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rence forcée du public ; il faut nous souvenir du mot d'Aurélien Sclioll, que nous citions dernièrement : le devoir d'un écrivain, son honnêteté, t de bien travailler et d'effectuer de bonne besogne : le devoir et l'honnêteté du public, c'est — ou ce serait — de ne pas méconnaître ces efforts et de leur rendre justice. Et comme disait un autre : il n'y a pas plus de honte à être appelé que paùore, la fortune et le succès n'allant pas toujours et forcément aux plus dignes et aux meilleurs, tant s'en faut.
Benjamin sentait bien qu'ayant rempli tout -on devoir, ayant bien travaillé, abondamment et vaillamment semé, il aurait dû récolter davantage, et il souffrait de ce mécompte, il en souffrait de plus en plus. Quand, dans les derniers temps de sa vie, il avait l'occasion de causer avec quelîntiuie, volontiers il s'épanchait, donnait plus ou moins carrière à son découragement.
11 avait beau se dire que la gloire littéraire — aussi bien que toute autre — n'a rien d'absolu Cl D ie qu'un leurre, n'est que fumée ;
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que L'immortalité n'existe pa< : que des écrivains très eflèbres de leur vivant, les académiciens Ballanche, Bmpis, Ancelot,Gnirand, Campenon, Roger, Etienne, Jay, Soumet. Charles Iirifaut1, Mole, Tissot, John Lemoinne, Charles de Mazade, pour ne citer que quelques-uns de nos récents immortels ; et Emile Deschamps, Jules Noriac, Léon Gozlan. Louise Colet, Méry, Francis Wey, Louis Ulbach, Jules Lecomte, Xavier Eyma, etc., etc.. — sont, vingt ou trente ans seulement après leur mort, à peu près inconnus de tout le monde, et leurs œuvres totalement oubliées, personne ne lisant plus une seule ligne d'eux : que les plus grands noms mêmes, ceux d'Homère, de Virgile. de Dante, de l'Arioste. Shakespeare, Cervantes, Molière, Voltaire, Hugo, disparaîtront à leur tour : il y en aura trop, de ces grands noms, et la mémoire humaine, selon la juste remarque de Sainte-
1. A propos de la « grande célébrité » de l'académicien Brifaut, on connaît le joli mot de Mery a Jules Sandeau, appelé, en 1858, à hériter du fauteuil académique dudit Brifaut, et à entonner, par suite, le panégyrique de cet immortel : « Méfiez- vous, cher ami, on vous tend un piège : M. Brifaut n'a jamais existé. »
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Ben bligée de faire faillite ; —il
:t beau se dire tout cela, il ne pouvait se résigner. Pour comble, il voyait la vogue, gains et honneurs, aller de préférence à l'intrigue, au pullisme. a l'argent qui achète tout, réclame, renom et tapage ; et de cette gloire-là il n'aurait pas voulu. Avec un moraliste et grand seigneur qui s'y entendait, le prince de Ligne, il estimait qu « il se commet de ces brigandages de succès qui dégoûtent d'en avoir», et il pouvait dire, avec Flaubert, que « rien ne m'a plus donné un absolu mépris du succès que de considérer à quel prix on l'obtient ». Il n'était ni « entrant », ni effronté : se montrait toujours doux, aimable, réservé : ne savait en aucune façon jouer des coudes ni écraser des orteils : il n'avait rien de ce qu'il faut pour percer, rien de l'arriviste.
Il y aurait une curieuse étude à faire sur les
écriyainfl qui valent mieux que leur réputation,
auteurs méconnus, et, en généralisant, les
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grands hommes ignorés Maintes fois, du reste, cette discordance 61 iniquité a été signalée, cette étude partiellement entreprise.
to latent I disait déjà Plaute il y a deux mille ans.
« Combien d'hommes admirables, et qui avaient de très beaux génies, sont morts sans qu'on en ait parlé? Combien vivent encore dont on ne parle point, et dont on ne parlera jamais?» remarque La Bruyère. Et il ajoute cette éternelle vérité : « Quelle horrible peine à un homme qui est sans primeurs et sans cabale,... qui n'a que beaucoup de mérite pour toute recommandation. de se faire jour à travers l'obscurité où il se trouve, et de venir au niveau d'un fat qui est en crédit ! »
Pensant à tant de réels talents et de génies perdus et étoulïés dans la foule, partis — et la mort n'est pas la seule chose qui tue — partis sans avoir fourni carrière et s'être révélés, Montesquieu disait avec humour : « Comme des marchands, ils sont morts sans déplier. »
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De même, Gray, dans son célèbre Cimetû
nous avertit, par la plume de Chateaubriand, que
lorment dans l'oubli de? poètes sans gloire, Des orateurs sans voix, des héros sans victoire...
Charles Monselet a écrit les Oubliés et les Dédaignés du XVIIIe siècle, et l'éditeur Jouaust, érudit et homme de goût, avait commencé une collection des « Chefs-d'œuvre inconnus ». Il n'v a pas très longtemps que notre confrère Octave Uzanne parlait, en termes des plus laudatifs, de ce généreux esprit et « maître penseur » Lefèvre-Deumier. l'auteur de Sir Lionel d'Arqvuenay et des Martyrs d'Arezzo, qui, de lavis de Jiarbey d'Aurevilly, « eut du génie », et « pour lequel 6ans doute je 6erai seul, ajoute Octave Uzanne, à quêter l'admiration ».
A propos précisément de ces dénis de justice littéraire, je ne puis m'empêcher de rappeler ici un nom. — et. quand je dis rappeler, c'est une simple façon de parler, car ce nom est certainement inconnu de la plupart des lecteurs, — le
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nom d'Eugène Noël, qui appartint, luiaussi, à la les gens de Letl :
Eug< ne Noël, l'auteur de la Vie des fleurs, de
des Loi
du père Lahrche. de Rabelais et s<jn œuore, du Rabelais de poche, de Voltaire à Ferney, et de quantité d'autres volumes consacrés à l'histoire naturelle, à la philosophie pratique et à l'histoire littéraire, a été un des esprits les plus originaux de notre temps. « Il a fait en littérature ce que Millet avait tenté pour la peinture, a très justement noté un de ses biographes, M. Raoul Aube. Il a fait vivre et parler le campagnard comme nul encore ne l'avait su faire. » Michelet ' le qualifiait de « grand écrivain populaire qui donne à tout ce qu'il touche un caractère de simplicité lumineuse et saisissante ». Béranger, Edgar Quinet. Proudhon. Auguste Comte. Littré, Edouard Gharton, Georges Pouchet le tenaient de même tous dans la plus haute estime. Hier encore Éli-
i. Dans son volume ia Mer, p. 331.
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Reclus constatait que « Noël, ce délicieux
i ain. ne ressemblait ù personne ' ». Pas un de ceux qui ont approché <>u lu Eugène Noël qui n'ait été frappé de cette puissante et savoureuse
finalité, de cette vigoureuse et rayonnante intelligence, et n'ait emporté de ce commerce une inoubliable impression : Hector Malot.
.< ne Muller. Jules Levallois surtout, qui lut non seulement l'ami mais le disciple de Noël, pourraient ajouter leur témoignage à ceux que je \ iens de citer et au mien propre.
Eh bien, encore une fois, en dehors d'un petit cercle d'intimes, et au-delà du coin de province oii il a vécu et où il est mort, qui connaît Eugène I ? Son tort, sans doute, fut de se confiner dans sa région natale, la Normandie, de ne jamais quitter Rouen, ou, durant une vingtaine d'anm il a rempli ]<•- fonctions de bibliothécaire de la ville. Encore un qui ne savait pas se remuer et intriguer, mendier et se faufiler; qui persistait à
'• Q notice nécrologique, pas^m ; el
' ' . • d Elisée Redos, pp. L-6.
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m tenir debout : qui ae fui rien, pas même académicien, pas même, si je ne me trompe, officier d'académie, <•( qui s'est toute sa vie contenté de l'aire de bonne besogne, de remplir La plu^ noble des tâches, de travailler, au milieu de ses livres et de ses fleurs, à L'instruction, à L'amélioration et au bonheur de tous. ( )n peut dire de ce magistral écrivain, gai philosophe et ingénieux et fécond éducateur, ce que lui-même disait de son compatriote, le poète Louis Bouilhet, l'auteur de r/ns : « Il fut toujours, par situation et par tempérament, un homme simple et très peu bruyant, alors que de nos jours le bruit ne va qu'à ceux qui en font. »
Mais revenons à l'organisateur de nos dîners, à Ernest Benjamin.
A plusieurs reprises, les habitués du Dîner des
Gens de Lettres, et. entre autres, la comtesse Lydie
Rostoptchine. avaient instamment prié Benjamin
de s a^-eoir à son tour, non au fauteuil, mais sur
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La chaise et à la place présidentielles, et il s'était tou; cet honneur. Il finit par l'ac-
cepter, mais, sa délicatesse et sa modestie
habituelles, en choisissant, ou plutôt en nous imposant, pour cette présidence, un mois d'été. -a-ilire une époque où les Parisiens commencent a partir pour leurs villégiatures, et les réunions à devenir très clairsemées. Nous eûmes beau protester, il s'obstina :
- présidences des dîners d'hiver sont réseri «le mieux qualifiés et de plus grands que moi. nous dit-il. J'ai, du reste, des engagements .ris pour le dîner de la rentrée et les banquets -uivants. Si vous voulez de moi, il n'y a donc pas à hésiter, pas à chercher plus Loin que le mois de juin prochain. »
Le ii juin 1900, nous nous donnâmes doncren-
-vous chez Manjuery pour complimenter et
remen i« .-r l'organisateur attitré de nos fêtes. Nous
étions la une cinquantaine : Mmes Jeanne
France, Camille Pert, Gagneur, Paul Georges,
Rostoptchine, Maxime Villemer, Jac-
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ques deGarches, Mai Lyan, Nellj Rager, V. de GréritfUea, etc. ; MM. Henry Fouquier, (Charles Chineholle. Léo Glaretie, Hector France, Jules Mary, Eugène Mûntz, Lucien Pâté, (Gustave Toudouze, Pierre Deconrcelle, Henry de Rraisne, Jules Glère, Louis Collas, F'ernand-Lafargue, Élie Fourès, Ernest Gay, Léonce de Larmandie, Edouard Mack, Paul Robiquet, Quentin-Bauchart, Rodocanachi. Poirier de Narçay, Roland de Gadehol, Louis Gerdebat, etc.. et ce fut Paul Hervieu, alors président de la Société des gens de lettres, qui prit le premier la parole :
«... Il y a longtemps qu'il vous appartenait de présider ce dîner, qui, en outre de sa fondation, vous est chaque mois redevable des attentions le6 plus dévouées et les mieux conduites. Mais, Warwick de notre République des Lettres, vous ne songiez qu'au titre de Faiseurs de Présidents. Avec infiniment de tact, vous suscitiez ceux-ci de toutes parts.... Vous n'aviez jamais voulu vous apercevoir qu'il y avait, dans votre miroir, une de ces physionomies de président, que d'una-
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nimes applaudissements attendaient. Nous avons dû faire violence à votre modestie, à votre dision.... Nous sommes heureux d'entourer en votre personne un écrivain probe et ingénieux,
comme nus livres en témoignent Notre grand
ancêtre à la Société des gens de lettres, Balzac, qui. vous Le savez, attachait tant d'importance à bien choisir le nom de ses personnages, n'aurait conçu votre caractère sans vous appeler Benjamin, comme y a pourvu votre prédestination parmi nous. Je crois avoir découvert la cause secrète des sentiments que vous inspirez : vous êtes très aimé, parce que vous êtes très aimable.... Vos livres complètent et expliquent à merveille l'impression de sympathie que vous laites naître personnellement. Chez vous, le romancier montre une àme de tendresses et de .pules, une virile hardiesse pour mener l'action selon la conscience, et cependant une honnête précaution chef vos héros, un soin de pecter Lee préjugés d'autrui.... »
Min' r ^ostoptehine, au nom des
LE DINER DES OBN8 Ol LETTRES r \ I
femmes de lettres, célébra, «m termes très touchants, *< mm Le talent Littéraire de Benjamin, ni [ualités aimables de bonne camaraderie, qui
lui ont valu l'unanimité «le-, suffrages de L'Assemblée générale, mais cette bienveillance attendrie. ce respect de la femme, qni, dit-elle, donnent tant de charme à nos relations avec Benjamin. » Dans sa vive et commnnicative émotion, l'oratrice alla même — ce qui. à une fin de diner, ne laissa pas de produire un certain etlet : mais les Egyptiens dressaient bien une momie sur leur table, comme « pièce de milieu » — alla même jusqu'à charger Benjamin de prononcer, le moment venu. son oraison funèbre
o Galant et courtois envers nous ici-bas, il nous jette d'une main pieuse des fleurs après notre mort : son oraison funèbre de notre regrettée doyenne Anaïs Ségalas restera dans nos mémoires attendries. Bile lui a même valu ma pratique. — s il a le chagrin de me survivre.... »
Dans sa réponse à ses toasts, Ernest Benjamin retraça avec autant de sagacité de jugement que