‹ Le dîner des gens de lettresChapitre 4 sur 39 · hiNKi; DEfi GENS Dl LETTRES ig · texte numérisé non relu

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Il s'est multiplie sans compter son temps ni peines... Si la Société des gens de lettres a compte des présidents an nom plus éclatant, elle n'en a pas eu qui lui aient témoigné pins d'intérêt, montré plus de dévoûnient, rendu plus de service

Ernest Hamel avait eu comme concurrent à la présidence de la Société, en mars 1890, le romancier Hector Malot, à qui, si je me souviens bien, il ne manqua qu'une ou deux voix pour être élu.

Parmi ceux qu'on appelle dans la Société « les gros reproducteurs », c'est-à-dire les sociétaires dont les œuvres sont les plus reproduites dans les journaux, et qui touchent par conséquent les plus fortes mensualités, Hector Malot occupait alors le premier rang, et, cette primauté, il l'a longtemps gardée. Malot est, en effet, un des écrivains qui conviennent le mieux au plus grand nombre de lecteurs : ses romans sont très solidement et habilement charpentés, d'un intérêt saisissant, — ce qu'il faut a la foule,1*— et ils possèdent, en

il i>im:k des cens de lettres

outre, une tonne littéraire sullisante pour être

par une clientèle plus instruite et plus

■rtains de ses livres, Sans famille,

Kalbris, etc., ont été tirés à des centaines

.le mille d'exemplaires, traduits dans toutes les

langues, et sont même devenus classiques en

Angleterre et aux Etats-Unis.

A l'encontre de'plus d'un de nos romanciers dits

populaires, aussi étrangers à l'amour des Lettres

qu'insoucieux de la connaissance de la langue,

Hector Malot, qui a fait ses humanités au lycée

de Kouen, puis son droit à Paris, a toujours con-

servé et sans cesse affiné son goût pour les livres

et létude. Il possède à fond toutes les questions de

jurisprudence pratique, s'oriente et se débrouille

comme personne dans ce que nous nommons pour

L'instant « le maquis de la procédure » : c'est cette

j uridique qui lui a permis, en maintes cir-

stances, de donnera ses récits tant de force,

tant d'intensité d'émotion ou de conviction.

Malot. qui se repose aujourd'hui dans son ermi-

de J •"'.ntenay-sous-Bois etacessé de publier,

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était doiié dune puissance de travail peu commune : ses soixante-dix volumes sont la pOUT

L'attester. Tout en reconnaissant qu'il n'existe pas de règles pour faire un roman, et que < c'esl par là que l'art du romancier esl supérieur on

intérieur, si l'on veut, à celui de la parfaite cuisinière bourgeoise », il a plus d'une lois initié ses lecteurs à son mode de composition, à tontes le* recherches, les enquêtes, les démarches, la longue préparation que nécessite chacune de m livres. Il faut l'écrire maintenant, ce roman qu'on croit tenir, « et c'est alors, remarque-t-il. que le vrai travail commence, avec les hésitations, les dégoûts, la lutte de l'exécution. J'envie ceux de mes confrères qui sont assez maîtres de cette exécution pour lui faire rendre tout ce qu'ils veulent, comme j'envie aussi ceux qui peuvent de bonne foi s'admirer dans tout ce qu'ils font, par cela même qu'ils le font : ils enfantent dans la joie et dans l'orgueil. Mais, à côté de ceux-là. il en est d'autres qui peinent, qui doutent, qui cherchent le mieux, et qui, pour compliquer

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encore leur travail, ne sont satisfaits que s'ils arrivent à dissimuler leurs efforts, comme s'il était possible de réaliser jamais le beau vers d'André Chénier :

it l'art a disparu, c'est le comble de l'art t. »

Au Comité des gens de lettres. Malot passait pour ne pas être commode. Il avait, en elïet, selon l'expression courante, les défauts de ses qualités : son énergie allait jusqu'à la rudesse, olonté n'admettait aucun biais ni tempérament, sa franchise aucune sourdine. « Toute vérité est bonne à dire, est même destinée à être dite et proclamée » : c'était son principe. On devine tous les inconvénients et les scandales qu'un tel système doit produire.

i )n ne pouvait, en tout cas, s'empêcher de hautement estimer une aussi fière et aussi loyale nature.

Parmi ceux ou celles qui poussent cette estime jusqu'à l'admiration, — l'admiration pour

I, Hector Malot, le Roman dr mes romans, p. 190.

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l'homme aussi bien que pour L'écrivain, — il bat citer en première ligne Mme Séverine,

a Malot, disait-elle dans un de nos banquets de l'hiver dernier, a eu la malchance de su entre Balzac et Zola, deux génies qui ont l'ait tort au sien. Mais, par la puissance de sonobs ration, par sa compréhension de la vie. ses lumineuses et fécondes idées d'équité, de vérité et d'humanité, par l'habile enchaînement de ses récits et leur dramatique et poignant intérêt, il est leur égal à tous deux, et la Postérité — si elle est juste et si elle en a le loisir — le mettra à sa véritable place, sur le même sommet qu'occupent l'historien de la Comédie humaine et celui des Rougon-Macquart. Et puis quel ferme et superbe caractère que Malot î continuait Mme Séverine. ^uel désintéressement, quelle dignité, quel noble exemple il nous donne à tous ! o

Par sa vie entière. Malot — qui n'appartient ni à la Légion d'honneur, ni à l'Académie, qui D'est même pas ofticier d'Académie — justilic éloges : il est bien le type du pur homme de let-

1res, qui se tient à l'écart de toutes les brigues et inti . tout dévoué à son art ' , ne demande

qu'à sa plume ses moyens d'existence et d'inlluence.

Quelques anecdotes, remontant à l'époque de ses débuts, démontreront bien ce qu'est Hector Malot. sa netteté d'esprit, son énergie, et son intransigean

Il habitait alors, vers 1N60. un très modeste pavillon avec jardin, dans la rue du Chemin- Vert Ce jardin lui était nécessaire à cause d'un rme chien dont il avait fait son compagnon et qu'il tenait à conserver près de lui. Outre son affection pour cet animal, Malot avait, comme je le «lisais tout à l'heure, la passion des livres, et il désirait très vivement posséder les œuvres de Balzac : après Saint-Simon, Balzac a toujours été son auteur favori. Il s'adressa pour cela à l'édi-

I. Ofl pourrai! appliquer ;i Malot ce que «lit un des personnages

... Je voudrais pouvoir travailler

jour et nuit: j'ai eu plia d'an chagrin dans ma vie, et j'ai alors

invo , . it ; mail il n'y en a qu'un qui m*a

exaucé, c'est saint Tka\ail. d

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teur Houssiaux, qui venait de publier une belle édition »le La I Humaine et La vendait à

crédit, payable par fractions, a tempérament.

Avant de livrer l'ouvrage, Houssiaux voulut, ce qui était de toute justice, se renseigner sur le compte île L'acheteur. Il se rendit rue du Chemin- Vert, interrogea le concierge et jeta un coup d'oeil

sur le pavillon. La vue de cette pauvre bicoque ne lui inspira qu'une très maigre confiance dans la solvabilité du locataire.

« Je veux bien, puisque vous semble/, y tenir tant, dit-il au jeune homme, vous livrer mon Balzac complet ; mais vous me ferez des billets, des billets à dix francs par mois : il vaut cent francs...

— Je tiens beaucoup à l'avoir, c'est vrai, mais je ne vous ferai pas de billets, répondit Malot. Je vous porterai dix francs chaque mois...

— Mais je n'ai pas l'honneur de vous connaître ! se récria Houssiaux. C'est bien le moins que vous me donniez une garantie, votre signature ! Faites-moi des billets !

— Je ne vous en ferai pas. Je n'en ai jamais

fait, et je n'ai pas envie de commencer, déclara formellement Malot.

— Ah ! vous n'en avez jamais fait ! Vous ne voulez jamais en faire ! repartit à son tour et non moins vivement l'éditeur. Eh bien, j'aime cela, jeune homme ! A la bonne heure î Vous allez recevoir mon Balzac, vous me donnerez dix francs par mois, et, s'il vous faut d'autres livres, voua n'avez qu'à parler.

— Il ne m'en faut pas d'autres, j'ai assez de Balzac pour le moment. Quand il sera payé, nous verrons ! »

Vers le même temps, comme Malot venait de terminer son premier roman les Amants (qui fait partie de la trilogie les Victimes d'Amour) et cherchait un éditeur, son ami et compatriote Jules Levallois? alors secrétaire de Sainte-Beuve, parla de lui au grand critique, qui voulut bien le recommander à Michel Lévy. Malot porta son manuscrit à ce dernier, qui. quinze jours plus tard, L'informa qu'il consentait à publier l'ouvrage, mais aprèf corrections.

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Michel Lévy était L'éditeur attitré «lu vlu<-

d' \uma!e et du parti orléaniste : la justice i 1 1 1 1 »« '• riait- venait «le poursuivre une «1«- ses publications, Madan ry de Flaubert, et il

appréhendait, avec toute apparence de raison, de nouvelles tracasseries.

« Supprimez les passages indiqués, et vous paraissez dans six semaines ! »

Si vive, si ardente que fût l'impatience de notre débutant de voir imprimer son premier livre, il repoussa toute concession et alla frapper à d'autres portes.

Il est vrai que, quelques mois plus tard, de guerre lasse, et le hasard l'ayant remis en présence de Michel Lévy, il se résigna, accepta les conditions précédemment offertes. Mais le premier mouvement avait été la résistance, le ferme maintien de sa volonté.

Une aventure analogue lui arriva, ainsi «ju'il l'a conté ', avec le fameux Buloz, le fondateur

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