LE CAS DE CONSCIENCE
Vos scrupules font voir trop de délicalesse.
Là FoNTÀurz.
•*- Soyez le bien-yenu, maître Jean, dit le duc à son confesseur en inclinant légèrement la tête y TOUS arrivez à propos pour nous tirer d'incertitude : notre fidèle argentier , ici présent 9 assure que dans nos nécessités nous avons le droit de disposer des propriétés des Juifs ; or, je voudrais savoir si je peux suivre ce conseil sans pécher. Ramassez donc tout ce que vous avez de théologie , interrogez votre science , et apprenez-nous ce qu'il nous convient dépenser.
— • Sire , répondit le chanoine-écolâtre , vous êtes un bel exemple du respect que l'on doit à l'Église. Vous prouvez admirablement qu'on ne
johathan le juif. la?
peut gOQTemer les honnie» qa'en s'appuyant sur les ministres da ciel ; Diea ne saurait man* quer d'accorder à tant de vertus la récompense qu'elles méritent , et tous n'échangerez votre mortier ducal que contre l'auréole des saints.
— Rien ne presse , beau cousin , car tous tenez d'assez près à notre maison , puisque l'amour du duc Jean II , notre devancier, pour Catherine de Goesselaer, sa sujette , a été la cause de votre naissance ; rien ne presse , dis-je , et quoi* que je veuille ètro sauvé dans l'autre monde , je me trouve fort bien dans celui-ci : c*est mèmd pour y être mieux encore que je vous ai demandé si je pouvais faire rendre gorge aux Juifs de mes états.
— Incomparable délicatesse ! merveilleuse perplexité ! quoi ! vous balancez , grand prince ^ à user d'un droit qu'aucune puissance ne sau^ rait contester T Les Juifs font-ils partie de l'espèce humaine , ne sont-ils pas les bourreaux du Sauveur, les ennemis du nom chrétien ? Tous a-t-on caché que , pour nous exterminer, ils vont jusqu'à empoisonner l'air et les fontaines ; ignorez-vous qu'ils mutilent les saintes images et que , il y a quelques années , un des leurs
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poignarda , à crime abominable , la Yiecge de Gambron , dans le Hainaut?
—Oui 9 je sais tout cela ; pourtant il y a des momena où. il me rient dans l'idée qu'on les calomnie y et que si le grand nombre d'entr'eux sont des scélérats dignes de châtiment , il en €st quelques-uns d'honnêtes et qu'il est juste de recevoir à merci.
— Erreur, sire , erreur dangereuse et (fui dégénérerait facilement en hérésie , si on ne se hâtait de l'extirper. Il existe malheureusement quelques esprits audacieux qui répandent partout des opinions coupables ; celles , par exemple , que les Juifs sont des hommes et que tous les hommes sont naturellement égaux. D'où pro- TÎennent ces efifroyables maximes? de la diffusion prétendue des lumières ; trop de personnes savent lire , trop de personnes s'avisent de peur ser par elles-mêmes ; hélas 1 il n'y avait autrefois dans Bruxelles que deux écoles , et c'était déjà un abus. Le duc Jean , votre beau-père , en a imprudemment augmenté le nj)mbre au détriment de notre sainte religion ; mais puisque vous m'avez maintenu en qualité d'écolitre
JOlf ATSAIf lE JQir. U9
à la tête de ces ëtablîasemeiu , j'eropéidienti Uen que le venin du sièole ne les infeéte.
— Ainsi 4onC) le» privilèges accordés jadii aax Jailis fia Brabant , et le6 contrats qner j*ai moi-même pasaés avec eux , ne peureot m*étre objectés?
— Non , sans doute , tonte parole donnée à on mécréant ou à un hérétique , est de nulle valeur. D*aillearS| nous avons sur la difficulté qui nous occupe la décision expresse d'un doo* teuTj de saint Thomas d'Aquin. Consullé par la duchesse Alix , veuve de Henri III , comme voui me faites Thonneur de me consulter actueUe*ment , il décida qu'il était licite de dépouiller les Juifs du fruit de leurs extorsions et de leurs usures , pourvu qu'on en consacrât une partie à des œuvres pies ; le vertueux sire de Schoonvorst est en ce point conforme a saint Thomas.
«^ Mais quelle est la partie que j'ai le droit de juger?
— La partie ! tout vous appartient , ou plutôt à l'Église , dont les Juifs sont les serfs nés. C'est déjà beaucoup de leur faire grâce de la vie : je doute même que vous poissiez leur montrer tant de clémence et de longanimité , car un sa-
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crilëge «ffrenx yîent d'être commis ; la nait der* nière, des hosties consacrées ont été enlevées de la chapelle S^«-Gatherine ; il n*y a pas de supi^ee trop sévère poar punir un forfait si atroce j et tout me porte à croire que les Juifs en sont les auteurs*
— Ëh ! bien , jiît le duc , nous en ferons boime justice. René , votre conseil est celui d'un vassal dévoué , d'un bon chrétien , d'un politique raffiné : je vous abandonne la race de Jacob , mais après avoir pourvu aux besoins de nos affaires , n'oubliez pas l'Église et surtout ce digne prêtre qui vient de nous donner de si hautes ^preuves de sa capacité* —
En parlant ainsi j le duc se leva le front rasséréné; l'épervier sur le poing , il passa dans un tintre appartement suivi de son fou et de son lévrier. De leur côté , René de Schoonvorst et Jean de Witthem se retirèrent en causant avec chaleur et à voix basse.