurs bras, ils l'emportèrent. Et aussitôt arriva Jules Iscariote qui précédait une troupe armée de glaives et de bâtons. Et le traître leur avait dit : — Je lui parlerai quelques instants, ensuite vous vous jetterez sur lui — . Dès qu'il fut arrivé, il chercha Jésus et ne le trouva point. Puis il entendit une voix qui disait : — Les traîtres auront leur récompense — Et aussitôt, il prit !a ressemblance et les traits de Jésus. Or les soldais entrant dans le jardin, éveillèrent Pierre et Jean, et ils leur dirent :

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— Où est Judas Iscariote? — Ils leur répondirent qu'ils ne le savaient point. Alors les soldats :

— Est-ce là Jésus de Nazareth? — Pierre et Jean répondirent : - — Que lui voulez-vous? — Alors les soldats se jetèrent sur Judas. Et Pierre, tirant Tépée, frappa l'un d'eux et lui enleva l'oreille... »

Je relevai la tête. Mon hôte, par-dessus son livre qu'il ne lisait point, étudiait mon visage. Mais je me plais à contenir mes émotions; je n'en laissai rien paraître. Je dis :

— C'est vraiment curieux.

— C'est plus que cela, prononça-t-il ; vous le comprendrez quand vous pourrez saisir toutes les conséquences morales de la doctrine.

Sans répondre, peut-être fasciné, peut-être anxieux, je repris ma lecture.

Judas, frappé de mutisme, subissait les tortures de la Passion. Devant le Sanhédrin, au tribunal de Pilate, il demeurait silencieux, et une épouvante, peu à peu, se répandait sur son être. Gardant son âme de lâche sous l'apparence de Jésus, il ne souffrait pas avec résignation, mais gémissait et blêmissait sous les coups. C'est lui qui était bafoué, flagellé, couronné d'épines, couvert de crachats, traîné sur la voie douloureuse et crucifié au Colgotha. Et tandis que Marie, mère de Jésus, pieu-

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raît au pîed de la croix, un ange descendait vers elle, invisible à toute autre personne, et lui disait la vérité. Judas expirait avec des hurlements de détresse. Les disciples, ignorant tout, déliaient son cadavre : et ils étaient frappés de l'indicible horreur qui déformait ses traits. Contrits, en larmes, ils ensevelissaient dans le sépulcre de Joseph d'Arimathie le corps du supplicié.

(( Or, le troisième jour, continuait cet Evangile, la terre trembla, le sépulcre s'ouvrit, et le corps de Judas fut précipité en enfer. Le même jour, Marie, mère de Jacques, et Salomé achetèrent des parfums et s'en vinrent au sépulcre pour embaumer Jésus. Elles se disaient entre elles : ~ Qui nous roulera la pierre de l'entrée du tombeau? — En regardant, elles virent que la pierre avait été roulée. Et en entrant dans le tombeau, elles virent, assis du côté droit, un ange qui leur dit : — Vous cherchez Jésus de Nazareth? il n'est pas ici, car le fils de Dieu est vivant Dites à ses disciples et à Pierre qu'il les attend en Galilée oii son Père l'a conduit. »

Cependant, comme dans Marc, Jésus apparaissait à Marie-Madeleine, au milieu du jardin trempé de rosée pascale,... Marc, le cousin de Barnabé, son émule et son ami, plus proche

qu aucun autre de cet évangile étrange dont le dernier feuillet, maintenant, tremblait entre mes doigts.

Mon hôte s'en aperçut; il se leva et vint s'asseoir à mes côtés.

— Que pensez-vous? interrogea-t-il d'une voix

contenue.

Je crus devoir lui cacher mon inquiétude; je répondis d'un air détaché :

— C'est une agréable fantaisie orientale. Un feu bref anima ce regard monotone.

— Je le penserais comme vous, et je ne tiendrais même pas compte des caractères d'authenticité que présentent l'attribution, la langue originale, le style, le lieu de la découverte, si cette version ne me semblait plus conforme que les autres à l'essence divine de Notre-Seigneur.

— Mais elle contredit...

— Que ce récit contredise les saints Evangiles, cela ne constitue pas en soi-même une imposture, les quatre évangélistes se démentant eux-mêmes en beaucoup d'endroits. Songez que Marie seule aurait connu la vérité : c'est par la Mère, peutêtre, que Barnabé en fut instruit. Barnabé, vous le savez, représenta toujours l'esprit libéral dans l'église chrétienne primitive. Lorsqu'il se sépara de

Paul, après la dispute d'Antioche, il aurait consigné dans un écrit la véritable histoire de la Passion. Mais le christianisme s'était déjà développé; Barnabé lui-même avait confirmé le témoignage de Saint Paul, lorsqu'ils prêchaient ensemble les Juifs et les Gentils; il comprit enfin que la vérité n'est pas bonne pour tout le monde. Son œuvre demeura secrète. Rappelez- vous cependant que les premiers chrétiens (ce n'est peut-être qu'un hasard) n'adoraient pas spécialement le Crucifix mais plutôt le symbole galiléen du Bon Pasteur et l'allégorie de l'Ichthus.

— C'est, interrompis-je, recommencer les débats trop spécieux qu'affectionnait M. Renan.

— Ne vous méprenez pas sur mes paroles. Je crois en Jésus-Christ, fils unique de Dieu, comme nous l'enseigne le Credo des Apôtres. Cependant, je ne me sens pas la force, ou la simplesse, de vénérer la dépouille sanglante pendue sur un gibet, qu'on offre à l'adoration des chrétiens, ni ce pauvre cadavre décharné, couvert de plaies et de balafres, et qui dans la mort même grimace un affreux désespoir. Tout à l'heure, à l'église, devant l'image de ce trépassé, j'ai cru saisir sur votre face une involontaire répulsion...

Vous n'aviez peut-être pas tort, avoilaî-je

— Ce n'est pas la première fois, reprît-il, que j'asstste à ce conflit de sentiments, car à vrai dire, le Christ d'Akendoven est particulièrement hideux. Tel, cependant, il me semble conforme au récit des quatre Evangéîistes qui décrivent des souffrances terribles tombant sur une chair épuisée; et je n'ai jamais compris le supplicié paisible et blanc qu'on nous montre d'habitude. Mais ce n'es! pas chargé d^une laideur surnaturelle que m'apparaît Jésus lorsque je prie. L'Evangile de Barnabe laisse intacte l'image suave que je m'en fais : il nous épargne toutes les horreurs de la Passion ; le corps sacré de Jésus ne descend pas aux maux et aux besoins de ia plus triste humanité : il ne saigne, ni ne transpire, ni ne souffre de la soif et de la fièvre; iî reste pur et immaci^lé, vraiment eucharistique, d'une blancheur et d'une douceur de pain azyme. C'est ainsi, pour toujours, dans nos mémoires éblouies, le bel homme jeune» drapé dans sa tunique de lin, qui prêche ^ur !a montagne k$ béatitudes et développa ses bienheureuses paraboles. Entre ia Cène et la Résurrection, il plané clans un séjour mystérieux. Et c'est Judas, le traître, qui subit toutes les avanies, porte au Cal-

vaire k dépouille saignante et geignante du fiîs de Joseph, crie le mal qui lui fend les os et expire m milieu des ténèbres..,

J^épiaîs maintenant les parôles de mon hôîei €t je suivais avec ravissement la claire figure qu'il évoquait : idéale, vraiment céleste, comme un songe incarné dans une matière lucide. J'oubliais toute l'affabulation complexe et les métamorphoses bien orientales de ce nouvel évangile, pour ne plus voir que ce Christ rayonnant, intangible, sans souillures, tel, en vérité, que l'avait toujours conçu ma dévotion. Car en lisant les livres saints, je m'arrêtais au seuil de Gethsémani, je reculais devant ce drame de la Passion, plein de huées, de sang et d'ombre; et mon extase était d'errer par les prairies nazaréennes, aux bords bleutés du lac de Tibériade, et de m'asseoir avec Marie, sœur de Marthe, dans la maison fraîche et silencieuse de Béthanie. Et voici, ce Testament dernier m'ofiFrait un Dieu semblable à mon rêve, un Dieu qui ne sait rien de la triste chair humaine et s'essore, avant qu'il ne souffre, vers des cieux doux, ' Mais en même temps, t®ut le passé du chrîsîîa* aisme s'agitait et se révoltait en moi : les siècles d'adoration, les multitudes inclinées devant le traître en croix? les longues luttes aux lieux saints.

Î32 LE DÏEU QUI DANSË

les croisades au Sépulcre que jamais le corps divin n*eâl effleuré? et le signe de Judas au faîte de tous les temples? sur toutes les tombes? aux carre* fours des routes chrétiennes?

Vraiment, cet homme, avec son évangile supposé, cherchait à semer l'inquiétude dans les derniers cœurs fidèles. Ce « mystère » nouveau qu'il m'avait enseigné ne s'animerait-t-il pas désormais au milieu de ma prière? et chaque fois que je m'inclinerais devant le crucifix, ne verrais-je point grimacer la face de l'Iscariote?

J'ai perdu la sainte ignorance, je ne connais plus la paix des humbles. C'est peut-être la faute de cet homme. Ce n'est peut-être la faute de personne..,

— Je vous sais gré, lui dîs-je en me levant, de cette communication intéressante.

Je murmurai quelques autres phrases de banale politesse. Il m'observait d'un air ambigu, sans dire mot.

— • Celui, repris-je brusquement, celui qui a caché ces pages savait ce qu'il faisait

Et saluant mon hôte avec froideur, je quittai celle maison ftmeste que je n'ai plus voulu revoir*

Dans la rue, un long cortège déambulait.

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CTélait lâ foule des pèlerins qui regagnait la gare. Ils se pressaient avec des faces stupéfiées, traînant toujours des litanies et le retour monotone des Ave Maria. Ils avaient des colliers de petits pains qui leur tombaient jusque sur le ventre; des chapelets aux poings, faits de noisettes, de noix et de châtaignes; des scapulaires bariolés, sur la poitrine et dans le dos. Quelques-uns marchaî^t pieds nus; d'autres allaient à reculons; d'autres s'avançaient en se dandinant, les bras en croix, la tête renversée. Ils avaient laissé dans l'église leurs espoirs sans force et revenaient, implorant des grâces qu'ils ne savaient pas.

Toujours hanté par ma lecture, l'âme transie, je regardais cette cohue triste de gens du Nord, ployée sous le ciel bas. foule recrue qui s'en venait d'avoir baisé les plaies du grand Christ laid de la Passion.

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