‹ Le dimanche (volume 2)Chapitre 13 sur 29 · LE TOURNOI · texte numérisé non relu

LE TOURNOI

A biea jouiter gtrdei votre querelle, Et vous serez honnores et chëris.

EUSTAGHK DESCRAMPS.

Les Parisiens ont toujours ëtë badauds , c'est un fait irrécusable. Autrefois comme à présent 9 un rien suffisait pour exciter leur curio* site; dans tous les temps il leur a fallu des spectacles tantôt imposans ou terribles , tantôt frivoles et puérils ; le cortège de Louis XIV , le carrosse de la Du Barry , la guillotine avec ses longs bras aux effroyables étreintes y le petit chapeau maintenant coulé en bronze sur la place Vendôme , la queue du chien d'Alcibiade, une revue au champ de Mars ; Odry , le choléra, le dey d'Alger | les Saint-Simoniens et Téipeute ;

rémeute qui dépave les rues et cloue à grand bruit quelques ais pourris pour en fabriquer un trône , Témeute qui tue , siffle et chante , enragée ou narquoiâe qu'elle est tour-à-tour. Il semble que pour eux tout se fasse acteur, j'allais dire histryon , tout ^ depuis le pouvoir suprême jusqu'à la gloire et au génie. Hélas! la popularité elle-même ne se traduit-elle pas en parade pour ce bon peuple , objet de tant de cajoleries et de déceptions ?

Les Parisiens donc^ à l'annonce d'un tournoi , sentirent se réveiller toute leur badauderie. Et ce n'est pas à moi de les en -blâmer, moi le plus badaud de tous les hommes , moi qui le suis avec délices. Si vous ne me voyez pas assister aux scènes d'enthousiasme , aux solennités nationales jouées par ordre , si je ne me fais pas étouffer afin de contempler les grandes notabilités de l'époque , il me faut bien peu de chose aussi pour fixer ma pauvre imagination , cette folle si assidue de mon humble log's. Un rayon de soleil , un brin d'herbe , l'araignée qui file sa toile y l'hirondelle qui fend l'air 9 le bœuf qui creuse pesamment son sillon , voilà mes jeux du cirque , voilà de mes joies ,

GAVRE Ar CÏÏAPEl. 65

de mes surprises sans cesse renaissantes. Mais si forte que soit ma prédilection pour les tableaux de la natnre, il me reste encore assez de sympathie pour quelques-uns de ceux où perce la mainderhomme. Après le soleil et les champs, je ne sache rien qui m'intéresse davantage que les pompes de la chevalerie. Faute de les trouver sur mon chemin , je les cherche dans les livres vermoulus y les vieux manuscrits , au musée de V artillerie ou au grand opéra, et si le rôle de Don Quichotte était possible encore, je mettrais , je crois , quelque ambition a le briguer.

Les lices étaient dressées le long de la Seine, au delà du Louvre. Une vaste enceinte bien battue 9 bien sablonnée , était entourée de barrières destinées à contenir la foule , et d'échaffauds couverts réservés à la cour ainsi qu'aux spectateurs privilégiés. Dans une magnifique tribune tendue de satin bleu semé de fleurs de lys d'or , comme un ciel d'azur étincelant d'étoiles , avaient pris place le roi Philippe de Valois ; la reine, le comte de Flandre Louis de Nevers, qui se livrait au plaisir à Paris , l'imprudent^ tandis que ses États étaient en proie à

66 GAVRE AU GHAPEL.

la sédition , le sire d'Ënghien et sa fiancée. A un étage plus bas était assis au milieu d'un grand nombre de bérauts d*annes et de ponrsuivans , le vénérable sire de Gavre cbotsi^ ce jour là , pour juge du camp par le monarque français qui affectait de montrer une courtoisie particulière aux Belges, en Tbonneur de la ravissante fille du duc d'Atbënes, dont les trouvères soutenait qu'elle avait bien justifié par sa beauté le nom d'Hélène , ce nom de la bru de Priam , chef de la maison royale de France , selon les romanciers et les chroniqueurs. Le vieux Baudouin se tenait debout , en grande livrée , à côté de son seigneur ; Pariset faisait partie de la troupe des ménétriers et dame Gertrtide y grâce à ses relations avec le sous-roaitre-queux du Palais, s'était adroitement faufilée parmi le grand-commun y parée de ses plus beaux atours et agitée d'une inquiétude , animée d'un orgueil qui rajeunissaient sa physionomie. Aux extrémités des lices s'élevaient pour les combattans deux vastes pavillons entourés de leurs pennons , banfiières et écussons qui avaient été exposés la veille , suivant l'usage, aux regards du public* Au son aigu

GAVKE AU CHAPIL. 07

des fanfares , aux clameurs de la foule , un grand nombre de chevaliers semblables à de yÎTans blasons , la yisière lerée on la tète nue , leur ëcu suspendu au col , se promenaient lentement autour des lices , s'inclinant devant le roi et les dames , étalant les faveurs et 011êeignes qu'ils avaient reçues de la maîtresse de leurs pensées, tels qu'une guimpe^ une ccbarpe, un voile , une manche , une mantille , un bracelet , des nœuds , une boucle , et faisant piaffer leurs coursiers avec t<nite Tadresse et la dignité dont il étaient capables ; quelques-uns affectaient le plus grand luxe , car il y en avait qui amenaient non-seulement écuyers, valets , chevaux de rechange, mais trompettes , tambours, sommiers chargés de bagages et jusqu'à des armuriers pouf réparer lesaocidens de la joute.

Cette espèce de procession était achevée lorsque Rasse se présenta seul à l'entrée de la carrière; comme il n'avait pas exposé son écu la veille et qu'il refusait de se nommer, on lui fit des difficultés pour le laisser entrer, mais le sire de Gavre l'ayant reconnu à son harnois ordonna d'ouvrir la barrière. Aussitôt les hérauts et

69 GAVKE AU CHAPEL.

poiirfltiîvans trompés par ses armoiries d'emprunt , se mirent à crier de toutes leurs forces Gavre , Gavre y h noble lion ! d'autres frappés delà bizarre appendice de son casque, criaient : Gavre ^ Gavre au chapel ! d'autres encore : Honneur aux fils des pileux : Louange et prix aux chevaliers I l'amour aux dames , la mort aux chevaux! Ces acclamations produisaient sur Rasse Teffet d*un air chéri de Tenfance , qu*on entend après de longues années d'oubli sur la terre étrangère. Il éprouvait néanmoins un certain embarras à paraître accepter dea qualifications qui n'étaient pas les siennes. Sans la visière de son heaume qu'il avait soigneusement baissée , on aurait apperçu sa rougeur : mais il se promettait bien d'expliquer cette méprise après la victoire ; d'ailleurs l'approche du combat , les applaudissemens de la multitude , la coquetterie et l'innocente vanité d'un jeune homme qui aime l'éclat , se réunissaient pour lui rendre tout son à-plomb. Le voilà donc qui parcourt la lice faisant exécuter h son cheval les évolutions les plus hardies , les plus gracieuses, et saluant d'une façon si naturelle et si distinguée, que le roi ne put s'empêcher de

GAVRE AU GHAPEl. «9

dire au comte de Flandre : — te Vraiment cet ëcuyer en tons ses faits montre assez qu'il est gentil et qu'il a été nourri en conr , à l'ëcole de tout honneur. Certes nous tous félicitons , beau cousin , d'avoir un tel sujet , et le sire de Gavre un tel fils ou neveu , car si nous l'avons bien entendu, on a répété tout à l'heure le cri de ce féal chevalier. Seulement nous nous étonnons que venant de si haut lieu, il n'ait personne pour lui servir de parrain; il ne nous est pas donné non plus d'expliquer quel cimier il a trouvé à propos de choisir et d'enlever félonneusement aux chiffonniers de notre bonne ville de Paris. )> — Les dames n'«n disaient pas moins ; quelques-unes en admirant son maintien et sa dextérité , crair gnaient que sa jeunesse ne fût un obstacle a ses succès ; d'un autre côté le sire de Gavre , partagé entre le présent et le souvenir du passé , entre une ancienne affliction et une joie inconnue , ne détournait pas les yeux de celui qui l'avait arraché à la mort et pour qui il se sentait déjà une véritable tendresse, tandis qu'il s'imaginait n'éprouver que de la reconnaissance. Le JQge du camp tira au sort les différons couples, pendant que des varlets apportaient devant la

70 GÂTRE AU GHAPEL.

tribune royale quantité de lances richement peintes , ourlées de drap d*or et d'argent , fourrées de martre et d'hermine , et ayant enriron treite pieds de longueur de la pointe à Tarrèt. Le roi après les avoir mesurées lui-même pour s'assurer qu'elles étaient égales, les distribua aux combattans. Rasse , que le sort avait désigne pour commencer la joute , prit la sienne , l'appuya sur sa cuisse ^ ' fit trois fois le signe de la croix ; se recommandant tout bas à la Sainte- Vierge , à monseigneur St.-Georges, et se raffermit sur ses étriers , un peu penché vers Tarçon de sa selle. Alors le roi prononça ces mots : — « Que chacun fasse son devoir. » — Le juge du camp cria: — « Laissez aller, » — pour qu'on lâchât la corde tendue vis-à-vis des tenans ; les clairons et tambourins retentirent avec un vacarme effroyable y et les hérauts et poursuivans y mêlèrent leur étourdissante rumeur. Rasse avait fourni ses trois courses le plus heureusement du monde et rompu ses trois lances à la grande surprise des dames qui n'espéraient point que le valeton fût un si rude jouteur. L'arène était jonchée de tronçons de lances , de visières arrachées , de cimiers

6AVU AU CXAPBL. 71

risés , de lanibreqaîns dëchirët , de cottes en lambeaux. Aux annes à cheyal soooédèrent lei armes à pied. Il se présenta pour les accomplir contre Rasse , un champion eouvert d*une armure noire et dmit la targe portait en champ trois chapeaux de fleurs en sautoir ; à cette vue le juge du camp se tourna pl^n d'inquiétude Tcrs son sénéchal , et tous deux animés d'une idée pareille, murmurèrent le nom d'Artevelde. €e chevalier , autant qu'<»i pouvait en iuger à travers son masque de fer, ressemUaif beaucoup à larcher Anglais de la veille , qui selon toute apparmiee avait attaqué le sire de Gavre.

Quoiqu'il en soit, Rasse et son adversaire bien embàtonnés marchèrent fièrement l'un contre l'autre, et après le jet des lances commencèrent à s'escrimer vaillamment de la hache.

L'intérêt des spectateurs de tous les rangs était excité au plus haut point , dame Gertrude surtout, dans sa profonde préoccupation, répétait a elle seule tous les gestes des combattans et semblait prête à se précipiter dans la lice , tandis que Pariset, comme pour animer son ami, diKonait des coups d'archet plus forts, aux momens

7d GrAVRE AU GHAPKL.

douteux , jouant les airs les plus propres à exalter le courage.

Or il avint que Rasse, d*un choc terrible , enleva la hache des mains du chevalier noir et que par la secousse il le fit chanceler lui-même et tomber à genou* Ce cas qui était prévu par les chapitres , mettait de droit fin au combat. Mais lorsque Rasse, plein de sécurité, abaissait su hache et sans plus se tenir sur ses gardes , tendait la main à son adversaire , celui-ci se redressa subitement , et saisissant sa dague , lui en porta la pointe au défaut du plastron. Les mots infamie, trahison, sortent de toutes les bouches. Rasse furieux reprend Toffensive avec une admirable prestesse ^ et fait pleuvoir sur le félon une grêle de coups si bien assenés qu'il fracasse son bacinet et lui fend le crâne , avant même que le juge du camp ait jeté sa baguette blanche , avant que les gardes soient accourus pour arrêter le combat.

Il gisait là , sanglant , inanimé , ce satellite d'Artevelde, ce misérable étranger qui deux fois n'avait pu consommer son crime, malgré ses déguisemens et sa perfidie. On infligea à son cadavre la flétrissure des lâches : pour le

GAVRE AU GHAPEL. 7S

le sortir de l'arène on le jeta.ignomînîeiisement par-dessus la barrière. Aussitôt le peuple s'en empara, et, dans sa farouche équité , le traîna à la potence, au milieu des saillies et des transports tumultueux d'une impitoyable allégresse.

Le juge du camp et les officiers d'armes conduisirent le vainqueur aux pieds du roi qui, en louant son adresse et sa bravoure, lui adjugea le prix du tournoi , un riche nœud de rubis que l'écuyer attacha aussitôt au chapel dont était surmonté son heaume. £t les cris Gntfre , Gavre , recommencèrent plus pleins^ plus nourris , plus assourdissans. Alors le jeune triomphateur rougissant avec modestie dit au roi: « Sire, le nom illustre dont on me salue n'est pas le mien. Ces armes que je porte ne sont pas les miennes, mais je les porte du consentement du noble homme a qui elles appartiennent. En m'en décorant , par nécessité , mon intention n*a jamais été de tromper personne et je vais faire déclarer publiquement par un héraut , la vérité à cet égard. — Quoi, dit le comte de Flandre, vous n'êtes ni le fils , ni le neveu de notre beau cousin de Gavre? — Et qui donc

TOHE I. 7

GAVM AXS GBAPSL.

étes-Tom , reprit le Roi ; que ugnifie ce chapel dont est somraë rotre casque ? \e rettx ie saronr avant toat autre déclaration. » —

Page 1