‹ Le dîner des gens de lettresChapitre 24 sur 39 · DINER Dl DB I.ll llil · texte numérisé non relu

DINER Dl DB I.ll llil

D'un naturel ouvert, jovial et exubérant, toujours la plaisanterie sur les lèvres et le rire dans les yeux, d'une intarissable fécondité d'imagination, et de la plus allègre et la plus communiçative gaité. vrai Roger Bontenips, boute-en-train de toute réunion, Saulière était on ne peut mieux doué pour ces récits humoristiques et guillerets qu'il éparpillait dans les journaux d'il y a vingt ans. Petit, svelte et dégagé, vil et remuant, les yeux clairs, francs et brillants, il avait, malgré sa tète en cône bizarrement conformée, une physionomie des plus sympathiques : on devinait tout de suite l'aimable compagnon, le brave et excellent garçon.

Il était né à Graulhet, dans le Tarn, vers i845,

orrecteur au XIX* Siècle d'Edmond

ut. on il avait en même temps, je crois bien,

publié ses premières œuvres, fait ses premières

armes. Puis il était entré au ministère de

l'Intérieur, dans le bureau de la Presse, et,

de facilité de travail, avait continué

de plus belL iposer roman- <-t nouvelles,

LB DINBH DBfl GENS DE LSI i ttBfi i \~

a versifier saynètes, fables et chansonnel

Le malheur voulut qu'on licenciât, en i^s'( ou i sv>. un certain nombre d'eniploj es de ce bureau de la Presse, et <ju< Saulière se trouvât parmi eux. Il dut donc, pour vivre, ne \>\u^ compter que sur sa plume, et. quoique ><>n existence et celle de sa femme fussent des plus modestes, une lutte difficile, de pénibles épreuves, commencèrent pour lui. C'était le cas de recourir à son ancien i;agne-pain. de se remettre correcteur, et. de différents côtés, on le lui conseilla. Mais il ne voulut rien entendre :

« Jamais de la vie ! Plutôt mourir de faim ! » Tousceuxqui sont au courant, pour l'avoirpratiqué avec méthode et scrupule, avec science eteonscience du très ardu et très dur métier de correcteur d'imprimerie, ne s'étonneront pas trop de cette répulsion. Pour ce labeur si spécial, qui exige un savoir si varié, une telle application, une si continuelle et si absolue contention d'esprit, de telles incessantes minuties, il faut être doué de qualités particulières, et. ce^ qualités, le sémillant et

>INKR Dl Dl LETTRES

exhilarant conteur ne se les reconnaissait sans

doute pas

Il ne voulait pas davantage s'adresser à sa famille, à un sien oncle notamment, prêtre du «le Grauihet, qui lavait élevé, si je ne me trompe, placé au séminaire, et avec qui il était en froid. Il aurait fallu courber l'échiné, implorer une absolution. . . Non !

Saulière faisait, d'ailleurs, bon visage aux ennuis, et bravait vaillamment la tourmente. Rien ne parvenait à troubler sa rayonnante belle humeur, à refréner son superbe et irrésistible entrain :

« Baste ! On s'en tirera ! C'est un petit moment à pas-er ! C'est la vie. cela! Après la pluie, le soleil : après l'hiver, le printemps !

Le ciel, d'un jour à l'autre, est humide ou serein, Et tel pleure aujourd'hui qui sourira demain.

papillons noirs, et au diantre les isimistes ! »

uni -tes. il n'avait pas assez de quolibet- et de railleries à leur décocher, et Schopen-

n: DINBH DBS GBN8 D1 LBTT1 iy,i

bauer et ses adeptes lui servaient sans cesse de • cible.

nlière et moi, non- collaborions à cette époque, ainsi que plusieurs de dos confrères de la ,cns de lettres : Edmond Thiaudière, Pernand-Lafargoe, Maxime Villemer, Raphaël Lightone, Pontsevrez, aux journaux de Crouzet. V Estafette et V Opinion, et souvent nous nous en revenions le soir ensemble. Immanquablement alors une discussion, toujours la même, surgissait entre Saulière. l'irréductible et enthousiaste optimiste, et l'auteur de t Apprentissage de la vu et de i Proie du néant. Edmond Thiaudière, pessimiste non moins convaincu et non moins ardent.

« Comment. Chagrinier, vous êtes encore de ce monde? s'exclamait Saulière. Vous ne parvenez donc pas à résoudre le dilemme, le terrible dilemme qui s'agite en vous et vous torture. — à savoir si vous devez vous pendre ou vous jeter dans la Seine

Chagrinier, c'était le sobriquet que le facétieux

Saulière, ce sempiternel rieur, avait coutume

l5o D1NKB DI ! '' I. LITRES

d'appliquer à celui qu'on désigne toujours couramment au Comité des gens de lettres par la périphrase « le bon Thiaudière ». et qui est certainement l'une des physionomies les plus originales, un des esprits les plus curieux et les plus remarquables de notre temps.

Edmond Thiaudière. qui a commencé par être avocat, quitta la toge après avoir plaidé sa première cause, et en quelque sorte pour l'avoir née, cette cause. Chargé d'office de la défense d'une jeune receleuse, qui avait contre elle — rtyle du Palais — cinq chefs d'accusation, qu'elle ne contestait nullement d'ailleurs, il réussit à faire écarter par le jury quatre desdits chefs, et, B*il n'épargna pas à sa cliente le châtiment du cinquième, c'est qu'ici la culpabilité était par trop flagrante, et qu'il n'y avait vraiment pas moyen d'esquiver la chose. Ce verdict, qui était en somme un succès, loin d'encourager M Thiau . le dégoûta à jamais du barreau, .■miment! se dit-il, voilà une accusée qui l>able, coupable de tout ce dont on l'a< -

il DINBB DES SENS DE I l5l

case, «jiii L'avoue elle même el Le proclame, <'t j'ai failli la faire entièrement acquitter? Moi. qui place la vérité et la sincérité au-dessus -1»' tout, je passerais ma vie à parler contre ma conscience, à parler contre la vérité, pour gagner de l'argent ? Non. non, pas de ce métier ! »

Et Me Thiaudière lança la toque et la toge aux orties et se fit homme de lettres.

Mais, écrivain, — poète, romancier, journaliste, et toujours philosophe, — il resta plus que jamais le défenseur des petits et des faibles, des déclassés et de tous les vaincus du sort. Très sensible, impressionnable, inquiet, nerveux à l'extrême, il ressemble en cela à un de ses maîtres préférés, à Jean-Jacques, de qui l'on a si justement dit qu'il possédait un derme sans épiderme, un derme à nu. Hommes et bêtes, tout ce qui vit et respire. — et souffre, par conséquent. — a droit à sa pitié, à son universelle commisération :

Moi, je deviens toujours ce que je vois souffrir, déclare-t-il dans son recueil de vers Sauvagerie.

LE BNS DE li:i l .

seulement Thiaudière a perpétuellement s Les yënz, près de >a table de travail, le portrait d une petite chienne qui lui était chère, — 1 11— i l'avait-il baptisée, parce qu'il l'avait trouvée au coin d'une rue, — mais encore c'est à deux autres représentants de l'espèce canine, à ses deux fidèles compagnons Léa et Mosès, qu'il a dédié une de ses œuvres principaelui de ses livres qui est peut-être son préfa Proie du néant. Tout en reconnaissant que « ces chères petites bêtes seraient cent fois plus friandes d'un os de poulet que d'une dédicace », il leur adresse un discours aussi raisonné qu'enjoué et pathétique :

« Ce livre est écrit pour ceux qui souffrent, à ma façon et peut-être à la votre, créatures si bon- <le tout ce qu'il y a et aussi de tout ce qu'il n y a pas dan- ee monde, où notre quart d'heure de vie est un quart d'heure d'angoisse.... Mais, en attendant que nous ayons disparu dans le gouffre éternel, où notre entité doit se briser, il nous reste peut-être encore quelques minutes

i I DIN1 i; DSfl I in- Dl I ! i I EUEfl [53

pour vivre par Le cœur: employons-les. Allons,

Moses, grimpe sur mon épaule, et toi, Léa, bondis sur mes genoux, et, dans L'oubli du passé, du

présent et de l'avenir, joutons à qui sera le plus caressant de nous trois :

Dans un même ordre d'idées, Le voyage qu'Edmond Thiaudière fit à Naples durant sa jeunesse est demeuré célèbre en certains coins du Paris littéraire.

Au lieu de visiter Naples, d'aller admirer Pompéi. Pouzzoles et le Vésuve, on raconte que notre voyageur employa tout son temps — les trois jours qu'il devait consacrer à la cité parthénopéenne — à chercher un hôpital de chiens pour un malheureux roquet qu'il avait trouvé à demi écrasé au sortir de la gare. L'histoire, ainsi narrée, n'est pas strictement exacte. Thiaudière porta bien secours à un chien abandonné, qui geignait et râlait sur le pavé de la rue de Tolède ; il le prit bien avec lui dans sa voiture et le conduisit bien lui-même à l'hôpital: mais ce dévouement ne l'empêcha pas de faire connaissance avec la

ville, ses monuments, son golfe admirable et ses féeriques entonrs.

Se dévouer, se prodiguer, c'est l'occupation et comme la mission de Thiaudière, — véritable apôtre. — sa religion et sa vie.

Encore un exemple de ses « sauvetages » : cette fois, c'est d'un être humain qu'il s'agit.

En 187I1 à Bordeaux, il assiste par hasard à une audience du tribunal correctionnel et au jugement d'un vagabond, piètre chanteur ambulant, qui. condamné vingt fois, aussitôt repris que relâché, avait passé toute sa jeunesse en prison. Thiaudière s'émeut à la vue de ce pauvre homme. « Vagabond ne signifie pas criminel ; Jésus-Christ non plus, se dit-il, n'avait pas une pierre où reposer sa tête.... » A force de démarches, il finit par obtenir non seulement la grâce de son protégé, mais la suppression de la surveillance de la haute police qui pesait sur lui. Il le fait venir alors à Paris, l'installe chez lui, rhéberge pendant plusieurs mois, lui trouve une place, le marie ou l'aide à se marier, — voyez

DINER Dl l'i LETTRES [55

jusqu'où va sa sollicitude ! — lui sert de témoin dans la circonstance, enfin réussit à faire un honnête travailleur et on brave père de famille «le ce chemineau et cet abandonné.

Voilà Thiaudière, « le bon Thiaudière », un cœur d'or et un cerveau d'élite, et, en vertu de cette double qualité, un des plus suggestifs moralistes, un des penseurs les plus pénétrants et les plus sagaces de ce temps.

Plus que personne, Auguste Saulière rendait justice à Thiaudière. appréciait et admirait cette noble et généreuse nature. Mais il était si déluré, si guilleret et goguenard, il aimait tant à « blaguer » tous les tristes et les « chagriniers » !

Pauvre Saulière !

Un soir de mai, en arrivant à l'Estafette, nous apprîmes qu'on l'avait le matin même conduit à l'asile Sainte-Anne. Il était subitement devenu fou, et d'une folie étrange, en complet désaccord avec son caractère et ses idées : il voulait absolu-

LE DINER Dl DE LETTRES

ment se tuer, se couper la gorge. Mme Saulière rît dû cacher, puis enlever de chez elle tout rasoir et tout couteau ; alors désespoir, fureur et rage du malheureux.

Gomment cette violente démence avait-elle pu se produire, éclater soudain? Saulière était non seulement la gaieté personnifiée, mais la sobriété même : il ne commettait et n'avait de sa vie commis aucun excès d'aucun genre ; il écrivait sans fatigue, sans la moindre peine, avec une facilité et une rapidité qui auraient eu même besoin souvent d'être modérées. A quoi donc attribuer ce brusque détraquement cérébral?

Entre autres hypothèses, les médecins émirent l'avis que la conformation du crâne du malade, sa tête pointue, piriforme, était peut-être la cause ette lésion. La cervelle n'avait pu se développer à l'aise, avait été comprimée, gênée. Tant il y a que le pauvre Saulière gisait, sanglé dans une camisole de force, lorsque nous allâmes le voir à Sainte-Anne, Thiaudière et moi. Et il pertit à parler de se couper la gorge, à réclamer

i 1 I > I N I l; D1 DE LKTTRB8 I.>;

rasoirs, qu'il avait placés là, qu'il ne retrouvait plus, qu'on lui avait BÛremenl volés....

Un mois après, le [6 juin iss;. <>n L'inhumait au cimetière de Bagneuz, et c'était justement Edmond Thiaudière qui avait mission de lui adresser le dernier adieu au nom de la Société des gens de lettres :

« Ah ! je ne doute pas, s'écriait-il, après avoir rappelé « cette agonie de six semaines, toute pleine d'effarements, toute peuplée de fantômes sinistres, et si propre à troubler l'optimisme le plus ingénu,. . . je ne doute pas que, s'il eût été rerais en possession de son esprit, ne fut-ce qu'un instant, durant les six semaines qui ont achevé si misérablement son rêve de gloire et de bonheur, il serait convenu que son ami le pessimiste, si spirituellement raillé par lui sous le nom de Chagrinier dans l'un de ses plus curieux livres en vers, était, hélas ! dans le vrai. Mais n'est-ce pas une grâce qui a été faite à Saulière. à travers le malheur foudroyant dont il a été l'objet, que son incapacité même de le sentir? »

LE DHfBB DBS (iENS DE LETTRES

u est pas tout, et la tombe d'Auguste Sau-

edlait bientôt se rouvrir.

L'affreuse maladie de son mari, son internement dans un asile d'aliénés, sa mort enfin, si promptement survenue et si désirable, hélas! autant de coups terribles pour Mme Saulière. Comme bon nombre de nos plus gaulois écrivains, comme Vadé, comme Piron, comme Désaugiers, comme Emile Debraux, l'auteur des Leçons conjugales avait toujours fait excellent m «nage avec sa femme, et, entre elle et lui, avaient sans cesse régné la plus solide et la plus tendre affection, l'union la plus cordiale et la plus étroite.

Mme Saulière, qui, selon l'expression d'Edmond ïhiaudière, u fut une héroïne dans la lutte pour I* vie, — pour la vie de son mari », n'eut pas la » de supporter cette brutale séparation, et, quelques jours après, elle tenta de se donner la mort. Tout entière à son inconsolable douleur d désespoir, l'esprit comme irrémédiablement affaibli, elle alluma un réchaud dans

i I D1NEB l'i DB i.iTi ai g [5g

l'humide appartement qu'elle occupait rue S vanduni. et se prépara à aller rejoindre L'époui

tant pleuré. Ce furent les voisins qui arrivèrent : le charbon avait communiqué le l'eu au plancher, une épaisse fumée s'était répandue dans l'escalier.... On pénétra dans la pièce, on s'empressa de donner à la moribonde les soins les plus urgents, puis on la transporta à l'hôpital de la Charité.

De parents, elle n'en avait aucun, ou du moins aucun d'eux ne vint à son secours, aucun ne se montra ; et quand la concierge fut invitée par le commissaire de police à prévenir quelqu'un de la famille, c'est à Thiaudière qu'elle s'adressa, c'est Thiaudière qui accourut, qui se chargea de veiller sur cette malheureuse veuve, et tenta, — lui. l'apôtre du pessimisme, l'ennemi acharné de la vie, — de la rendre à la vie.

Il découvrit sur les hauteurs de Jouarre, dans un site fait à souhait pour charmer les yeux et reposer l'esprit, une maison de retraite, où. avec l'aide du Comité des gens de lettres, il fit admet-

LE DINBB DBS OKNS DE I E I rRBS

tre Mme Saulière. l'y installa de son mieux. L'exhorta à prendre courage, et lui promit de aper -ans retard défaire transporter près d'elle, dan- le cimetière de l'endroit, les cendres de son mari.

De son côté, elle s'engagea à être raisonnable, à se soigner, à faire tous ses efforts pour se rattacher à l'existence...

Hélas ! elle ne tint pas longtemps ce serment. Vers le milieu de novembre suivant, on la trouva pendue dans sa chambre, derrière la porte. tte fois, elle ne s'était pas manquée.

Et le pauvre Auguste Saulière repose aujourd'hui auprès de sa dévouée et vaillante compagne, dort son dernier sommeil sur ce coteau de Jouarre où il n'avait jamais mis le pied de son vivant, et qu'il n'a jamais vu.

Charles Chincholle. — Notre héraut d'armes. — « Soyons

I ssienrs ! 0 — Vrai malheur et vrai mérite se

lient. — L'héritage de M. Bovary.— Histoire d'un phono-

l»he. — Le Musée de Picardie. — Belle soirée. — Scholl et

Chincholle. — Un règlement de police.

De même qu'Ernest Benjamin était l'organisateur de nos banquets, l'intendant de nos fêtes, Charles Chincholle méritait d'être appelé, — et nous l'appelions, — notre héraut d'armes. Tel que ces anciens ofliciers royaux qui avaient mission d'annoncer au populaire les tournois, réjouissances et solennités, et de tenir registre des noms et blasons des chevaliers, Chincholle. le doyen

des reporters et le plus assidu de nos convives.

Il: DINER DES GENS DE LETTRES

oe manquait jamais, en effet, de publiera son de

trompe Le compte-rendu de nos réunions, avec tous Les détails du programme et les noms et titres des principaux assistants.

Entré dans la Société des gens de lettres en i885, Charles Chincholle a fait pendant onze ans partie du Comité, et il y a successivement rempli les fonctions de secrétaire, de questeur et de viceprésident. Durant presque tout le cours de ces onze années, j'ai été non seulement son collègue au lit»-, mais le plus souvent son voisin de table à nos séances hebdomadaires ; j'ai eu ainsi occasion de le voir de près, d'échanger avec lui bien des souvenances ou d'intimes remarques, et de cette assidue fréquentation et de ce long voisinage était résultée entre nous une cordiale amitié.

(rai. souriant, simple, sans façon, .serviable envers tous et toujours heureux de faire plaisir, dune obligeance excessive et qui ne laissait pas, au Comité du moins, dans la répartition des avances et des secours, d'avoir ses inconvénients, onisait et pratiquait la libérale

] ! MM i; D DE ll.l I BJ58

devise de Zola: « Soyons généreux, Messieurs]

N';iy«.n< pas jans cesse la crainte de noua tromper ou d'être trompés ! Que les mensonges et escobarderies des mendiants professionnels ne n«»u-> masquent pas des besoins existants, de véritables souffrances, et ne portent préjudice à aucun de nos confrères malheureux ! »

Car c'est là le danger qui règne dans toute société de secours mutuel, l'embarrassante et fâcheuse alternative devant laquelle se trouvent à chaque instant placés les membres du comité d'administration : risquer de repousser une réelle infortune, par peur d'être dupés et d'encourager le métier de quémandeur et d'exploiteur.

Et — force est bien de le reconnaître, hélas 1 — c'est aux professionnels, aux mendiants habituels et habitués, attitrés et experts. — c'est-à-dire aux malheureux les moins intéressants, en somme, — que va inévitablement et fatalement, dans presque toute société, une très grosse part, sinon la plus grosse, des fonds de secours. Ces mendiants et exploiteurs savent à quelles portes ils peuvent

If»4 IX DINER DES GENS DE LETTRES

frapper, quel moment est le plus propice pour obtenir davantage, à combien se monte le budget des allocations et subsides, et combien il reste en caisse, quelles démarches il est important d'eflectuer. quels arguments il est bon de faire valoir et de mettre en jeu pour attendrir, circonvenir et rov 1er les dispensateurs de la manne. Ils n'oublient rien, ces madrés compères, observent une à une et scrupuleusement toutes les précautions, savent jouer on ne peut mieux de l'instrument. Les autres, les indigents qu'on pourrait appeler méritants, ignorent toutes ces ruses et ces trucs ; le plus souvent ils se taisent, n'osent se montrer. Le vrai malheur est un peu, est beaucoup comme le vrai mérite : il se cache, il faut l'aller trouver ; — et ce n'est pas toujours chose facile que de le découvrir. Aussi, quand on n'a aucun doute sur la sincérité de la demande, sur la réalité et l'urgence de la détresse, avec quel empressement chacun se fait l'avocat de cette infortune, avec quel ensemble les mains se lèvent pour voter la plus forte -omme disponible !

DINER DBS '.! SS DE I M IHI> l65

Chincholie, lui. avait des trésors d'indulgence et plaidait la cause do tous, — de presque tous. Parfois, il commençait par eu faire l'aveu : « La cause est bien mauvaise, le solliciteur est un de nos habitués les plus infatigable-. Les plus insatiables : il y a à peine quinze jours que nous lui avons donné, et le voilà encore qui repasse! Je n'en disconviens nullement : il abuse! Mais, Messieurs, il y a là un cas spécial. une situation exceptionnelle, digne du plus grand intérêt, que je vous demande la permission de vous exposer. ...»

Et il continuait, il insistait, il bataillait, jusqu'à ce qu'il eût persuadé l'auditoire.

S'il n'y parvenait pas, si l'on rejetait définitivement sa trop clémente proposition, il n'était pas rare de le voir se cabrer et se fâcher. Il y avait de l'enfant en lui, de l'enfant généreux et crédule, à la fois, comme on l'a dit. roublard et candide, tour à tour jovial et mélancolique, exigeant aussi par instants, vif. prompt et volontaire. Je me souviens qu'il y a une dizaine d'an-

•INKB DES -in- DB LETTRES

i, a une ouverture, comme on venait

constituer le bureau du Comité et qu'il n'avait pas été réélu questeur, ainsi qu'il le désirait, il s'emporta au point de lancer au milieu de la table sa serviette bondée de papiers, et de nous décocher les plus désobligeants discours. Notez qu'il était absent au moment de ce malencontreux vote, qu'aucun de nous ne connaissait ce désir, et que nous avions tous pour Ghincholle trop d'estime et d'affection pour le froisser de parti pris en quoi que ce fût. La preuve, c'est qu'aussitôt le désir exprimé et connu, on s'empressa, par un nouveau vote, de démolir ce qu'on avait fait et de décerner au bouillant Chincholle ce titre et ces attributions de questeur, auxquels il paraissait tant tenir. Il est juste d'ajouter qu'avec l'âge cette juvénile ardeur et ces vivacités s'étaient de beaucoup calmées.

Mais, au contraire des enfants qui ont hâte de

vieillir et se donnent volontiers pour plus âgés

1 s ne le sont, lui, il aimait quelque peu à se

rajeunir. Voyez à quelle époque le font naître le

LE DINEB DES &BK8 DE UTTUES 165

dictionnaire «1»' Larousse ou le Vapereao et La

plupart des nombreux articles publiés à l'occasion de sa mort : le plus souvent vous trouve comme date de sa naissance : 16 juillet [845, sinon même 1848, quand, en réalité, il naquit à Chauny le i(> juillet i843. De même, un journal, un périodique ou recueil quelconque voulait-il reproduire ses traits et lui demandait-il sa photographie, il n'avait garde de choisir la plus récente. « D'ailleurs, disait-il parfois et avec assurance, j'ai le temps d'être chauve ou de m 'exhiber en cheveux blancs. On ne meurt pas avant quatrevingt-quatorze ans dans ma famille : c'est l'âge auquel mon père, mon grand-père, mon arrièregrand-père ont quitté ce monde ; ainsi !... »

Il s'était marié très jeune, et, tablant sur un gros héritage qui ne devait guère tarder à lui échoir, avait assez largement mené la vie dans ses belles années. Cet héritage assuré, c'était celui de son parrain, et ce parrain n'était autre,

m'a-t-il affirmé, que le fameux médecin D..., immortalisé par Flaubert sous le nom de Bovary. Gomment, par suite de quelles relations de famille, de quelles rencontres et quelles conjonctures. Charles Ghincholle, originaire de Ghauny en Picardie, -avait-il été tenu sur les fonts du baptême par l'officier de santé normand installé « 1 ; 1 1 1 s le village .le Ry, près de Rouen, malchanceux «'poux de la fringante Emma (de son véritable nom Delphine G...), je ne me charge pas de vou> L'expliquer, Ghincholle ayant négligé de me 1- dire : je me borne à vous répéter de mon mieux et aussi exactement que possible ce qu'il m'a plus d'une fois conté, voilà tout. Tant il y a que cette mirifique succession lui échappa. Le parrain ayant pris à son service deux accortes jouvencelles — il ne lui fallait sans doute pas moins que la paire pour se consoler de sa catastrophe conjugale — et leur ayant octroyé à toutes den 4<s vivants de sa tendresse, tint aussi

à leur laisser an souvenir moins gênant, une compensation à son avis bien méritée : par testa-

il: DDfBB DES &BN9 DE LET1 l6o

ment dûment rédigé, il Icar Légua toul son avoir. Adieu Les brillantes espérances de Chincholle, cette superbe fortune qui avait toujours miroité

:tt ses yeux ! Lé seul Legs que lui lit son parrain consista en une modique somme de cinq

mille francs, que ledit ou soi-disant (maries Bovary chargea de vive voix, à son lit de mort, la plus dévouée de ses gouvernantes de remettre au cher tilleul, et que celle-ci s'empressa d'ailleurs de garder pour elle. Chincholle eut beau L'appeler en justice, attaquer ces dispositions testamentaires, salaire déguisé et récompense certaine de l'inconduite. prime et encouragement au libertinage, il perdit son procès.

11 n'y avait plus à se leurrer ni à hésiter, il fallait travailler pour vivre.

La Plume au. vent, son premier livre, parut en 5, chez L'éditeur Gourniol. « Composé de mes péchés de la vingtième année, écrit et corrigé dans ma chambre d'étudiant, ce volume n'a pas tardé à être renié par moi. Depuis une quinzaine d'années, chaque fois que je le rencontre, je me

hâte de l'acquérir pour le mettre en lambeaux. » avoue-t-il dans une longue dédicace manuscrite, rapidement tracée par lui en tête de mon exemplaire, durant une de nos séances du Comilé. volume, continue-t-il, se termine par une comédie mal faite (la Paille et la Poutre), d'où j'ai tiré VOncle Margottin, un vaudeville qui dure vingt-cinq minutes, et qui est, de toutes mes oeuvres, celle qui m'a rapporté le plus d'argent. »

C'est à propos de l'Oncle Margottin, représenté aux Folies-Dramatiques en avril 1870, que Barbey d'Aurevilly signalait « le sentiment du comique » et « la réelle vocation théâtrale » de l'auteur.

A l'Oncle Margottin succéda un gros drame, mouvementé et poignant, pour lequel Chincholle loua une salle, celle des Nouveautés, et s improvisa directeur de théâtre. Un soir, il Imagina — il avait volontiers de ces idées singut drolatiques — d'ajouter sur l'affiche cette annonce : « Entrée libre pour les femmes

ELB8 i;i

adultères. » L'histoire ue dit pas si celles-ci

répondirent à l'invite et afiînèrent au contrôle.

Alexandre Dnmas père, dont Ghincholle lut

un tics secrétaire mile de Girardin, qui le

compta parmi ses collaborateurs, fuient ses initiateurs i aides dans cette carrière du

journalisme et spécialement du reportage, ou il devait s'acquérir une influence incontestée et un universel renom. Son ardeur d'allure, son liai entrain, son esprit enjoué, original et prime-sautier avaient séduit Villemessant, qui le prit avec lui au Figaro en 1872, et où Chincholle collabora assidûment, soit sous son nom, suit sous divers pseudonymes : Georges Rip, Henri Hamoise, etc., jusqu'au moment de sa mort.

De ces trente années de collaboration quotidienne à un journal aussi répandu, qui le mettait en rapport avec tant de monde, il lui restait quantité de curieux souvenirs, d'intéressantes et intimes anecdotes. En voici une, des dernières que je lui ai entendu conter.

-que le célèbre inventeur américain Edison vint en France, peu après 1880, il voulut, pour remercier le Figaro des articles publiés sur lui, Laisser à son directeur Yillemessant un témoignage tout personnel de sa reconnaissance. Il lui fit présent d'un magnifique phonographe, un modèle perfectionné et tout nouveau, devant lequel, le soir même, tour à tour, vinrent parler tous Les rédacteurs du journal, et où non seulement leurs voix, mais leurs locutions habituelles furent enregistrées. Yillemessant, par exemple, n'avait pas manqué de s'exclamer : « Ah ! elle est bien bonne, mes enfants! » Francis Magnard, qui avait grandi au séminaire et frisé la prêtrise, articula : » Encore un défroqué qui vient me relancer 1 » Auguste M arcade, fort en thème et fervent de la citation latine, lança un Agnosco ceteris oestigiaflammœl De son ton de fausset ou de castrat, Albert Wolff glapit, lui aussi, quelqu'un de ses mots coutumiers ; Henri Chabrillat fit de même. Aujourd'hui, Yillemessant et la plupart de ses anciens collaborateurs. Magnard,

! i: hiNKi; DES GENS DE I il i SES 1^3

Marcade, Wolff, Ghabrillat, etc., sont morts, el Les sons de ce phonographe, ces phrases si con- QUes ja«lis et retentissant maintenant tontes seules, quand les êtres qui l<-< prononçaient si délibérément, et dont ell«'< étaient comme la caractéristique et la personnification, ont pour jamais disparu, produit un effet si étrange, si lugubre, qu'on a fini par reléguer le macabre instrument dans un placard, dont, pour plus de sûreté, on a caché ou égaré la clef.

Chincholle qui, outre ses innombrables articles de reportage et d'actualité, a écrit une douzaine de romans, huit pièces de théâtre, cinq ou six volumes d'histoire contemporaine ou de biographie, et quantité de nouvelles, de fantaiet variétés, se sentait fatigué dans ces derniers temps et ne dissimulait pas son besoin de repos.

Un de ses rêves les plus ardemment caressés,

surtout à l'époque où il était « le Dangeau du

générai Boulanger ». avait été de se voir créé directeur d'un « Musée de Picardie », qu'il aurait in-titué et aménagé dans le château de Pierrefonds. C'était même un peu pour cela, aûn de se procurer des titres à ce poste, qu'il avait fondé un journal spécial. l'Estampe, qui devint ensuite V Art du Collectionneur.

Nommé chevalier de la Légion d'honneur en janvier [901,0 avait été fêté à cette occasion dans un banquet pour lequel le plus grand salon de Iftarguery, le salon moyen-Age, s'était trouvé trop u. Deux cents convives se pressaient et se tassaient jusque dans les couloirs, une trentaine d'autres durent se réfugier dans diverses salles voisines, et les lettres et télégrammes d'excuses et de compliments s'élevaient en piles sur la table. Ce fut une belle et triomphale soirée pour Chincholle, qui ne vit jamais mieux qu'en cette onstance que de sympathies il s'était acquises, combien d'amis il comptait dans tous les mondes parisiens.

À la mort d'Aurélien Scholl, avec qui il était

Ll DlIfEB DES GENS DE LET'I I 1~>

<lr Longue data intimement lié. et qui disait si

bien ae lui : « Chincholle. c'est mon saint en Au\ (Ghaihl Scholl), il lui avait suc

comme président du Cercle de L'escrime et dos

arts : nul ne pensait alors qu'il suivrait de si } dans la tombe ce compagnon et ce maître qu'il aimait d'une tendresse profonde, et dont la perte l'avait très vivement affecté.

Un autre deuil, encore plus cruel, 1 trappe durant ces dernières années : il avait perdu on lils de vingt-deux ans, un fils qu'il adorait, et le cœur lui saignait toujours de cette inguérissable blessure. Il avait fait transporter le corps de ce fils dans le cimetière de Cergy, près de Pontoise, là où sa famille passait la belle saison et où il lui était si doux d'aller se reposer quelques soirées de temps à autre.

« Ce qui me navre, me disait-il un jour, c'est que je ne serai pas enterré à cùté de mon fils, tout contre lui, que nous serons séparés.... J'ai chez moi une parente très âgée, appelée, selon toute probabilité, à partir avant moi, qui pren-

' m DES &KNS l>K LETTRES

dra place, par conséquent, dans mon caveau mortuaire immédiatement au dessus de mon cnl'ant. et — je me suis bien renseigné! — on ne peut pas intervertir l'ordre chronologique des bières dans les caveaux ; les règlements de police s'y opposent formellement.... Non, hélas ! il n'y aura pas moyen !... »

Et c'est dans ce petit cimetière de campagne que vient d'aller s'étendre à son tour Charles Chincholle. là que, selon ses pronostics, près de son fils, mais non en contact avec lui, il dort son dernier sommeil.

douard Montagne: Chez 1"- tigres; Une grande douleur. — Léon de la Brière: Un coup de poignard ;« Les charcutiers ne mangent pas de boudin »: Un excellent livre — Arsène ye : A Compiègne; Une dame qui se trompe. — Louis Énault : La jeunesse en cheveux blancs ; Un qui se rattrape; Macabre mystification. — Le généra] Eung: Louise Colefc à Milan; Bataille de dames. — Tonv Révillon et Balathier de . une : A ta mort Ai s! » « Vive Révilton ' -

Emmanuel Gonzalès, qui. pendant vingt-quatre années consécutives, fut tous les ans réélu délégué du Comité des gens de lettres, s'est acquis le renom de délégué modèle. A sa mort, en is*j. il tut remplacé par Edouard Montagne, auteur de nombreux romane de nouvelles et de pièces de théâtre, qu'il avait trouvé moyen d'écrire tout en remplissant à l'Assistance publique les fonctions

d'économe, puis de directeur d'hôpital. Il venait tenir de cette administration sa pension de retraite, quand le Comité lui confia le poste laissé vacant par Gonzalez.

uard Montagne, qui atteignait alors la

tantaine, était un homme de haute taille et de belle prestance. Il aimait à causer, et sa conversation, émaillée de nombreux souvenirs, était pleine d'intérêt et de charme. Il habitait, sur les hauteurs de Belleville, un coquet pavillon entouré de verdure, et dont une vaste pièce était tout entière garnie de vitrines renfermant une

.ulière collection, — une collection de serrude clefs, de verrous et de cadenas de toutes les époques et de tous les pays.

Montagne avait trois enfants, deux garçons et une fille, qui est devenue la femme de notre confrère Schalck de la Faverie, l'érudit bibliothécaire de la Bibliothèque nationale et le délicat et subtil romancier d'Ames troublées, d'Incompatibles, de Sauvée, etc. De ces trois enfants, l'un

nx, un lils de vingt et quelques années, lui

DÏNEH M DE LETTRES \~\)

fut soudainement enlevé, et par la plus horrible mort.

c Lt* fils, que j'ai en occasion île rencontrer à l'un de nos dîners, où son père paraissait m heureux et si lier de L'amener, était attaché au ministère des Colonies, et occupait, auprès du gouverneur de l'Annam et du Tonkin, l'emploi de commis de résidence. C'était un aimable et gentil garçon, d'aussi belle taille et aussi bien découplé que son père, un robuste et solide gaillard, à qui de longs jours semblaient promis.

Un soir de juillet 1896, ce jeune homme, chargé d'une mission par son chef, à Nhatrang(Annam), cheminait à travers la brousse et pressait le pas pour arriver à destination avant la nuit, quand il fut surpris par un couple de tigres et à demi dévoré par eux.

Aussitôt la nouvelle parvenue au ministère des Colonies, on songea à la communiquer, avec tous les ménagements possibles, à la famille, et, dans

cette intention. M. D directeur d'un des

services ministériels, pria notre confrère Jules

in» LE DINER DES GENS i»K LETTRES

Clère, membre du Comité des gens de Lettres ei vieil ami d'Edouard Montagne, d'aller trouver celui-ci et de le préparer au lugubre événeinent.

L'entrevue — je tiens la chose de Jules Clère lui-même — présenta une bien poignante particularité.

Clère avait beau insinuer, puis allirmer et ter à Montagne qu'il était parvenu au minisuii télégramme contenant de très i'àcheux détails sur la santé de son fils, Montagne se refusait obstinément à comprendre:

« J'ai reçu ce matin une lettre charmante de lui : il se porte à merveille. . .

— Mais, mon pauvre ami, depuis sa lettre. . . Il n'est jamais malade ! Il est fait au climat,

il est d une sobriété à toute épreuve, et ne redoute absolument rien '

C'est par dépêche télégraphique qu'on a appris cette gravité, reprenait Clère.

— Cela ne le concerne pas, encore une fois ! Lui, il '-^t bien portant, vigoureux. . .

M D1N] ENS DE i.r .1 i iSi

— Mais, im.ii pauvre Montagne, on est bien portant on jour, puis te Lendemain. . .

— Qu'est-ce que vous me chantez là ! Je vous

dis que je n'ai pas à m'inquiéter de la sant< mon fils, qu'il n'est nullement malade ! Pourquoi voulez-vous ;i toutes forces qu'il en soit autrement ?

Mais je ne veux rien ! C'est. . .

— Pourquoi persister à me mettre ainsi martel en lôte?

— Parce que je suis envoyé vers vous exprès

par D Lui-même, finit par répliquer Jules

Clère. parce que je suis chargé de vous prévenir, ollicieusement ou officiellement, à votre choix, que votre fils est très dangereusement atteint. . .

— Mais non ! Laissez-moi donc tranquille ! Je vous dis et je vous répète que j'ai reçu de lui ce matin même, ce-ma-tin-mème. une lettre excellente ...»

Il fallut que Jules Clère se décidât à lui déclarer alors sans plus d'euphémismes et de circonlocutions, tout à trac, ce qui en était : qu'il ne

DINER Dl M l-li i

s'agissait pas d'une maladie, que -<»n fils avait attaqué par des tigres, tué et en partie mangé par eux. que la chose n "était malheureusement que tr.»p certaine, et que lui, Jules Clère, avait mission de L'informer de cette horrible aventure.

Montagne de courir alors au ministère des Colonies, et d'interroger lui-même M. D

Des scènes navrantes, et qui depuis se renouvelèrent bien souvent, se produisirent : le pauvre père ne pouvait accepter son malheur ; il accusait celui-ci ou celui-là de criminelle incurie, d'odieuse lâcheté, et réitérait ses protestations à tout propos, les faisait entendre à tout venant, sans se lasser. Il ne pensait plus qu'à son infortuné fils, à sa mort épouvantable, ne parlait plus d'autre chose, se désintéressait de tout le reste.

Son caractère et ses idées se trouvèrent irrémédiablement altérés par ce cruel coup. Il devint sombre «-t farouche, brusque, fantasque, irascible; il vieillit de dix aimées en quelques mois; le plus en plus abattu, à jamais inconsolable

i I DINER DI - '.l SIS DB LB1

et d . il s'éteignit de douleur, après deui

an>> de cette obsession, de onie.

Un antre de nos confrères, Léon de la Brière, rédacteur au journal orléaniste le Soleil auteur d'ouvrages de Littérature pieuse, < >rdre

de Malte, les dans le monde, Montaigne

chrétien. Pensées chrétiennes, etc., avait été frappé quelques années auparavant d'un chagrin du même genre, d'un « coup de poignard au cœur », comme il le disait en nous contant sa peine. Son fils, à lui. n'avait été ni tué ni mai par les fauves: mais il n'en était pas moin^ mort, mort au monde, ce fils : il s'était cloîtré dans un couvent et voué à la vie monastique.

En vain, plusieurs d'entre nous insinuaient-ils à La Brière que. ce « coup de poignard ». il devait bien un peu s'y attendre: qu'avec les idées de catholicisme ardent qui étaient les siennes, — il était ou aurait voulu être chevalier de

l8^ i E DINER Dl - &1 WS M. l Kl rRES

.Malte, avait t'ait partie des zouaves pontificaux, et combattu à Mentana pour [Indépendance de I\. et qu'il avait inculquées à son fils, il n'y avait rien d'étonnant que ce fils sacrifiât à son salut éternel les courtes et trompeuses joies de la terre, quil ne recherchât et ne voulut que Dieu, — Dieu seul: La Brière hochait la tète et soupirait, en appuyant la main sur sa poitrine, à l'endroit où le coup avait porté, où saignait la blessure.

tait un homme obligeant et bon. doux et accort. toujours très correct et d'une distinction parfaite, dune loyauté chevaleresque. Sa taille dépassait la moyenne, et cette grandeur le gênait beaucoup lui valait, disait-il, trois inconvé-

nients :

« bâbord, en voyage, dans les chambres d'hôtel, impossible de trouver un lit où l'on puisse s'allonger! Ensuite, impossible d'entrer dans un fiacre sans bosseler son chapeau! Impossible enfin de se procurer canne ou parapluie de longueur convenable

La Brière eut un jour un curieux dialogue

i î: DINBH DBS Gl WS DU i ri ; B [85

la, alors que celui-ci présidait Le Comité des gens de l«-tii 'es.

Oe parlait de La quantité de volumes publiés par l'auteur de la Débâcle, et de La prodigieuse somme de travail que représentent ces milliers et milliers île pag

\ >us ne devez pas avoir Le temps de Lire beaucoup, monsieur te président, disait La Brière. Saut' les ouvrages où vous avez besoin de vous documenter pour vos romans, pour vos études sociales, vous ne devez jamais ouvrir un livre. D'autant plus qu'il y a les journaux quotidiens à parcourir, ce qui n'est pas une petite affaire !

— Nous en sommes tous là plus ou moins, interrompit Zola. Quel est donc celui d'entre nous qui s'amuse à lire, j'entends à lire des livres, sans y être contraint par un travail qu'il inédite et prépare, par une œuvre qui nécessite des recherches dans ces livres mêmes? Il n'y a que les flâneurs, que les paresseux, qui ont le temps de lire !

— Pourtant, mon cher président, nos meilleu-

l86 LE DINER l'i I>B LKT1

Lectures, celles qui nous procurent Le plus de plaisir, sont précisément celle- qu'on fait pour pour elles seule-

— Bah ! Bah ! Kst-ce que les charcutiers s'avijamais de manger du boudin? Mais non, mon ami! Ils laissent leur marchandise aux clients ! » lança Zola comme point d'orgue.

L'académicien Guvillier-Fleury n'était, pas plus que le père de Nana, passionné pour la lecture dé-intéressée, et il n'avait pas comme lui L'excuse d'un absorbant et colossal labeur. Avec lin sourire habituel, sa constante aménité, non dépourvue d'attique ironie. La Brière racontait volontiers les détails d'une visite qu'il avait jadi- faite à celui que Victor Hugo appelait pudiquement M. Villier-Fleury, visite qui démontre derechef toute la justesse de cette remarque de Sainte- Hi-uve : « Les grands auteurs, une fois arrivés à la gloire, se lisent et ne lisent guère qu'eux-mêmes ! ». Ht combien i<i d'écrivains se

:>ibnand et son qroupe littéraire, t. I, p. 909 liernanlin de Saint-!',

i i: DINKB Dl Dl : i.n RBS I v;

croient « grands auteurs »,se Ggurenl être « arrivés à La gloire m combien, en dehors d'Emile Zola, de Pierre Loti . de Victor Hugo -. de Lamartine, de Bernardin de Saint-Pieri « ne lisent guère qu'eux-mêmes » !

La Brière donc avait présenté uu de ses livres, Madame de Sévigné en Bretagne, à un concours académique, et, ayant appris que le rapporteur de ce concours était M. Cuvillier-Fleury. il alla le voir II lut reçu avec la meilleure grâce du monde :

« Vous pouVez être assuré que je défendrai chaudement votre livre, qui est très remarquable, qui est excellent !

— Merci, monsieur! s'empressa de répondre La Brière. Et merci d'abord d'avoir eu la bonté de me lire !

I. Je ne lis jaunis. . Par paresse d'esprit, par frayeur inexpliquée de la p< osée écrite, par je ne sais quelle lassitude avant ir commencé, je ne lis pas. ■ Pons Loti, Di$cowr$ de réception ternie fran . V: t rHogo n'avait pas un seul livre chez lui » [Jolis Simon, •p. Gsoacts Bbumel, leLivreà Ira Victor

lisait très peu. a Suntk-Beoe, Nouvelle Correspondance, p. 280.)

— Vous Lire? Non! riposta L'académicien. J'exagérerais... .!«' n'ai pas un*' minute à moi, et je ne \\- i

— Mais alors... murmura La Brière interloqué, lisiez-vous pas que mon livre vous avait paru

— Très, très remarquable î Je ferai tout mon possible pour qu'un prix, ou tout au moins un

. ment «le prix, vous soit attribué. Vous le méritez sans conteste.... Ma femme me le répétait encore ce matin.... Elle est très contente de votre ouvrage, <■ vraiment ! Depuis quatre

jours, il ne quitte pas sa table de nuit, et il L'endort chaque soir; aussi elle en fait le plus grand

. en dit le plus grand bien. C'est un livre exquis

Arsène Houssaye, qui avait été président delà ■ les £<ins de lettres et en était devenu président honoraire, assistait, lui aussi, fréquemment à nos banquets. Au dernier qu'il présida,

I i DINER DBS OBNS DB il i I 1:1 ES

en mars i8q3, il nous conta en petit comité et à mi-vou une bonne histoire, on i><'u risquée, mais mi sait que 1<- très galant auteur des Grandes D • et des Courtisanes du Momie, tout en évitant les mots crus et les trivialités, ne redoutait pas les situations scabreuses

Une de nos consœurs, ex-actrice, jadis fort élégante et fort belle, et encore des plus fringantes, que je me garderai bien de désigner autrement que par l'initiale Z..., assistait à ce dîner, et, en arrivant, n'avait pas manqué d'aller saluer le président, — et lavait salué le sourire aux lèvres, la menotte tendue, avec la plus cordiale assurance, la piu^ aimable et gracieuse familiarité. A peine avait-elle t'ait demi-tour :

« Quelle est donc cette dame? » demanda Arsène Houssaye, qui approchait de ses quatrevingts an» et n'avait probablement plus toute sa sûreté de mémoire d'autrefois.

« Mme Z.... » lui dit-on.

A ce nom, il poussa un « Ah ! » d'étonnement, et sa belle figure, à la barbe olympienne, s'illu-

i.i; DINEB M M 1.1 i TUES

mina, connut' a L'apparition d'une joyeuse évocation.

a Comment ! c'est elle ? Ah !! »

Gomme cela remontait loin, et comme ça le rajeunissait ! C'était un soir d'été, au château de Compiègne, à l'époque où Napoléon III invitait par séries les plus notables personnages de L'empire, savants, écrivains et artistes. Les appartements de ces invités, ou, plus exactement, leurs chambres, étaient toutes situées à l'étage supérieur d'une des ailes du château, et donnaient toutes sur un long corridor desservant e aile. Toutes ces portes, uniformément peintes en acajou, et se succédant à égale distance l'une de l'autre, se ressemblaient tellement que rien n'était plus facile que de se tromper, de les confondre, surtout si l'on ne prenait pas garde au numéro d'ordre inscrit au-dessus d'elles.

Ce soir-la. les invités avaient regagné leurs

gîtes respectifs, après une journée des mieux

remplies : excursion à Vieux-Moulin et au mont

it-Marc dans L'après-midi; après le dîner.

représentation, dan- la salle de spectacle du chatefc, par Les artistes du Vaudeville. L'un de on «1rs plus i\ enants, «le- plus aimables et «les plus aimés, était en train de se déshabiller, quand soudain sa porte s'ouvrit en coup de vent, et une des actrices, la blonde et sémillante Mine Z ... court-vêtue et à peu près

dans le simple appareil I »'une beauté qui va se livrer an sommeil,

se précipita dans la chambre :

« C'est moi.... Me voici ! »

Mais aussitôt elle se rejeta en arrière, voulut s'enfuir :

« Oh ! pardon.... Je me trompe....

— Nullement, belle dame ! s'empressa de répondre notre galant chevalier en se rapprochant de la porte, de façon à couper la retraite à cette ravissante intruse. Non. tous ne vous trompez pas.... »

Et la capiteuse Mine Z... ne s'en alla, en ellet. que le lendemain matin.

Comme c'était loin, ces enivrants souvenirs !

«ER DBS BNS DE Ll.l 1 M s

Le romancier Louis Énault, que le Dîner des Gens de Lettres compta longtemps parmi ses plus assidus convives, était aussi un très fidèle servant des filles dÈve et adorateur de la beauté. A l'époque où je commençais à le rencontrer dans les salons de Marguery, il atteignait Lien ses soixante-dix ou soixante-douze hivers, ce qui n'avait nullement éteint ses feux ni modéré la ferveur de son culte.

« Il était la jeunesse en cheveux blancs. Il en avait encore le regard, le sourire, la grâce même, et il semblait en avoir gardé la verdeur, la force et les illusions, a très exactement et très joliment dit de lui Fernand-Lafargue, dans le ours qu'il prononça sur sa tombe, en mars Au diner mensuel de notre Société, lundi dernier, son absence fut remarquée. Sa place habituelle était vide; elle le sera toujours ! Lt. pendant que mes voisins s'étonnaient de ne pas voir apparaître sa belle et douce figure,

lUM.i: DES GKNfl DI II TTRE8 I<)'5

d'une distinction si souriante, il agonisait ! n

Louis Énault, <jui était docteur en droit et docteur « s lettres, et avait, en outre, beaucoup voyagé, a énormément écrit : entre i85o et 1860, il a remporté de grands succès, notamment avec son roman Nadije, si goûté et proné par le public féminin. Son style possédait, d'ailleurs, les qualités essentielles les plus appréciées des lectrices : jamais d'expressions triviales, jamais de réalisme ni de naturalisme avec lui ; rien qui put froisser les épidermes les plus sensibles et les plus satinés ; chez lui tout était doux, poli, fleuri, enrubanné, enguirlandé...

En revanche, notre Céladon se rattrapait en causant, et j'ai ouï dire à plus d'une de nos con- Bœnrs, ses voisines de table, que cet écrivain si sélect et si chaste était, dans le tète-à-tête, le plus hardi et le plus terrible des conteurs. Il leur en débitait de tellement crues et de tellement raides, que c'était, assuraient-elles, à ne plus oser lever les yeux ni savoir quelle contenance garder. Il n'a, d'ailleurs, pas été le seul à s'oftrir

Icj4 . \m; DES OKNS DE LETTRES

cette compensation et présenter cette curieuse itradictioD : le vieux Malherbe, si châtié dans M. de Buftbn, si grave et si majestueux dans ses livres; L'abbé Maury, l'éloquent panégyriste de saint Louis et de Fénelon, affectaient, dans leurs propos, en petit comité, le même sans-gène, et se plaisaient à faire montre, surtout en présence de personnes « du sexe », d'un décolleté et d'un débraillé allant jusqu'au cynisme. Et, pour tout dire. « le sexe » se formalise-t-il beaucoup de ces hardiesses, et en garde-t-il vraiment rancune aux coupables? « Je ne suis pas bien sur, répond à cela Diderot, dans une de ses lettres à Mlle Volland, que les femmes se déplaisent sinment avec ceux qui les font rougir.... Ordinairement les libertins sont plus aimables que les autres, ils ont plus d'esprit, plus de connaissance des hommes et du cœur humain ; les mes les aiment, » etc.

Volontiers, Louis Énault. ce sémillant vieillard faisait confidence — je n'ose dire de ses conquêtes, ce serait très probablement exagéré

i.i DINER Dl Dl ! LE i I I<>">

— mais des objets de ses attentions ». A tel coin de rut\ il y avait une ravissante petite parfumeuse, cliez qui il avait coutume de s'approvisionner : à tel autre endroit, une irrésistible boulangère, à qui il ne manquait jamais chaque soir d'aller acheter son pain de m'uau, — même lorsqu'il se rendait à notre dîner mensuel : et. en effet, il lui arrivait parfois de tirer de sa poche un petit pain doré, qu'il substituait à celui du restaurant. « Dernièrement, me racontait-il un soir, une très jolie et très charmante femme, à qui je faisais une déclaration en forme, me répondait :

— Ah ! cher ami ! vous ne me connaissez pas ! Vous ne savez pas que de chagrin vous vous prépareriez, si j'avais la faiblesse de vous écouter ! Je fais souffrir tous ceux qui m'aiment !

« Et moi de lui répliquer du tac au tac :

— Ah ! chère amie ! vous ne me connaissez pas non plus ! J'ai tant vu le monde, tant vécu, que les femmes peuvent bien encore me faire plaisir, mais me faire souffrir, non ! Plus ! Fini, ce temps-là ! »

[g6 LE DINER DBS GENS DE LETTRES

philosophe épicurien tut victime, dans les dernières années de sa vie. d'une bien macabre iu\ stitleatiuii.

On matin qu'il était assis devant sa table de travail, t'aUant courir sur le papier son infatigable plume, son domestique lui remit la carte d'un « docteur des Facultés de Paris et de Boston >-.

• Faites entrer, ordonna Louis Lnault.

— J'ai bien l'honneur de vous saluer, monsieur, «lit l'arrivant. Je suis l'embaumeur que vous ave/ deman

— L'embaumeur?

— Lui-même, monsieur. Je viens pour embaumer M Louis Lnault, votre illustre frère...

— Mais, monsieur, je ne suis pas mort ! Je liai pas de l'i ■•

— Gomment ! Mais...

— C'est moi Louis Lnault, moi-même!

— Vous .' Mais, monsieur...

— Puisque je vous le dis !

— On m'avait assuré...

i r DINER D DE LET1 RBS i«i;

— Voua avei l'air de le regretter?

— J'ai même reçu ce télégramme...

— \ ou> trouvez sans doute que je suis trop Longtemps sur terre, et \«>u^ avea hâte

— Monsieur ! ( )li !

— Do m'empailler ! Grand merci ! »

Encore deux vaillants féministes, Le général lung et Tony Révillon.

Le général lung était un petit homme au teint rougeaud, aux cheveux blancs tailles en brosse, à Pœil vit*, perçant, étincelant, fulgurant. C'était un délicieux causeur, qui possédait un vaste répertoire d'historiettes et une franchise « à tout ser d, Le plus curieux et le plus étrange laisser-aller. — à moins que cette expansion et cette rondeur ne fussent qu'apparentes et n'eussent pour but que «le mystifier et d' « épater le pékin », ce que je ne garantirais pas.

Je n'oublierai jamais les étonnants, renversants et abracadabrants discours que nous tint le

i.lNKl; DBS (iENS DE LETTRES

rai à un dîner mensuel présidé par réminent économiste Emile Levasseur :

« Savez-vous par quoi il faudrait commencer, si nous avions la guerre, la première chose à faire ?

— Non.... Quoi?

— Nous débarrasser de tous nos généraux !

— Comment ! De tous ?

— De tous, sans exception ! »

J'adoucis les termes. Je vois encore la tête, la face glabre de M. Levasseur, et ses yeux, que la surprise arrondissait, écarquillait.

Notez bien que le général Iung avait été chef du cabinet du ministre de la guerre, alors que ce ministre était le général Boulanger. Sans doute, en nou- décochant ces énormités, il s'amusait à se payer nos tètes, — glabres ou non : c'est du moins ce que j'ai toujours pensé.

Jadis, étant capitaine, il avait épousé une fort belle personne, aventurière de haute marque, la baronne Lncy de Kaulla. dont il dut se séparer judiciairement en 1880, à la suite d'accusations

Page 1