LA TENTATION
Aatant donc que de fleurs fleurissent ,
D'épis et de raisins inûrisscat ,
Âutanl d« kaisers donne-moi :
Autant je to rendrai sur l'heure ,
Afin qu*iagrate ne demeure
De tant de baisers envers t<A.
Mais sçais-tu quels baisers 7. ••.
Je ne veux pas qu*on me les donne
A la française , et ne les veux ,
Tels que la Tierge chasseresse ,
Venant de la chasse , les laisse
Prendre à son père aux blonds cheveux.
Je les veux A l'italienne ;
Et tels que la Gidalienne
Les donne k Mars , son amoureux :
Lors sera contente ma vie ;
Et loin qu*aux dieux je porte envie ,
Je vais être enviée , par eux.
JoACHiMDU Bellay , cJuinoine de V église de Paris,
Fort éloigné de soupçonner une si affreuse
ISa AHASVERUS.
catastrophe , Saintré commençait a se familiariser avec sa nouTelle profession , et ne se sentait pas d'aise en voyant approcher Tinstant où il obtiendrait un congé. £n attendant , il remplissait ses devoirs au grand applaudissement ' de ses supérieurs et formait des liaisons avec quelques-uns de ses camarades qui se disputaient rhonneur de le déniaiser. Ces espiègles ne soupçonnaient pas qu'ils étaient en concurrence avec quelqu'un bien plus habile qu'eux.
Saintré jouait dans les antichambres , à Fun de ces jeux dont Rabelais a dressé l'interminable liste. On lui en expliquait les règles, et afin de les lui mieux inculquer , on lui gagnait son argent en se moquant de sa maladresse. Un grave valet de pied revêtu d'un habit mi-parti bariolé des couleurs de ses maîtres^ entra et demanda le damoisel de Saintré. — u C'est lui , il est devant vous , le roi du Flux , le prince des Dés ! »
Le valet de pied fit une révérence respectueuse et invita Saintré à le suivre.
Petit Jehan ne lui demanda point qui il était ni où il allait ; il le suivit innocemment , et les pages de rire.
AfiASVX&tJS. 180
Saintré et son guide sortirent du palais, bouche close , prirent une me qui longeait Tenceinte extérieure appelée les bailles de la couTj et par une petite porte entrèrent dans le parc. Après aToir tourne quelque temps dans les allées d*un labyrinthe de haies d'ifs et de buis , plantées en colimaçon, ils s'arrêtèrent devant un pavillon , à Fhuis duquel Thomme gratta trois fois ; la porte s'ouvrit à la troisième , et ce conducteur muet , faisant encore une révérence poussa Saintré dans l'intérieur par les épaules , resta en dehors et referma la porte.
Saintré ne vit plus qu'une jeune fille qui le parcourait de la tête aux pieds avec ses grands yeux noirs taillés en amande , et qui , lui frappant familièrement la joue et le baisant sur la bouche avec effronterie , l'attira à bras-le-corps , vers une riche draperie d'écarlate ornée d'une crépine de soie. Cette tenture fermait l'entrée d'un cabinet qu'une lampe dorait d'un jour incertain et voluptueux. L'odeur des parfums les plus suaves et les plus subtils pénétrait tous les sens quand on y entrait ; des mets exquis , des vins enivrans couvraient. une élégante console, des figures de marbré libidineusement entre-
180 AHASYS&US.
lacées , dont riminobilité semblait rendre le délire étemel , excitaient de vagues désirs , et de moelleux coussins , empilés diins un savant désordre , indiquaient que c'était là qu'on pouvait les satisfaire.
La camériste aux yeux noirs avait laissé Saintré seul et les lèvres encore humides de son baiser* 11 n'osait ni avancer ni reculer et promenait autour de lui des yeux au«si surpris que troublés. Car ce baiser , n'importe d'où il vint , affectueux ou sensuel , libertin ou chaste , ce baiser était le premier qu'il recevait de la sorte. Et ce marbre en démence et ces étreintes bicarrés , et ces bouches qui se dévorent et ces nudités qui se froissent , se confondent f n'y a-t-il pas de quoi fouetter le sang d'un page de seize ans ?
Une main très-blanche , peut-être blanchie , chargée de pierres précieuses , tira un rideau au fond de ce sanctuaire du plaisir. Alors le buste d'une femme nue se dessina au-dessus des parois d'une baignoire. C'était madame de Loquessoles.
Ses yeux ardaient , sa gorge relevée par un ruban incarnat s'agitait violemment. Dans cette
situation elle eût été parfaitement belle , rien qu BTCC un grain d'embarras et de pudeur. ^
— (( Petit Jehan j dit-elle en se penchant vers loi , je suis alliée à votre famille , et quand même cette alliance n'existerait pas , le bien qu'on m'a rapporté de vous , votre bon air , Tos heureuses dispositions suffiraient pour m'inspirer le plus vif intérêt. J'ai songé à vous , Saintré , j'y songe souvent , partout , toujours : je veux faire votre fortune. Le chapel et le sayon de }>age vous seient à ravir , mais vous avez le droit de viser plus haut. Monsieur le duc de Bourgogne et monseigneur le dauphin ont déjà accueilli ma requête en votre faveur : n'en doutez pas , votre avancement sera rapide. ••
— Ah ! madame , dit Saintré , rouge jusqu'aux oreilles , vous êtes trop bonne et ma recon* naissance...
— Oui , je suis bonne j Petit Jehan , et quant à votre reconnaissance , elle me fait plaisir. . . En retour de mes soins , je ne demanderais qu'une chose , une seule , s'il était encore en votre pouvoir d'en disposer.,. Mettez la main sur votre cœur , dites-nioi franchement cora-
bien il y a que vous n'avez tu votre dame par amour.
— Ah ! madame , répliqua Saintrë pour qui ce langage n'était pas intelligible , je ne sais que répondre , et jusqu'ici à nulle dame hors de notre châtel ne parlai.
— Gomment , il n'existe aucune femme au monde qui vous soit chère ?
— Si vraiment , madame , j'ai bien aimé ma pauvre mère que Dieu absolve; j'aime beaucoup ma tante de Fosseux ; j'aime infiniment ma cousine Iseult avec qui j'ai été élevé...
— Oh ! je le crois bien ; mais ce n'est pas d'elles que je prétends parler. Dites-moi absolument s'il n'y a pas encore eu quelque dame dont la main ait fait frissonnier la vôtre , dont la douce haleine se soit mêlée à votre haleine , que vos bras caressans aient attirée vers votre cœur?
— Nenni , sauf votre grâce , et puis tant outrecuidé ne suis pour oser traiter en sœur gentillefemme, baronne ou comtesse.
— Eh ! bien , moi Saintré , je permets , j'exige même que vous me traitiez ainsi.... que vous me traitiez en sœur. Oubliez mon rang , ne songez qu'à l'affection que j'ai pour vous , et au
désir que j'ai conça de faire votre bonheur.. • Oui , votre bonheur. •• » —
£t elle perçait de sa prunelle brûlante Saintré stupéfait y et ses bras tendus vers lui , faisaient rebondir son sein^ dont la forme était admirable.
Elle se leva , sortit du bain : secouant ses longs cheveux, elle parut devant Saintré comme Vénus surgissant de la mer.
Son corps surpassait infiniment sa figure , déjà un peu flétrie et gâtée à force d*art. Je ne dirai pas qu'il était blanc comme Falbatre ou l'ivoire , car ce n'est pas la couleur de la vie, et c'était la vie dans toute sa plénitude, la vie prête à déborder qui embellissait surtout ce torse flexible et luxurieux. Le sang en parcourant rapidement toutes ses veines , le parsemait d'une nuance tantôt rose , tantôt azurée ; une attitude lascive et calculée en laissait Toir tous les avantages. Saintré s'enivrait de cette contemplation. La dame frappa un coup plus décisif ; u Vous êtes page du duc ; soyez aussi le mien , en attendant que je vous assure un poste plus brillant. Allons , beau damoisel , prenez ce linge , et enlevez cette moiteur qui m'incommode.. • »
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Saintré prit le linge qu'on lui présentait; à un œil exercé n'aurait pas échappé l'effet électrique produit sur lui par la rue d'une femme sortant du bain. Ce qu'il éprouvait ressemblait à la fièyre ; il prit le linge , en effleura la dame de Loquessoles qui suivait tous ses gestes , et^ effrayé de son audace y il laissa retomber sa main...
— u Maladroit ! dit la comtesse en l'embrassant sur le front , il faut donc que jevotis apprenne votre métier ? n • — Alors elle saisit la main pares-^ seuse de Saintré....... Près de se trouver mal ,
il allait se pâmer dans les bras de madame de Loquessoles. Elle guettait cet instant... sa victoire était certaine ; les leçons de l'abbé , le souvenir d'Iseult , n'y pouvaient rien. Saintré était homme , il était page , il avait seize ans f . . . Un grand bruit se fit entendre.
— «( J'entrerai ; il est ici ; ancutie puissance ne m'empêchera de lui parler. — Sûrement il est ici I répétait une voix moins mâle , et nous le verrons... » —
Madame de Loquessoles , dépitée au dernier point , se replongea précipitamment dans sa baignoire , et tira le rideau destiné à la cacher.
AHASVBRUS. 105
Saintré qui avait reconnu Torgane de son précepteur et celui d'un des pages , Saintré dont les sens s'étaient calmés dès qu'on avait cessé de les irriter , Saintré ne fit qu*un saut hors du cabinet. ... — « Vous voyez , nous avions raison de soutenir qu'il était ici. — Venez, dit l'abbé, j'ai de grandes nouvelles à vous apprendre. » —