‹ Le dîner des gens de lettresChapitre 6 sur 39 · I. ad électeur o (ïourdon de Genouillac. — Cuisine · texte numérisé non relu

I. ad électeur o (ïourdon de Genouillac. — Cuisine

électorale.— Une inondation. — Le tombeau de> romans et - romanciers. — Gare au domaine public ! — La production étrangère : la France, le paradis des étrangers. — I. u gent, le nerf de la littérature. — Séparation des sex> Fraudes coujul

Pendant trente ans, Gourdon de Genouillac a siégé dans le Comité de la Société des gens de lettres, et il avait fini par y représenter, mieux qu'aucun de ses collègues, l'expérience et la tradition. Il était à la fois, selon l'ingénieuse et véridique constatation d'Henry Houssaye, 1J a élu perpétuel » et le « grand électeur » du Comité.

Le système de Gourdon, pour préparer les élections de la Société des gens de lettres et ame-

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ncr le succès de ses candidats, était des plus simples et à la portée de tous.

D'abord, il ne patronnait que de « bons candidat- ». c'est-à-dire des candidats utiles, en mesure de rendre, directement ou indirectement, d'une n quelconque, service à la Société des gens de lettres.

Comme le Comité, chargé de la haute direction de la Société, est composé de vingt-quatre membres, renouvelables par tiers chaque année, il lai -ait choix, après en avoir délibéré avec quelques-uns de ses collègues, de huit sociétaires, quatre ayant appartenu déjà au Comité et en connaissant le fonctionnement, et quatre nouveaux, qu'il s'agirait de former et d'initier, de manière à avoir ainsi toujours, en vue des élections futures, des recrues expérimentées et en nombre suffisant.

Puis, deux ou trois jours avant la réunion pré-

atoire des élections, il invitait chez lui, dans

son petit salon de la rue des Dames, une vingtaine

taires de ses amis et sur lesquels il pou-

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vait absolument compter: c'étaient pour la plupart dos écrivains peu connus, de bons vieillards n'ayant que leurs cheveux blancs pour p: mais n'importe ! Étant membres *1<" la Société des gens de Lettres, ils avaient droit de vot* semblée générale : c'étaient des électeurs.

Aucun candidat n'était admis à cette réunion privée. On commençait par discuter les candidatures, par reprendre, en d'autres termes, les délibérations commencées en tète-à-tète les jours précédents; ces délibérations achevées, on procédait au vote par scrutin secret, à l'aide de bulletins au crayon, et — point capital — chaque votant prenait l'engagement de se soumettre au résultat de ce scrutin, c'est-à-dire de voter et de faire voter à la réunion préparatoire d'abord et à l'assemblée générale ensuite pour les huit élus « de chez Gourdon

Comme il était expressément recommandé à chacun de ces vingt votants d'amener avec lui, à la réunion préparatoire, le plus d'amis possible, tous champions de cette même liste, les vingt

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vuix primitives se trouvaient triplées ou quadruel Le tour était joué.

On en a souvent fait la remarque : la liste de Gourdon a toujours réussi à passer à la réunion préparatoire, et la liste de la réunion préparatoire est toujours sortie victorieuse à l'assemblée générale.

Gourdon de Genouillac était donc bien le « grand électeur » de la Société des gens de lettres.

Plusieurs fois on a essayé de lui faire échec, de saper son influence : on n'y est jamais parvenu.

C'est que Gourdon avait des qualités qui manquaient généralement à ses adversaires, des qualités essentielles pour le rôle qu'il remplissait.

Peu d'hommes moins obstinés que lui, moins sourds aux critiques et aux objections. Il était ouvert à toute idée, tirait profit de toute opposition et contradiction. Avec cela d'une inaltérable aménité, d'une impeccable courtoisie, d'une toujours souriante, fine et exquise bonne grâce : — un véritable gentilhomme de lettres.

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Particularité curieuse : une de ses main-, la main gauche, était continuellement gantée. I. <[u il essayait de la découvrir, enlevait ce gant de peau marron, le froid, un froid glacial, disait-il,

lui saisissait les doigts peu à peu, puis lui montait au poignet, lui envahissait le bras, et lui causait d'intolérables souffrances.

Autre menu détail : à la fin de chacun de nos dîners mensuels, — et que de fois j'ai eu le plaisir d'être placé à côté de lui et de l'écouter ! — il ne manquait jamais de prendre un petit verre de bénédictine de Fécamp :

« Garçon ! Vous me servirez de la bénédictine. »

C'était une façon de faire de la réclame à ce produit, dont il avait à se louer tout particulièrement. Dans sa jeunesse, vers i85o, je crois, il avait placé quelques milliers de francs dans cette usine de Fécamp, pris quelques actions de cet établissement, et ces actions n'avaient cessé de lui rapporter de très appréciables dividendes. 11 était même devenu membre du Conseil d'ad-

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ministratioD de «« la Bénédictine », et il a publié chez Dentu une Histoire de l'abbaye de Fécamp et

Son bagage littéraire est considérable. Il comprend trois catégories : romans et nouvelles, œuvres historiques (dont une histoire de Paris à travers les âges en six gros volumes), et ouvrages héraldiques. C'étaient ses livres de ce dernier genre dont Gourdon. à tort ou à droit, faisait le plus de cas. et auxquels il se plaisait à attribuer la plus longue durée.

0 Les romans, me disait-il. un soir que nous banquetions côte à côte, c'est comme la maladie de notre époque. Tout bipède qui se mêle d'écrire l'ait du roman, et comme tout le monde aujourd'hui, "hommes, femmes, auvergnats et enfants, — car c'est dès le berceau que ce mal vous saisit, — tient ii noircir du papier, vous jugez de ce que cela peut être, quelle incommensurable quantité • le romans nous inonde, nuu- écrase. C'est au point qu'on ne trouve plus de titres à leur donnes malheureux nouveau-nés. qu'on ne

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sait plus comment les baptiser : tous les fit

pris. Pour comble, L'inondation ira toujours en augmentant, puisque le métier d'homme de

lettres est le seul, avec celui «le politicien, qu'on ose pratiquer sans l'avoir appris. Je pose en fait, mon ami, — et cela sans parler de la mauvaise qualité des papiers d'aujourd'hui, qui fera tomber tous nos livres en poussière avant un demi-siècle, — que rien ne restera de toute cette profusion et de ce torrent : que, même des romanciers les plus en renom actuellement, pas une page ne surnagera. Voyez George Sand, morte à peine depuis vingt ans : qui lit aujourd'hui ses quatre-vingt-dix-sept volumes ? Et Alphonse Karr, décédé en 1890? Et Emile Souvestre. quia pondu une cinquantaine de bouquins, — des romans, toujours! Et la comtesse Dash, qui en a plus de quatre-vingts à son actif ? Et Clémence Robert, autre infatigable et inépuisable pondeuse? Et Edouard Ourliac ? Et Méry, le prestigieux causeur marseillais? Et Alexandre de Lavergne? Et Emmanuel Gonzalès, notre cher

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ancien délégué, qui n'a pas écrit moins de trente volâmes? Et Charles Deslys ? Et Capendu ? Et Alfred de Bréhat? Et Roger de Beauvoir? Et Octave Féré ? Et Amédée Achard ? Et tant d'autres, que j'ai fréquentés autrefois, que j'ai vus en plein succès et en pleine gloire? Qui aujourd'hui achète leurs livres ? Qui les lit ? Qui même sait leurs noms, en dehors des professionnels comme nous? Je m'amuse de temps en temps à parcourir les catalogues de librairie d'occasion que je reçois : j'y vois annoncer des livres d'art, de science, de droit, d'histoire, de géographie, de voyages, des éditions plus ou moins luxueuses de nos grands écrivains classiques anciens ou modernes, français et étrangers; des romans, très, très peu. En effet, à quoi bon? Combien, relativement, peu de personnes achètent des romans, et parmi ces rares acheteurs, combien peu gardent ceux qu'ils ont achetés? Cela prend de la place, les bouquins, et nous sommes tous ou Mjue tous si étroitement logés, si encombrés! Notée, en outre, que le^ journaux ont soin de

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