LE RENDEZ-VOUS
Je sens c[ue près ds toimoD cœur moins agile, Retrouve uo peu de calme et de tranquillité.
Ducis / HamleU
Bans une rue enfumée et silencieuse du quartier St.-Géry , cet humble berceau de la ville de Bruxelles , maintenant si pinipante , si coquette, si grande dame , se dressait en triangle une maisonnette de meilleure apparence que les autres , quoique les barreaux et en général les précautions de sûreté n'y fussent pas moins prodigués y et qu'on eût songé davantage en la construisant , à se mettre à l'abri des violences du dehors qu'à se ménager des commodités intérieures. Le rez-de-chaussée seul offrait un niur de briques , le reste était en bois recou-
142 JONATHAN LE JUIf .
Tert de ces ardoises que J.-J. Rousseau trouvait si tristes, et auxquelles il préférait magaifiquement la tuile. Enfin , de rares fenêtres 9 ou , pour mieux dire, des espèces de lucarnes y laissaient à peine glisser furtivement le jour à travers un triple réseau de fer , de plomb et de petites vitres en lozange , ce qui alors ressemblait à du luxe.
Quoiqu'il fit soir, la porte de cette habitation était entre-baillée depuis plus d'une demi-heure, et un buste de femme se penchait à chaque moment dans la rue avec un mouvement de curiosité et d'impatience. Si l'ombre avait été moins épaisse, on aurait distingué une trèsjeune fille , mais dont le riche développement annonçait moins l'adolescence que la jeunesse. Sa tournure eût été ravissante sans l'épaisseur de sa taille , et son visage , dont aucun des traits pris a part n'eût supporté l'examen , formait un ensemble si piquant , si imprévu , qu'on l'eût préféré de beaucoup à ces physionomies d'une beauté régulière qu'on dessinerait sans les avoir vues, et qui appartiennent plutôt à un type abstrait qu'à une existence individuelle. Ce n'était pourtant pas une figure noble , ni ré-
JOIfATHÂlf LE JUIF. 143
veiifle 1 ni poétique , car elle portait la marque originaire du peuple ; on y lisait d'ailleurs plus souvent l'expression de la passion , que celle de ]a pensée, le cri de la chair que celui du sentiment. Que dirai-je? dans ce regard naïf et libre, dans cette bouche fraîche et charnue , sur ce teint tour-à-tour ardent , marbré , pâle et uni , il y avait un délicieux mélange de pureté et de tempérament y un alliage parfait d'innocence et de sensualité , d'emportement et de calme , et avec tout cela , un premier aperçu suffisait pour y faire découvrir les indices d'une bonté angé« lique , d'un courage capable de grandes choses , même d'une vertu réelle , quoique mal défendue , il est vrai , contre les faiblesses du cœur et les surprises des sens*
L'éducation de Suzanne Pipenpoy avait été totalement négligée : elle ne devait rien qu'à ellemême. Son père , qui avait vaillamment servi le duc de Brabant dans ses guerres contre les Flamands ainsi que dans les troubles civils , n'était qu'un soldat grossier, incapable de veiller sur une jeune fille , et n'ayant guère que des vices à lui donner pour exemple. Au surplus , il fut tué d'un coup d'arbalète lorsque , en 1355 ,
Éyerard T'Serclaes délivra Bruxelles. Sazanne avait alors deux ans au plus. Sa mère , qui vivait des générosités du duc , était une excellente femme , d'un esprit très-borné , qui croyait fermement avoir rempli tous ses devoirs quand elle avait pourvu à ce que sa fille suivît de point en point toutes les mille pratiques d'une dévotion minutieuse. Les jeûnes observés , les offices finis , les prières récitées , elle l'abandonnait à la Providence , sans rien redouter des tentations du malin , sans soupçonner qu'on porte en soi , quand on a seize ans et qu'on est fille y le plus dangereux des tentateurs.
Il était visible que ce soir Suzanne attendait quelqu'un. Agissait-elle de l'aveu ou a l'insu de sa mère? c'est ce que je ne pourrais dire au juste. J'affirme seulement que la bonne femme dormait avec sa sécurité accoutumée.
Rien ne troublait la lugubre tranquillité de la rue que le vol de quelques chauve-souris ou les miaulemens amoureux d'un chat , semblables aux vagîssemens d'un enfant abandonné.
Des pas précipités se firent entendre. Suzanne sans doute les reconnaissait , car elle osa quitter le seuil de sa porte. Un homme s'approchait
caché dans un manteau. Elle courut à isa rencontre , les bras ouverts.
— Te voilà , Jonathan , dit-elle d'une voix émue et caressante ; méchant ! toujours le dernier au rendez-vous. Mais tu sais que le plaisir que j'ai à te retrouver me fait oublier
aussitôt les anxiétés de l'attente Allons,
embrasse-moi et sois pardonné ! —
Et elle tendait sa joue veloutée y ses lèvres avides et absorbantes.
Mais Jonathan , insensible à des caresses capables d'enivrer le sage le plus austère , restait immobile , enfermé dans son manteau comme dans un fort.
— Suzanne, murmura-t-il enfin, en se faisant une sorte de violence , ce matin quelqu'un est venu ici
— £h bien ! oui , un serviteur de monseigneur le duc, chargé de présens pour ma mère et pour moi......
— Pour toi , encore pour toi !
— Pourquoi pas ? le duc est le bienfaiteur de ma famille ; il se ressouvient que mon père a été tué à son service , et , s'il l'oubliait, nous manquerions de pain. Quel mal trouves-tu à
TOHE II. 13
149 iONATfi/VK LB lUIF.
cela ? Il y a quelque temps qu'il m'envoya Un chaperon et une ceinture magnifiques , mais j*ai refusé de les porter , parce qu'ils étaient trop riches pour mon état , quoique j'eusse été l^en contente de m'en parer , afin de te paraître plus belle
— Et aujourd'hui?
— Aujourd'hui, il m'a donné de jolis affiquets et une robe , que je mettrai , si tu en approuves la couleur.
— Suzanne , regarde-moi ; oonnais-tu le messager du prince?
— Non Tu me fais peur , non , te dis-je ;
je l'ai TU pour la première fois ce matin. Ordinairement les largesses du duc nous parvenaient par l'entremise du sâ*e de Schoonvorst , dont l'air en-dessous m'a toujours d^lu , mais cette ibis il s'est fait remplacer par un jeune écuyer, de bonne ^ine, de manières courtoises..,.
— Ce cavalier accompli , tu le sais peut-être. . . c'était le duc
— Folie !
— Le duc lui-même.....
— Ehî comment, un seigneur, un prince,
UD dae s'abaisserait- il jusqu'à une obscure bourgeoise?
— Ab I c'est qu'il convoite ton amour , c'est que les grands enTient à rbonune du peuple jusqu'aux battemens de son coçur, jusqu'à la chaleur de son sang ; c'est qu'il n'est rien qui leur coûte pour assouvir leurs passions , pour satisfaire leurs caprices l
— Vraiment si je l'avais su , je lui aurais dit ; Monseigneur, vous soutenez ma mère , vous me comMez de vos dons , mais un autre a reçu ma foi , et Suzanne ne partage point son cœur.
— Tu lui aurais parlé ainsi , ô ma vie ! oui , je sens que tu aurais tenu ce langage ; mais le tiendras-tu toujours ? pourras-tu constamment résister aux séductions du pouvoir et de la richesse?
— Quoi ! tu oses en douter? Le pouvoir, la richesse , cela n'est-il pas bien tentant ? Pour moi j il me paraît qu'ils enlaidissent au lieu d'embellir : oh ! combien il faut que je t'aime pour t'aimer malgré ton opulence ! car ton père passe pour posséder de grands biens, et chaque jour j'entends avec dépit répéter : autant d'étoiles au ciel , autant d'écus d'or dans le coffre* fort du vieux Jonathan.
ri
' — Oublîes-tu que je suis juif, c est-à-dire un être dégradé , un misérable retranché de la société des hommes , en butte au mépris , a l'outrage y à l'oppression la plus cruelle ?
— Non , non , et je t'en chéris davantage ; ils ont beau prétendre que tu es dévoué à l'enfer, que tu es l'ennemi de Dieu , tu es trop bon, trop beau pour que je les croie; une aussi noble créature ne saurait vivre sous la malédiction céleste* Que des gens sans Ame te méconnaissent, moi je t'aime, je te révère comme mon amant , comme mon époux , comme le père de l'enfant qui frémit dans mon sein. Ne va pas à mes yeux rougir d'être juif.
— Rougir d'être juif! ce nom exalte, au contraire , mon orgueil ; malgré les malheurs inouïs de ma race , je demeure convaincu qu'à elle seule a été révélé le vrai Dieu , qu'elle seule ne sacrifie pas à l'idolâtrie. Nous sommes bien humiliés , sans doute , mais vainement nos persécuteurs se sont glorifiés dans leur iniquité, je me flatte que notre délivrance arrivera un jour, et que Jérusalem renaîtra de ses cendres : la main qui a détruit les nations de Chanaan et établi nos pères en leur place ^ relèvera les
murailles da Tabernacle : l'heure où les tribus captives sortiront de l'Egypte, va peut-être sonner. Âh ! si alors tu embrassais ma croyance^ quel bonheur me serait réservé !
— Jonathan , je ne suis qu'une pauvre fille ignorante : par pitié , épargne ma faible raison. Ne m'ôte pas le dieu de mon enfance ; ne lui ai-je point assez désobéi ?
— Laisse -moi du moins espérer que le Seigneur d'Israël daignera t'ouvrir les yeux.
— On dit, j'en suis encore toute tremblante. . • mais il y a là quelque chose qui se refuse à croire qu'aucun des tiens soit coupable d'un tel crime On dit
— Adieu , Suzanne !
— Déjà partir ! n'es - tu venu ici que pour m'attrister ?
— Excuse le désordre de mon àme. J'ai été si long-temps malheureux et je me vois en présence d'événemens si formidables ! Écoute , un devoir rigoureux m'appelle en cet instant loin de toi : efface de ton souvenir mes chagrines paroles pour ne penser qu'à ma tendresse. Va , je te quitte en partie soulagé de l'horrible fardeau qui m'oppressait. Un mot de ta bouche ,
un seul mot suffit pour calmer Forage qui gronde presque sans interruption au dedans do moi-même. Je suis jaloux , je suis injuste , mais je t'aime ëperdument; mais tu es pour moi comme la grappe de raisin de Gypre dans les yigaes d'Engaddi, pour le voyageur épuisé.
— Adieu l encore quelques jours d'attaite , de gène , de privations ; si le péril s'est posté sur ma route, le courage et la vérité ne sont-ils pas bien forts ?•....
— - Que signifie ce discours ?
— Tu ne tarderas pas à l'apprendre.
— Cependant
— Adieu ! sois en garde contre le duo et ses vils émissaires : ne confie à personne le
secret de nos amours* Demain, à la même
heure, nous réunira. Adieu, adieu! —
11 s'élance alors de l'étroit corridor où se tenait cette conversation, et fuit comme s'il craignait d'être arrêté par un charme irrésis* tible, Suzanne , qu'il n'avait pas même embrassée , se retira avec un sentiment de regret dans la petite chambre où sa mère dormait d'un inaltérable sommeil; elle se jeta sur son lit , et en fermant les yeux, elle «ne put s'empêcher de
JOIlATHAlf LE JUIF. 161
se reporter aux jours d'eniyrement où Jonathan, moins soucieux et moins séyère, Fenchainait des plus brûlantes caresses et ne s'éloignait que lorsqu'elle reconnaissait la première la nécessité de l'exiger.