CONJECTURES
D« nos seigneori que vos est-il avis »
Compains Erars P dites rostre semblance.
Chanson de Hehrx !•', COMTE DX BàR.
Quoique nos deux amis fassent barassés , et leur journée avait été assez remplie pour cela , ils ne se couchèrent pas sans récapituler ce qui leur était arrivé depuis le matin. S'il n'y avait pas douze heures que Saintré venait de quitter le château de la Dame de Fosseux sa tante , il lui semblait qu'il y avait des semaines , des mois , des années , qu'il était absent de sa cousine. Tantôt il regardait avec une vanité enfantine j la guitare d'ivoire et de na-
cre qu*on lui avait donnée en prix et qu'il se proposait d'offrir à Iseult , tantôt il se je*^ tait dans les bras de son précepteur , dont les leçons lui valaient cette poétique victoire. C'étaient ensuite mille questions sur tout ce qui l'avait frappé , sur le duc Philippe si nia'^ jestueux et si bon , sur Madame Isabeau si imposante , sur Madame de Loquessoles si har^ die , sur les Français si occupés d'eux-mêmes et principalement sur l'étranger qui avait été pour lui l'objet d'une vision bien singulière à tous égards.
« Mon fils 9 lui disait l'abbé de peu de sens , le duc Philippe est un prince large , débonnaire , mais qui a un faible particulier pour les étrangers : la France lui tient trop au cœur. Qu'avait-il besoin , par exemple , de recevoir si bénévolement Monsieur le Dauphin , jusqu'ici fils ingrat et séditieux ; de le constituer maître d'une de ses forteresses et de lui assigner l'énorme somme de 36,000 francs de pension? je crains bien qu'il n'ait ouvert la porte à an renard qui lui mangera ses poules. S'il ne croyait pas séant de refuser un asile à un neveu , il de* voit loi tenir la dragée plus haute , ne jamais
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lui fournir les moyens d'intriguer arec les Groy et consorts , et refuser toute créance à ses perfides suggestions pour brouiller Monseigneur , ô crime ! avec le comte de Charoloîs, avec son propre fils! Au surplus en faisant honneur à l'héritier du roi de France j Callait-il donner la Belgique à dévorer à toute cette Termine française qui l'accompagne^ a ces mugueteurs , à ces libertins qui ne sont bons qu'à corrompre nos mœurs en se gaussant de nous , surtout h cette Dame de Loquessoles qui serait bien mieux sous la discipline du roi des Ribauds de l'hôtel , et dans les étuvet hantées par les mauvais garçons de la ville , que sous les lambris des ducs et des princes? ô mon enfant, rare est la sagesse parmi les hommes et plus encore parmi ceux qui gouvernent que dans le vulgaire ! Elle ressemble au blé qui croit moins sur le sommet de» hautes mcmtagnes que dans la plaine, ou à la force physique plus grande dans nn corps de moyenne proportion , q^e dans ceux qui s'effilent comme les plantes après la saison des fleurs.
« Quant à cet ineonnu qui parait être de raee
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emme j c'est une honte à un prkiee chrétien de faire asseoir à sa tahle un tel mécréant.
Tandis qu'une foale de gentilshommes d*andenne et pure extraction et dont les ancêtres ont bien servi leur suzerain , n'obtiennent pas toujours l'entrée de la cour , n'est-il pas scandaleiKL qu'un ayenYurier dont on ignore le vrai nom et le rang , soit mis sur la même ligne que les Bauffremont , les Montmorency , les Lalaing , les Lannoy , chaque fois qu'il lui pLiit de se montrer? La première qu'il Tint devers le duc Philippe ce fut l'an passé avec l'ambassac^ de Trébizonde , de Géorgie , de Perse , de Mésopotamie et du prêtre Jean , ambassade conduite par le révérend père Ludovici , soi-disant patriarche d'Antioche et que de profonds politiques ne balancèrent pas à suspecter de fourberie. Quoi qu'il en soit , cet étranger que les uns nomment Messire Simon , les autres seigneur Ahasvérus , eut d'abord des entretiens intimes avec le duc, qui n'a point cessé de lui témoigner toutes sortes de considération et même du respect. Ses visites cependant ont été courtes ; je ne me souviens même pas d'avoir ou! dire qu'il ait jamais se-
joorné à la cour ni qu'on sût oùil iallaît dans rintervalle. Des hommes expérimentés , des docteurs de Louvain tiennent que c'est un magicien qui a jeté un sort sur notre duc. Il en est de persuadés qu'il a déjà dépassé Vkge où parvînt Joannes de Tetnporibua qui fut écuyer de l'Empereur Charlemagne , et décéda au commencement du XII* siècle à 341 ans* Pour moi je croîs qu'il est sous le poids de la réprobation céleste, et mes connaissances dans les sciences occultes me font juger que c*est un païen , un sorcier pire que ceux de Pharaon. La scène dont vous avez été témoin me confirme dans cette opinion , car sans doute il arait besoin pour ses charmes d'os de mouton et d'intestins de taureau arrachés au clair de lune de la gueule d'un chien furieux, et .«'il ne mangea pas au festin ducal c'est qu'il était obligé de se préparer par le jeûne à ces damnables opérations. »
Alors l'abbé de peu de sens qui avait effec* tivcment étudié la géomancie d'Abdalla fils d'Aï 7 , et celle de maître Jehan Robert de Marmillon , l'astrologie de Cosme d'Alexandrie , l'anneau de Salomon , les secrets d'Albert, ainsi
que quantité d'antres liyres concernant la mémo matière y se mit à disserter sur les différentes, espèces de magie , la manière d'entretenir commerce avec Beizébuth et sur le fait de Tauderie qui . troublait tout FArtois, Saintré après l'avoir écouté d'abord par plaisir , ensuite par égard 9 s'endormit malgré tous ses efforts. L'abbé , tant il l'aimait , l'excusa intérieurement 9 bien résolu de l'indemniser sous peu , de toutes les belles choses que la lassitude lui faisait perdre , et , s'étant couché lui-même, ne tarda pas à annoncer par un râlement fortement aspiré qu'il sacrifiait aussi la science au sommeil. Son disciple était plein de souTcnirs tendres et d'idées superstitieuses , non pas de cette superstition aux traits maigres et secs, à la physionomie hagarde et reyêche , contre laquelle tout philosophe faisait naguère ses premières armes , mais de cette crédulité du moyen âge , sentimentale et féconde en meryeilles. 11 rêva tour à tour d'Iseult et d'Ahasyerns et se figura que de simple varlet de- Fenu chevalier , il combattait , en champ clos et à outrance , ce personnage mystérieux :
puis, ainsi qu'il arrive en songe , toutes les
scènes dit drame se brouillèrent , tontes les coulears dn tablean se confondirent , et il n'eut plus de Tue distincte d'aucun objet, jusqu'à ce que les trompettes du duc en sonnant la diane , le réveillèrent eu sursaut.