saintl- Neuve, Souvelle Correspondance, p
cette prétendue gloire ! Quel aléa que le sua
Quelle loterie que la vie ! Pourquoi celui-ci lu, apprécié, en vogue, el pas celui-là ? Pourquoi un»1 statue à Lenfnmé, Trouillefoux et Tartempion. et rien à Pascal, rien à Montesquieu, à Chéniernià Musset? Pourquoi Gainpenon. Mole. Etienne, Ancelot. de l'Académie, et pas Molière, ni Jean-Jacques, ni Diderot, ni Saint-Simon, ni Beaumarchais, ni Courier, ni Stendhal, ni Lamennais, i;i Balzac, ni Michelet. ni Théophile Gautier, ni Flaubert, ni Proudhon ? Qui se doute aujourd'hui que Proudhon, qui est quasiment mort de misère et de faim, a été l'un des plus grands écrivains un des plus puissants stylistes du xixe siècle ? Sainte-Beuve, qui s'y entendait pourtant, s'est en vain ell'orcé d'appeler sur les livres de Proudhon, sur son admirable : ondance, l'attention du public. . . . « O a Gloire, déesse plus aveugle que la fortune, « que h* destin et que l'amour ! » C'est le cri de Léopardi Voyez-vous, concluait Castille, on n'a encore rien formulé de mieux que ce
il. DINER D DE I.l.i I
que Voltaire l'ait dire à l'on des personnaj
rie De biens ils,
I répandus c 4.
Une Loterie, mon ami, encore un coup, une loterie ! »
Et, comme Gourdon de Genouillac \ Hippolyte Gastille aboutissait à cette constatation :
« A notre époque, il n'y a que l'argent, vraiment que l'argent, et ce qui en résulte : relations mondaines, services rendus, obligations, etc., qui explique Le succès et le détermine. C'est lui, et lui seul. qui. jusqu'ici, a remplacé les anciens privilèges de la noblesse. Et quels sont ceux qui s'enrici Sont-ce les plus instruits, les plus
intelligents et les plus honnêtes. — ou, à l'op-
t. Et, bieo a?anl Voltaire, V Ecclés'tuU l\. Il nous en avait
prévenu : a J'ai \u sous le soleil qu'on ne conOe pas ia course au
plus vile, ni la guerre au plus vaillant: «pie ce n'est point aux
pion donne do pain,. . . mais que la rencontre et le hasard
fout tout sur la terre. »
8 18, pp. iî
LE KINF.K D1 Dl I ETTRE8
. les plus terre à terre et les moins scrupuleux. Les plus retors, les plus éhontés et les plus méprisables ? Répondez, jeune homme, prononcez vous-même !
— En sorte que, dans la susdite loterie, les meilleurs billets sont généralement pour les plus gradins ?
— Généralement. . . Tu l'as dit, mon enfant ! » Selon lui, le bonheur était, d'après la formule
antique. « dans la modération ». et peut-être dans l'imperturbable calme et l'ataraxie, le nirvana du bouddhisme.
« Imaginez-vous que vous causez avec un mort, » me répétait-il parfois, en faisant allusion à luimême et a son universel désenchantement.
« Ce qui me consolera de mourir, m'avouait-il un jour. c'est que je ne laisserai point de fils. »
Ses compromissions envers le gouvernement
impérial, et le discrédit qui en avait rejailli sur
son nom. et l'avait amené à faire oublier ce nom.
à le troquer contre celui du misanthrope par
ellence, contre ce pseudonyme d'Alceste qui
i i. DINBB DES '.in- DE i.i.i i 26 1
lui convenait >i bien, — pesaient toujours sur lui et L'obsédaient
« Ou réhabilite difficilement on journal ci i — qualifié, me disait-il à propos «1»' je ne sais plus quelle feuille de M. Portalis; mais un homme qui s'est compromis, un nom taché, on ne le nettoie pu-, on ne le réhabilite pas! J'en sais quelque chose, et je ne signerai plus jamais rien du nom de Castille. »
Nos relations se resserrèrent beaucoup à la suite d'une circonstance particulière, d'un important service que je fus amené à lui rendre à mon insu.
Sortant peu, vivant tout à fait en dehors du monde de la presse, n'allant pas une fois par mois dans les bureaux de ce journal la V riii ou il collaborait quotidiennement, il se plaisait à m'interroger sur ce qui s'y passait, à me demander notamment comment se comportaient envers Les rédacteurs M Kdouard Portalis et son facto-
DINBB DBS GENS DE
tum et séide, l'ex-maître d«> pension Girard, baptisé le Tapir, à cause de la ressemblance de Bte avec- celle de cet animal. Je n'avais aucune raison pour taire à Gastillc les singuliers procédés dont ces deux compères usaient à notre égard : un procès survenu depuis a, du reste, mis ces faits et bien d'autres en Lumière, et valu à MM. Portalis et Girard de dures mais équitables condamnations. Je racontais donc franchement à mon interlocuteur nos griefs contre la direction du journal.
« Je vous remercie de ce que vous m'apprenez là. me dit-il un jour. Vous ne vous doutez pas de tout 1 intérêt qu'ont pour moi ces renseignements, combien ils me sont précieux !
— Non... En quoi donc?...
— Figurez-vous que M. X... (un banquier de la rue de Londres. qui depuis a été logé à Mazas), MX.... ami de Portalis, me tarabuste, pour que je metfc » francs dans le journal.... »
Je commençais h comprendre.
« Oui, et quoique j'aie donné ma parole, je
LE DINER D DB LET7 a63
n'en ferai rien, je m'abstiendrai. Od m'a caché
toutes ces manigances ; un me dorait la pilule....»
Le Boir même, comme j'arrivais à la Vérité, je
vis un tle^ principaux rédacteurs accourir \ moi. — et je n'oublierai jamais sa mine hagarde, ses bras Levés au ciel :
« Malheureux, qu'avez-vousfait? me cria-t-il. Vous êtes cause qu'Alceste refuse d'apporter ses fonds au journal. J'allais être payé, c'est de votre faute. . .
— Si Alceste n'est pas volé? » répliquai-je.
( Se fut, d'ailleurs, la première et unique fois que je vis la couleur de l'argent de cette étrange feuille. Depuis quatre mois que j'y collaborais, nous ne pouvions, les autres rédacteurs pas plus que moi, tirer un sou du père Girard dit le Tapir. Chaque fois que l'un de nous se présentait à la caisse, la même petite comédie se renouvelait.
« Qu'y a-t-il pour votre service ? demandai I Tapir.
— Je voudrais toucher un peu d'argent, monsieur Girard.
il DINER DBfl GENS DE LETTRES
— De l'argent ? Qui êtes-vous donc, monsieur ?
— M. un tel.
— Je ne vous connais pas, monsieur. A quel titre vous adressez-vous à moi ?
Mais je suis rédacteur du journal. Je dois y
donner et j'y donne un article. par semaine,
moyennant tant, prix convenu avec M. Portalis.
Mes articles ont paru : je viens vous prier de
1er mon compte.
— Je ne sais pas un traître mot de cette convention ni de tout ce que vous me débitez là, monsieur : je n'ai jamais vu votre signature. . .
— Je vais vous la montrer : voici le numéro contenant mon dernier article.
— Qu'est-ce qui me prouve que vous êtes le signataire, que vous êtes M. un tel? Je n'en sais rien, moi ! Je ne vous connais pas !
— Je m'en vais voir M. Portalis.
— C'est cela, monsieur. »
On courait chez M. Portalis, — M. Portalis, dont on a si joliment et si justement dit qu'à
i i DINBB Dl - 0KN8 Dl LB1 I
force de mentir, il avait perdu l'usage de la vérité : il mentait par instinct et de nature, comme on respire; — et, lui aussi, tranchait de L'étonné, mais d'une autre fa<;on :
« Il y a là un malentendu : je ne comprends pas.... Revoyez donc M. Girard, revoyez le demain.... Je vais lui parler tout à l'heure et éclaircir cette affaire. Tout sera réglé pour demain. »
Le lendemain, vous vous représentiez à la caisse de M. Girard, et il ne savait rien, il ne savait jamais rien :
« Encore une fois, monsieur, je ne vous connais pas ! M. Portalis ? Eh bien, oui, je l'ai vu, je l'ai vu hier soir : mais il ne m'a rien dit à votre sujet, absolument rien.... »
Si, comme il était tout naturel, vous retourniez alors près de M. Portalis, et lui adressiez une nouvelle réclamation, le priiez de donner séance tenante des instructions à son caissier, et de mettre fin à cette comédie, une autre scène, plus cocasse encore, se déroulait.
M . Portalis sonnait le garçon de bureau et lui ordonnait d'aller dire immédiatement à M. Girard de venir lui parler :
« Tout de suite ! Je l'attends. »
M. Girard arrivé :
« Vous ne connaissez pas M. un tel?
— Non. grognait le Tapir.
— Eh bien, c'est lui, lui-même.... Vous l'avez devant vous.
— Ah!
— 11 est chargé de telle rubrique... — Chambre, tribunaux, théâtre, etc., — à raison de tant par moi^. Nous lui devons donc actuellement tant.
— C'est bien cela, oui.
— Donnez-lui donc cette somme tout de suite.
— Soit ! Je veux bien, moi ! grognait de plus belle le Tapir, en tirant des billets de banque de sa poche. Voilà î §
A'ous étendiez la main pour saisir ces billets, en vous disant : « Enfin, je les tiens! Ce n'a pas été sans peine ! » Mais, juste à ce moment, une
LE DINKH DE8 B¥N8 DE r.KTi
troisième main surgissail el s'abattait entre la vôtre et celle du Tapir.
Bh Itien. non.' m> ravivait M. Portails. Non ! Tonte réflexion faite, monsieur Girard, vous réglerez M. un tel à la iîn du mois, le tout ensemble. Cela lui fera quatre mois.
— Quatre mois, c'est cela ! Partait ! » répliquait victorieusement le Tapir en réempochant ses billets bleus.
Et le tour était joué : tout était à recommencer. Vous n'aviez d'autre consolation que de méditer sur le proverbe, dont vous veniez de constater toute la justesse: « Entre la coupe et les lèvres...» ; entre une main et une autre main, il y a place pour une troisième.
Le -oir de cette visite à Hippolyte Castille. je n'eus pas besoin de décliner mes nom et prénom au Tapir : il daigna me reconnaître, et sur-lechamp :
«Ah! vous voilà, vous! s'éeria-t-il dès qu il m'aperçut, du fond de sa cage grillée. In beau coup que vous avez fait là !
— N" est-ce pas?
— Votre compte est prêt.
— Pas trop tôt.
— Voilà, monsieur !
— Pardon, monsieur Girard. Il n'est pas exact, mon compte.
— Gomment cela, monsieur ?
— Je dois toucher cent francs par mois, comme mon prédécesseur Léon Hennique, dont je puis invoquer Le témoignage. M. Portalis vous a déclaré lui-même en ma présence que j'aurais cent francs par mois : vous vous en souvenez ? Voilà quatre mois d'écoulés, quatre mois que je collabore au journal sans rien toucher : c'est donc quatre cents francs...
— Non, monsieur, ce n'est que deux cents.
— J'ai si grande hâte, monsieur Girard, si grande hâte de sortir de cette caverne que
œ discuterai pas davantage. Tout plaisir B'achète
ljues années plus tard, MM. Edouard Portais et Girard s'adjoignirent un troisième larron,
il: m mi; DES QBN8 DE LETTRES
M. Raoul Canivet :. qui a eu également maille à tir avec Les tribunaux et. comme ses deux compères, a vilainement fini, mais qui était alors très lame dans le monde politique et au mieux avec nos gouvernants; il passait même pour leur rendre de galants petits offices, et le ruban rouge, sinon la rosette, brillait à sa boutonnière.
« Vous comprenez, contait un jour M. Portalis à mon confrère et ami Paul Leconte, Lanessan m'a dit tant de mal de Raoul Canivet, tant de mal ! que j'en ai conclu qu'un homme aussi discrédité et vilipendé ne pouvait manquer d'être bon à quelque chose, d'être bon à tout. Et je me le suis attaché ! »
Un mot encore à propos d'Hippoiyte Castille. Vers 1809, à l'époque où il dirigeait V Esprit public, il eut pour secrétaire un jeune homme, qui. depuis, se fit connaître comme publiciste et
1. Ne pas confondre avec Charles Canivet, notre excellent confrère da Soleil, l'auteur de la Nièce de l'organiste, la Ferme du Gohel, Enfant de la mer, etc. A cette époqne, Charles Cani voyait ô lool instant obligé de prolester contre cette très préjudiciable confusion, et c'est pour l'éviter, assure ton, qu'il se retrancha derrière un pseudonyme, celui de Jean de Nivelle.
LE DINEB DtS GENS DI LETTRES
surtout comme écrivain militaire. Jules Richard, i véritable nom était Maillot, et Jules-Richard n'étaient que ses prénoms. Il avait pour père, ni" a dit Castille, — pour grand'père serait peutêtre plus exact, — un marchand et fabricant de bonneterie, inventeur du « maillot » que mettent le» danseuses pour paraître sur le théâtre. Outre ses innombrables articles de journaux et ses volumes de politique et d'art militaire. Jules Richard, qui appartint aussi à la Société des gens de lettres, a publié plusieurs romans, Un Péché de vieillesse, la Galère conjugale, etc., et un intéint petit manuel, l'Art déformer une bibliothèque, où il se révèle fervent ami des livres.
Connue ii Hippolyte Castille, la politique causa
Arthur Arnould de grands déboires et de
grands tourments : je ne connais même guère
d'existences qui aient été plus agitées et plus
malheureuses que celle d'Arnould.
Je lavai» rencontré pour la première fois en
LE DINER DEfi G-BN8 DE LETTRES 'i' I
,. chc| Jules Levalipis, et j»' le retrouvai vingt ans plus tard au ( lomité des gens de Lettres, dont il avait été élu vice-président. Durant l'intervalle,
Arnould. qui avait pris par! à la Commune, et, lors de l'entrée des troupes versaiilaises à Paris, n'avait
dû son salut qu'à un ecclésiastique, assez charitable pour lui prêter une soutane et de l'argent. et l'aider ainsi à gagner le large, avait parcouru la Suisse. l'Italie, puis le Brésil, la République Argentine, etc. Or, pierre qui roule n'amasse pas mousse, et. dans ses nombreuses pérégrinations. Arthur Arnould avait essuyé de cruelles tourmentes. Mme Arnould, admirable d'énergie et de vaillance, fut même réduite, à Genève, à vendre de la volaille dans les rues.
Arnould atteignait quarante-cinq ans et luttait toujours désespérément contre les vicissitudes du sort, quand Paul Meurice lui conseilla, au lieu de s'aheurter à la politique, de « faire du romanfeuilleton », besogne qui aurait pour lui le double avantage d'être plus rémunératrice et de ne lui attirer aucune tracasserie du gouvernement. Le
î.i; DINEB DJ Dfl LB1 I I
premier de ses feuilletons parut dans le Rappel, la plupart des autres dans le journal la France C'étaient Y Etang des sœurs grises, le Pendu de la imeite, Zoé Chien-Chien, qui obtint un si brillant succès et fut transportée sur la scène, le Duc dos, les Deux Duchesses, Jean sans Nom, etc.
Gomme pour bien indiquer la scission qui s'était opérée entre son passé et son présent, bien marquer qu'il avait t'ait peau neuve, Arnould signait ses nouvelles œuvres d'un nom nouveau, Mattliey. — A. Matthey. — qui était le nom de sa femme.
Bien qu'il produisit beaucoup et se fût acquis comme feuilletoniste une véritable popularité, Arnould continuait à être en proie à des difficulté- pécuniaires et à des embarras de toute sorte. Il s'était pris pour les sciences occultes : magie, térisme, théùrgie, satanisme, etc., d'une violante passion, et semblait avoir quitté le terreplein de l'existence pour errer à travers les nuages, dans les hauteurs de L'empyrée. Il avait fond''- u : cabalistique, le Lotus bleu, et il
LE 1>!NEH Dl Dl I l.l i H BS
uait chez lui des réunions qu'il qualifiait « de ace expérimentale ». Ces études, plutôt bizarres, altérèrent son caractère : il devint sombre, misanthrope, puis tomba malade. Les médecins lui ordonnèrent des viandes blanches : mais il s'était proclamé végétarien et ne voulait pas en démordre. Il n'agissait qu'à sa guise, et cette guise était îles plus fantasques, tout à fait en dehors des us et coutumes, du courant normal et du bon sens, absolument parfois incroyable et inconcevable.
Mme X.... femme d'un de nos confrères, ami intime d'Arnould, assista un soir à la scène suivante.
Atteinte de je ne sais quel mal. Mme Jenny Arnould, — qui, maigre, toute ridée et décrépite, coitlée d'une moutonnante perruque rousse, avec du fard, une épaisse couche de vermillon sur les joues, a toujours évoqué en mon esprit l'une des deux Vieilles, chefe-d'œuvre de Goya, qui figurent au musée de Lille. — se mourait dans son lit. Arnould avait prie son ami \... d'aller voir un directeur de journal pour lui demander un
reliquat de compte. X... n'avait pu rencontrer ce directeur, et Mme X... venait faire part à Arnould, — qui demeurait alors rue Stanislas, — de l'insuccès de la démarche.
« Il me faut cependant de l'argent ! s'écria Arnould, qui se trouvait, ainsi que MmeX..., auprès du lit de la moribonde. Cette pauvre Jenny n'en a plus que pour quelques heures, et il est temps que j'avise, que je prenne mes dispositions pour les obsèques.... »
Atterrée d'un tel langage, Mme X... considérait Arnould fixement, en écarquillant les yeux, comme pour l'inviter à prendre garde, l'avertir que la mourante l'entendait.
« Oh ! ne craignez rien ! Elle le sait, qu'elle va mourir.... Pas besoin de se cacher ni de dissimuler ! Elle ne passera pas la nuit : le médecin me la déclaré.... N'est-ce pas, Jenny, tu sais à quoi t'en tenir ? »
Et <( Jenny » hochait la tête, faisait signe que oui. qu'elle savait.,..
Pour Arnould, et avec ses idées transcendantes,
il DINSB DBS Q-KNfl DI LBTTRBfl 275
il n'y avait sans doute pas séparation et déchirement dans la mort ; il De s'agissait là que d'un simple déplacement : Madame partait pour un voyage, en attendant que Monsieur allât la rejoindre.
Ce qui n'empêcha pas « Monsieur » — et voyez que de contradictions et de bizarreries ! — d'abord de se montrer inconsolable du « départ de Madame », et d'élever à sa mémoire, dans un coin de l'appartement, une sorte de chapelle funèbre ; puis surtout de se remarier quelques mois plus tard, d'épouser une artiste, peintre détalent, Mme Delphine de Cool.
Deux belles fourchettes : l'abbé Huot et le commandant de Noiterre; Député virtuel: Sérieux motif pour briguer la députation; Type peu banal.— Autres disparus : Pierre Zaccone, Élie Berthet, Lucien Biart, Paul Arène, Charles Leroy, Germond de I - manie Bapaume.Monnier de la Motte.
Adrien Huard, Philippe Gille, Henri de Bornier, Armand . Armand Renaud. Gabriel Marc, Tarbé des Sablons, comiiiandant Schambion, Henry Fouquier, Félix Frank, etc. — Notre chansonnier Henry Buguet.
L'abbé Pierre Huot — « dont la large figure égayait nos banquets », selon la juste remarque de Léo Claretie, dans le rapport annuel présenté à l'Assemblée générale des gens de lettres d'avril 1900, — et le commandant de Noireterre, un autre de nos plus assidus convives, sont deux s que je me plais à réunir ici. Quels bons vivants tous les deux ! Quelles superbes fourchet-
DINER DES GEN S D l LETTRES "
tes l'un el l'autre ! Quelle puissante el mirifique carrure ils étalaient, el quelle pleine, joufflue, rebondie, rubiconde el rayonnante face, chez l'un
comme riiez Tant
Je crois cependant bien que l'abbé remportait sur le guerrier : il avait le teiut plus fleuri, l 'œil plus émerillonné, la lèvre surtout plus proéminente, la lippe bien autrement sensuelle et gourmande.
L'abbé Huot. force est bien de l'avouer, était tenu à distance, tenu même en médiocre estime par le^ catholiques fervents de la Société, — Léon de la Brière, par exemple. — qui lui reprochaient de ne pas avoir une attitude plus conforme à sa qualité d'ecclésiastique. Le brave abbé se souciait peu. je crois, de cette désapprobation de ses coreligionnaires, et n'en continuait pas moins à se tenir les pieds chauds, dormir salé et lamper frais.
Ses œuvres littéraires sont de genres très variés : à côté d'une Vie de saint Christophe et des Lettres de saint Ignace, je découvre une comédie
2^8 LE DIM-R DES GENS DE lettres
en trois actes ayant pour sujet les Mystères du Cirque Fernando, que je regrette vivement de n'avoir pu me procurer ; puis viennent un roman-feuilleton, des pièces de vers, des études sur Gustave Flaubert et sur Jeanne d'Arc, sur l'Imitation de Jésus-Christ et sur le peintre Baudry. des livres sur la Commune, sur la Pologne et sur nos hommes d'État contemporains. L'abbé, comme on le voit, pratiquait le plus large éclectisme.
Il a aussi publié des souvenirs militaires, où il retrace son rôle durant l'invasion de 1S-0-71. alors qu'il était aumônier d'un de nos régiments. Un fait, qu'il aimait à conter, a été rappelé sur sa tombe par Henri Demesse : « Il avait arboré le drapeau tricolore au-dessus de son autel, sur un champ de bataille tout ensanglanté, après Tune de nos glorieuses défaites. Nos vainqueurs durent saluer l'autel où le prêtre officiait ; mais, en même temps, disait-il avec un frisson, ils saluèrent les trois couleurs du drapeau de France, flottant fièrement dans Fair ensoleillé. »
I i DINBH DES &ENS DE I 1.! fRES
Le commandant de Noireterre ne devait certainement pas assister à cette messe : il avait en horreur toute cérémonie religieuse, et poussait jusqu'à la înouoinaiiie. jusqu'à la frénésie, la haine des prêtres et du cléricalisme.
« Ce représentant de Dieu, en a-t-il une santé, hein? Il en ballonne ! lien éclate! Bientôt il faudra le faire cercler comme un tonneau.... Regardez-le s'empiffrer ! Regardez-le ! » grommelait-il un soir, pendant que lui-même, comme le Gnathon de La Bruyère, avait la bouche pleine et te menton tout luisant et ruisselant de sauce.
Le commandant employait une bonne partie de ses loisirs à faire la guerre au clergé, une guerre acharnée. Tous les deux ou trois mois, il nou;> arrivait de lui quelque terrible brochure : A bas la calotte ! — Sus aux jésuites ! — Dehors la prêt raille ! — Les frocards au pilori ! — Jovialités ecclésiastiques, — etc., etc.. plaquettes anonymes, ou revêtues de cette cabalistique suscrip-
tion : a Nbireterre, député oirtuel de Castres ».
Député virtuel ! Depuis je ne sais combien d'années, le prêtrophage commandant se présentait aux élections législatives dans son département, le Tarn, où il possédait de vastes propriétés, et, chaque fois, sur 18.000 votants, et bien qu'à l'entendre il fût toujours absolument « sur de passer », il ne manquait jamais de récolter le chiffre imposant de 260 ou 3oo voix. Ces voix, on en a fait le calcul là-bas, — ne lui revenaient pas à moins de 200 francs pièce. Malgré ce piteux résultat, il lui plaisait de se considérer comme le véritable élu, le représentant authentique, mais non effectif, virtuel, virtuel seulement, de Castres et de sa circonscription.
Lorsqu'on lui demandait :
<( Mais pourquoi, diantre, commandant, tenezvous tant à briguer ce mandat, et vous obstinezvous a vous lancer dans la bagarre politique? Vous (jui ne savez pas farder vos paroles, qui ne savez pas mentir, qui n'avez rien du sauteur ni du charlatan ! Qu'est-ce donc qui vous pousse
LE DINER DES GENS DE I B i i
à vous affubler de ce r«'»le qui vous convient si peu ?
— Que voulez-vous ! interjetait-il avec une complaisante bonhomie et le plus grand sérieux. n*es1 pas ma faute ! Mme de Nbireterre, ma femme, a juré de... dormir avec un député, et, eomme je ne veux pas qu'elle me tasse... mari trompe. je suis bien obligé... »
Notez que Mme de Noireterre comptait alors soixante-cinq printemps pour le moins, et lui de même.
Il avait la langue bien pendue, et souvent le parler gras, une extrême liberté de langage. C'est ce qui m'empêche de rapporter ici toutes les rabelaisiennes anecdotes qu'il nous débitait avant même le dessert, et sans broncher ni sourciller, avec le plus imperturbable flegme. Il y avait notamment une histoire de galette ou de brioche. — d'un plantureux gâteau déposé sur une banquette d'omnibus, et sur lequel il avait failli s'asseoir : l'effroi du propriétaire à l'aspect de ce danger, de cette énorme croupe près d'apla-
LE DINER DBS GENS DE ! Il !
tir son gâteau, et La gouailleuse riposte du commandant : « Vous avess donc bien peur que je ne vous Le mange ? En tout cas. ce ne serait point par... - Mais je ferais sauver toutes les lectrices.
En dépit de ses prétentions politiques et de sa pivtrophobie ou prêtrophagie, le commandant de Nbireterre était un excellent homme et le plus divertissant compagnon.
Généreux, hospitalier et toujours savant appréciateur de la bonne table et des crus de choix, il invitait fréquemment, dans son château de la Landelle, non seulement ses voisins et amis, mais tous les curés et vicaires du canton, et il leur servait, avec des mets exquis, des historiettes superlativenient pimentées, dont se régalait et se pourléchait — des unes aussi bien que des autres — l'auditoire sacré.
Non content de s'occuper de politique, de philosophie et de noircir du papier, l'infatigable commandant cultivait la peinture : le musée de en contient des preuves : et, ce qui n'est pas un de ses moin. lies titres de gloire, il avait
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imaginé de faire travailler ^m* un mole rythmique, en musique, le^ ouvriers qu'il employait. Vu\ paysans conduisant La charrue, aux maçons maniant la truelle, aux menuisiers poussant le rabot, à tous, il silllait ou solfiait l'allure qu'ils • levaient avoir, et cadençait leurs mouvements.
Ah î ce n'était pas un cerveau banal que celui du commandant de Nbireterr*
Ancien élève de l'Ecole polytechnique, ex-chef adron d'état-major, officier d'ordonnance de \ ipoléon 111. M. Juiucl de Xoireterre avait épousé, dit-on. une demoiselle d'honneur de l'impératrice, qui lui avait apporté une grosse fortune. Il y avait, entre autres, dans cette dot, une concession de forêts de chênes-lièges en Algérie, représentant plusieurs millions, une quinzaine de millions, affirmaient certains, et cette concession avait engendré un interminable procès. Une partie de ces débats a été réunie en volumes par le demandeur, et publiée sous ce titre catégorique et proudhonien : L'Administration, cest le vol. Il ne prenait jamais de gants et
LE DINER DBS (HQffl DB LETTRES
n'y allait jamais de main morte, notre commandant.
i Ali ! quand j'aurai gagné mon procès, vous verrez ! s'exclamait-il en clignant de l'œil. Je veux être un des bienfaiteurs de la Société des gens de lettres ! Je veux... Vous aurez de mes nouvelles
11 est mort en juillet 190a, -ans avoir vu la fin e Litige, ni pu réaliser son aimable projet. Mais combien il manque à nos fêtes, le cher commandant ! Quelle note originale et folichonne il y mettait !
Je revois encore, parmi tant de convives disparu- Pierre Zaccone. avec sa douce et souriante physionomie, sa belle tète aux cheveux bouclés, l'auteur des Zouaves, à' Une haine au bagne, des Man ' 1«- soixante autres romans,
qui heure, un des plus célèbres de
feuilletonistes.
I i: DINIR DBfl GENS m Ll I I RES
l'lie Berthet, autre romancier populaire eu renom, qui composa plus de cent volumes, e1 nista tout vivant à son apothéose. Il finit Limousin, et le conseil municipal de Limoges, voulant « honorer la mémoire d'un des plus illustres enfants de la ville , décida, en décembre [£ de donner à une rue nouvellement ouverte le nom de feu Elie Berthet, et de taire apposer à chaque coin de cette rue des plaques commémoratires. Or, Elie Berthet était encore de ce monde ;i cette époque, et il s'empressa de saisir sa bonne plume pour remercier ses compatriotes de l'honneur insigne. mais prématuré, qu'ils voulaientbien lui décerner, et leur déclarer qu'occire les gens pour les faire entrer [dus vite dans l'immortalité, n'était pas de son goût Hélas! deux mois plus tard, les édile- vie Limoges pouvaient reprendre leur délibération et confirmer leur pieuse décision : Elie Berthet, vraiment feu cette fois, n'avait plus rien à objecter.
Lucien Biart, petit, glabre, doux et discret, une figure île prêtre. Il avait beaucoup voyagé, avait
LE DINER Dl PRES
longtemps habité le Mexique, s'était occupé de - iences naturelles, et possédait une valeur intellectuelle bien supérieure à sa notoriété. Il a écrit un chef-d'œuvre, que Boutet de Monvel a très artistement illustré : Quand fêtais petit, histoire d'un enfant racontée par un homme. « Être ♦ \<{uis. fait de loyauté, de droiture, de candeur »-t il»- générosité, e a «lit de lui Ernest Daudet. Lucien Biart avait le mépris du tapage et de la réclame; c'était, avant tout, un délicat et un modeste; c'est ce qui explique — le bruit n'allant, comme nous lavons vu, qu'à ceux qui en font — le peu de retentissement qu'ont obtenu ses œuvres et son nom. Sa modestie et sa délicates.-'
« lent jusque dans l'expression de ses dernières volontés, en même temps que sa foi en un au-delà : « Je désire que l'on ne dérange aucun de mes amis pour mon enterrement, ni aucun de mes chers collègues de la Société des gens de lettres : mais que l'on avise les uns et les autres après coup, en leur adressant de ma part un cordial au revoir. »
IF, DINEB il il [TRES
Paul Arène, de menue taille, maigre el l'air triste, renfermé, glacial, qui ne rappelait en rien cette chaude et exubérante Pn qu'il
aimait tant, ce h qu'il s'est plu à chanter.
Je me souviens que, quelque temps après sa mort, 1" poète normand Paul Harel étant venu à l'un de m»s banquets, plusieurs convives, des plu^ jeunes, confondirent son nom avec celui d'Arène, et allèrent le féliciter de son « beau livre » /// Gueuse parfumée, elde son autre «beau livre la Chèvre d'or. Tête de Paul Harel. D'autres se récriaient : « Gomment ! Mais tous les journaux ont annoncé sa mort ! — Mais non ! — Mais si ! — Paul Arène? — Eh non! Je vous dis : Paul Harel. »
Charles Leroy, l'auteur du fameux Colonel Bamollot, aimable, loyal et jovial confrère, que la mort emporta prématurément et presque soudainement. Il était de petite taille, lui aussi, et il boitait. « Charles Leroy, a fort bien dit Théodore Cahu en lui adressant le suprême adieu, avait une gaîté communicative qui semblait défier
les tristesses. Il gardait toujours pour ses amis, pour ses camarades, un peu du joyeux rire gaulois de nos aïeux. Les plus moroses ne résistaient
pas à sa bonne humeur. Ils oubliaient leurs soucis pour s'amuser avec les autres. Pendant quelques instants, la vie leur semblait meilleure. »
Comme Charles Leroy, Germond de Lavigne était obligé de s'aider dune canne pour marcher, une de ses jambes étant plus courte que l'autre : mais il était loin d'avoir la belle humeur, l'entrain etraccortise du père de Ramollot. Il passait, au contraire, pour être d'un naturel peu comte et d'un commerce difficile. Il connaissait bien l'Kspagne et sa littérature, et était membre de r Académie espagnole. Il s'était aussi spécialement occupé de questions de propriété littéraire, et avait été un des fondateurs du « Syndicat des îétés françaises littéraires et artistiques pour la protection delà propriété intellectuelle », dont il est resté jusqu'à la fin de sa vie le secrétaire général.
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AmaMc Bapaume, en dépil de son prénom de favorable augure, et malgré sa collaboration au Tintamarre, puis son titre de rédacteur en chef du Tarn- Tarn, et tant d'amusants et désopilants
articles, n'était pas non plus réputé pour le plus gracieux îles mortels. Il avait notamment la rancune tenace et ne pardonnait pas à ses confrd'oublier d'annoncer ses livres. Paul Ginisty ayant perpétré ce crime, alors qu'il rédigeait la revue littéraire du Gil Bios, en a su quelque chose : le peu Aimable Bapaume ne manquait pas une occasion de 1' « attraper» dans son Tam-Tam et de lui chanter pouiiles.
Le poète et romancier Monnier de la Motte témoignait encore, pour le même forfait, de plus de bile et plus de ressentiment. Ayant cnv. son petit dernier au critique littéraire d'un grand journal, il s'étonnait de ne pas voir paraître d'article sur ce nouveau-né, et pressait et houspillait ce critique :
« Excusez -moi. répondit celui-ci. j'ai dû m'absenter de Paris, j'ai perdu ma mère...
— Je ne pouvais pas m'en douter, riposta Monnier. Ce n'est pas de ma faute si madame votre mère est mort'
Il> -ont parfois terribles, d'un égoïsme et d'une inconscience qui vont jusqu'à la cruauté, les auteurs qui « attendent » des articles.
Malgré cette brutale preuve d'impatience et cynique repartie, Monnier de la Motte était, en temps normal, un avenant et galant homme. Il ne manquait pas de talent : il a composé de jolis petits vers badins, qui rappellent ceux de Voltaire, pour lequel il professait une grande admiration : et un de ses romans, Une jusi retrace
Les péripéties d'une dramatique aventure qui se déroula en 18S0. et se termina en cour d'assises. Une chanteuse de casinos, Mlle Marie Bière dite Maria Béraldi. que le docteur Blanche déclare issue d'une famille d'aliénés, tira trois coups de revolver sur son amant, qui l'avait délaissée, et l'ut acquittée par le jury de la Seine. Peu de- temps après cet acquittement, elle épousa je ne sais plus qui. et son «historien » Monnier de
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la Motte lui servit de témoin devant M. If Maire.
M Adrien Eluard, <'<»nt la haute compétence et le taet partait étaient prisés de nous tous, a durant de longues année-, président du Gonsei judiciaire de* gens «le lettres, et a rendu à notre Société de signalés services, a Qu'en pense M Huard ? Il faudra consulter M* Huard ? » C'était ee que nous disions ton-, dès que surg -ait une question embarrassante. Jacques Normand a tracé de lui ce bon portrait: « ... Sollicité de non- éclairer de ses lumières. M Huard prenait la parole. Sa belle figure aux traits graves et îliers s'animait d'un fin sourire, sourire un peu triste, mais d'une mélancolie douce, où passait un rayon de bonté. Nous écoutions sa voix paisible, aisée, très douce aussi. Et, peu à peu, la question obscure s'illuminait, la conviction se faisait en non
Philippe Gille. le critique littéraire du Figaro <'t le poète de C Herbier \ toujours si indulgent envers ses justiciables, toujours si accueillant et obligeant, était aussi de nos convii