LE BANQUET
Comtes , baront.,...
Dans le château trouvent la nappe mise
Et tout annonce une chère de roi.
La Santé de Ste Gertruda ^ éaliade.
Le soir du même jour , festin splendide et plantureux dans la grande salle du palais qui , il y a un peu plus d'un siècle , occupait encore le terrain où est maintenant la Place RoyaUm Aucune des magnificences du temps n'y fut oubliée ; la fameuse fête du faisan n'avait pas été plus belle et Ton ne savait qu'admirer davantage de la recherche exquise des plats , de la quantité prodigieuse de vaisselle d'or et d'argent , ou de la variété des entremets y re' présentations mécaniques et dramatiques qui
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séparaient lei difilnrenfl senrîce»* A une faible disUoioe da duc était placé un étranger qui depais que l'emp^eur de Trébisonde et d'autres monarques de FOrient avaient envoyé une ambassade au souverain de la Bourgogne et de la Belgique , reparaissait de temps à autre à la cour , où il était accueilli avec fa» veur par Philippe. On prétendait qu'il était l'un des ambassadeurs , mais en général on ne donnait sur sa personne aucun renseignement précis. C'était lui qui s'était évanoui lorsque la chambre de rhétorique du Livre jouait le mystère de la Passion. Le duc^ pendant le repas , s'enquit , d'un ton d'intérêt , de la cause de cet événement , et Petit Jehan de Saintré qui, pour la première fois, entrait en exer»
cioe, remarqua sans cesser de rqster , en qualité de page , derrière son maitre , que l'inconnu éprouva un certain trouble a ces questions et s'excusa sur la douleur que lui causaient d'an* ciennes blessures •• £n effet, un large bandeau 4M)uvrait son front , comme pour cacher des plaies saignantes ou de profondes cicatrices , et souvent il y portait la main avec tous les Signes, extérieurs da la souffiranee la plus aiguS*
V. Hoalt me grève , dit le duc avec sa courtoisie ordinaire , qu*en ce joar de liesse , M. le Dauphin soit demearé en son chàtel de Genap* pe , et qn'un brave chevalier ait dû expier ses prouesses passées , une noble dame sa beauté florissante. Maladie et commun peuple ont encore fait voir leur maltalent. £t adonc buvons aux preux et aux dames , qui seuls rendent la vie belle et douce. » Saintré remplit la coupe de rinconnu qui s'apprêta à faire raison à son hôte* auguste. Mais il lui parut que cet individu bisarre se contenta d*approcher le hanap de ses lèvres, et le vida sous la table où il rejetait pareillement , d'une façon fort adroite , tous les alimens dont les officiers de la bouche chargeaient son assiette. Tout autre qu'on page , qu'un page de quelques heures qui avait passé sa vie aux champs , eût été étonné de cette découverte. Cependant Saintré l'ottblia bientôt pour contempler les merveilles qui passaient devant lui. En mémoire du mystère joué dans la journée , un des entremets figurait la Passion, et maitre Olivier obtint uq nouveau triomphe par l'adresse avec laquelle il se soutint en croix , à l'imitation da San-
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yeor. Cette pénible attitude ayant duré plua que de raison , il perdit connaissance : les spectateurs prirent cette défaillance pour un raffi-» nement de Fart du comédien , mais Saintré par bonheur en jugea autrement et y sans nuire à l'illusion dramatique , il avait habilement dé* taché son maître*
, Les tables et trétaux enlevés , le bal com* mença. A peine retentissaient les premiers sons de la flûte , de la harpe et du luth y que Madame de Loquessoles , suivie d'une douzaine de jeunes étourdis, entra avec fracas dans la salle. Ses vêtemens étaient plus somptueux encore que ceux du matin ; son chaperon plus élevé , son visage plus fardé de qi»eUm et de blanchet» Sa gorge à demi-nue était serrée dans une élégante vasquine qui en rap* prQchait les deux parties saillantes , et sea patins étaient tellement escarpés , que le père de Jules-César Scaliger n'avait pas tort de dire avoir vu des femmes si haut -chaussées, que lorsqu'elles se mettaient au lit , leurs maris en tenaient seulement la moitié.
Quant aux seigneurs français qui l'escortaient, ils avaient poussé a l'excîès la mode du temps ,
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laqueHe , suâvant un vietix chromqaeur , consistait à se vêtir si court qu'on les eàt pria pour des singes , à se coiffer de mortiers gigantesques et à porter des souliers à poulaines d'une longueur démesurée. A leur air de 8a<^ tisfaction et de fatuité 5 on s'aperccTait pourtant qu'ils se considéraient comme des modèles à suivre , et de fait ils n'étalaient pas un ridicule , ils n'imaginaient pas une grimace que les courtisans , jaloux de briller par d'agréables manières , ne parodiassent aussitôt.
En voyant entrer Madame de Loquessoles, la duchesse Isabeau eut peine à contenir son mécontentement et s'éloigna pour ne pas recevoir l'bommage de cette femme. Le duc ^ au contraire, alla galamment à sa rencontre, lui exprima son reigret de ce qui s'était passé , et lui demanda si pour satisfaction elle désirait qu'il lui envoyât cinquante des marauds qui avaient osé l'insulter , lui crier merci , en chemise , la torche au poing , la corde au cou. Pour donner pluft de poids à ses paroles j il prit la comtesse pa^ la main et , par une allusion délicate , dan^a avec elle la non pa-reille, danse célèbre i%n XV* siècle. Flattée
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^ de tant d'honnear , consolée de rhnmtliatkm qu'elle avait reçae , Madame de Loquessolet 8*étiidia à faire les pas les plas difficiles , à prendre les attitudes les plas extraordinaires. Cette femme avait passé la première jeunesse. Sans être absolument belle il y avait dans toute sa personne un charme séduisant pour la plupart des hommes ; elle faisait d'ailleurs de ses prunelles mobiles , étincelantes, un usage si
- fréquent , qu'on la suivait presque toujours malgré sm et avec une surprise qu'il lui était pefmis de pr^Mlre pour de la passion. Au lait , son maintien tenait un peu de la oour* tîsane , en sorte qu'on eût jugé qu'elle sVtait calquée sur cette reine Isabeau de Bavière 9 qui avait transporté à la cour de France le ton des filles de folle vie.
Échaufiëe par la danse , elle n'en parut que plus libre et fit rougir tout ce qu'il y avait li de nobles dames et damoiselles • Mab les hom* mes riaient, et l'entouraient avec empressement. Saintré retenu par son service près d'un magnifique bufiet , où il distribuait aux danseurs des épicéa et de l'bippocras , soupirait en songeant que Mademoiselle de Fosseux , sa jolie
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cousine 9 n*ëtait pas là. Bon nombre de femniefs le trouvant fort à leur gré , Tenaient lui demander des rafraichissemens , rien que pour avoir roccasion de lui parler; mais il n'avait à leur disposition que du respect , de la timidité et de rhippocras. Madame de Loquessoles Faperçut et se rendit également au dressoir ; manœuvre inutile ! Au même instant Messire Antoine de Groy , comte de Porcean , premier chambellan du duc , envoyait le page porter quelques ordres dans Tintérieur du palais.
Cet édifice , composé d'un assemblage de bàtimens construits à différentes époques, était une espèce de labyrinthe surtout pour quelqu'un qui n'en connaissait pas les détours.
Saintré traversait plusieurs cours , éclairé par un flambeau qu'il tenait à la main , quand toul à coup une porte en se refermant éteignit la lumière , et il resta dans l'obscurité sans pouvoir revenir sur ses pas , sans savoir où aller* Il espérait que des officiers du palais , en passant par là , le tireraient d'embarras ; mais chacun , pressé d'avoir part à la fête , s'était jeté sur la desserte du banquet. 11 y avait bal aussi dans les offices , et solitude complète
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dans le reste du palais. Pendant qu*il maudissait sa sotte aventure que le g^and-ehambellan pouvait prendre pour de la gaucherie ou un mensonge , début certes malheureux dans son emploi de page, il aperçut à cinquante pas de lui une lueur mouvante : c'était comme une croix de feu qui traversait Fespace et s'approchait de lui. Fébricitant d'émotion il se cacha derrière un pilier massif , et , s'étant reconunandé à la bonne vierge et à son patron , se prépara à ce qui allait arriver.
Un homme enveloppé d'ime robe de forme étrange, couvert des vétemens sons lesquels les deux Van £yck nous peignent les adora* teurs de Tervagant et de Mahomet , marchait courbé vers la terre , pour y chercher quelque chose ; il leva la tête et la croix de feu parut attachée à son frpnt, pareille à celle qu'on imprime sur le front des fidèles le jour des cendres. Elle y brillait comme Toeil d'un Cyclope , s'il est permis d'associer la mythologie au christianisme. Saintré crut reconnaître l'inconnu, quoique ses traits fussent entièrement bouleversés , et qu'il eût 6té son bandeau. Des dogues, rongeaient quelques os décharnés,
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des chairs fangeases. Llnconnu s'âecroapissant dans la boae , malgprë Finappréciable Trieur de sa tunique rebrochée d*or et recamée de perles , vint disputer à ces animaux leur yile pâture. Les dogues poussèrent des aboiemens furieux ; sans la chaSne qui les attachait , ils auraient mis en pièces leur rival. Il continua intrépidement la lutte 9 et, ayant réussi à s'emparer de quelques lambeaux , il les porta avidement à la bouche , puis disparut avec son butin par une porte qu'il laissa entr'ouverte. Les chiens hurlèrent de nouveau ;; Saintré , que poussait la curiosité , suivit l'é* tranger par le chemin qu'il lui avait montré. Mais la croix de feu ne scientillait plus et les passages étaient d'ailleurs si inextricables , le pavé si inégal, qu'il courait grand risqu^ de passer la nuit dans ce lieu» Heureusement l'abbé de peu de sens , reposé des fatigues de son rôle , et dent la première pensée était toujours à son élève , se mit à sa recherche et le rencontra. Saintré pâle , défait , confia en peu de mots a son maître ce qu'il avait vu. L'abbé l'éeouta avec terreur ^ se signa , réOéchit profondément et le eonduintdansla petite mansarde
OÙ ils deyaient coucher et où rien n'empêchait pins Saintré de se rendre , car le bal était fini. Là , dit un auteur , furent multipliées les joies, danses , momeries , déguisemens j renouvelés de toutes les façons , dames lassées par plai^ sir de courre^ compagnons mis à la grosse haleine. Au coup de minuit cessèrent ces ébattemens. Madame de Loquessoles qui avait été la plus gorgiase et le passe-bruit de rassemblée y se retira alors comme les autres , contrariée au possible de n'avoir pu accoster Saintré.
in.