JEAN DE MALINES
Conseillez-vous à quelle fol : pourra estre que ce faisant, plus, à rostre gré serez satisfait et content.
Rabelais, Pantagruel ^ liv. III, cfaap. 36.
Le lendemain , toute la yille était pleine de l'attentat commis dans la chapelle S^^'-Gatherine. Les commères ne parlaient que de cela sur le pas de leurs portes ; c'était le texte des sermons prêches dans les églises ; les théologiens et les savans avaient déjà trouvé dans cet événement l'occasion ou le prétexte d'interminables disputes ; les magistrats et les juridictions ecclésiastiques étaient sur pied et l'on ne voyait partout que pelotons d'hommes armés de piques
JONATHAN LB JUIf . 106
conduits soit par un ëcheyin , soit par un des prêtres à qui était spécialement déléguée la recherche des crimes contre la foi.
Plusieurs personnes s'imaginaient que le diable lui-même avait ravi les saintes hosties , et il en était qui prétendaient l'avoir vu s'envoler tenant dans ses griffes le vase sacré.
Mais bientôt tous les soupçons se réunirent sur les Juifs. Les prédicateurs les accusaient publiquement en chaire et le peuple qui, depuis long-temps , les laissait assez paisibles , mais qui continuait de nourrir contre eux une brutale et farouche antipathie, accueillait ces accusations avec empressement.
La vengeance aboyait , hurlait dans les rues : la populace, dont la colère est toujours accompagnée du pillage et de la destruction , s'ameutait devant la porte des plus riches banquiers israélites qui, pour l'apaiser, lui jetaient, en gémissant , quelques poignées d'or. De leur côté 9 les magistrats s'efforçaient de la contenir en lui promettant solennellement de faire une prompte et sévère justice, et en invoquant les privilèges qui constituaient la force de la commune.
l«d JONÀTHAIf IB JUII.
Les plus «fiairés ëtaient œrtamement le révérend Jean De Vitthem , confesseur de monseigneur le due 9 ehanoine de S*«-Gadttle, inquisiteur de la foi, et l'argentier Re&ë de Sehoonvorst. Us s'en allaient suivis d'estaffiers , recueilkiui tous les propos tombés dans la rue , faisant des yisîtes domieiliaires on des arrestations. Conune oa le pense bien , ils n'oublièrent pas la maison de maître Baltbasar; mais après les plus minutieuses perquisitions , ils sortirent déscdés d'être obligés de coBvenir qu'ils n'avaient rien découvert.
Tout ce tumulte avait jeté, Suzanne dans l'anxiété la plus cruelle. La sinistre ambiguité des discours de Jonathan la faisait frémir. Elle commençait à comprendre par quel changement un jeune homme avide de plaisir, un amant qui avait toujours pour elle des sourires et des baisers était devenu un rêveur lugubre, un juge soupçonneux et inflexible. Malgré l'entraînement de sa passion et la soumission de son esprit à l'intelligence supérieure de celui qu'elle adorait y malgré l'impossibilité où elle aurait été de formuler nettement sa croyance religieuse , elle éprouvait un tremblement convulsif à Ildée
IMATHA» LE iUIF. 167
qae Jonathan poavatt être nn sMxdlëfje. Son eœvr avait ibvmi 'à «a raison mille subtilités ingénieuses pour excuser le Juif, mais il ^it trop déchiré pour trouver quelque chose en faveur de l'^Hnivantable fer&it qui circulait dans tontes les boaches.
Autre toannent : Jonathan une fois reconim coupable , sa mort était infaillible. Qui savait mène si la multitude iiritée ne tournerait pas contre lui son aveugle fureur ?
Que la journée lui parut longue ! comme elle compta tous les tintemens de la olochedeS^-Géry ! À l'heure ordinaire du readez-vous , elle avait encore entr'ouvert doucement sa porte , et wm oreille exercée interrogeait le silence de la rue. — Personne ! — Et ses terreurs redoublaient , et des images affreuses cheminaient devant elle. On aurait dit que son imagination consternée se reflétait en traits de sang et de feu 9ar le noir linceal dont Fenveloppait là nuit.
Voilà pourtant un individu qui s'avance. — C'est sa marche ; c'est lui !
— Jonathan , gazouilla Suzanne , en passant ses bras joyeux autour du cou du nouveau- venu, Jonathan !... Ainsi ils ne t'ont pas fait de mal?
168 JONÂTHÂII LE JITIF.
Âh! pour me tirer d'angoisse, jure-moi qu'ils n'ont pas le droit de t'en* faire et que tu es étranger à tout ce qu'on débite.
— Étranger comme l'enfant qui Tient de naître , répondit une Toix enrouée et chevrotante, étranger comme le coq doré qui plane sur Bruxelles du haut de ce clocher, comme cette lune qui nous guigne en grimaçant , comme la lame de bois de mon sabre , comme les grelots démon bonnet....
— Que Teux-tu dire? Quelles singulières plaisanteries...
— C'est cela , car je suis docteur ès-facétieux devis, maître en bouffonneries^ plaisant patenté, turlupin juré...
— Jonathan î Jonathan ! . • .
— Oh ! oh ! ma poulette ; il me paraît que vous êtes bien affriandée de votre galant, et quel galant encore? un chien de Juif !•••
— Qu'entends-je ? Je me suis donc trompée?
— Du tout , vous attendiez un amoureux , vous l'avez trouvé.
— Misérable...
— Parlez plus révérencieusement, ma petite, du prince des sots, du roi des têtes fêlées; ne suis-
JONATHATV LE JUIF. 169
je pas le monarque qui compte le plus de sujets?
— Retirez«voas , respectez une maison hon> nête...
-— Oui , oui j nous connaissons votre honnêteté. Allons , ne faites donc pas la sucrée ; comment! donner rendez-vous à un Juif à rentrée de la nuit : on vous appellera à bon droit la chaste Suzanne. J'avais bien dit à monseigneur le duc que je saurais s'il a un rival... Mais tenez, je suis bon homme, et je ne lui soufflerai rien de vos fredaines , pourvu que vous m'aidiez à m'acquitter convenablement de mon ambassade et que vous me chargiez de dire à monseigneur que vous l'introduirez demain ici , vers la même heure. Hélas ! le î)on prince ! il est tellement affligé de l'absence de madame Jeanne , partie pour 8on comté de Flandre , qu'il cherche partout des consolations. Dites-moi donc que vous le recevrez. . . que. • •
— Jamais, jamais, retirez-vous ou j'appelle au secours...
— £h I mon enfant , vous ne perdriez que TOUS seule. On saurait que vous avez commerce avec un Juif, et pour une fille chrétienne c'est un délit que les lois punissent de mort. D'ail-
170 WH^TOAIf IS imi.
leurs que peotril m'jwriTear à moi, glorieux fou de notre dnc, à snci, Jean de HaUnes , inyielable par mes fonctions , rëvérë à cause de aïoa espiât et dont les bons mots excitent la joie d*un bout du pays à l'autre ?
-*- Oh ! retirez'vous , yà tous en fliiff£e; ayez fiitië de mes larmes...
•^ Bab i heik ! j'ai le secret de les aédMn C'est moi qui riippélle la gaieië , chasse le souci >, nets en fuite Je chagrin ; tous ne réttsterez pas à mes exquises lUâtreries, et si Yoas mounes, œ sera bien moins de désespoir que d'un gros rire renÉrc* — —
Suzanne se tordait les maiss et se jetait aux pieds du fou, qui, toujours ^igatMsant , iantèt faisait bondir scur elle sa vessie remplie de pcns , tantôt tàduôt de lui appliquer «in iûdeuic baiser*
Quelqu'un aoeouraît de restrémitéde la rm»
— Partez , murmura Suzanne défaillante* •—
•-^ Non, rq^liqua Je bouffim , je vais me cslcher dans un coin , pour mieux savoir à quoi m'en tenir snr votee innocence. «-*
A peine l'a^aît^l fait qu'âne figure hssjàà et funèbre se posa devant Susanne.
•^ Viens , dit le faotàoie , £ayons , si les bour-
johathah lb juif. 171
reMLx Mmt tnr mes pat , je puis encore leur dérober ma tète... parions*. •
— Silence. ••
— Viens , Snianne , les momens sont comptés ; les Nazaréens ont assassiné mon père , mais tou les coups qull a reças de ces barbares ^ je les ai rendus à leur Dieu ; partons , tu es mon épouse y mon amour a fécondé ton sein , ton de- Toir est de me suivre. •• —
Sttsanne gisait sans connaissance sur le pavé* Jooatban la ramassait dans ses Ivas, quand la porte de la maison Toisine s*ouyrit précipitamment ; une vive lumière inonda la rue , et maitre Jem De Yitthem , soutenu d'un grand nombre d'hommes armes , glapit cette injonction : — • Infidèle ! c'est à toi de nous suivre* —
Jonathan voulut se défendre 9 mais son fardeau l'en empêchait ; et d'ailleurs il ne pouvait résister au nombre. Il essaya du moins de se faire tuer. Hélas ! personne n'eut assez de charité pour lui rendre ce service. De ses ongles de vautour on arracha Suzanne , toujours évanouie , et on la lia sur une civière ; quant à lui il fut péremptoirement garrotté.
Lorsque le fou le vit hors d'état de bouger,
il dégaina son sabre de. bois, et lui porta plusieurs bottes en prenant les attitudes les plus grotesques.
Jonathan fut traîné à la prison dQ la Sieenpoort, ou Porte de Pierre , qui se trouvait entre la rtte Haute et celle des Escalierê y et Ton emmena Suzanne au donjon de la porte de Hal.
Pendant toute la route les outrages ne furent pas épargnés aux prisonniers dont le& gardes , bourgeois famés dans leurs quartiers^ excellens pères , parfaits maris , riaient aux éclats des discours et des gambades de Jean de Ma* lines.
Le bon somme que faisait pourtant la mère Pipenpoy !