UNE CONSPIRATION
Dans Fombre de la nuit , sous une Toûle obscure , Le silence a conduit leur assemblée impure.
Le prêtre de ce temple est un de ces Hébreux Qui, proscrits sur la terre et citoyens du monde , Portent de mers en mers leur misère profonde. YoLTADiE , /a Henriade , ch. v. ;
Le père de Jonathan descendait d'un des Juifs à qui Jean II , duc de Brabant , avait accordé un asile dans la forteresse de Genappe , lorsque, vers 1308, des hordes fanatiques, sous prétexte d'aller à la Terre-Sainte , se mirent en campagne et déclarèrent une guerre à mort aux Israélites. Il s'était retiré à Ënghien, où il avait acheté au poids de l'or la protection de Vautier V et de Sohier^ seigneurs de cette ville.
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Comme tous ceux de sa nation , il possédait eet instinct sûr qui mène au lucre , ce courage de l'avilissement qui , en paraissant baiser ses fers, se roidit contre l'oppression , cette patience jamais rebuttée , cette cupidité ingénieuse , infatigable et sans scrupules qui trafiquent de la bassesse ^ spéculent sur l'injure et savent tirer intérêt de la baine et du mépris. Malgré les exactions dont il avait été souvent victime , il avait acquis , par l'usure et mille autres moyens que ses pareils seuls connaissaient , des trésors immenses dont il s'eiforçait de dissimuler la plus grande partie.
^ous avons déjà vu que son opulence était proverbiale. Elle lui assurait parmi les siens une grande influence qu'augmentait encore sa baine invétérée contre les chrétiens. Cette baine qu'il cachait sous les dehors d'une soumission timide, d'une obséquiosité rampante , d'un respect sans bornes , il avait eu soin de la communiquer à son fils , et il ne s'en était séparé pour le mettre à la tête d'un de ses comptoirs , à Bruxelles , qu^assuré de l'avoir imbu des idées de vengeance qu'il nourrissait lui-même.
Mais ce fils , d'une âme naturellement forte et
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élevée , n*avait pu s'approprier de pareils sentimens sans les ennoblir en quelque sorte et leur ôter ce qu'ils conservaient de trop personnel. Le jeune Jonathan abhorrait les chrétiens , comme on exècre d'insupportables tyrans. Il voyait en eux des adorateurs du veau d'or, des impies qui foulaient aux pieds le peuple élu, le peuple de Dieu. Ce n'était pas de l'or qu'il songeait à défendre contre leur rapacité, il gémissait même de la passion désordonnée de son père et de la plupart des Bél»reux pour ce métal; un dessein plus vaste couvait depuis long-temps dans son sein : l'affranchissement de la race d'Israël sur toute la terre , le rétablissement de Jérusalem et du Temple. Les affaires commerciales de son père lui avaient fourni un prétexte pour entrer en relation avec les Juifs les plus puissans , les plus éclairés de tous les pays, et une insurrection qu'il préparait dans le Brabant devait être le signal d'un soulèvement général.
Qu'on n'aille pas s'imaginer cependant qu'il y eût la moindre ressemblance entre un révolutionnaire moderne et Jonathan. Aucune thëo-' rie politique ne le préoccupait, il n'umbition*
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nait ni pensions , ni dignités , et ne se croyait destiné qu'à accomplir les prophéties en détroisant les autels des faux dieux, en bâtissant une Jérusalem Bonydle. Quoique plus éclairé que la plupart des Juifs de son temps , il était sous Fempire d'un fanatisme qu'entretenait son imagination mystique et échauffée. Chose singulière, et qui s'explique pourtant par les mœurs du siècle , ce jeune homme , foncièreraent humain et sensible , se fût , dans l'occasion , porté aux plus grands excès, pour obéir à ces exhortations terribles de Moïse aux enfans de Lévi : — Que chacun serre son épée contre sa cuisse y passe et repasse au travers du camp d'une porte à l'autre ; que chacun tue son frère , son ami et celui qui lui est le pins proche. *—
Je me trompe : malgré les ordres de Moîse même , il eût épargné de ces chrétiens dont le contact lui paraissait une souillure^ il eût épargné Suzanne et sa mère. En voyant pour la première fois la jeune fille , il avait cédé à l'invitatioa puissante de la nature, et quoiqu'elle se #àt livrée à lui presque sans résistance, le voluptueux abandon de cette douce créature, le feu
de ses caresses , sa docilité capricieuse , son ignorance même avaient fait succéder à la fougue du désir une affection qui, croissant d'heure en heure , pouvait seule le distraire de ses rêves de délivrance , ou plutôt se confondait intimement avec eux , puisqu'il comptait gagner Suzanne au culte de Jacob et réaliser avec elle l'union chantée dans le Cantique des cantiques.
En la quittant , la dernière fois , il s'était dirigé par les rues les moins peuplées vers cette partie de la ville où s'élève encore , étonnée de tout ce qui l'entoure, la porte gothique de Hal , commencée environ douze ans avant Fépoque où se passèrent les événemens que je raconte.
Au pied des remparts demeurait maitre Balthasar, un Juif qui avait feint d'apostasier pour avoir entrée dans les églises et les assemblées des chrétiens. Sa maison, vaste et sombre, ressemblait à une forteresse. Arrivé devant la porte , Jonathan frappa plusieurs fois dans ses mains , la porte s'ouvrit d'elle-même , une voix prononça quelques paroles singulières , auxquelles Jonathan répondit avec précaution , et
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on le laissa pénétrer dans une allée qu'aucune lumière n'éclairait.
n marchait tel qu'un aveugle , tenant le bout d'un bâton porté devant lui par une personne invisible.
Tout à coup le bâton s'arrêta. Un coup retentit et fut répété sourdement : le sol parut s'enfoncer sous Jonathan , qu'une trappe descendit avec lenteur dans un immense souterrain.
Plusieurs nefs basses et obscures venaient aboutir à un caveau plus large , dont les ténèbres étaient faiblement combattues par une lampe de fer qu'une chaîne attachait à la voûte et qui y scintillait ainsi qu'un astre de mauvais augure.
Dans ce lieu régnait un silence redoutable qu'interrompait rarement d'insaisissables rumeurs qui semblaient plutôt appartenir à la la tombe qu'à la vie.
Quelquefois sur les murs , d'où suintait le salpêtre, où le limaçon déposait sa bave argentée et dont les fentes servaient de retraite à des lézards , des couleuvres et des crapauds gonflés de venin , se dessinait une ombre vague et indécise qui disparaissait bientôt* L^on se rappelait
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alors involantairenient la visîoii de Job , qnand un esprit passe devant sa face , qae le poil de sa chair se hérisse d*horreur et qull entend une voix comme un petit souffle.
En avançant davantage , on apercevait assises autour d'une table un ^^anà nombre de personnes immobiles.
Ceux qui sont familiarises avec les tableaux de Rembrandt se feront facilement une idée de cette assemblée , presqu'exclusîvement composée de vieillards, revêtus du costume si pittoresque de l'Orient , et dont une lueur jaune ne colorait qu'à demi la longue barbe blanche*, la physicHQomie cauteleuse et sinistre. Tantôt la lumière tombait chaude et crue sur les contours anguleux d'an profil -expressif, et laissait dans l'ombre la plus épaisse le reste de la physiono^ mie ; tantôt elle laîsak saillir une main ridée, sans qu'on devinât à quel corps elle appartenait ; tantôt elle se reflétait dans l'agrafe d'un turban qu'on ne distinguait pas ; tantôt fourvoyée je ne sais où ^ eQe se brisait plus tranchée et p&its éoiaiante sur ie manche d'un poignard de Damas.
Dès que Jonathan parut devant ces spectres ,
leurs têtes s'inclinèrent et un murmure bien- Teillant sortit de leurs . poitrines. Le jeune homme releva sa robe sur sa tête j saisît ioa poignard , étendit la main droite et pnmonça ces imprécations bibliques ;
— Le Seigneur a dit : « Quand mon heure sera Tenue , je j ugerai dans ma justice.
» C'est moi qui ai posé les colonnes du monde, et quand je le voudrai , il s'éeoulera comme Teau et tous ses habitans avec lui«
» J'ai dit aux méchans : cessez de faire le mal , cessez d'armer votre orgueil contre le ciel; cessez de proférer contre Dieu des paroles de blasphème.
» Car il ne vous viendra de secours contre moi ni de l'Orient , ni de l'Occident , ni des déserts y ni des montagnes , lorsqu'un Dieu vous
jugera. »
A ces mots , tout le monde se leva et Jonathan
poursuivit :
— u Seigneur, qui est semblable à vous? ne gardez pas le silence , ne retenez point votre
bras.
» Car voilà que vos ennemis ont sonné la charge et que ceux qui vous haïssent ont levé la tête.
)» Ils ont dit : Venez et détruisons-les de manière à ce qu'ils ne puissent plus être un peuple; et qu'on ne se souvienne même plus du nom d'Israël.
» Seigneur y traitez -les comme Madian et Sisara^ comme Jabin près du torrent de Gison , comme tous ceux qui ont péri dans Jériclio et dont les cadavres ont pourri sur la terre.
» Exterminez leurs chefs comme Oreb et Zeb, comme Zébée et Salmana, comme tous ces insensés qui avaient dit : Emparons-nous des dépouilles du sanctuaire de Sion ; héritons de l'héritage de son Dieu.
» Seigneur, qu'ils soient devant vous comme la roue d'un char qui' se précipite , conune la paille emportée par le vent»
» Vous les poursuivrez , vous les bouleverserez dans la tempête de votre courroux , comme le feu qui consume une forêt , comme la flamme qui dévore les arbres des montagnes.
» Et moi j'interrogerai votre colère et annoncerai votre justice. » —
Tous répétèrent le dernier verset avec un accent de fureur concentrée et, tirant aussi leurs poignards , se penchèrent sur la table.
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Au milieu était un Tase d'or de la forme de ceux qu'on expose ànotreyénération dans nos églises.
Une certaine indécision se manifesta dans l'assemblée , mais , sans s'émouvoir , Jonathan saisit le ciboire, en jeta dédaigneusement le courercle et versa sur la table les hosties consacrées que contenait le saint vatsseL
Il &llait voir les regards de haine lancés sur ces reliques , les lèvres contractées , les dents grinçantes , les fronts plissés , les bras menaçans. La pythonisse d'Ëndor,' les sorcières de Macbeth n'étaient pas plus hideuses.
-— Voilà , s'écria Jonathan , ce que nos oppresseurs appellent leur Dieu , voilà leurs idoles ! £h ! bien , puisqu'une audace heureuse les a mis en notre puissance , avant de commencer notre œuvre de salut, offrons-les en holocaustes au Dieu Jaloux , au Dieu qui défendit à Moïse d'adorer des divinités étrangères. S'il agrée ce sacrifice, nous pourrons être sûrs du succès. -—
11 dit , et de la pointe de son poignard il perce une des hosties. Chacun , transporté d'une rage frénétique, se disposait à l'imiter, quand un cri dé terreur partit soudainement.
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Les plus intrépides restent le bras leré; ils regardent autour d'eux d'un air hagard , l'efiroi succède à la hardiesse sacrilège ; un second cri achèTe de les ébranler, la lampe se détaèbe de la vente avec fracas^ et tombant au milieu d'eux comme l'épée de l'ange exterminateur , les disperse à travers les ténèbres,.
En vain Jonathan veut les rappeler , en rain il leur demande la cause de tant d'épouvante ; personne ne répond, le souterrain^ replongé dans la nuit, ne tarde pas à être abandonné ^ et Jonathan lui-même j le désespoir dans Fàme, est obligé de déserter ce lieu, sans pouvoir se rendre compte de l'incident qui av/iit si mal-àpropos traversé ses desseins.
Quel était , au vrai, la cause de cette peur pa* nique? avait-on vu quelque prodige , les hosties, ainsi qu'on l'assure , avaient-elles saigné sous le couteau ? se trouvait-il parmi les Juifs quelque imagination faible et délirante, ou plutôt ne s'était-il point glissé parmi eux un traître habile à profiter de leur penchant à la superstition?
On l'ignore.
Il y 'a même plus d'un écrivain qui révoque en doute que les Juifs aient jamais ûérobé de&
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hosties pour les poignarder. Mais ils n'étaient ni moins grossiers , ni moins fanatiques qne leurs ennemis. Or, ce fat long -temps une croyance qu'en perçant l'image d'une personne arec certaines cérémonies , on mettait sa vie en danger. Les anciens ayaient cette idée , et nous lisoDs que , pendant la ligue , jusque sur les autels , tandis qu'on célébrait la messe , on pi- <piait la figure en cire de Henri III à l'endroit du cœur. Pourquoi donc des misérables , abreuvés d'outrages , accablés de vexations au nom du Christ, n'auraient-ils pas eu Tespoir de s'en venger en mutilant ses images , et de se prémunir contre les chrétiens, en s'emparant des objets de leur culte? c'était l'enlèvement da Palladium opéré par des sauvages et raconté par des chroniqueurs îgnorans , au lieu d'être chanté par le génie d'Homère. Mais celte superstition a eu aussi son poète ; qui ne se souvient d'Olinde et de Sophronie?