‹ Le dimanche (volume 2)Chapitre 26 sur 29 · DU SANG · texte numérisé non relu

DU SANG

Et a donc le férlt si asprement de sa dague entre les eostes, ^e onc plus ne se releva.

Vieille chronique.

L'abbé s'était débarrassé du page auquel il était redevable d'avoir découvert Saintré , épié par ses malicieux camarades ; il entraîna son élève dans une des allées les plus touffues du parc , lui conta succinctement le malheur qui venait de frapper la maison de Fosseux, et l'informa qu'il était arrivé pour se plaindre au duc , s'il réussissait à en obtenir audience....

— « Le duc ! s'écria Saintré dans un transport d'exaspération aussi nouveau en lui que les sensations qui tout à l'heure l'avaient ému >

ASASVEEUS. 107

le duc est parti pour Gand , où fermente encore la révolte. Et d'ailleurs , comprendrait-il Texcès de ma misère? Grand Dieu! tous me pnnissiez d'ayance d*une faute ou j'ai seulement fiôUi tomber. Ah! le mauvais esprit s'acharne sur moi ! mais si réellement il s'est fait chair , 8*11 appartient à l'humanité , c'est à moi de lui disputer sa proie , c'est à mdi de lui infliger un châtiment exemplaire...

— Savez-vous au moins quelle route il a prise y et pouvez-vous lutter contre un être si évidemment surnaturel !...

— J'irai ! j'irai tant que je le trouve ; le désespoir me donnera des forces. Trop long-temps je fus enfant... Je suis homme enfin ; une erreur condamnable , il est vrai , m'a émancipé , mais je la rachèterai par mon dévouement et mon courage... Allons... » —

A ces mots , il s'élança dans un épais bosquet. Quelque chose d'animé y remuait sous la fouillée. L'abbé vit Saintré qui tenait au collet un homme plus haut que lui de toute la tête , et le menaçait de son poignard. — u Scélérat !

rends-moi Iseult , ou meurs. —

— Me tuer /jeune homme; me tuer !.. Ah!

106 AHJLSYE&US.

que cela n'est-il en ton pouvoir !.. Hclas ! ce lier s'ëmouiserait sur ma poitrine ; car tu n'es pas destine à finir mes maux. Un grand crime a été commis ^ Féauté , mais , grâces au ciei , j'en suis pur : j'ai bien assez de mon pr<^re forfait !

— - Imposteur f ne te flatte pas de m'abuser. C'est toi qui as incendié une partie du château pour mieux conduire ta détestable entreprise ; c'est toi qui as enleyc Iseult : rends-la-moi , ou je te fais endurer mille morts pour une...

— Enfant f tu ne peux rien contre moi , je suis protégé par la colère de Dieu contre la rage des hommes ; avant de m'arracher un seul cheveu de la tête , tu déracinerais ces vieux chênes avec la main ; tu renverserais ces palais de ton souffle. Néanmoins, quoique ton malheur me plaise en te rapprochant de moi , une loi inévitable , et qu'il ne t'est pas donné de comprendre , exige que je répare le mal que je désire. Je n'ai point mis le feu à la demeure de ta tante , j'avais cru y passer un jour entier ! je l'avais cru , insensé! le tonnerre m'a trop averti que mon terrible anathèrae n'est pas révoqué. Pendant Fineendie^ Iseult est tombée dans les mains d'un ravisseur... Âp-

AHASVERUS. lOO

prends qael est le coupable et tremble... Ce rapt a été ordonne par le Dauphin...— Le Dauphin! répétèrent Saintré et Tabbé , glaoés d'effroi et à demi-oonvaincus.

Sans leur laisser le temps de réflédiîr y Ahasvérus reprit : c Nul doute , vous appréciez la difficulté de combattre un pareil ennemL En effet, y songer serait une extravagance.

Mais moi, en dehors de la règle commune, moi , je vous rendrai Iseult. Elle est renfermée dans la forteresse de Genappe. . . Je sais le moyen d'y pénétrer. Soyei à l'entrée de la nuit aux environs de ce chàtel , je vous y rejoindrai et vous retrouverez celle qui vous a été ravie.» —

Saintré voulait s'attacher à ses pas ; Àhasve* rus tendit la main avec autwité , et le damoisel s'arrêta confondu.

Aussitôt Olivier tira de sa goule son fidèle bréviaire et prononça une formule canonique {KHir chasser les démons.

À la chute du jour , ils étaient à cheval près du château de Genappe.

Vous en avez vraisemblablement vu la gravure dans Butkeus , car le livre n'est pas rare et toute bibliothèque un peu fournie le possède.

200 AHASVE&tS.

En ce cas , tous savez qae ce château était entièrement entoure d'eau et qu*on n'y arrivait que par deux ponts-Ievis. A la droite de la porte principale , à côté d'une tour carrée s'alongeait en poivrière un donjon que Saintré, tout d'abord , jugea être la prison d'Iseult. Sa mémoire lui retraçait involontairement l'histoire d'Àucaisin et de Nicolette enfermée dans le château du vicomte de Beaucaire. Il s'imagina voir une main mignonne passer à travers le soupirail du donjon , et s'il n'avait craint d'être découvert il aurait crié à Iseult d'attacher an barreau ses draps noués l'un à l'autre et de se laisser couler comme Micolette , le long de cette espèce de corde jusqu'entre ses bras qu'il irait lui tendre à la nage.

Déjà les ténèbres s'épaississaient et Ahasvérus ne venait point. — « Il nous a trompés , se disaient tout bas Saintré et son précepteur ; quel fond faire en effet sur les promesses d'un malandrin ? j» —

Cependant les sentinelles avaient presque toutes quitté leur poste pour se divertir. Car la discipline en ce lieu n'avait pas plus de sévérité que les mœurs , et Louis n'était pas encore

ce prince soupçonneux , toujours craignant pour sa vie , entourant de chausse-trapes , de potences , de grilles et de gardes sa retraite de Plessîs-Iez-Tours.

Un homme couvert d'un vaste manteau que la pâle réverbération de la lune éclaira quelques secondes , se présenta à la première porte.

On le laissa passer.

Le cœur de Saintré battait violemment.

A la seconde porte on interrogea le manteau, et , sur quelques mots de réponse , il passa encore sans difficulté.

Plus le dénouement approchait , plus poignante était l'angoisse de Saintré et de son ami.

Après un quart d'heure de mortelle attente, une espèce de fantôme venant du château, s'avança sur le premier pont. Les guetteurs subitement endormis ne le hélèrent point. Le fantôme approche , il est devant Saintré.

— <( La voilà, lui dit-il , en lui jetant brutalement une femme inanimée; la voilà. Éloignonsnous maintenant ; je vais vous mettre dans le droit chemin et nous nous quitterons pour jamais, n —

203 AHASVSKUS.

Il alla derrière un bouquet d'arbres détacher son destrier. Abasverus j Fabbé et Saîntré diargé de son précieux fardeau s*enfoncèrent dans un chemin creux que les deux derniers ne connaissaient pas.

Saintré cherchait à réchauffer Iseult sur son cœur ; si près d'elle, lui homme, lui qui devinait enfin Tamour , il était dans un ravissement que ne diminuait point l'idée du danger*

— 4t J'entends galoper, dit l'abbé tressaillant.

—•Oui, on nous poursuit, répliqua froidement Ahasvérus.

La lune dans son plein leur montra distinctement un cavalier qui , ventre à terre , accourait de leur côté.

Quand il fut à portée : — « Arrêtez, coq^ins , s'écria-MI , drôles qui venes marauder dans le palais du prince.

— Arrête-toi-mème , dit Ahasvérus ; il pousse son cheval contre le cavalier. Un duel furieux s^engage.

Chose inouïe ! taille , costume , attitudes , escrime , adresse, les champions se ressemblaient en tout. On eût dît que chacun dVux se combattait lui-même , combattait son <dmUre.

AHASYEKUS. 209

Enfin AhasTerus porta à son adrersaire un coup «i yiolent qu'il lui fit Tider les arçons. Un jet de sang sillonna la robe blanche dlsenlt et le visage de Sbintrë. "

Le glaive aTait fait voler sur le sable le turban du blesse. Une croix de feu, pareille à celle que Saintré avait déjà vue , brilla un moment sur son front livide , puis elle s'éteignit. Le chevalier de Rhodes , le confident bafoué de Louis , le ravisseur d'Iseult^ avait rendu le dernier soupir.

— « J'ai tué mon fils ; j'ai tué ton fils , ô Rachel ! malédiction ! ipalédîction ! » — Ahasvérus n*en dit pas davantage; il soulève le cadavre, le place sur son cheval et fuit.

L'abbé entraîna par la bride le cheval de Saintré qui , frappé de stupeur , arriva au château de Féauté à son insçu.

Plusieurs jours s'écoulèrent : cette aventure tragique n'était point venue à la connaissance du public. Iseult n'en restait pas moins cachée avec précaution , de peur de nouvelles tentatives y et Saintré profitant de l'absence du duc , demeurait près d'elle.

Tandis qu'ils se racontaient leurs craintes ,

204 AHAVERUS.

leurs tourmens , leurs espérances , un des camarades de Saîntré lui apporta une lettre de la part du gprand chambellan.

L'abbé en rompit le fil et le cachet , la déploya 9 et y lut que sur la demande de monseigneur le Dauphin , dont la dame de Fosseux était née sujette , monseigneur le duc de Bourgogne entendait qu'Iseult , à qui il donnait une riche dot , épousât sur-le-champ Saintré, élevé, en cette considération , à la dignité de panetier du prince. La lettre portait encore que la duchesse Isabeau désirait que la dame de Fosseux vint reprendre son rang à la cour. Il n'y avait que l'abbé d'oublié, mais le bonheur de ses amis faisait le sien , et il se crut le plus amplement partagé.

La noce ne tarda pas à se célébrer en grande pompe. L'abbé composa l'épithalame, et madame de Loquessoles envoya à la fiancée , en qualité de cousine , un magnifique voile , symbole de virginité.

11 y avait bien des années qu'on n'avait entendu parler d'Ahasvérus. Les enfans de Saintré jouaient dans la cour de son hôtel. Un mendiant qui les considérait d'un air tout particulier, leur

AfiAÂVB&US* 205

demanda Faumône, et ces jolies crëatarcs, élevées par leur bonne mère dans la crainte de Dieu et l'amour dii prochain , se dépouillèrent à l'instant de tout ce qu'elles croyaient utile au pauvre homme.

Le mendiant pleurait d'attendrissement.

« Mes enfans , leur dit-il , soyez toujours humains , toujours conipatissans , et , quelques fautes que vous commettiez , vous ne perdrez jamais l'espoir de désarmer le courroux du ciel... ! »

Saîntré à qui ses valets rapportèrent ces paroles^ fit chercher le mendiant : il était déjà parti , et il fut impossible de le retrouver.

Ayant achevé la lecture de cette nouvelle , j'entrai dans ma bibliothèque pour y faire quelque recherche. Le hasard voulut que j'ouvrisse l'histoire de Tournai , publiée en 1619 , par le licencié Jean Cousin , et îes lignes suivantes tombèrent sous mes yeux , à la page 367 du quatrieyne volume :

tt Avdict an 1616 , se vendait pub liqtiement à Tournay et ailleurs y par des porte panniers ,

800 ASASVniJS.

parmy d^auim cartes et immgeê de papier , le pourtraict liW pùf{ à men advia fabuleuse ) , nemmé AoAf tiivb , avec un éerU imprimé où ii eetoit discouru, que eestuy Ajustirs» auroit vescu du temps que nostre Sauveur fui crucifié en Jérusalem, et estoit encore vivant l'an 1613, et errant je ne scay oit par le monde» »

La méditation arec plaisir m perd sous ces portiques saints... Delilli.

Une parole dans la pierre.

Ghateaubriart.

Beaucoup de personnes doivent se souvenir des conférences fondées à la Bibliothèque du roi par Miilin et continuées par Langlès. Moi qui ai l'antipathie la plus prononcée pour toute partie réglée d'érudition et d'esprit, j'aimais ces régions où régnait une liberté complète et' où l'on pouvait , à son choix ,, se taire , causer , écouter , observer ou lire» Langlès , l'homme le plus propre , par sa vivacité toute française et sa simplicité de vrai savant , à démontrer à ses compatriotes qu'on peut être

persan sans se ranger parmi les variétés les

210 ' rÉGLISE

plus bizarres de notre espèce y Langlès faisait parfaitement les honneurs de son cabinet , car c'était là qu'il recevait les visiteurs ; ceux-ci , toujours fort mêlés , présentaient les physionomies les plus diverses , les plus tranchées. Je me souviens en effet d'avoir va autour de la même tabfe où étaient déposés les ouvrages récemment imprimés dans les différentes parties du monde , le profond Greuzer , le mystérieux Hegel et le sémillant M. de Jouy, l'auteur du Génie du c'hristtanttmeetM. Marron , longtemps surnommé le pape des protesians. Alexandre de Humbold parlait voyages à Alexandre Baiiner et à Dibdin , qui lui répondaient livres rares , éditions recherchées ; le comte de Souza dissertait sur Gamoens a côté de grares professeurs des universités de Leyde , d'Aiio et de S'-Pétersbourg. Un des plus assidus était ce bon chevalier de BrCto, qui représentait le Portugal à Paris, et semblait beaucoup plus friand de littérature que de diplomatie; j'entends^ de littérature à la Meroierde-Saint*Léger ou de Chardon de la Rochette.

Lui et moi nous nous amusions quelquefois innocemment de l'importance de quelques étran-

SAIlfT-CK&ISTOPHE. 911

gers, grands seigneurs hors de leur pays, mais petits compagnons chei eux; du pédantiame coQ]ettr de rose de maints génies de coalisaes; de la capacité politique de jeunes écoliers empressés de réglementer la vie sans avoir vécu. Puis Tenaient les anecdotes d*autref(Ha , racontées d'une manière piquante par Langlès près duquel se groupait alors toute cette Babel attentiTc.

Bref, dans ce temps où Ton n'avait pas pour diarmer ses loisîars la ressource des entretiens sur la doctrine qui désapprend les vieilles règles du bon sens, sur la non-intervention qui intervient, sur la meilleure des républiques qui vaut un peu moins qu'une mauvaise monarchie , ou encore sur le style chatoyant , la poésie du meurtre et de Forgie, et les trilogies dramatiques, j*ai passé , rue de Richelieu , des momens aussi agréables qu'il est permis d'en espérer , quand on a reçu de la nature une imagination fatale comme la mienne.

Un soir, pour échapper à une discussion philologique de M. Gail , je m'étais emparé de quelques volumes de planches magnifiques parmi lesquelles la Cathédrale de Linceln,

2X2 ViGUSt

gravée par Wild , le Herifordshire de Cluiterback et le Durham de Surtees. Je fus bientôt entoarë de deux ou trois personnes qui semblaient partager le plaisir que j'éprouvais à contempler ces belles gravures ; car j'aime les estampes à la fureur y surtout celles qui , représentant des édifices gothiques, me font remonter par la pensée à deUx ou trois siècles en arrière de notre prosaïque et immorale époque. Or , les Anglais excellent à reproduire , par le burin, les vénérables monumens du moyen âge. Un monsieur d'environ cinquantecinq ans , d'une figure noble et mélancolique, ne put s'empêcher d'expritner tout haut son admiration , et s'échauffant par degrés , il mit l'architecture gothique sacrée au premier rang des conceptions de l'intelligence humaine. En parlant ainsi , il était visiblement ému et l'on s'apercevait sans peine qu'il prenait à une question d'art un intérêt plus fort , plus personnel , qu'il n'est dans la nature de l'esthétique d'en inspirer^ même aux dilettanti les plus passionnés. Mais cette personnalité , cette chaleur étaient précisément ce qui nous captivait ; nous écoutions avidement sans prendre garde

SAIIiT-CH&ISTOPHE. 213

que rassemblée s*était peu à peu dispersée et noire curiosité fut excitée au plus haut point lorsque tout à coup l'interlocuteur baissa la voix et fit d'inutiles efforts pour retenir les larmes qui le suffoquaient. Langlès s'était rapproché. Il s'informa avec autant de réserve que de grâce des motifs de cette douleur subite. ((Vous méjugez bien enfant, répondit l'étranger avec un doux sourire et en s'essuyant les yeux, mais ces gravures ne m'ont pas «trouvé préparé. Leurs temples moussus, leurs basiliques délabrées, leurs sanctuaires en ruines ont donné pour ainsi dire un corps à mes souvenirs et j'ai obéi à une émotion qui ne vous étonnera plus quand vous saurez que la destinée de ma vie entière se résume dans une vieille église. Je vois bien, ajouta- t-il, que vous désirez avoir le mot de cette énigme. En provoquant votre curiosité j'ai en quelque sorte contracté l'engagement de la satisfaire. Nous ne sommes plus qu'en petit nombre , et si un court récit ne vous cause pas d'appréhension y je vous expliquerai volontiers les paroles que je viens de. prononcer. Je sens même que cela me fera du bien... » Nous l'assurâmes, comme il était

zi4 vioust

yrai , qu'il allait au devant de nos désirs , et Lang[lès ayant surtout insisté pour Fenteudre ^ il jeta encore une fois les yeux sur la cathédrale de Lincoln^ soupira profondém^it et commença en ces termes.

Cl Au centre du bourg de N. s*éleTait une ancienne église dédiée à St. Christophe , dont on voyait à l'entrée la statue colossale, sculptée dans le goût du treizième siècle , avec l'inscription latine ordinaire qui signifie : quiconque regardera cette image ne mourra pas de maie mort. Le 5 mai 1779 , cette église avait été décorée comme pour un jour de fête. Le chemin qui y conduisait du manoir seîgneuiial était jonché de fleurs et bordé de paysans qui faisaient de fréquentes dédiarges de mousqueterie. Dans une grande calèche découverte , suivie de deux voitures fermées et flanquées de laquais galonnés, cinq ou six gentilshommes revêtus de ces habits éclatans et somptueux qui jadis aidaient à distinguer les rangs, se serraient d'un air satisfait autour d'une sage-femme « portant dans un riche maillot un enfant noiH veau-né et dont cette pompe féodale et rustique annonçait le baptême. L'enfant inscrit avec tant

SAII«T4:HKIST0PHE. »15

d*ëclat parmi les chrétiens était inoi-mème.

Mon père avait perdu trois fils^ et nne fille , et, parvenu , ainsi que sa femme , à un âge assez avancé , il voyait avec douleur son nom près de s'éteindre , son nom dont il était si fier. Ma naissance fut pour ma famille un bonheur inespéré; on la consacra dans Téglise, par Férection d'une nouvelle chapelle où mes quartiers n'étaient pas oubliés et formaient autour du saint une longue auréole de blasons aux brillantes nuances. Je ne pouvais manquer d'être un enfant gâté et je le fus dans toute la force du terme.

Ma mère^ à qui la faiblesse de ma complexion causait des anxiétés toujours renaissantes , et qui avait dans St. Christophe , patron de tous les ra&les de notre maison , numérotés à la manière des princes Henri de Reuss , une confiance sans bornes , me conduisait chaque jour à réglise j multipliant y à mon intention , les ciei^s , les offrandes , les ex-voto , les messes et les neuvaines. Le premier objet qui attira mes regards fut l'imnge gigantesque du saint levant le petit Jésus sur ses larges épaules ; le premier récit que conserva ma frêle mémoire

fut cette légende miraculeuse. Peu à peu s*y joignit rhistoîre de tous ceux de mes ancêtres dont les tombeaux n'étaient pas un des moindres ornemens du vieux temple* Ces chevaliers de marbre étendus tout d'une pièce et les jambes serrées , comme une momie égyptienne , sur la pierre tumulaire , ayant à côté d'eux leur heaume et leurs gantelets , et sous les pieds , leur lévrier fidèle ; les hiéroglyphe» bizarres de l'héraldique , les cottes hardies , les voiles , les guimpes , les ceintures et les bourses des figures de femmes , dont quelquesunes tenaient de petites chapelles dans leurs mains , en mémoire des legs pieux qu'elles avaient faits , tout cela saisissait fortement ma jeune imagination. Ma mère avait encore à répondre à mes questions sans fin sur les tableaux merveilleux où des anges ravissans de beauté apportaient la palme du martyre à des saints condamnés à d'atroces tortures ; où Marie y pleine de grâce , endormait Jésus et recevait dans une é,table les présens et les adorations des mages. Elle seule se chargeait de m'expliquer les peintures diaphanes des vitraux étincelans des plus vives couleurs j découpées

^ SAINT-CHKISTOPHE. 217

par le fer j le plomb et les meneaux en pierre , images que le soleil fait mouvoir , qui s^assombrissent avec le soir ou dans un jour brumeux et semblent descendre du ciel , diaprées de diamans et d'émaux.

Ma mère me répétait sans cesse j en me montrant d'énormes fonts baptismaux de granit auxquels un sculpteur ignorant du dixième siècle avait donné la forme d'une auge , que c'était là que j'avais été régénéré dans les eaux salutaires. Elle me contait .de point en point la cérémonie du baptême , sans omettre les généalogies du parrain , de la marraine , des témoins , et ne tarissait pas sur leur munificence. De sorte que mes premières sensations , en un mot le développement primitif de mon intelligence et de ma sensibilité , se rattachaient à l'édifice sacré dépositaire des traditions de ma famille et qui était devenu en quelque sorte ma demeure, car ma mère paraissait s'éloigner du château avec empressement. Malheureuse en ménage , elle craignait d'y retrouver à chaque pas des témoignages de ses chagrins. D'ailleurs, l'absence de mon père en avait rendu le séjour morne et triste. Content d'avoir un

TOHC I. 19

218 L'ËGUSE

fils , il n'avait plus ëtë occupé que de ses autres projets d'ambition ; et, afin de les réaliser ^ il restait alternativement à Paris et à Versailles , où il jouait , comme tant d'autres , le misérable rôle de courtisan et de solliciteur.

Il y avait pourtant dans le voisinage du château un ami dont ma mère faisait le plus grand cas. C'était le notaire du canton , homme aussi remarquable par ses vertus que par ses connaissances et à qui de longs et honorables travaux avaient acquis une fortune à peu près égale à la nôtre. Malheureux par sa femme comme ma mère l'était par son époux , mais devenu veuf récemment , il consacrait tout son temps aux travaux de son étude , h ses livres chéris et à Téducation d'une fille qui ayant un an moins que moi^ devint la compagne de mes jeux.

Ma mère me conduisait avec Mathilde à l'église et nous faisait les mêmes récits , nous apprenait les mêmes prières , les mêmes pratiques de dévotion. Car c'était h cela que se bornait mon savoir , attendu qu'on redoutait pour moi les suites de toute application sérieuse. Mais Mathilde, bien qu'enfant, était beaucoup plus instruite ] déjà elle lisait avec correction, tra-

çait élégamment des caractères et mariait sa vchx innocente aux sons de Torgue , à la psalmodie des fidèles. L'envie de chanter avec Mathilde m'inspira le goût de la musique , le désir de comprendre les livres que je trouvais dans ses mains celui de la lecture ; si bien que , quand après une opiniâtre résistance , ma mère céda aux conseils du notaire et de son directeur à elle , vieux prêtre adoré dans le pays pour sa bienfaisance et sa sagesse , conseils qui avaient pour but de mettre un terme à mon ignorance, elle trouva , à sa grande surprise , qu'au lieu de montrer de l'aversion pour l'étude , j'étais disposé à m'y livrer avec ardeur. J'avais , ou plutôt nous avions deux maîtres , le père de Mathilde et notre pasteur. Nous apprenions à glorifier Dieu dans ses œuvres , à reconnaître en tout les desseins de sa providence et à ne considérer la culture de l'esprit que comme un moyen de nous rapprocher de la divinité. On pense bien qu'une éducation si religieuse , loin de nous écarter de l'église , nous y ramenait à chaque instant de la journée. Ma mère , qui commençait a être retenue dans son lit par ses infirmités , ne pouvait plus nous y accom--

330 L'ÉGLISB

pagner. Je m'y rendais avec Mathilde , qai rae semblait un séraphin détache de la toile des tableaux que j'aimais tant , ou l'ange gardien chargé de me protéger.

J'ai dit tout à Theure qu'elle partageait mes jeux. Cette expression n'est pas . exacte , du moins dans le sens qu'on lui prête ordinairement. En effet , sans manquer de* vivacité ni d'enjouement , nous ne connaissions aucune des récréations habituelles de l'enfance , et il y avait quelque chose de sérieux dans tous no9 plaisirs. Un de nos plus vifs était d'écouter la voix puissante de l'orgue vibrant sous les voûtes en ogive , roulant avec majesté à travers la nef et enveloppant les . pilastres massifs de ses accords , tour à tour graves et tendres , triomphans et funèbres, rapides et languissans* Quelquefois Mathilde chantait seule un motet , et je croyais que Dieu retirait mon cœur de ma poitrine pour y imprimer un sceau mystérieux. Je me mêlais alors avec enthousiasme au chœur et je répétais les paroles des prophètes et des psalmistes avec une intelligence et une expression , qui , j'ose le dire ^ étaient fort au« dessus de mon âge.

SAINT-CHRiSTOPHE. 221

La première communion est une des grandes époques de Tenfance. Par elle le christianisme nous initie à la jeunesse et nous fortifie contre les passions de cet âge d*enivrement. Mathilde et moi nous avions été préparés à cet acte solennel par notre digne curé. On nous aurait pris , à la ferveur de nos vœux , aux élancemens mystiques de notre piété , pour deux disciples de cette sainte Thérèse qui croyait donner la plus haute idée possible de la misère de Satan en disant qu'il était incapable d'aimer.

A genoux a côté de Mathilde vêtue de blanc et couronnée de roses , j'attepdais le corps du rédempteur avec une foi vive , un recueillement profond. Les murailles grisâtres de Féglise rayonnaient à mes yeux de l'ineffable clarté de l'Éden , et quand je détournais mes yeux de l'autel , il me semblait que mes ancêtres se redressaient sur leur tombe pour être témoins de mon bonheur. C'en était fait : l'accomplisse-, ment simultané d'un des devoirs essentiels de la religion me liait plus fortement -à ma jeune compagne : notre union, qu'il ne m'était jamais entré dans l'idée de voir rompre sur la terre , venait de se cimenter dans le ciel.

222 rÉGUSE

La commumon achevée, le pasteur frappé de la gravité que deux enfans avaient montrée dans une circonstance dont de plus âgés sont souvent loin d'apprécier Timportance , nous adressa une exhortation simple et paternelle à persévérer en Famour du Seigneur, exhortation qu'il termina par ces mots , prononcés principalement pour moi et T{ui ne sortiront jamais de mon souvenir : Mes enfans, en suivant les voies du salut , gardez-vous , par une erreur dangereuse , de mêler aux œuvres de Dieu ce qui n'en est pas. Dieu est un maître jaloux et qui ne tarderait pas li vous punir d'un partage sacrilège !

Ainsi se passaient nos premières années dans le calme et Tinnocence. Je me surprenais cependant à considérer. Mathilde avec un sentiment inconnu ; je lui trouvais une beauté autre que celle d'un ange , je découvrais en elle des perfections auxquelles je n'avais pas encore songé , je suivais avec une curiosité toute nouvelle les rites du mariage catholique , et les baptêmes m'attendrissaient jusqu'aux larmes. De son côté Mathilde rougissait quand je la regardais fixéipent , et aux lieux où

SAIIÏT-GHIUSTOPHE. 323

naguère je la trouvais seule , je remarquais plus souvent la présence d*une discrète gou- Temanie. Il s*en falhiît toutefois que je me rendisse compte de ces changemens , étranger que j'étais à Fanal f se subtile des roouvemens de rame , surtout de ceux dont le nom était pour moi lettre close.

Ma préoccupation n'allait pas jusqu'à ignorer que l'église était moins fréquentée que d'habitude , qu'on y brûlait moins de cierges, qu'on Y consumait moins d'encens. Le village avait changé d'aspect. De temps à autre il était traversé par des étrangers de mauvaise mine, dont quelques-uns avaient outragé l'image de St. -Christophe et insulté notre pasteur. Plusieurs paysans avaient notablement modifié leurs manières d'agir à notre égard ; ce n'était plus la même politesse , il s en fallait. Les chapeaux et les barettes jadis si prompts à s'abaisser devant nous, restaient maintenant obstinément doués sur la plupart des têtes.

J'avais entrevu avec indignation , malgré mes idées religieuses, un sourire sardoniqne sur quelques lèvres , quand j'entrais à l'église avec Mathilde ; et sur la porte du château j'avais lu ,

sans y rien comprendre , le mot arUtoerate crayonné à différentes reprises avec de la craie rouge.

Le caré et M. Rousseau ( c'était le nom du notaire ) s'enfermaient plus souvent et plus long-temps avec ma mère , à qui ils apportaient journellement de grandes feuilles de papier imprimées et timbrées , dont la lecture excitait presque toujours leur consternation. Comme on le pense bien , je confiais mes observations a Mathilde , qui était agitée de pressentimens sinistres. Nous n'osions interroger personne , comme si la réponse devait nous annoncer un grand malheur, et. notre terreur était à son comble lorsque M. Rousseau nous regardait en soupirant et murmurait : pauvres enfans , malheureuse France \

Mon père était toujours à Paris , où n'ayant rien obtenu de la cour , il avait engagé une partie de sa fortune afin de subvenir à sa représentation et à des -dépenses peu raisonnables pour un vieillard. Je n'en entendais jamais parler , pas même aux domestiques , lorsqu'un jour à huit heures du matin , une voiture escortée par une douzaine d'hommes armés de piques s'arrêta

SÂlIfT^JIRISTOPHS. 226

deTant le château. Il en sortit un personnage en veste et pantalon de nankin , et dont les cheveux blancs étaient hideusement couverts d*un bonnet rouge , de forme phrygienne comme ceux du reste de la troupe. A peine avait-il mis pied à terre qu'il ordonna à ses gens d'abattre le blason qui surmontait la porte dlionneur : à la place il fit arborer un drapeau tricolore, et marchant en tête de ces démolisseurs 9 il prit le chemin de l'église.

Par une rencontre fatale, ma mère qui depuis long-temps- ne sortait plus , s'y était fait transporter , afin , disait-elle , d'implorer la miséricorde divine pour la monarchie. M. Rousseau priait à côté d'elle avec un petit nombre de fidèles , et Mathilde et moi , sans bien comprendre l'objet véritable de cette intercession , nous n'en frappions pas moins notre poitrine avec une sympathie involontaire.

Des clameurs impies venant du dehors se firent entendre au moment où le prêtre élevait l'hostie sous la garde des chérubins et des archanges. L'épouvante et l'horreur s'emparent de l'assemblée. Les sicaires entrent en hurlant des couplets abominables et chassant

tM L'ÉGLISE

devant eux (oat ce qui se irouye sur leur passage , tandis que leur capitaine prononce ces mots d*un air menaçant : Retirez -tous , canaille fanatique. A cette injonction , ma mère tourne la tête : F'ous , Christophe I s'écrie- t-el le avec un retentissement terrible ; et elle roule sur la pierre froide. M. Rousseau , Mathilde et moi nous nous précipitons pour la relever ; elle était inanimée , son cœur brisé ne rendait plus que quelques rares et faibles pulsations.

Pendant cette scène afireuse , les assistans avaient pris la fuite ; un des forcenés de la bande avait trainé bors de l'église le prêtre tout revêtu de ses babits sacerdotaux et avait foulé aux pieds le calice et les emblèmes des saints mystères.

M. Rousseau s'était approcbé du cbef de cette expédition. Il le regardait d'un air de doute et d'incrédulité. Tout à coup il parut avoir acquis une horrible certitude : c'est vous, vous monsieur le marquis , qui venez attaquer Dieu jusque dans son sanctuaire 1 Que cette profanation retombe sur votre tète ! — A ces mots 9 il saisit Mathilde défaillante dans ses

SAIIIT-CHRISTOPHE. 227

bras et sortit* Je Toali» courir après lui :

— Toilà ton père , me dit-il d'une Toix creuse ; et il disparut.

Mon père , juste ciel ! mon père l'ennemi de Dieu ! mon père qui venait de mettre ma mère a deux doigts du tombeau ! Je me jetai sur elle en poussant des cris de rage et je m'é- Tanouis.

Je dus rester long-temps dans cet état d'anéantissement. Quand je revins à moi , un vieux domestique qui m'avait veillé , m'apprit en sanglotant que ma mère avait succombé à la violence de son émotion ; que mon père , après avoir mis les scellés sur les portes de l'église dont il me montra les clefs dans un tiroir , était parti pour aller révolutionner d'autres villages et £ourgs qui n'avaient point pris part au grand mouvement de la France , et que M. Rousseau et sa fille , accusés de royalisme , de fanatisme et d'aristocratie , avaient quitté leur demeure sans qu'on sût ce, qu'ils étaient devenus. Le curé avait été également forcé de pourvoir à sa sûreté.

Je donnai d'i(bondante8 larmes à la mort de ma mère ; mais , il faut bien l'avouer , le déses-

poir qae me causèrent la faite et le danger de Mathilde domina toutes mes antres pensëes.

Les jours de Mathilde exposés, et par qui ? par mon père ! Le malheur me fit une rëvëlation suhite : je sentis Famour profondément enraciné dans mon cœur , je comprié^ en un moment tout le passé.

Le village , autrefois si gai , était morne et désolé. La défiance , la haine avaient séparé toutes les familles. Plus de danses ^ de jeux , ^de helles processions où chacun se disputait l'honneur de porter les gonfanons , où ' les anciens s'avançaient soutenant le baldaquin , où de petits enfans couverts de peau d'agneau et une houlette à la main figuraient St. Jean- Baptiste et le Sauveur. L'église , dont le clocher et l'orgue restaient muets et qui ne renvoyait plus au dehors le parfum de l'encens , ressemblait à un immense catafalque dépouillé de ses omemens. La statue de St. -Christophe était mutilée et un barbouilleur avait écrit incorrectement sur son piédestal : liberté, égalité ou la mort.

Pendant que mon père .poursuivait le cours de ses exploits , laissé du moins maître de mes

actions , je rôdais sans cesse autour de la maison de M. Rousseau , espérant à chaque instant en voir sortir Mathilde ; mais tout y était pareillement silencieux et mort.

Une énorme pancarte collée sur la porte annonçait que cette habitation était devenue propriété nationale.

Deux mois s'étaient écoulés , et de MathUde et de son père pas le moindre indice. Vers le soir , en sortant du château par une poterne , car rentrée principale avec son nouveau tro* plTée m'était odieuse et je n'aurais pu y passer de sang-froid , je vis entrer furtivement dans le petit bois voisin une jeune paysanne dont la démarche fit sur moi un efiet que je n'essaierai pas de décrire. Je la suivis machinalement et n'eus pas fait quatre pas que je résolus de l'accoster. S'apercevant de mon dessein , elle se mit à courir dans une direction opposée au chemin qu'elle avait pris .d'abord ; mais j'eus bientôt rendu cette manœuvre inutile et lui coupai toute retraite ; je reconnus Mathilde ! Les jeunes gens d'aujourd'hui^ qui n'aiment que l'argent et les places , refuseront de croire que cette reconnaissance fut pour moi un des

230 L'fGLISE

instaos les plus dëKcieax de ma rie. Pour la première fois , je serrais Mathilde dans mes bras et elle ne cherchait pas à s'en dëgagper..*.» Son père était réfugié dans une cabane cachée dans le bois et elle était allée lai chercher à manger chez une pauvre femme qui n*aTait pas oublié ses bienfaits. Le lendemain au plus tard ils deyaient quitter le pays et essayer de gagner Farmée des princes , où M* Rousseau croyait que l'appelait son devoir encore plus que la nécessité de mettre à couyert ses jours et ceux de sa fille. Cette confidence me fit sortir de mon rêve. — Vous partez , Mathilde ! eh bien ! je vous suivrai , je défendrai votre père et vous-même , je... — Insensé! tu ne connais pas mon père ; attaché à son IKeu j à son roi, il refuserait tout secours du fils de Fhomme qu'il regarde comme l'ennemi le {dus aehamé de l'un et de l'autre. Le malheur l'a rendu injuste et il te confond dans le même anathème avec les auteurs de nos infortunes !

£lle pleurait si amèrement en articulani cette dernière phrase que sa doiideur me bisaii oublier la mienne. -^ Ah ! Mathilde , chère Mathilde, luidift-je, si tu ne me hais pas ^ je

SAIinVCHRISTOPHE. 23t

pardonne à ton père. Il a beau faire, je le rererrai un jour et je le désarmerai en servant la cause qu'il regarde comme sacrée. Mais avant de nous séparer momentanément , tu dois me rassurer sur Farenir ; Dieu nous a unis depuis notre enfance : qu'il reçoive nos sermens indissolubles , aujourd'hui que nous connaissons le secret dé notre cœur. Ce soir à minuit je t'attends dans l'église. Là , en face du ciel , nous nous engagerons notre foi mutuelle... Je meurs si tu me refuses.... — Mathilde voulut me prouver l'inutilité, le danger même de cette démarche j elle alla jusqu'à dire qu'elle se croirait coupable en se la permettant; mais je mis tant de feu , d'emportement , de fougue , de tendresse dans mes instances , qu'elle finit par me dire en s'échappant : à minuit/

A minuit / cette heure passée , ô Dieu !

prenez le reste de mes jours. Voilà le cri de mon âme dans des transports auxquels l'idée d'une séparation faisait succéder les plus poignantes angoisses. J'allai tirer les clefs de l'église du tiroir que m'avait montré mon domestique et j'eus bientôt gagné le cimetière qui , suivant l'usage, entourait l'édifice. La nuit

ëtait noire , mais la lane brillait d*an grand éclat. En la regardant, je crus y voir plus distinctement des traits d*homme ; c*était une tète yéritable dont les yeux se dirigeaient vers moi avec une expression mauvaise. J*eus peur, le frisson me saisit et je me heurtai contre une croix de bois restée encore par miracle sur une des tombes rustiques dont j'étais environné. Mathilde ne venait pas. Aurait-on découvert sa retraite? lui aurait-il été impossible d'échapper à la surveillance de son père ?

Elle-même n'aurait-elle pas changé de sentiment? Le frôlement d'une robe se fit entendre et la face narquoise de la lune m'indiqua Mathilde qui arrivait glacée de terreur. Je Tentrainai rapidement vers la porte de la sacristie, qui n'était pas en vue comme le portail , et je mis la clef dans la serrure. La porte s'ouvrit en gémissant. Nous entrons : je tenais Mathilde par la main et je m'avançais armé d'une lanterne sourde dont je venais seulement de faire usage, parce qu'en plein air j'avais craint de me trahir. Nous voilà dans l'église même , dont les échos s'éveillent sous nos pas et nous saluent de mille sons inconnus , de détonations bruyantes , de

SAnrr-CERISTOPHE. 2.33

Hcanemens sardoniques , de gémisseraens lamentables ; la lanterne sourde projetait une faible lumière devant nous, tandis que la lune se montrant derrière les vitraux plongeait dans la nef et jetait une lueur blafarde sur les sépulcres de marbre et les vieux confessionnaux.

Dieu m'est témoin que j'étais plus que troublé. Mathilde ne proférait pas un seul mot et je n'osais rompre le silence. Je la conduisis à la cbapelie où pour la première fois nous avions été admis au banquet des chrétiens , et où était enterré 9 sous une simple pierre relevée d'un demi-pied} le chef de notre famille. Je me mis à genoux sur cette sépulture et plaçai Mathilde à côté de moi. Ses mouveraens paraissaient mécaniques et indépendans de sa volonté. Sa main restait dans la mienne, mais sans agitation , sans tremblement , comme une main de squelette ; sa tête se pencha sur mon épaule , mais cette attitude voluptueuse ne m'inspira que de l'épouvante* ** Promets-moi , lui dis-je , de n'être qu'à moi seul : Christophe , je n'appartiendrai jamais qu'à toi. — A ces mots j prononcés tout bas , Mathilde demeura muette et immobile.

— Je jure devant Dieu , répétai-je , que je ne

384 L'EfiUSE

serai jamais qu'a toi...» — L'écho redît toi , et une voix éloignée répondit distinctement de profundis.

Je serrai conTulsiyement Mathilde contre mon cœur et dans ce mouvement je renversai ma lanterne. Du fond de Téglise s'avançaient à la lueur tremblante et débile d'une torche quatre spectres qui portaient un cercueil , en tête desquels un autre spectre m'ofl&*it les traits du pasteur qui nous avait baptisés , du pasteur dont nous avi<ms reçu les leçons. Ce cortège s*arrêta devant nous et les fantômes répétèrent sourdement deprofundia , puis ils s'évaporèrent par la porte de la sacristie que j'avais ouverte* — Tu avais raison , Mathilde , nous avons commis un sacrilège; c'est moi qui t'ai rendue criminelle , et la mort même vient de m'annoncer ma punition; mais toi , elle t'épargnera, elle

le doit. Un éclat de rire horrible fut la répartie

de Mathilde. Non , rien n'était exéerable comme cette gaieté fun^re d'une femme qu'on aurait prise pour une morte. Je la soutenais dans mes bras et elle se mit à rire encore d'un ris stupide* £n ce moment je n'eus plus la force de la soutenir , nous tombâmes tous deux sur le pavé^

SAINT-CHKISTOPHE. 235

où ma main palpa conyulsiyement des ossemens scalptés. Une clarté iuopinëe m'inonda soudain. — Ma fille , rends-moi ma fille , fils inhumain d'un père barbare. Profitant de mon sommeil , tu me Tas enlevée , mais je Tai suivie , mais j'ai reconnu ses traces , et je la retrouve entre tes bras, dans la maison souillée du Seigneur! — Il me i'arracbe alors , le courroucé vieillard , la charge sur ses épaules et me lançant un regard de malédiction , il s'éloigne. J'étais stupéfait , anéanti , toutefois j'entendis encore le rire infernal de Mathilde ; délirant de fièvre , de désespoir et d'eSroi , je m'élançai «ur les pas de son père.

L'obscurité et mon désordre m'empêchèrent ^e le rejoindre ; j'errai toute la nuit dans le bois pleurant et riant moi-même jusqu'à ce que Je tombai d'épuisement au pied d'un arbre , où je fus trouvé le lendemain par mon vieux domestique*

La fièvre fit des progrès effrayans ; cepen^ clant au bout de quelques semaines , malgré la faiblesse de ma constitution , je fus en état de me mettre en route. Je sortis heureusement de la France , dont toutes les issues étaient étroite-

336 VJLGUSE

ment gardées , et où je reacoatrais à chaque instant la guillotine sur mon passage ; j'allai offrir mes servicesau prince de Condé,qui les agréa. Le curé , mon ancien précepteur , était aumônier d'un régiment de cavalerie. Ce ne fut pas le seul ami que je retrouvai. Dans une escarmouche , je fus assez heureux pour sauver la vie à un chef des émigrés. C'était M. Rousseau, qui s'était avancé par son dévouement et sa bravoure. Ce service et plus encore mon royalisme triomphèrent des ressentimens et des préventions de cet homme aussi généreux que magnanime. Je redevins son pupille, son fils. . • Son fils ! hélas! il m'apprit que Mathilde , à la suite de notre entrevue dans l'église S^-Christophe , avait été long-temps frappée d'une démence absolue; qu'enfin, ayant recouvré la raison, elle avait pris le voile dans un couvent d'Autriche , où elle était décédée en odeur de sainteté. Quant à mon père , ses excès républicains ne lui avaient pas mieux réussi auprès des bourreaux de la France que ses assiduités auprès de l'ancienne cour. La tache indélébile de sa noblesse l'avait rendu suspect , et il avait été réduit à se tenir caché au fond d'un caveau de l'église S^-Ghristophe^oùl'hoa-

SAUrr-CHRISTOPHE. 237

nète serviteur dont j'ai parlé lai apportait de la noarriture au péril de sa vie ; mais enfin découvert dans cette misérable retraite j il avait subi le sort des Danton et des Saint* Just.

Pour moi , je ne suis revenu en France qu'avec la branche ainée des Bourbons, rapportant un trésor bien précieux , les restes de Matbilde et de son père* Quand je retournai dans mon village, on démolissait l'église S^-Christophe , qui après avoir servi long-temps de magasin à fourrage 9 avait été achetée par la bande noire ^ habile à spéculer sur le plomb , le fer , les pierres , les briques et le bois , sans s'inquiéter da mérite de l'architecture , ni des souvenirs et des traditions attachés aux monumens. Il n*y avait d'intact qu'une chapelle , celle où Matbilde et moi avions été frappés d'une vision qui en réalité se réduisait à une de ces cérémonies du culte que les prêtres zélés accomplissaient la nuit au temps de la persécution.

J'arrivai assez tôt pour arrêter le marteau et la pioche. Je fis l'acquisition de ce qui restait d'un édifice qui avait eu une liaison si intime avec mon existence entière : ayant reconquis la tombe

a» l'ÉGUSI SAUVT-CHftlSrOPHE.

du chef de ma famille, j'y déposai la dépouille mort^e de M. Rousseau et de sa fille, et y ménageai pour moi une place que je ne tarderai pas à occuper». • Peut-4tre maintenant , mes^' sieurs , vous trouverez assez naturelle Timpression que m'ont laissée ces représentation d'architecture gothique , et tous m'excuserez d'avoir mêlé mes obscures douleurs a vos spéculations brillantes. »

L'étranger se tut. Croyez - tous , monsieur, dit l'un de nous , que l'arc en ogive soit plus ancien que le douzième siècle ? — L'étranger fit un signe de tête qui ne signifiait ni oui ni non , prit son chapeau et sortit»

En dépit des rieurs la scolie a du bon.

Epître sur lu traduction.

Un grand nombre de ces notes sont de l'auteur primitif des récits qu'on vient d'essayer de transcrire. Brunck^ qui aurait pu prendre pour

devise .ce vers de Voltaire :

Tous les goûts  la fois sont entrés dans mon flme ,

trouvait en lui de la sympathie pour des inspirations poétiques , une question de théologie , un problème philosophique, un phénomène naturel , une difficulté d'histoire ^ comme pour une vétillerie grammaticale^ un grand débat politique, une remarque, une scolie d'érudit. Ce sont quelques-unes de ces bribes à la Saumaise , que nous recueillons ici et plus loin. Q? ^ le lecteur se tienne donc pour averti et ne Kous reproche pas l'ennui qu'il pourrait éprou-

ver en parcourant ces paged intitulées Notes* Celui qui annonce par des ëcritaux bien apparens qu'il y a des paê-de-loup dans son jardin, n'a point d*excuse à faire i l'imprudent qui y tombe.

La Revue encyclopédique^ a laquelle MM. P. Leroux et H. Garnot, ont donné une direction toute nouvelle , contient dans ses livraisons de juillet et de septembre 183S, deux lettres de M. Henri Klimmrath , sur l'université de Heidelberg , lettres où l'on cherche à caractériser l'enseignement du droit dans cette célèbre académie* Marsilius Brunck était un des disciples les plus assidus de MM. Thibaut et Creutzer.

P. 4. fVéééric, comte de Frensiorf,

Voici nn passage des annales de Bamberg , composées par Martin loflkaann et publiées par JF.-P. tudewig, passage qui semble cottcemer la famille de Marstlias 4e

frepsdorf ûii Brunok, IX te trowe, dut U chronique, sous Tannée 1188 :

u Casterùm R„.,giorum, FrênêdorpArum , Wûêehen" » feldênêmm comitnm, eadem fuit cnm Schiisêe^ber- M giorum familiâ , niti qn&d ab iis locit , obi regiam n habnerunt, appellari maluemni. » Vol, I compleef. sctipi, rjtr, êpisc. Bamèergenti* , Franeof. , 1718, infol. , 139 , 140.

Page 1