‹ Le dimanche (volume 2)Chapitre 24 sur 29 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

la gaieté , et se plaignait agréablement des trahîsons de sa mémoire. Personne ne Feût pris pour le même homme qui s'était annoncé d'une manière si saurage.

Olivier inclinait à croire qu'il s'était trompé , et que son élève et lui-même avaient été dupes d'une hallucination funeste ; il flottait entre mille conjectures contraires , prenant tour à tour Ahasvérus pour un magicien , pour le diable en personne , pour un ange déguisé , l'un de ceux qui avaient visité Loth avant la des truction de Sodôrae , Fange Yayn qui préside à la première heure du jour , Béron dont les cabalistes font relever la première heure du soir ; que sais-je ? Un coup de tonnerre l'arracha à un songe pénible où un géant enlevait Iseult dans ses mains formidables , et renversait le château d'un coup de pied. En s'éveillant , il lui sembla que des lamentations partaient de l'aile habitée par la dame de Fosseux et sa fille , et qu'une odeur de soufre et d'incendie se répandait à la ronde. 11 j mit la tète à la fenêtre : le bâtiment reculé où Ton avait assigné a Ahasvérus son logement , était en flammes ; flammes sanguinolentes qui affectaient des contours

singuliers , et figuraient une orgie de lutins et de salamandres. Ayant crié au feu I à plusieurs reprises , et de toute la force de ses poumons , il se précipita vers Tappartement dlseult, pour l'avertir du danger qu'elle courait ; la porte en était enfoncée ainsi que la fenêtre , et la dame de Fosseux gisait évanouie sur le pavé.

Revenue enfin à elle-même , tout ce qu'on put tirer de ses réponses incohérentes , c'est qu'attirée par les gémissemens d'Iseult , elle l'avait vue se débattre contre un homme en turban semblable à l'étranger , ou plutôt contre l'étranger même , environné d'éclairs et brandissant une dague flamboyante ; elle s'é« tait jetée aux pieds du monstre , enfin l'horrible vision avait disparu. Une échelle de corde attachée à la fenêtre expliquait cette dernière circonstance. L'abbé poussa plus loin ses perquisitions. Le bâtiment, sur lequel était tombée la foudre , avait cessé soudainement d'être en feu ; le dégât se bornait à la chambre d'Ahasvérus. Son lit seul était presque entièrement consumé , et l'on trouva , auprès , un de ces poignards appelés miséricorde , avec lesquels on portait à son ennemi le coup de grâce : la lame

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de cet instrument de destruction était chargée de caractères inconnus. Dans un coin de la salle y on ramassa aussi une bande d*étofie étroite , brûlée en forme de croix vers le milieu. Mais Ahasvérus et Iseult restèrent invisibles. « Ne perdons pas de temps , dit Tabbé dont les préjugés n'affaiblissaient pas le courage ; c'est une affaire de vie ou de mort. Le ravisseur ne peut être loin , s'il n'est au fond de l'enfer. A cheval , à la recousse , courons sur la trace du félon , et si , mortel , je suis faible et débile , je saurai , prêtre , user des moyens redoutables que rÉglise met à ma disposition. »

Déjà il piquait des deux Rainsant-la-drue , à la tête d'une douzaine de villageois juchés sur des roncins dont l'épaisse encolure , la crinière touffue , le large sabot , le trot âpre et lourd attestaient qu'ils étaient nés dans les pâturages de la Flandre.

On dépassait les derniers arbres de l'avenue du château ; les chevaux refusèrent d'avancer. En vain l'éperon et le fouet combattirent leur résistance. Les obstinés ! ils tenaient la tête haute , les oreilles droites ; leurs naseaux ouverts soufflaient avec violence , leurs jambes de

devant s*alongeaient pour franchir l'espace ^ et celles de derrière fléchissaient. La nuit était si obscure qu'on ne discernait point les objets; poar surcroît de prodige , l'extrémité du poil des chevaux devint lumineuse. Une lueur violette j bordée d'un blanc vif , scientilla sur la barbe crépue des paysans , et les cheveux de l'abbé lui-même s'enflammërent ainsi que ceux dlule , dans ce poème qu'on ne lit plus , parce que , pendant des siècles , il a été appelé classique. Olivier ne douta point qu'Ahasvérus ne fût la cause de ce prodige ; il n'osait changer la position de son braquemart^ dont l'acier parsemé de points étincelans rappelait l'épée de l'ange de la vengeance ; ses gens restaient frappés de stupeur. Cependant soudain les clartés s'éclipsèrent , et une pluie mêlée de grêle assaillit l'escadron qui , faisant volte-face , reprit , sans obstacle , le chemin du château.

Ce phénomène paraîtrait extraordinaire aujourd'hui , et devait l'être davantage dans un temps où l'on ne connaissait ni les effets du fluide électrique , ni ceux de la phosphorescence.

(( La malédictiDn du ciel est tombée sur cette demeure du moment que les Français y ont

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mis les pieds , se dit Fabbé , fidèle à ses an* tipathies... Il ne nous reste d'autre secours sur la terre que la justice du duc y et j'irai Fimplorer, malgré Tinfatuation dont il est déjà lui-même victime. Et toi , pauvre Saintrc , que diras*tu quand tu apprendras que ta cousine est la proie d'un misérable païen , d'un suppôt de Bélial ?... Ah ! ce jour devrait être le dernier de ma vie ! >»

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