Sajml-Beoe, Nouveaux Lundis, t. \, p
je veux faire comme lui ! J'ai imaginé un plat, moi aussi !
— Ah ! Et lequel ?
— Une omelette ! Une omelette toute spéciale ! L'omelette André Lemoyne ! Et je prépare un sonnet... Oignons, rognons, champignons! Gela me fournit déjà trois rimes masculines, et trois rimes milliardaires! Oui, je veux faire un sonnet sur mon omelette : à notre prochain dîner, je l'apporterai à Marguery.
— Le sonnet?
— Evidemment ! Et je le prierai de confectionner l'omelette, et de l'annoncer chaque jour sur ses menus. Omelette André Lemoyne! Cela fait bien, n'est-ce pas?
— A merveille ! Mais qu'a-t-elle donc de spécial, votre omelette ?
— Eh bien, oignons, rognons, champignons! Vous ;i\ez la recette ! Trois parties égales de chacun de ces ingrédients ; hachez menu, mélangez, battez ferme, et servez chaud ! »
LE DINBB DBS QMN8 DE LETTRES 23l
Duvaurhel. lui, ne s'occupait |>a^. que je sache, de recettes culinaires, ce qui ne l'empêchait pas de travailler de toutes ses forces, et au moins autant sinon plus que Lemoyne, à répandre et vulgariser son nom.
« Je ne serai jamais connu ! »
C'était son cri de désespoir, et il le poussait fréquemment et en tous lieux.
« Je ne serai jamais connu ! »
Pour l'être, pour faire parler de lui, voir son nom imprimé dans les échos des journaux, il ne laissait passer, sans y assister, aucune cérémonie publique : enterrements, mariages, ouvertures d'expositions, vernissages, inaugurations quelconques ; s'efforçait de se mettre le plus possible en vedette, s'y évertuait et s'y ingéniait, et ne récoltait le plus souvent qu'oubli et silence. Pour comble, quand un reporter complaisant venait à faire mention de lui, ce n'était pas Duvauchel qu'on imprimait, mais Duvanchel ou Duvachel,
•j3-j LE DINKB DF.S SENS DE LETTR1 -
ce qui était véritablement jouer de malheur, et irritait, énervait et exaspérait par-dessus tout l'infortuné barde.
rtes. bien d'autres, des milliers d'autres écrivains et des milliers de peintres et de sculpteurs, de musiciens et de cabotins, sont piqués de la même tarentule, et font des pieds et des mains, feu des quatre sabots, pour que la presse n'omette pas de signaler leur présence aux populations attentives et anxieuses. Cette réclame donne, d'ailleurs, une plus-value à leurs produits, et a son côté pratique. Mais généralement cette vanité se dissimule comme une tare ou un vice, un besoin honteux. Le bon Duvauchel, lui, n'en faisait pas mystère, s'en ouvrait à tout venant, s'en lamentait à tous les échos :
« Hélas ! Comment donc faire ? J'ai beau me démener, me multiplier... »
D'après ce qu'assurent plusieurs de ses amis,
sa mort fut même due à cet irrésistible prurit
hibition. Malade depuis longtemps, souffrant
de douleurs rhumatismales qui lui rendaient la
i | iMM i. M - GBNS DE Ll rTBES
marche difficile, Le contraignaient à cheminer à
menus pas, a se traîner presque à l'aide d'une
canne, il tint absolument, qnoiqne le médecin lui
ordonné de garder la chambre, à se rendre à
l'inauguration de la statut' d'Alphonse Daudet aux Champs-Elysées.
<( J'irai, oui ! Il le faut ! Comment parlerait-on de moi, si Ton ne m'aperçoit nulle part ? Vous voulez donc m'empêcherde me montrer, m 'empêcher d'être connu? »
Tout courbe, l'œil vitreux, le teint terreux, il faisait peine à voir, à cette fête de juin 1902, où je le rencontrai pour la dernière fois : quelques jours plus tard il expirait.
Léon Duvauchel, qui était aussi à ses heures peintre paysagiste, avait, comme écrivain, connue poète et romancier, une réelle valeur. Il s'est surtout appliqué à étudier et à chanter la forêt de Compiègne, « ma forêt », comme il l'appelait gentiment, et il a laissé sur ce coin de France, sur ses pittoresques beautés, sa population de
bûcherons, de braconniers et de gardes, un
remarquable roman, la Moussière.Cvsl à sa forêt qu'il adresse, dans un de ses sonnets, cette suprême prière :
Et grave un jour mon nom sur le fût d'un beau hêtre,
■i, qui. le premier, du fond d'un humble nid. T'ai consacré l'ardeur de ma muse champêtre.
i Paris, de parents picards, il était resté fidèle à ces deux origines, avait été un des fondateurs de la Société des Parisiens de Paris, qui tait devenue pour lui plus qu'une famille », a dit sur sa tombe M. Allouard. et se complaisait, dans ses livres, dans ses romans surtout, à l'étude des mœurs de la Picardie et du patois de cette province. C'est au point que certains de ses volumes sont tellement remplis de locutions iales à cette contrée, qu'ils auraient besoin, in*- on l'a plus d'une fois objecté à l'auteur. d'être accompagnés d'un lexique du patois picard.
Il avait ainsi partagé en deux son existence,
paaeait l'hiver k Paris, l'été près de Pierrefonds,
int-Jean-aux-Hois. où il possédait un char-
>i\T.n DES GENS 1)1 i r. ri BB8
manl ermil jgrémenté d'un raste jardin
jouxta L'église de l'ancien prieuré de Saint-Jean.
Cette l dualité » de vie a été décrite par lui en termes drolatiques dans un de ses recueil- Livre du Forestier :
Assis, l'été, sous les grands hêtres, L'hiver, aux cafés élégants,
lia sylvain : voyez mes guêtres !
Je suis mondain : voyez mes ganta !
Faisant deux parts de l'existence.
Comme le Bonhomme disait.
Je suis, selon la circonstance, Chat du foyer, pigeon bizet.
Mais, même en devenant pigeon, Duvauchel conservait sa voix de matou, voix particulière. sut generis, bien connue de nous tous : d'autant plus que, ne se mouvant pas aisément, il interpellait les gens à distance, était forcé de crier. Goppée. affirme-t-on. a composé jadis un poème sur cette voix spéciale, une chanson ou complainte ayant pour refrain :
C'était la voix de Duvauchel !
LE DINKB DES GKNS DE LETTRES
Malgré son consciencieux labeur, son tempérament artistique et un incontestable talent, l'autour du Médaillon, de la Clé des Champs, du Tourbier, de V HortiUonne, de M'zelle. des Iforicfe P<iris, etc., n'a pas été apprécié comme il le méritait. Certains travers, provenant sans doute de son état maladif, de fréquentes maladresses peut-être aussi, lui avaient créé, non des ennemis : le mot serait trop gros, mais pas mal de détracteurs : et Jules Levallois. dans la notice qu'il lui a consacrée, a eu raison de constater que « la camaraderie ne lui a peut-être pas rendu en mutuelle allégeance ce qu'il aurait été en droit d'en attendre ». A l'époque où je rédigeais la revue littéraire au Radical et au National, chaque fois que je rendais compte d'un volume de Duvauchel, je ne manquais jamais de recevoir des réclamations, plus ou moins aigres ou ironiques, de ses confrères en poésie :
« Pourquoi, diable, entretenir le public des fariboles de Duvauchel ? Ce n'est pas sérieux iste pas ! » Etc.
i lin ri. D] DB LETTRES l3j
Ce qui était Inexact, car ses volumes sont tous, au contraire, très vivants, tares soignés, tons tr. icienciensement et artistement
élabores.
Une des marottes de Léon Duvauehel était de s'imaginer ressembler de point en point — lui, de petite taille, épais, courtaud et peu ingambe — à l'élégant et apollonien Catulle M en dès, dont, en effet, il faut bien le reconnaître, il avait « quelque chose », mais seulement dans le galbe du visage et la coupe de la barbe. On aurait dit. selon le mot de Jean Sigaux, « un Mendès qui a reçu un renfoncement ». N'importe ! quand, à nos dîners des gens de lettres, Duvauehel venait à s'écrier : « On m'a encore pris tantôt pour Catulle ! C'est excessivement désagréable, vous comprenez ! » on ne pouvait s'empêcher de sourire, et aussi de se demander pour qui la confusion était si « désagréable ».
Le poète forestier Duvauehel repose aujourd'hui dans l'agreste cimetière de Saint-Jean-aux- Bois, contigu à sa propriété de « la Moussière » :
l.i: DINER DES GENS DE LETTRES
Dans le coin précisé par le mur mitoyen, ii rend le grand jardin jumeau du cimetière, tr ouvrira pour moi la tombe forestière.
Ailleurs encore, dans un beau quatrain, il avait d'avance marqué le lieu de sa sépulture :
Dans la sincérité d'une âme de poète, Voilà quel est mon rêve et mon désir secret : Quand la nuit du tombeau pour mes yeux sera faite, Mon cœur à mon amour, mon corps à la forêt.
Préalablement aussi, du reste, il avait pris soin de faire construire son caveau funéraire, et il offrait parfois à ses amis d'en effectuer l'inspection complète. L'un d'eux, Jules Troubat, l'ancien secrétaire de Sainte-Beuve et ex-bibliothécaire du château de Compiègne, étant allé passer une journée à la Moussière. le propriétaire ne se contenta pas de promener son hôte dans tous les coins de la maison et dans toutes les allées de l'enclos et du cimetière y attenant, il l'invita à descendre dans le caveau :
i Vous verrez comme c'est solidement maçonné ! Le la pierre de premier choix, mon cher !
LE DINER DES GENS I»l LETTRES 2$<)
Tout ce qu'il y a de bon ! Tenei, voici L'échelle : descendons î
— A une condition ! repartit Troubat . C'est que nous boirons le Champagne dedans ! Je n'aime pas à m'aventurer dans ces profondeurslà sans viatique . »
Je ne me souviens plus si la clause fut exécutée, ni même si la descente eut lieu.
Bien que le poète Antony Valabrègue n'ait pas fait partie de la Société des gens de lettres et n'ait jamais, par conséquent, assisté à nos dîners, il a été d'usage, durant si longtemps, d'accoler son nom à celui de Léon Duvauchel, qu'ayant parlé de l'un je ne puis m'abstenir de faire au moins mention de l'autre. Duvauchel et Valabrègue, Valabrègue et Duvauchel, c'était comme une formule, comme une ritournelle, il y a quelque quinze ans : on eût dit des deux frères Siamois de la poésie. Tous les deux, au surplus, marchaient de conserve et sifflaient les mêmes airs ; tous les
LE DINER DES txENS DE LETTRES
deux aimaient à chanter les paysages parisiens et les coins de banlieue, aussi bien que les beauté- champêtres et les splendeurs des sous-bois. « Les deux guignards », on leur donnait aussi volontiers ce sobriquet, en raison de la déveine obstinée qui les poursuivait : il est certain, en effet, que les résultats obtenus par eux, leurs succès littéraires, n'ont pas correspondu à leur talent et à leurs efï'orts.
A l'opposé de Duvauchel. Valabrègue était long, mince, maigre, efllanqué, si mince et si long que le critique Eugène Ledrain l'avait surnommé « le peuplier Valabrègue ».
Antony Valabrègue était originaire d'Aix-en- Provence, où il avait été, au collège, le condisciple d Emile Zola, puis de Paul Alexis : c'est même lui qui, plus tard, à Paris, leur servit de trait d'union, présenta le débutant Alexis à son compatriote Zola, déjà sur le chemin de la gloire, et fut ainsi le promoteur de leur cordiale et étroite liaison.
Au moment où Antony Valabrègue s'apprêtait
i î: DINEB DES Q-] NS DE LB1 I 9 \ i
à publier son premier volume «h- vers. Petits ( [880), il apprit que M. Albert
Mcrat allait taire paraître également un recueil poétique, intitulé Poèmes de Paris : il n'était plus temps «le changer le titre, puisque le livre était entièrement tiré et broché, et l'inévitable confusion se produisit dans tous les journaux, toutes les revues, partout. Chaque fois que Valabrègue allait réclamer dans un bureau de rédaction :
a Mais nous avons déjà parlé de votre livre! lui répliquait-on. Nous en sommes sûrs. On va vous montrer l'article.
— Ce n'est pas mon livre que votre article concerne, c'est celui de Mérat.
— Pardon ! Il s'agit bien des Poèmes cl <■ Paris...
— Mais le mien a pour titre Petits Poèmes parisiens !
— Ah! cela se ressemble tellement! C'est de de votre faute ! Nous n'auriez pas dû...
— Eh! je le sais bien! Mais il était trop tard.... » A l'apparition des autres œuvres de Valabrègue, de la Chanson de VHicer, les Princesses
ai
tfes, Abraham Bosse, etc., ce fut autre chose, et chose plus fâcheuse encore.
Son cousin, Albin Valabrègue, L'auteur dramatique, avait fait jouer ses premières pièces, et comme le théâtre popularise bien plus rapidement les noms que ne le fait la librairie, on attribuait de préférence à Albin ce qui émanait d' Antony : de là des réclamations incessantes, acerbes et comiques, des plus divertissantes pour la galerie :
« Mon homonyme Antony Valabrègue écrivant
parfois de très mauvais vers, et ces vers m'étant
attribués, ma considération en souffre ! déclarait
énergiquement Albin. Ktant auteur dramatique,
je ne veux être responsable que de mes actes ! »
Mon cousin Albin Valabrègue, l'auteur de
la Veuve Chapuzot et de Charuin père et fils, et
L'ancien secrétaire de Ballande, aspire donc bien
e rendre ridicule? ripostait Antony. Il vous
écrit qu'il ne veut pas avoir d'homonyme, et il
Le — idée un peu folle ! — de s'adresser aux
tribunaux... Albin oublie qu'il est venu à Paris
LI DQfBB Dl EUH 243
septou huit ans après moi, lorsque j'avais déjà débaté, et par quelques rers et même par une collaboration régulière à divers journaux. Ce serait donc à iuoi qu'il appartiendrait de faire un procès.
>i un procès aussi grotesque était Je mise ', » etc.
Les deux cousins, on le voit, ne cousinaient pas.
Très discret et très réservé d'ordinaire, grave, doux, pensif, mélancolique, — tout à fait l'opposé de son confrère et ami, l'autre « guignard ». l'exubérant Duvauchel, — Antony Valabrègue vivait confiné dans ses études d'esthétique et de poésie, ses visites aux musées de France et de l'étranger. Cette mélancolie et cette tristesse plane sur toute son œuvre poétique, la recouvre même par endroits d'un voile de deuil :
Pourtant je suis triste aujourd'hui.
Ah ! je >uis triste d'habitude !
Demain mon bonheur aura fui ; Je garderai ma solitude.
I. Cf. Pari* Journal, «ité daos le journal le Voleur, 3 mars 188*2, pp. 141-142.
•j44 ] i: DINKB DBS GENS DE LETTRES
Et moi. lassé parfois d'une tâche >térile, l'effort, par le doute affaibli,
- i sa fond de quelqu»- asile < »ù l'on savoure en paix le silence et l'oubli.
Tu veux toujours me consoler, Comme si j'étais toujours triste.
Etc.
Outre leur malchance commune, « les deux guignards » avaient un point de contact : une même vive passion pour l'Art et les Lettres les animait l'un et l'autre; tous les deux, chacun selon ses forces et à sa façon, ils n'ont cessé de poursuivre et de célébrer le Beau et le Vrai, et l'on peut leur appliquer à l'un comme à l'autre les paroles d'Emile Blémont, dans sa notice sur AntonyValabrègue :
« Si la vie ne leur a pas donné tout ce qu'ils en attendaient, ils furent, en somme, des favorisés de ce monde. Ils ont possédé cet inestimable trésor, L'affectioo vraie dans la paix familiale. Ils ont réalisé la meilleure partie de leur rêve. Ils ont pu suivre, jusqu'à la fin, aimés et honorés, leur vocation de j
La table d1 Alceste ». — Un journaliste « vieux jeu ». — Un mal nécessaire. — Inanité de la gloire.— Deux comp< : MM. Edouard Portalis et Girard. — Entre la coupe et les lèvres. — Jules Richard. - Arthur Arnould : Une existence tourmentée : La mort considérée comme voyage d1 meut.
Les personnes qui ont occasion d'aller voir, dans son cabinet de la cité Rougemont. M. le délégué du Comité des gens de lettres, ne manquent pas de remarquer la superbe table Louis XV, en bois «le rose ornementé de cuivres, qui lui sert de bureau.
C'est sur cette table qu'ont été écrites, il y a un quart de siècle et plus, les célèbres « Lettres d' Alceste », publiées tantôt par le Corsaire, tantôt par la Cor>s(itniion. la Vérité, l'Avenir raitio-
ou quelque autre journal de M. Edouard Portalis. Elle fut léguée en 1894 à la Société des
- de lettres parla famille d'Hippolyte Castille, — Alceste. — qui a été, sinon un des fondateurs, du moins un des membres les plus anciens et les plus dévoués de cette société.
A la fois historien, journaliste et romancier, auteur d'une Histoire de la Révolution française, d'une Histoire de la Seconde République. dune centaine de biographies ou Portrait* politiques au XIX' siècle, de les Hommes et les Mœurs en
r>ce sous Louis-Philippe, un maître livre, et de divers romans, les Oiseaux de proie, Histoires de fnénàge, Blanche d'Orbe, les Compagnons de la 7/iort, etc.. Hippolyte Castille fut l'un des plus notables écrivains du règne de Napoléon III. Il avait, à ses débuts, entre tSjJo et i85o. conçu de hautes ambitions politiques, et la littérature ne devait guère être pour lui qu'un moyen ou un accessoire.
Républicain, démocrate, mais indépendant, il saliéna. par sa franchise et par sa résistance à
LE lUM'.i: Dl di LKTTRXS >\~
tonl enrôlement, les prin< ipaux adversaires de L'Empire, les chefs de l'opposition. Léonor Havin. Adolphe Gnéronlt, Ku^ènePelletan, Jules Favre, Jules Simon, etc., qui organisèrent contre lui et écrits « la conspiration du silence ». J'ai même ouï dire que c'est à son sujet que fut inventée, ou tout au moins propagée, cette locution 1. Comme, d'autre part, il ne ménageait pas les critiques au gouvernement impérial et aux sup, ôts t l séides de ce gouvernement, il ne tarda pas à avoir tout le monde contre lui et à se trouver dans la plus fausse position. Incarcéré en is> pour délit de presse, criblé d'amendes, et sans un sou pour les payer, ne sachant à qui recourir ni que faire, comment nourrir sa femme et son enfant, repoussé une dernière fois par les coryphées du parti républicain, que son ami L'ex -représentant Babaud Laribière implora vainement pour lui. il finit par lâcher pied et se soumettre au pouvoir régnant.
1. Propagée seulement : elle se trouve déjà, en eflet, dans une lettre de Froudhon a son ami Ackermann, datée du 23 mai 1 -4-2 .
LE DINER DBS «il'.Ns DB LETTRES
L'Empire, d'ailleurs, m'a-t-il plus d'une fois conté, De m'a jamais demandé qu'un service, un seul, celui de combattre la liste républicaine aux élections de i8C>3; — et j'ai refuse, ajoutait-il. j'ai déclaré que je ne combattrais qu'Eugène Pelletan. »
Eugène Pelletan, le père de Camille, était sa béte noire, en même temps qu'elle était celle de Sainte-Beuve », et il se croyait fondé à lui témoigner en toute occasion une impitoyable hostilité.
« Je n'ai jamais été bonapartiste, me disait-il encore. De républicain, je suis devenu démocrate césarien : je m'imaginais que l'Empire en avait pour de longues années, qu'il était pour toujours instauré en France. Et combien ont partagé mon erreur ! Au dire de l'empereur luiméme, il n'y avait qu'un bonapartiste au monde, c'était le cousin Pierre : l'impératrice était légi-
1 " L'homme dont vous m»- parlez, M. Pelletan, «jne je n'ai jamais eu l'honneur de rencontrer, s'est montré de tout temps mon ennemi personnel le plus acharné.» Etc. (Sainte-Beuve, CorresponJaure, t. II. p.
Ll DINKB DES < .K\s DE LE i EUES
timiste, le prince impérial orléaniste, et l'empereur socialiste
Les premières « Lettres d'Âlceste » parurent 1*1 1 r86g dans 'Universel, journal dirigé par M. Dncning. Biles furent, dès leur début, I remarquées ; ce qui n'empêcha pas cette feuille de végéter el de succomber au bout Je peu de temps. La guerre survint, puis la Commune, et ce n'est que vers La fin Je i8;i que le nom d'Alceste reparut dans la presse. Le secret de ce pseudonyme tut. d'ailleurs, très bien gardé, et. pendant des années, on ignora le véritable auteur de ces articles quotidiens, qui décelaient à la fois le politique expert et sagace et le lettré délieat. le penseur aussi bien que 1 erudit.
Voici par suite de quelles circonstances, et d'après le récit que m'en a fait lui-même Ilippolyte Castille, comment il entra en rapport avec M. Kdouard Portalis, et de quelle façon « l'affaire » se lit.
Un certain M. Gigon, plus ou moins lié avec M. Portalis. se rencontra un jour, durant un
voyage, avec une dame amie de Castille. C'était peu après la Commune. La conversation tomba sur les « Lettre- d Alceste », publiées naguère par i Universel, et dont M. Gigon se montrait enthousiaste et regrettait vivement la disparition. Son interlocutrice, sans dévoiler le pseudonyme d' Alceste. s'offrit à tenter une démarche auprès de l'auteur pour obtenir de lui une nouvelle série de ces lettres.
« Si vous connaissiez un journal ?...
— J'en parlerai à Portalis, » dit M. Gigon.
M. Portalis, qui venait justement de fonder la Vérité, accueillit avec empressement la proposition, et cette acceptation fut sur-le-champ transmise par M. Gigon à ladite dame, qui en fit part à Castille. Celui-ci s'entendit alors avec son notaire, Me Potier de la Berthellière, et il fut convenu que chaque matin, à onze heures, un clerc de létude, M. Lequesne, garçon sûr et d'une discrétion à toute épreuve, viendrait chercher l'article de Castille, la « Lettre d'Alceste », la recopierait et la porterait au journal. A bien
DINEB DBfl GENS DB LBTTR1S "~>l
dos reprises, «lans Les bureau de la rédaction et
ailleurs, OD essaya de l'aire jaser M. Lequesne ; mais ce lut en vain. Ce n'est que neuf ans plus tard, en 1880, que M. Portalis, — qui naturellement avait bien uni par soulever le masque d' A lceste et entrevoir ou deviner la vérité, se rencontra avec Hippolyte Castille et acquit l'entière certitude qull cherchait.
Dans la presse, selon les besoins du moment, ces lettres étaient attribuées à celui-ci ou à celuilà, à tel publiciste démocrate ou à tel impérialiste repentant : très fréquemment la question revenait à flot et provoquait de vives discussions . L'auteur se bornait à répondre :
« Qu'importe qui peut être Alceste, comme je L'ai dit tant de fois, puisqu'il n'aspire à rien, ne connaît personne, ne sert personne, et ne demande rien à ses concitoyens? Une seule chose peut avoir de L'intérêt : se trompe-t-il ? est-il sur le chemin de la vérité ? J'y suis, j'en ai le ferme espoir ! J'y suis, puisque la bête orléaniste a crié, et que je puis dire comme Proudhon : » Donc,
D1NBB DES I tENS DH LE! rRES
j'ai touché ! » J'ai touché le jour où j'éventai la faction des dua>, des cuistres ou doctrinaires et
léricaux : j'ai touché Le jour où je poussai, à propos du suffrage universel menacé, ce cri qui réveilla les endormis, et qui me valut, en récompense, on déluge d'épithètes sifflantes, mordantes et bavantes, » etc.
Cette lettre sur le suffrage universel est une des plus belles que l'auteur ait écrites. Une autre, intitulée « A bas Chambord î » eut l'importance d'un manifeste. Tantôt, après avoir drapé et brocardé de la bonne sorte l'épais Batbie, l'oblique Buffet, Ravinel, maire de Xossoncourt, et J'ourtou. et Basile, et les ducs, les princes et
agots, Alceste célèbre les mérites des grands révolutionnaires, de Camille Desmoulins et de Danton, ou nous décrit les bienfaits de la Constitution américaine ; tantôt il nous parle de ses auteurs préférés, de Tacite el de Paul-Louis, de Montaigne, de Mirabeau. d'Augustin Thierry, de Michelet, da Proudhon, de Bastiat, et fait jaillir de leurs livres quelque utile leçon, de salu-
I !. DINEB DES GENS m iii,
taires avertissements pleins d'actualité; tantôt il
nous entretient de lui. de ses chers morts, qui dorment là bas sur les hauteurs du Père-Lachaî
Hippolyte Castille était un journaliste de L'ancienne école, nourri de fortes études, ayant gardé l'amour des Lettres, recourant sans cesse à elles, leur demandant sans cesse appui et consolation, avis, aide et réconfort.
J'allai chez lui pour la première fois en janvier i 88i .Chargé de la revue littéraire à la Vérité, dont MM. Edouard Portalis et Henry Maret étaient l'un directeur, le second rédacteur en chef, j'avais reeu mission de conférer avec HippolyteCastille sur divers points de la partie littéraire du journal, et je me rendis à son domicile, alors avenue de Villiers.
Je. trouvai un vieillard à cheveux blancs, à la belle et imposante physionomie, à l'œil bleu, vif et perçant, mais à la lèvre fréquemment plissée, fréquemment empreinte de tristesse et d'amertume. Au bout de quelques visites, peu à peu. il me
parla de lui, s'épancha. Il paraissait revenu de
DINBB M DE il 1 NUSS
tout, fatigué de la vie. et se qualifiait de « journaliste vieux jeu » et de « sceptique transcendant ».
i A mon âge, déclarait-il volontiers, on n'a plus qu'un plaisir, c'est de dire ce qu'on pense, ce qu'on croit la vérité. Aussi je ne m'en prive pas, je me l'offre chaque matin et tout à mon aise dans ma « Lettre d'Alceste », cette divine et ultime joie. •
La politique, qui avait eu pour lui tant d'attraits jadis, et pour laquelle il conservait peutêtre bien encore un faible, il la jugeait sévèrement, la qualifiait de « mal nécessaire ».
« Avant comme après Louis XI, Richelieu. Mazarin. Napoléon. Talleyrand, Bismarck, elle se résume en un seul mot : le mensonge, l'odieux mensonge . Mentir, mentir, toujours mentir, c'est le premier et comme Tunique devoir de tout homme politique : mieux vous mentez et mieux vous trompez, <lun- cette carrière, plus vous êtes fort, plus vous êtes considéré1. »
i politique* ODl été plus ou moins de grands dissimulateurs, pour ne pas dire un autre mol. Qu'ils le
DINER Dl
« autrefois, m»' disait-il encore, nous avions un roi et sa cour pour nous exploiter et nous gruger ; a l'heure actuelle, nous avons un millier de parlementaires, monarques au petit pied, possédant chacun leurs clients et courtisans, etnous sommes tout aussi bernés et tondus . . . Cependant je crois au progn s, je crois qu'il l'ait meilleur vivre aujourd'hui qu'il y a trois cents ans. je crois que, peu à peu, l'idée de justice gagne du terrain, se répand par le monde, et qu'elle finira par s'imposer et triompher. »
Souvent, tout en fumant sa petite pipe à tuyau de hois et en dégustant son café, il prenait un de ses livres favoris, et, de sa voix par instants âpre et stridente, m'en lisait quelque passage, à l'appui d'une de ses thèses. Un jour, c'était l'admirable page du Songe de Scipion. où Cicéron se raille de la gloriole humaine :
soieut seulement dans l'intérêt général et en vue du bien de l'Etat, comme disait Richelieu, les voilà plus qu'absous, et ils font de grands hou lee moins scrupuleux habituellement
qui ont le triomphe définitif dans l'histoire. Osons bien nous l'avouer, oui. c'esl au prix de cette connaissance et aussi de cet emploi du mal que le monde est gouverné, qu'il l'a été jusqu'ici. » (Saintb-Bkcte, Portraits contemporains, t V, pp. -Jiv
] B D1NBB Dl S I 1 5N8 DB 1 Kl I
Tu entm quam celebritatem sermonU hominum,
dam gloriam consequi potes t. . .
' ielle renommée, quelle gloire digne de tes
i u\. peux-tu acquérir parmi les hommes?
< Tu vois quelles rares et étroites contrées ils
cupent sur le globe terrestre.... Retranche
ntes les contrées où votre gloire ne pénétrera
« pas, et voi> dans quelles étroites limites est
« enfermé pour elle cet univers quelle croit
emplir. Ceux mêmes qui parlent de vous en
i parleront-ils longtemps 7. . . »
« Tout s'use et tout périt ici-bas. continuait-il, tout est voué à la destruction et à l'oubli : la gloire n'est qu'un vain mot et n'existe pas. Combien d'écrivains, des plus renommés jadis, dont le nom ne nous dit plus rien ! Tenez, écoutez cela
Et il me lisait ces lignes de Sainte-Beuve ' : a Bizarrerie de la gloire ! Dans cette mêlée « injurieuse de> temps, combien est-il de ces