‹ Le dimancheChapitre 18 sur 26 · LETTRE A H. FÉTIS · texte numérisé non relu

LETTRE A H. FÉTIS

l'aiinëe 131a , ce qu'il fonde surtout sur remploi du mot stampien» Mais ni Oberlin , ni Breitkopf , ni Fischer,, ni Lambinet , ni J. F. Liehtenberg^F n'admettent cette interprétation ; on préfère celle de Breitkopf dont le sens est : « Le M Violon Louis , né à Vaelbeke en Brabant , le » plus grand artiste qui ait jamais existé- , fat » le premier qui inventa l'art débattre du pied » la mesure, comme cela se pratique encore » actuellement, m Peut-être le mot stampien désigne-t-il quelque perfectionnement apporté aux procédés de notation. C'est à tous , Monsieur, d'en juger : il me suffit d'avoir mis les pièces sous vos yeux.

Lors de la vente des manuscrits de la célèbre abbaye du Parc , j'en ai acquis un du treizième siècle contenant sur parchemin le traité d'Alain de Lille de Planctu na^urce, avec des gloses en marge écrites vers le même temps par différentes mains , mais certainement par des Belges et des Belges brabançons ou flamands. Aux dernières pages se trouve un long morceau en vers sur les effets de la musique. On y passe en revue les instrumens en usage à cette époque , et le glossateur a eu soin de mettre en note leurs

. LETTRE A M. itlIS. 20»

noms flamands à c6té des désignations latmes , en dessinant à la plume , la forme de chaque instrument.

£n Yoiei la nomenclature, avec les remarques qui raccompagnent :

Tuba — basuyn.

Cornu — koren,

Githara — herp.

Lira — vioeh « Lira est quoddam. genus cin tharae.vel sitola , alioquin de Roet, Hocinstru- » mentum est multum Tolgare. »

N. B, La figure montre qu'on jouait de cette rote , comme on disait en français , au moyen d'an style oupecten, '

Fistula — floyt. La figure représente deux flûtes à bec percées différemment.

Timpanum — boughe,

Organum — orghe,

Gimbalum — scellen. Cet instrument était jadis employé à un usage gastronomique ; dans les couyens il avertissait de l'heure de se mettre à table. Les interpolations au texte latin du roman du Renard , que M. Mone , contre le sentiment de M. J. Grimm , croit du XII« siècle et qui sont manifestement d'un Belge , portent , page 2*2 : 23.

mo £ETTR£ A 1. fitlS.

•Si cuiB iinnîeriBt teai^ndi oyrabaU «igiiain Fratribas , ad mensas cœttts adeato celer.

Le texte même , que M. Mone fait du 1X« siècle , peut-être à tort , eouttent ces vers , page 231 :

Hœc igitur, patret inTÎtatura coiAesum Infirmos mediâ cymbala pende domo»

Les opuscules du moine Renier dont il sera question tout à Theure, contiennent cette inscription qui date du XII« siècle : circa cyiit-

Esurias sitiasqae deum qui Tivere q[ueris Angelicâ facie mox fruituras eris.

Il faut que cette coutume se soit perpétuée , puisque Corneille Van Breda, de Bruxelles , mort en 1620, a écrit un petit livre intitulé : Cymba sive de horâ vescendi,

— guteme^ luie.

Ptalterùni — sanUL

Ciêtrum — « Gistrum differt a tim-

H pano quèd timpanum habet pellem tensam ^ ex utrâque parte ctrouli lignei , oistrum ex » unà parte tantum ; illud baculo pulsatur^ hoc

UnriE A M. FÉTESk 871

» digitis , et hûbet parvas nolas appensas oir- M calo et laminas œneas résonantes motn sis- » tri. »

Dans cette nomenclatare on s'ëtonne de ne pas trouver rinstrument qui fit la réputation de Louis Van Vaelbeke et qu'on revoit jusque dans les monumens mérovingiens recueillis par Mont«> faucon , je veux dire le rebec. Cest avec un rebec que le roi Âdenès , ménestrel du duc de Brabant Henri 111 , est représenté dans un MS. du roman de Berte aux grands pieds de la bibliothèque royale de Paris ( supp. du fonds du roi n^ 428 ) , ainsi que dans Texcellente édition de ce roman par M. Paulin Paris , dont on ne peut trop louer la sagacité et la conscience. Une autre observation , assez indifférente au fond , c'est que les dénominations flamandes diffèrent de celles données par Adrien Junius dans son Nomenclator^ imprimé à Anvers en 1567 , chez Plantin , et dont les pages 366-879 sont consacrées aux instrumens de musique et à ce qui 7 a rapport j musiva instrumenta eàque spee* tantia.

Souffrez que je vous cite un second manuscrit. Le célèbre Jean Paul, partageant la do-

»7d LETTRE A H. fiTIS.

mination du inonde , accordait Tempire de»

eaux aux Anglais , celui de la terre aux Français , et aux Allemands celui de Tair. Des trois lots je préférerais le dernier si je n'aimais davantage encore Tempire des manuscrits et des livres , empire sans despotisme et sans exclusion qui ne peut faire envie à nos Publicolas avides de pouvoir, à nos Aristides altérés d*or.

Le manuscrit dont je veux parler est un recueil d'opuscules de Renier , religieux de St.- Laurent , près de Liège , qui florissait vers Fan 1130, et dont Chapeauville a imprimé la vie de St.-Lambert, Gesta^ etc. t. 1 , pp. 410- 434. Il a été écrit sur parchemin au Xll^ siècle, provient primitivement du monastère de St.- Laurent et a appartenu à Tabbé J. U. Janssens , professeur au collège philosophique , lequel Ta cédé à la bibliothèque de l'université de Louvain.

Parmi les opuscules de Renier, il s* en trouve un intitulé iLihellus magistri Reineriloci hujuê fnonachi super opuscula quorundam ahhatum et fratrum. Cette pièce importante a été imprimée par le bénédictin Rernard VGi<f anecdoiorwn thésaurus novissimus, Aug. Vind. 1721 , in-fol.,

IXTTKE A H. FÉTIS. 273

et les premiers auteurs de VHiétoire Uftéraire de la France l'inToquent pins d'une fois. Mais Pez n'a pas donne le fac-similé ci-joint d'un cantique coinposë et copié yraisemblablement par Renier lui-même au bas d'une des pages de son manuscrit.

L'auteur saisit toujours avec un empressement marqué l'occasion de mentionner les compositions musicales de ses confrères et semble se glorifier d'être musicien lui-même. Et quel talent , en effet , s'allie mieux avec la piété que celui qui exalte l'âme , la plonge en d'ineffables extases et lui ouvre des voies inconnues vers le ciel ?

On ne saurait prétendre que Renier fait seulement mention d'hymnes et de chants religieux sous le rapport de la versification ou de la poésie ; ses expressions sont trop explicites pour ne pas s'appliquer à la musique.

Voici ce qu'il rapporte de Wazeliuus , septième abbé de son monastère :

De transfiguratione Domini, de sanctis Agaunensibus y desancto Apollinare martyre aolemnes composuit cantus.

Le talent de Gislebert est encore plus exprès-

874 LETTRE Â 9. ifTISw

•ëment désigné : Quid dum cHerU poileret ar^ tibus , maxime tome» im musicà dfUœê fadehai modoêf quemadmodum liquet in cawtibus quos vel de S» Georgio martyre , ce/ de sanctâ Rage" ruflâ virgifMf née non de sanctâ Beggâ composait^

L'écolâtre Jean semble avoir été plus fécond : Binos etiam cantus composait, id est de S, Christoforo martyre et de S. Maria Egyptien HisUn riam T%obie iiemque martyrium S» Stephani protomartyris heroïco pede percurrit et caniica canticorum aliquanta tx parte antiphonatim moduhtus est,... Un autre frère appelé NIkoq était également habile : Claras edidit melodias de sanctis Johanne et Paulo martyribus , de sanctis Naxario et Celso ^ de domino Frederioo Leo^ diensi episcopo ex cujus etiam gesOsy obituvel miraculis libellum sùripsit.

Renier parle aussi de lui-mérae. Dans une maladie il eut une vision, et , rendu à la santé, il témoigna sa reconnaissance par de la musique. Cita dein sospitate redintegratus sum , sanctisque dormientibus septem j exile quidem et omninè impar^ sed prcscordiale tamen laudis atque gratiarum actionis munus obttUi , videlieet compositam de ipsis melodiam.

l£ITR£ A I. FÉTia. S75

Il ne s'en tint j^9 là : «une prosâ , nume versibus , ini^rdùm musieâ êhtdium vmriahanu Quâ de CQU$â g^minos eantus scilicet de SS, cenfeeso'

tihu9 Antonio «o Iheronimo orditus sum «

Qnem etiam de S^ Sertmiio et. S» BeggA musteâ aïiqiéâ rogatm à cananicis qutbmdam eompoeuù De eancio Spiritu septem hymnoe ui oontegêremt f rater peiiii j cujug deberem dileettoni qtêo eatiê^ facerem demtionù

Pratereàquinque exaravilibellorwn ûpuseuln, qualiter diebus noatrU eccUsia Leodiensie Bmllo^ niense caettum , pervasoribus triumphatis , divinâ receperù virfute , tihdoqm prcesignani:

Triumphale Mulonicum. Hoc ipmm mmico fuo* que astruxi modulamime.

De eanciis etiaw^ matyribue Cuermaro swê Urbano , esigente fratrûm devotione , gemènoe cantue composuù

Il y a plus , à la fin de cet opnsonle , qui peut-être e«t autographe , est lltymn^ sniTanl noté , échantillon précieux do tavoir laûne de Renier :

Fax «otema ab aotemo pâtre haie domni pax

P«f eanU Terbum patria ait pax haie domni paeem

Pivi conaolatoxlnûe preitet domui •aBcalomm amen.

276 LETTRE Â M. FÊTIS.

Voilà donc la liste d6 M. Kiesewetter et la vôtre , augmentée de quelques nouveaux noms.

On aurait le droit peut-être d'y ajouter un compositeur plus ancien puisqu'il florissait aux YK,* et X<^ siècles , Etienne , biographe de St.- Lambert et évêque de Liège , dont Téloge se lit au tome sixième de Fhistoire littéraire de la France, Gé prélat en effet , dit Constantin Suysken , p. 24 du t» VI de la collection hagiographique de Ghesquière : « Profitetur se vetustam S. Lamberti vitatn stylo praepoUentioris ingenii compsisse y subneivuisseque , musicaB artis ratione authenticâ , cum antiphonis responsoria nova , in quibus ordini lectionem respondet séries tonorum. » C'étaient des antiennes et des répons pour les vêpres , matines et landes. Va donc pour Févêque Etienne. Au XI*' siècle Helbert , de Liège , moine de St. - Hubert , était un grand musicien et un calculateur habile , deux choses qui .marchaient volontiers ensemble :

in abaifio et mtésicâ triutnphans. Gerber regardait la musique comme la seconde •aile du, mathématicien. An fait« dans les siècles demibarbares oh faisait tant de > cas de la musique que toutes les personnes tant soit peu lettrées y

LETTRE A M. FÉXiS. 277

donnaient une attention particalière , et il était pour eux auss^ honteox de l'ignorer qu'il le serait aujourd'hui de ne savoir ni iirç ni ëerire. On l'enseignait arec le même soin que les plus hautes sciences 9 mais il ne faut pas confondre la science musicale avec le plein-chant , ce que les mentions empruntées aux écrivains du moyen âge ne distinguent pas toujours assez , de manière qu'un chanteur exercé peut passer pour un compositeur entendu et réciproquement.

Une ordonnance du duc de Brahant Jean III de l'année 1320 , confirmée et modifiée en 1361 et en 1381 par ses successeurs Wenceslas et Jeanne , ordonnance que j'ai tirée des manuscrits de Dinterus et d'Â Thymo , et que j'ai insérée dans mes mémoires sur l'université de Louvain , règle ce qu'on enseignera aux écoles dont l'établissement était permis à Bruxelles.

Il n'y avait auparavant dans cette ville que deua écoles 9 sous la direction de l'écolâtre de S^^'é-Gttdule ; c'était le bon temps et nous y reviendrons, je Fespère. L'arrêté ou placard de 1320, statue que les garçons et les filles apprendront la musique. Elle appartenait cependant au qwtdrivium .et semblait par consé-

im LKTTRE Â I. FÉTIS.

qu^Dt liors du domaine de ces sortes d*éiabU»ïieiiiena appelés êeholœ triviales. Mais chu était sans doute pénétré de Topinion d'un Belge qui florissait au XII* siècle. Alain de Lille, le chcteur uAieerael n*a-t>il pas dit dans son Encyclo-

Musica diTitias aperit , sua mimera | multo Plena faTore , Tiro concedlt , adoptai eundem f Omne suum yelut heredi delegat eidem.

Quœ Tox dispUceat Toci , qu» consonet illi Homtrat , amicitias yocum , rixasque 8onorum Idooet| et qaas tox turbet , qufB debrîet aarem.

Un professeur fameux de TuniTersité de Louvam j Martin Van Dorp ou Dorpius , fit un éloge non moins magnifique du même art , à TouTerture des cours en 1513.

Antoine de Boyere florissait en 1481. Il était de Bruges , et a écrit en flamand Vescellente ehnmique de Flandre ; il prenait sans façon , le titre de nohle rhètoricien et musicien , comme aujourdliui Ton se délivre dans les journaux le brevet de grand homme , miais avec mcHns de candeur et surtout de probité.

L'espagnol Louis Vives , qui enseigna égale-

LITTKE A ■. Tins. S79

ment à Loutaia et qui date de Brages 1831 ses douze livres sur les arts j considère la poésie comme une dépendance de la musique et , sous le point de vue technologique , ramène celle-ci à la science du calcul. 11 se plaint toutefois que ses contemporains n'aient pas l'oreille aussi délicate que les anciens , ce qui rend , suivant lui , impossible le retour des prodiges que l'harmonie opéra jadis j prodiges détaillés dans les Reflecitons on ancient and modem nmêic (London, 174d, 8<^) dont les acta eruditorum pour 17ëâ offrent une analyse (pp. 40^ — 409 ) , et expliqués par Burette dans les mémoires de l'Académie des Inscriptions. Nicolas Brontius de Douai qui , en 1541 , écrivit pour le jeune Charles de Croy, prince de Ghimay, un traité sur l'utilité et l'harmonie des arts , ne consacre à la musique qu'un lieu commun , mais qui témoigne de l'estime que les savans eux-mêmes professaient pour elle. Molière, dans son Bourgeois Genfiïhotntne , h moins qull n'ait peint des ridicules exclusivement français, a donc calomnié la philosophie en la mettant aux prises aveo l'art de filer, de mesurer et de com« biner des sons. Calomnier les marquis , la phi-

280 LETTRE A H. FtTIS.

losopbie et la médecine ! Le sieur de Vidé avait bien raison d'accuser Molière de lèze- majesté divine et humaine ! Mais n'allons pas si vite ; ne sautons pas tout d'un coup au XVII® siècle; avant d'arriver là ^ nous pouvons glaner encore sur la route.

' "plusieurs souverains de la Belgique sont cités à cause de la protection qu'ils accordaient aux ménestrels. Adenès , auquel , pour le remarquer en passant , V Encyclopédie pittoresque i consacre une excellente notice, déclare que Henri III, duc de Brabant, lui fit apprendre son métier :

Ce livre de Cléomadès Rimay-je li rois Adenôs Ménestrel au bon duc Henri Fui. Cil maleya et norri

I En relisant cette lettre , je reçois un journal où mon illustre ami H. Lerminier, dans un article étincelant de style et de nobles pensées , fait le plus grand éloge de cet ouvrage populaire rédigé par HM. Leroux et Reynaud auxquels , je yeux bien convenir que j'en suis fier, une ancienne afifection me lie pareillement et qui sont deux des plus beaux caractères de Tépoque actuelle. La Revue Universelle , imprimée à Bruxelles , a eu Pheureuse idée de s'emparer de ce morceau capital.

LETT&E A H. FÉTIS. S8t

£t me fiftt mon mestier apprendre ^ Dieu l'en yille guerdon rendre Ayes ses ame en Paradis.

Or, la musiqae était une partie esseùiieUe de Féducation du ménestrel. Dans le Fabliau des deuûp Menestriers , Fun d'eux , Yoolant faire yaloir son mérite , dit en effet :

C'est de Gui de Dampierre , comte de Flandre , que le même. Adenès a dit :

Li jongleor deyront bien plorer

Quant il mourra , car moult pourront aller

Ains que tel père puissent recouyrer.

Les ducs de Bourgogne de la maison de Valois aimèrent aussi les arts, A commencer de Philippe-le-Hardi , ils eurent tons une musique réglée. Les étatp publiés à la suite du journal de Paris portent , sous età prince :

28» LETTEE A H. FÉTIS.

Pages de la musique , harpeurs ou joueurs de

harpes , menestriers ou violons.

Louys Mulier, menestrier du duc»

Un compte de 1417 le qualifie àe familier du duc,

lïautbois j trompeties.

Sous Jean* sans-Peur :

Un clerc de musique» Pages de la musique»

Dousie menestriers:

Henri de Houz , 60 écus par ail.

Thibault d'Estrabourg ( de Strasbourg ) y id. Jean Honnesic, id.

Guillaume Caillot , id.

Six harpeurs , hautbois, trompettes :

Paulin d'Alexandrie , trompette du duc , 60 ëcus par an.

Christophle d'Arbonne , id. id.

Hennequin Couppetrippes , id. id.

( Ce dernier nom rappelle que, dans le fabliau des deux menestriers cite plus haut , on ▼oit que ces artistes affectaient des sobriquets ou noms de guerre singuliers , tels que fier-à* àrbras, briso'^verre ^ tourne^ en* fuite ^ tranche^ côte, etc. )

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