‹ Le dîner des gens de lettresChapitre 26 sur 39 · LK D1NEB 1>1> GENS DE 1.E1 I · texte numérisé non relu

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que possible. En dépit des opinions conservatrice- il»' MM. Dalloz et Balathier de Bragelonne, il ne perdait aucune occasion de soutenir ses idées avancées.

« Je veux, disait-il parfois à Balathier, je veux qu avant cinq ans d'ici tous les lecteurs de la Petite Presse soient socialistes.

— Je le sais bien, cher ami. je le sais bien que vous le voulez ; niais voilà précisément ce que je suis chargé d'empêcher ! » répliquait Balathier, en biffant impitoyablement toutes les phrases qui n'étaient pas conformes aux tendances politiques des directeurs.

Chose bizarre, ce même journal la Petite Presse comptait parmi ses rédacteurs attitrés plusieurs autres ardents républicains, comme Louis Noir, Edouard Siebecker, Eugène Razoua, le futur colonel de la Commune, et tous faisaient excellent ménage avec la direction.

Et quel homme étrange et curieux que ce bouillant petit père Balathier. habile et déluré journaliste, qui passe pour avoir écrit les six

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volumes des Mémoires de Viilemessant,et qui était

alors, plus que personne peut-être, célèbre par

* \ entures où plutôt mésaventures féminine! !

In jour, une femme qu'il adorait, et avec laquelle il était perpétuellement en brouille,

femme d'ailleurs fort peu cruelle, lui déclara, au milieu d'une dispute, et dans tout le feu de sa rage, quelle l'avait trompé, trompé avec tous ses amis :

Oui, avec tous ! Avec ton Villemessant d'abord, avec ton Godefroy ensuite, avec Magnard, avec Duchesne, avec Terry. avec Duboys, avecPierre, Paul, Jean, Jacques, André, Siméon. . . . Oui, tu es... trompé! Et tu Tes... largement, dans les grands prix, mon vieux !

Le malheureux s'enfuit désespéré, erra deux jours comme un fou à travers le Bois de Boulogne, voulant se noyer dans le lac. et ne pouvant se résoudre à s'y précipiter. Il fut entin recueilli par un confrère, par Emmanuel Gonzalès, si je me souviens bien, qui réussit à le calmer et à lui

faire réintégrer ses pénates.

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Quand cette femme à la riche nature mourut, au moment de la mise en terre, le pauvre Balathier tomba, tout éploré et éperdu, dans les bras de son intime compagnon et lieutenant, le dessinateur Godefroy Durand, et s'écria :

Ah mon ami ! mon ami !... Il n'y avait que nous deux pour savoir l'apprécier ! »

« Ce qui n'était guère poli pour les autres, » ajoutait Révillon, de qui je tiens cette histoire.

Je ne pense pas qu'il fût capable, lui, de telles violentes et bouleversantes passions ni d'aussi profonds désespoirs. L'amour, pour lui, devait être et était chose d'importance sans doute, niais chose aimable, agréable et divertissante avant tout. Comme à Louis Énault, les femmes pouvaient bien lui faire plaisir, voire grand plaisir : lui causer de la peine et du tourment? Euh ! Bufa !

11 a toujours passé pour avoir été dans les

meilleurs termes avec la princesse de Solins,

qui. à Aix-les-Bains, jeune et dans tout

iat de son élégance et de sa vigueur, il ville-

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irait et jouait son rôle dan- .les comédies de société. Maiut<- lois plus tard. Lorsqu'il l'ut candidat radical socialiste, |>ui- élu représentant dn vingtième arrondissement, on lui a reproché ses aristocratiques accointances et aussi ses féminines relations. A l'époque même où il se présentait à ISelleville et avait Gambetta pour concurrent, une odieuse insinuation fut lancée contre lui : il avait, chuchotait-on, séduit une fillette d'une famille d'ouvriers. Il fit appel au témoignage de Jules Vallès, qui se trouvait dans la salle, — c'était durant un banquet. — et qui se borna d'abord à répliquer à mi-voix : « Ah ! veinard î veinard ! » puis, sommé de s'expliquer et de déclarer la vérité, se leva, et, en guise de réponse, porta ce toast radical et impitoyable : « A la mort des raseurs ! »

Durant une autre réunion électorale, dans je ne sais quelle musette ou quel bastringue, à Belleville toujours, il fut. un soir, publiquement accusé d'avoir « vécu aux crochets » de ladite princesse de Solms-Bonaparte, ce qui était une

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in t'A m»* calomnie, et comme il venait de s'élancer but l'estrade, et, rouge de colère et d'indignation, fulminait le>- plus éloquentes protestations. 1<^ défis les plus pressants et les plus impérieux, d'étranges murmures, mais nullement hostiles, de sympathiques, cordiales et enthousiastes clameurs, coururent bientôt, puis éclatèrent dans l'auditoire :

« Tiens ! Tiens ! Tiens !

— Ah hah?

— Mais très chic !

— Un copain !

— Un vrai !

— Ah ! mon poteau I

— Bravo, Révillon ! Bravo, ma vieille brandi.- !

— Vive Révillon ! Vive Révillon ! »

Et, sans lui laisser le temps de se justifier davantage, on l'applaudit à outrance, et sa candidature fut acclamée.

. d'Hauterive. — Buloz et la Reçue de.< D-.'iix Mon Songez donc à la Reoue ! » Victor CherbuMez et leschamgnons ; Acteur en deuil; « Au taureau! » Buloz en Ain. air ; Une recommandation à Baptiste ; Histoire d'un collier de chien. — Henri Heine et Saint-René Taillandier. — Alfred de Musset et son père. — Baudelaire. — Pétition d'André Malitoome.

Comme le « grand électeur » Gourdon de Genouillac, Bore! d'Hauterive s'était spécialement occupé d'armoiries et de blason, et passait pour une des Lumières de la science héraldique.

C'était un petit homme maigre, exigu, ratatine. qu'un souille de vent semblait devoir renverser, et qui n'en est pas moins mort à plus de quatrevingts ans. Il avait le teint bilieux, les lèvres exsangues, l'œil atone, et cet air de lassitude et

de torpeur s'accentuait avec l'âge.

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Borel d'Hauterive était le frère du laineux Pétrus Borel, le Lycanthrope, et faisait, je crois, boo marché de sou nom nobiliaire. In jour qu'on parlait du mariage d'un monsieur d'Hauterive, Edouard Montagne, notre délégué, lui demanda d'IIauterive était de sa famille :

i Lui ? Il n'est pas plus d'Hauterive que moi ! » repartit Borel.

Un grand malheur l'avait frappé jadis : comme Montagne, comme Chincholle, il avait perdu un enfant déjà grand, une fille, qui s'était tuée à Nice, dans un désespoir d'amour, et ce deuil semblait toujours peser sur lui.

Au débnt de nos relations, vers 1889, il n'était pas encore le taciturne et somnolent vieillard qu'il devint dans la suite, et je l'ai ouï plus d'une fois égrener ses souvenirs, nous conter, de sa petite voix fluette, zézayante et argentine, bien des anecdotes sur le monde littéraire, notamment sur Buloz, le célèbre directeur de la Revue Deux Mondes, et sur ses collaborateurs, Senrî Seine, Alfred de Musset, Gherbuliez et d'autres.

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Dévoué tout entier, corps et âme, à sa / Buloi no comprenait pas qu'autour de lui on pût

îuper d'autre chose, qu'on pût surtout penser à la bagatelle et courir la prétentaine, et lorsque, matineui comme il l'était, il lui arrivait de surprendre un de ses fils rentrant à cinq ou six heure- du matin, il en concluait que celui-ci venait de se lever et de s'habiller, et il le félicitait de l'imiter, de ne pas s'acagnarder non plus sur l'oreiller.

A l'un de ses rédacteurs — n'était-ce pas Eugène Forcade? — réputé pour ses prouesses galantes, et qui se montrait parfois avec une mine tirée, les yeux battus, l'air vanné, il adressait de paternels reproches :

«Vous avez tort, mon ami. grand tort! Ce n'est pas raisonnable, une telle conduite ! Ah !si, dans ces moments-là, vous songiez à la Revue, vous ne feriez pas ce que vous faites ! Non, vous ne le feriez pas ! »

La Revue ! 11 ne voyait qu'elle sur terre, dirigeait vers elle toutes ses actions et toutes se6 pensées.

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Cherbuliez étant allé lui rendre visite daiw sa propriété de Savoie, - ce domaine de Ronjoux, i rien ne manquerait au bonheur, assurait Huloz. où l'on goûterait les délices du paradis, si seulement on pouvait y recevoir instantanément les épreuves de la Revue et les y corriger toutes fraîches, à l'ombre des sapins, » — il le retint à dîner. Un des invités, un botaniste, qui se piquait de bien connaître les champignons, en avait fait, dans la matinée, une ample récoite, que la cuisinière avait accommodée de son mieux. Mais les convives n'avaient pas absolument confiance dans l'infaillibilité dudit connaisseur, et une hésitation non dissimulée se manifesta chez tous, même chez le botaniste mycologue, au moment où le plat apparut sur la table. Cherbuliez se risqua le premier, bravement.

Lerbniiez! Non, pas vous ! se récria soudain Buloz. Votre roman pour la Revue n'est pas terminé, mon ami ! »

De même, a l'époque où il administrait la Comédie-Française, il était totalement dévoué à

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>a tâche, ne vivait que |>our la Maison de M<>lière, el il entendait que tout Le monde fit comme lui I n pensionnaire, <|ui venait <1«' perdre un de plus proches parent-, ayant demandé a s'absenter à cause «le ce deuil. M. l'admi nistrateur répondit au doyen, qui lui exposait les motifs «le ce congé :

« Il n'a pas besoin de quinze jours ; deux suffiraient.... D'autant plus que nous pouvons lui faire jouer les rôles tristes. »

L'amour, platonique ou charnel, mais pour peu qu'il fût sincère et profond, était tout à fait en dehors de la compétence de maître Buloz ; et lorsqu'on venait à lui parler d'une jeune fille ou d'une femme qui s'était plus ou moins abandonnée à cette tendresse :

« Elle avait besoin d'être menée au taureau, » répliquait-il crûment.

Gros, lourd, mastoc, il n'avait certes rien de Cupidon ni de l'Antinous; aussi s'explique-t-on aisément la stupéfaction de L'historien Vitet. quand, un mardi gras qu'il se présentait aux

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bureau! de la lîecue et demandait à un jeune homme en train d'écrire, et qu'il prenait pour an commis de l'administration, -i M. Buloz était

visible, il reçut cette réponse :

«< M. Buloz .'... Pardon, monsieur, vous oubliez donc que nous sommes à la veille du carême, et qu'aujourd'hui, comme tous les jours de carnaval, M. Buloz figure en Amour sur le char du Bœuf

Vitet de se précipiter aussitôt chez Fadministrateur Deschamps, et de lui demander ce que signifiait cette plaisanterie d'un de ses employés :

« Ce n'est pas un employé : c'est M. Maxime du Camp, qui corrige ses épreuves...

— Ah l>ah ! C'est ce loustic?

— Lui-même. »

Buloz était resté paysan, Savoyard, resté grossier, irascible et violent, méfiant et cauteleux, en maintes circonstances cupide et maniaque.

Il aimait a compter son argent dans son cabinet, ses rouleaux de pièces d'or, et, comme il avait h épais et gourds, comme il était

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gauche et maladroit, il lui arrivait assez fréquemment vlr Laisser échapper quelqu'un Be ces rouleaux. Il se précipitait à terre aussitôt, ramassait les pièces éparpillées, -assurait minutieusement qu'aucune ne manquait à l'appel, reconstituait et réempaquetait son rouleau ; puis, quoiqu'il eût son compte parfaitement exact. qu'aucune pièce ne se i'ùt par conséquent égai il sonnait son domestique et lui adressait cette recommandation :

« Vous ferez bien attention demain matin en balayant. Baptiste. J'ai laissé tomber un rouleau d'or tout à l'heure, et il doit y avoir deux ou trois louis de restés sous les meubles. Faites bien attention, hein ? »

Un île me- bons et chers amis, également membre de la Société des gens de lettres, et qui a été quelque temps secrétaire de cet original personnage, m'a confirmé ce- récit- de Borel dllauterivc. et en a ajouté quelques autres, non moins caractéristiques.

Buloz l'ayant une l'ois emmené en Savoie, dans

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sa propriété île Konjnux. le pria île ne pas manquer, quand il irait à Ghamhéry, la ville voisine. d'acheter, pour le chien de la maison, un fort collier garni de clous : ce pauvre animal était en butte aux attaques de ses congénères du voisinage, et il était urgent de le garantir contre leurs crocs.

N'oubliez pas? Quelque chose de solide, de résistant.... »

Le secrétaire revient avec l'objet en question, un large et superbe collier, muni de plusieurs rangées de clous.

« Parfait ; Parfait ! s'écrie Buloz. Combien avezvous payé cela?

— Vingt franc-.

— Vingt francs ! réplique-t-il aussitôt avec indignation. Vingt francs pour un collier de

bien ! Mais je n'ai jamais mis ce prix-là à une cravate, moi ! »

C'est à ce secrétaire qu'il disait, un jour, cherchant à l'amadouer après une algarade :

ne me quittez pas! Vous êtes de la

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maison, vous Le »vei bien.... Je vous traiterai

comme mon liU '.

Ah! ça. non. par exemple : Ces! justement ce qne je ne veux pas! » riposta Le secrétaire.

Et cependant, il les aimait bien, -es enfants, mais à sa manière, et cette manière ne pouvait convenir à tout le monde.

Il avait perdu un fils, du nom de Louis, je crois. qui était chargé de certains travaux de mise en page de la Revue, et. trois mois après ce décès, parcourant le numéro qui venait de paraître et y rencontrant une bourde, il s'exclamait :

« Ce sacré Louis ! Quel brouillon ! Il n'en fait jamais d'autres ! Je t'avais cependant bien recommandé... »

Puis, recouvrant tout à coup sa présence d'esprit, se rappelant brusquement que Louis Qétoi1 pins la. qu'il était mort, il quittait la table d'un bond, et s'enfuyait, Les yeux brouilles de larmes.

Sur Henri Heine, Borel d'Hauterive nous con-

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tait que Buloz le voyant un soir arriver à la Revue l'air soucieux et maussade, et lui demance qu'il avait :

« J'ai, répondit Heine, que je viens de rencontrer Saint-René Taillandier devant la porte ; je me suis arrêté avec lui un instant, nous avons échangé nos idées, et je suis tout bête. »

Henri Heine, qui était d'origine juive, exécrait ses eoreligionnaires. Se trouvant un jour à table >té d'une Israélite de marque, — une baronne «le Rothschild, prétendait Borel, — comme on servait du vin de Lacryma-Chriati, cette voisine lui demanda d'où venait et ce que signifiait ce nom singulier donné à un vin.

« Cela signifie larme du Christ, madame, répliqua Heine, et on appelle ainsi ce vin, parce que Le Christ pleure chaque fois qu'un juif en boit.... Oui, il verse des larmes de douleur devant une telle profanation. »

A. propos d'Alfred de Musset, Borel contait (ju.- Sainte-Beuve s'était un jour rencontré avec le père du jeune poète, et, l'ayant félicité des

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premiers et brillants succès <1<: son fils, en reçut cette réponse :

« Oh! moi. tant qu'Alfred n'aura assassiné personne, je serai content de Lui ! »

Sur Baudelaire, Borel possédait quantité de renseignements curieux, et qui confirment bien tout ce qu'on sait de l'étrangeté d'esprit de l'auteur de la Charogne.

Mme Baudelaire ayant perdu son mari, le père de Charles Baudelaire, — bien que celui-ci. par une de ses fanfaronnades habituelles, se prétendit « lils d'un prêtre », — se décida à convoler et épousa le général Aupick. qui fut ambassadeur de France à Constantinople. Baudelaire, alors âgé de quinze ou seize ans, avait été furieux de ce remariage, tellement furieux que, la nuit des noces, il s'avisa d'enfermer séparément les deux époux, sa mère dans sa chambre, et le général dans une autre pièce. Sa mauvaise humeur et sa haine contre celui-ci ne faisant que s'accroître, on résolut d'essayer de l'assouplir en l'expatriant, et on embarqua notre jeune homme pour

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Les Indes. Il avait emporté avec lui les œuvres de Balzac, et, durant la traversée, il ne cessa de les lire. Arrive à Calcutta, il continua sa lecture. Il affirmait n'avoir rien vu du pays, n'avoir même jamais posé le pied >-ur le sol indien; mais ce n'était encore lit que pure jactance de sa part, manie d'interloquer et d'« esbronffer ». En tout a sa rentrée en France, il était accompagné d'une magnifique négresse, une Malaise, avec laquelle il vécut quelque temps, déclarant posséder en elle tout un sérail, savourer dans ses bras toutes les ivresses des élus de Mahomet. C'est a elle sûrement qu'il songeait en écrivant le sonnet Parfum exotiq

Quand, les deux \ s, en un soir chaud d'automne,

Je respire l'odeur de ton sein chaleureux,

uler des rivages heureux Qu'éhlouissent les feux d'un soleil monotone ;

:r ton odeur vers de charmants climats. Je t rempli de voiles et de rnâts

pue marine.

i î; î.isi i; Dl - GENS DE I.i "i l RI - '^'-H

Et dans le Chevelure :

La langoun use àsie et la brûlante Afrique, il un monde lointain, absent, presque défont,

Vil dans les profondeurs, forêt aromatique 1 orne d'autres esprits voguent sur la musique,

Le mien, ô mon amour 1 nage sur ton parfum.

Ailleurs encore, dans le sonnet portant pour titre Sed non satiata :

Bizarre déité, brune comme les nuits.

Au parfum mélangé de musc et de havane,

Œuvre de quelque obi, le Faust de la savane,

Sorcière au liane d'ébène, enfant des noirs minuits,

Je préfère au constance, à l'opium, aux nuits, L'élixir de ta bouche, etc.

A propos d'opium, il parait que Baudelaire n'en fumait pas, qu'il ne faisait pas non plus usage de hasehicl». quoi qu'on ait prétendu : il parait qu'il évitait également les spiritueux, et ne buvait que du vin pur, même au café et dans les brasseries, où il se rencontrait avec ses confrères.

La première fois qu'il se présenta chez Maxime du Camp, c'était par une torride après-midi

d'été, et. en le voyant entrer, le Iront ruisselant de sueur. Maxime du Camp lui offrit de se rafraîchir. Baudelaire accepta.

« Quelle boisson désirez-vous ? De la bière, de l'eau gazeuse avec du sirop, du vin ?

— Du vin. répond le visiteur.

— Quel vin ? bordeaux? bourgogne?

— Des deux ; du bordeaux d'abord, du bourgogne ensuite, » dit Baudelaire sans se démâter.

Ce fameux pince-sans-rire trouva cependant un jour à qui parler.... Mais peut-être, cette fois, ne songeait-il pas à une de ses mystifications coutumières : peut-être sa raison, qui finit, on le sait, par l'abandonner, avait-elle déjà sombré. Comme il se plaignait au docteur Piogey de souffrir beaucoup, de souffrir, disait-il, comme une femme, et ajoutait, avec le plus grand flegme : i I)u reste, je suis une femme à présent », le docteur, soit qu'il crût à une plaisanterie, qu'il tint à ne pas contredire et à ne pas irriter un malade, eut l'air de partager cette opinion :

LE D1MBB Dl - GHNî DB I ! I rRES l'i 5

« CV^t vrai, voua êtes une femme, confirma-t-il.

— Nest ce pas? El j<4 ae devrais plus m'ap peler Baudelain

— Vous ne le devez plus, certainement.

— Et alors ? Quel est donc mon nom ?

— Vous vous appelez... Vous vous appelez Belledehiivc ! prononça gravement le docteur Piogey.

— Belledelaire ! Belledelaire ! Ah ! que c'est joli ! se récria le poète, les yeux rayonnants, en extase, et les bras au ciel. C'est charmant! ravissant! Ah! Belledelaire! Belledelaire'! »

* * Borel d'Hauterive. qui était un érudit, qui sortait de l'Ecole des Chartes et avait été conser-

1. Si étrange et décousue, si lamentable qu'ait été l'existence de Baudelaire, il ne tant pas oublier qu'il a toujours passionnément aimé les Lettres el porté très haut le culte de l'Art C'est avec une llerté sans pareille qu'il proclamait le bilan de ses trente anné vie littéraire, pendant lesquelles il n'avait | us de dix-

sept mille francs. « Il n'imaginait pas d'injure plus méprisante à relever sur le compte des hommes de lettres, que de pouvoir les traiter de gagneurs d'argent, » écrit M Fernand (lalmelles dans son très intéressant ouvrage sur Leeonte de Laie el ,vc.< ami» \>. 120 . Quant à Leeonte de Lisle, ajoute M. Calmettes, si l'on établissait le total de ses gains purement littéraires en trente ans, on constaterait qu'ils ont été de beaucoup inférieurs à ceux de Baudelaire.

vateur de la bibliothèque Sainte-Geneviève, m'a communiqué un jour une bien amusante pétition ^l'un candidat bibliothécaire qu'il avait autrefois c«»imu. Armand Malitonrne, dont ■>ge de Le Sage obtint, en 1S19, un prix de l'Académie française. Malitourne ne manquait pas de valeur : ses nombreux articles, publiés dans la Quotidienne, dans le Constitutionnel, la Revue de Paris, etc.. attestent son humour et sa verve, et. pour le noter en passant, il est le véritable auteur des Mémoires d'Ida Saint-Elme. — ce qui n'est pas son plus beau titre de gloire. A la mort de Casimir Delavigne, en 1*43, il convoita une sinécure du défunt, la place de bibliothécaire du palais de Fontainebleau, et voici la lettre d'exquise ironie qu'il adressa, en cette occasion, à M. le comte de Montalivet, intendant général de la liste civile :

Monsieur le Comte,

La place de bibliothécaire au château de Fontai-

nebl ante par la mort de M. Casimir

e titulaire était un po»!.- célèbre, et je

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di suis qu'un prosatear oublié. Le porte détenait cette place sans la remplir: le prosatear ne la demande qu'avec L'espérance de L'obtenir sans l'occuper (lavant i

Si modeste « |u'« -n BOit, on peut toujours promettre d'égaler n'importe qui dans la possession

d'une sinécure.

Ma paresse étant plus connue que mes oui : je me flatte qu'elle est un titre que personne ne me contestera, et une recommandation qui me met à l'abri de toute concurrence.

Sérieusement, Monsieur le Comte, je cherche depuis longtemps l'occasion d'être quelque chose en ne taisant rien pour cela. Si peu que je vaille, le roi l'ignore; mais, ce peu, vous le connaissez, et il suffira de couvrir, dans la circonstance, l'obscurité du solliciteur par la toute-puissante autorité du protecteur et de son apostille.

Proposez-moi donc pour la bibliothèque du château de Fontainebleau : j'accepterai, je vous en donne ma parole d'honneur.

Et je ne résid rai pas plus que mon illustre devancier, je vous le jure encore.

Veuillez agréer, Monsieur le Comte, les nouvelles

et bien anciennes assurances de mon respectueux

dévouement.

Armand Mai itourxe.

Ce petit chef-d'œuvre épistolaire ne parvint pas à attendrir ou à convaincre le comte de Mon-

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talivet : Lous-Philippe avait, parait-il, disposé lie la sinécure en question durant la maladie même (le Casimir Delavigne. Ce n'est que neuf ans plus tard, en 1862, qu'Armand Malitourne lut nommé conservateur-adjoint à la bibliothèque de l'Arsenal, et vit ainsi récompenser ses efforts et sa patience.

Borel d'Hauterive, pour en revenir à lui, s'éteignit à quatre-vingt-quatre ans, en mars 1896. « Hùte assidu de nos dîners mensuels, où sa souriante vieillesse était toujours accueillie avec le plus respectueux empressement, — a dit de lui Edouard Montagne, dans l'adieu qu'il lui adressa au nom de la Société, — il savait mêler aux propos de gaité et de rire de ces réunions amicales la note enjouée de sa conversation, trouvant une grande douceur à se rencontrer avec nos anciens au milieu des jeunes, à se souvenir avec eux des ami- disparus, avec cette philosophie du grand qui voit venir la mort en face, tranquillement et sans murmure. »

Trois poètes : André Lemoyne, Léon Duvauchel et Antony Valabrègue. — Chateaubriand aux pommes et omelette André Lemoyne. — « Je ne serai jamais connu ! » — Ressemblance désagréable. — Les deux « guignards. » — « Le peuplier Valabrègue. » — Albin et Antony : deux cousins qui ne cousinent pas.

Le poète André Lemoyne — qui vit encore, heureusement, et à qui je souhaite de nous rester longtemps — a souvent pris part à nos agapes, et je me rappelle qu'il était la terreur d'un autre nourrisson des Muses, de Léon Duvauchel. qui s'en allait répétant de sa voix geignarde :

« Lemoyne, quand il est quelque part, il n'y en a que pour lui ! Il a toujours quelque pièce de vers toute fraîche éclose à vous faire admirer ; puis, celle-là débitée, il vous en glisse une

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autre ; puis vous en colle une troisième, et ainsi de suite! En voilà un accapareur î Quel te !»

Lemoyne, de son côté, ne manquait pas de s'exclamer :

« Duvauehel ? Ah! quel raseur! Avez-vous remarqué .' Il faut toujours qu'il vous écoule de sa marchandise ! Il ne sort jamais sans un tas de petits papiers plein ses poches. Ah ! mais non, on ne le prend pas sans vert, celui-là ! sans vers, avec un .s-, veux-je dire ! « Et j'ai fait ceci ! Et je vais publier cela ! » Il ne vous parle jamais que de lui, cet animal-là ! »

Tous les deux, à en croire les mauvaises langues, avaient un tantinet raison.

André Lemoyne se plait fréquemment à rappeler le jugement porte sur lui par Sainte-Beuve, L'équitable et élégante sentence par laquelle 1 auteur des Lundis l'a sacré poète, voilà près d'un demi-siècle :

roufi Les six mois, M. André Lemoyne distille une goutte d'ambre qui se cristallise en

I B DINES DES OKN8 DE u.i i i;i - 2JO,

poésie et qui Bajoote a son cher trésor4, i Etc.

On comprend sans peine qne h* diantre des

Charmeuses et des soit fier de ce

brevet, à lui décerné par le plus autorisé et le plus grand de uos critiques.

Lemoyne ne semble pas néanmoins avoir une absolue confiance dans ses vers pour passer à la postérité.

« Avez-vous remarqué, nous disait-il un jour, ii mon ami Jean Si«aux et à moi, que souvent les grands écrivains sont connus par tout autre chose que leurs chefs-d'œuvre littéraires ? Ainsi Chateaubriand : si son nom vit encore, ce n'est pas parce qu'il a écrit le Génie du Christianisme, les N . les Martyrs et autres bouquins

que personne ne lit plus ; c'est parce qu'il a inventé une sorte de bhteck, le Chateaubriand aux pommes. Voilà ce qui le rend vraiment célèbre et immortel, ce qui lui vaut une immense et impérissable popularité. Eh bien.

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