I.K DINBB Dl * GBN8 hl ili : I
nous approvisionner de feuilletons en quantité satiéfc . ( i st même là Le danger, !<• grand danger
pour nous, pour La Société des gens de lett La propriété littéraire n'est pas perpétuelle, comme la propriété foncière on mobilière : elle a
une durée très restreinte : cinquante an- après Le s de l'auteur, L'œuvre tombe dans Le domaine
publie; elle est, en d'autres termes, reproduc tible en volumes ou en feuilletons sans acquit de droits, librement et gratuitement. Dans vingt ou trente ans d'ici, lorsque les romans de Balzac, de Dumas, de Frédéric Soulié, d'Eugène Sue, de Paul de Kock, de Gaboriau, de Ponson du Terrail, de Paul Féval, de Gustave Aimard, d'Erckmann-Chatrian. etc., pourront être ainsi reproduits sans bourse délier par tous les journaux, croyez-vous que ces journaux auront la naïveté de publier de l'inédit à cinquante centimes, un franc ou deux francs la ligne, ou même de la reproduction non tombée dans le domaine public, de la reproduction taxée à cinq centimes la ligne ? Non. n'est-ce pas ? Et alors
avec quoi alimenterons-nous notre caisse ? De quoi vivions-nous ? Que feront et que deviendront ces innombrables légions de romanciers?»
Gourdon ne se montrait pas moins inquiet de l'envahissement du « marché français » par les produits exotiques, et quand il voyait un grand journal ou quelque périodique en vogue publier une traduction de roman russe, anglais, italien. danois ou suédois, il ne pouvait retenir sod indignation.
a Si nous en manquions, de romans, je comprendrai- ! Mais ce n'est pas le cas, hélas ! au contraire, nous n'en avons que trop, et des romans de qualité bien supérieure à ceux de l'étranger. Alors pourquoi recourir ainsi à autrui? Parce que nous avons toujours la manie de nous nuire à nous-mêmes, de nous déprécier et de nous rier sans cesse nous-mêmes. Nombre d'imbéciles s'imaginent qu'aucun tailleur français ne saurait les habiller convenablement, et que, seuls, (Jld England ou The Sport (qu'est-ce que viennent faire ces industriels-là chez nous, je
i i DINKB D" DE in i i;i s ',i
vous 1<* demande !) sont dignes il*' lenr prendre mesuK C'est un avantage et une gloire à Paris de pouvoir se proclamer « dentiste américain » De temps immémorial, la France est le paradis
des étrangers -. Nos romanciers ne peuvent
parvenir à caser leur copie ; leurs salaires sont de plus en plus maigres ; mais, dès qu'il s'agit de traductions, toutes les portes et toutes les caisses sont ouvertes. »
Un soir qu'une romancière, bien connue pour Bon cosmopolitisme militant et sa haute mentalité libérée de tout préjugé, se plaignait de la baisse croissante de ses gains littéraires et notamment
1. La remarque a été maintes fois faite. Il y a tantôt quatre cents ans. Bonaventure des Periers écrivait, dai relies
ions Nouv. 88, D'un singe qo'avoit un abbé, p. 2*22 Paris, Delahays, 185N : Les François ont toujours eu cela de bon entre autres ma u< - de prester plus voulenliers andiei
faveur aui - [u'aux leurs propres » u Estimer ce qui se
fait chez nous ! s'écrie Marivaux. Eh ! où en serait-on. s'il fallait louer ses compatriotes ? On ne saurait croire le plaisir qu'un Français sent à dénigrer ses meilleurs ouvrages et a leur pr les fariboles venues de loin. » Le Spectateur in Revue scientifique, 22 juillet 18 El Sainte-Beuve - nous ehar.
volontiers en France d'être nos propres mépriseurs... Le mot de Philibert Delorme, qui s'en plaignait amèrement en son temps, est juste encore : h Le naturel du si de priser
beaucoup plus les artisans et artifices des nations étranges que pairie, bien qu'ils soient tr«s ingénieux et excellents, o \ix Lundis, t. VII, [». 185.)
DINSB D] N
du total, de plu> en plus faible, <l<- ses « reproductions » (et, entre parenthèses, c'est à propos de e feuilletoniste qu'Aurélien Scholl lança ce mot : « La reproduction ? Mais c'est l'affaire de ces dames ! ») :
« C'est que, repartit Gourdon. il faut opter, chère madame : pendant qu'un lecteur est plongé dans Ibsen ou Bjoernstjerne Bjœrnson. tous deux si chaudement prônés par vous, il ne peut savourer en même temps vos . 1 rentvres parisiennes ou vos Femmes modernes. C'est le principe de Y impénétrabilité : pas moyen de faire entrer trois litres de liquide dans un récipient dont la contenance n'est que d'un seul litre, pas moyen ! Nous aurons ou du vin. ou du cidre, ou de la bière...
— Mais, pour continuer votre comparaison, si je veux varier mes rafraîchissements, boire tantôt du vin, tantôt du cidre, tantôt de la bière ?
— Rien ne vous en empêche : seulement, ayant trois sortes de liquides à consommer, ne vous étonnez pas si vous en consommez moins de chacun. Il y a trente ans, sous l'Empire, la France
BXfl
t à peu près seule à approvisionneras théi I et les (i librairies de nouveautés du monde entier : aujourd'hui, grâce aux concurrents que nous avons l'ait surgir, que nous noua sommes nous-mêmes partout créés, nos droits d'auteur annuels de provenance étrangère ont baissé île plus du tiers, de près de la moitié. Il es1 vrai. n'est-ce pas, que l'Art, 1«' grand Art, est audessus de toutes ces misérables questions de gros sous, au-dessus de tous ces vils détails ? C'est ce que vous devez sûrement vous dire, chère madame, et ce qui doit vous consoler. » conclut Gourdon l.
Un autre soir, comme nous causions avec lui, Ernest Benjamin et moi. des prochaines élections au Comité, et que Benjamin rappelait la fameuse déclaration du peintre Signol a un candidat à
1. «... La suprématie <jue nous sommes en train lie perdre krts, comme nous ' • us perdue dans la ni d
livilé nationale. 3 beaucoup
moins, et nous importons tons les joui - 'est un fait.
Dans s L« wts. ainsi que dans l'industrie, nous
bordés p*r la concurrence étrang<
lifiés (Lucie* Descaves, l'Èchi I -
4 \ DINER DES '.1 NS DE LBT1 REfi
l'Institut : i Je De vote jamais pour ceux qui • •nt de l'argent ». Gourdon riposta : i de l'argent? Mais c'est présentement le premier droit et le plus saiut des devoirs de tout écrivain, ou plutùt de tous ceux éjui veulent devenir écrivains. Oui, le meilleur, voire l'unique conseil à donner à un débutant littéraire,
- de commencer par gagner de l'argent, par acquérir, d'une façon ou d'une autre, la forte somme, la plu- forte possible. Une fois muni de
viatique, il est sur d'arriver au but, sur du succès. Jadis il fallait être noble pour faire son chemin, c'était la « naissance » qui vous servait de « Sésame, ouvre-toi ! » La bourgeoisie ayant succédé à l'aristocratie, l'argent a remplacé les parchemins : c'est lui, à l'heure actuelle, directement ou par voie détournée, au moyen des
ttions, des intrigues, manigances et pots de
vin qu'il permet et facilite, qui ouvre toutes les
portes et mène à tout, — à tout sans exception.
i même là ce qui explique, je n'oserais dire
ce qui justifie, l%s théories et ges socialis-
LE DIN1 H i ■! |S
tes et anarchisti ton voudraient
changer e critérium, (jui ue leur semble pas absolument parlait. Ne sont-ce pas toujours les mêmes qui accaparent L'assiette au beurre, toujours le< riches et les juifs qui sont « rois de L'époque » ? Il vous prend fantaisie, je suppose, *le rédiger la chronique théâtrale dans tel ou tel grand quotidien : vous allez trouver le directeur de cette feuille marquante et lui exprimez votre envie, en ne manquant pas d'ajouter que v«»us tenez cent mille francs à sa disposition. Voilà aussitôt votre souhait exaucé : pour avoir l'insiavantage de vous compter parmi ses rédacteurs, M. le directeur n'hésiterait pas à congédier Sarcey et le bon Dieu lui-même. Est-ce un roman qu'il s'agit de faire passer sans aucun retard dans la plus appréciée de nos revues ? L'argent est là encore pour activer la chose. Un livre à lancer ? L'argent toujours. Et, soyez tranquille, -i inepte, si piètre et pitoyable que soit ce fruit de votre veine, il se vendra, atteindra même un mirobolant chiffre de tirage, pourvu seulement
'/» i.K DINER DES GENS DE LETTRES
que vous ne lésiniez pas, que la réclame soit copieuse el variée, incessante, étourdissante et infatigable. Et le théâtre donc ! C'est là que l'argent joue son rôle capital, là qu'il triomphe et qu il règne ! Encore une fois, avant de vous mêler décrire, avant de songer à vous faire un nom. enrichissez- vous ! Un nom ! Mais nous connaissons tous et nous coudoyons journellement des écrivains qui en ont un, des écrivains illustres, qui jamais ne se sont autant dire souciés de griffonner une ligne, qui se sont toujours bornés et se bornent invariablement à faire travailler quelque humble et besogneux confrère, de pauvres et timides consœurs, qu'ils payent, bien entendu, le moins cher possible. Cette prose, qui est bien à eux, qui est leur, après tout, puisqu'ils l'ont achetée, ils savent s'en servir admirablement, la placer dans les meilleurs endroits, la publier à son de trompe et à coups de tam-tam. C'est là leur unique occupation et préoccupation, là leur fort. Peu importe que cette prose soit de bonne ou de médiocre qualité, puis-
DUŒB Dl DI Min
qu'elle est signée <lr leur nom célèbre, qu'elle porte une marque connue, là c'esl L'argent,
L'argent seul, qui L'a produite, cette marque, qui a créé cette estampille. Le cri de Lamennais : « Silence au pauvre ! » est de plus en plus vrai ; de plus en plus l'argent est le nerf de la litl< ture, comme il est celui de la guerre1 ; de plus en plus la gloire est tarifée et s'achète, ainsi que le macaroni, la moutarde et le vermicelle. »
Comme je citais le mot de Veuille >t 2 : « Il y avait des grottes sur le Parnasse, on y a creusé des cavernes » :
« Établi surtout des guichets et des comptoirs, rectifia Gourdon de Genouillac. Il fait cependant bon. ajouta-t-il, de rêver sur les pentes de cette colline...
— C'est même là; surenchérit Benjamin, qu'il fait encore le meilleur vivre, à condition de laisser de côté comptoirs, boutiques et repaires. »
i. « L'argent, l'argent, on uo saurait dire combien il est Yraimeut le nerf et le dieu de la littérature d'aujourd'hui. » (Mainte- Bel^ e, Portraits contemporains, t. III. p. 431.)
J. Dans son volume les Odeurs de Paris, p. 260.
4X l-i: DIJIKB DBS GENS DE LET
A L'exemple de beaucoup d'anciens membres du Comité, principalement d'Emile Richebourg, de Charles Valois, de Fortuné du Boisgobey, de Pierre Zaeeone. de Philibert Audebrand, etc., dourdon de Genouillac se montrait peu favorable à 1 admission des femmes dans la Société des gens de lettres. Ce n'était pas seulement par attachement au vieux préjugé qui éloignait la femme de la vie publique et la confinait dans le cercle du foyer et de la famille : il y avait une autre raison plus directe, plus topique, que Gourdon ni expliquait un soir, au sortir de table, — après avoir siroté le traditionnel petit verre de bénédictine, — en aspirant lentement et en connaisseur la fumée de son cigare.
« Xe donnez jamais accès aux hommes et aux femmes a la fois et indistinctement dans une association de secours mutuel comme la nôtre. Outre Les inévitables compétitions et rivalités de sexes et tous les embarras et dissensions qui
LH DINES DBS GENS Dl 1 il i BBS
en résultent, il y a la défense de la caisse, Les
fraudes conjugale-
— Comment : jusqu'ici ?
— Parfaitement ! Je ne m'occupe pas du dehors et encore moins de l'alcôve; je ne considère qne notre association et l'état de nos finances. Eh bien, voici la belle madame Valdès, tenez, là, qui nous regarde. . . Supposez-la mariée, et supposez — ce qui n'arrivera pas, je la sais trop loyale pour cela — supposez qu'il lui prenne envie d'introduire son mari dans la Société des gens de lettres.
— A quelle fin ?
— Afin tout bonnement de toucher, le moment venu, deux pensions de retraite, au lieu d'une. Un sociétaire, homme ou dame, dont l'apport social s'élève à vingt ou trente volumes, n'a qu'à en publier quatre autres, les quatre volumes réglementaires, sous le nom de son conjoint, pour donner droit à ce conjoint de solliciter son entrée chez nous, afin de participer à tous nos avantages, menus ou importants,
accidentels ou essentiels: facilités de voyage sur Les Lignes de chemin de fer, avances d'argent, prix annuels, secours pécuniaires, et enfin et surtout pension de retraite. Toutes nos allocations, tuus nos frais pourraient ainsi se trouver presque doublés. Il y a déjà, raconte-t-on tout bas, des ménages qui ont eu recours à ce stratagème et qui en profitent. Mais comment empêcher un tel abus, comment faire échec à un candidat qui vous apporte ses quatre volumes et remplit toute- les conditions requises? Pas moyen, avec le système actuel ! Richebourg et moi avons bien étudié la question, et nous sommes arrivés à ce lutine résultat, à cet unique jremède : deux sociétés distinctes, absolument séparées, l'une pour les hommes de lettres, l'autre pour nos aimables consœurs. Rien ne nous empêcherait de nous réunir, comme maintenant, pour festoyer ensemble, notez bien; au contraire, ce serait un motif pour nous rapprocher davantage ; mais scission de la gestion administrative, et surtout... et surtout ! disjonction complète des finances : un coi-
I B DINEB DBS &ENS EUES E>]
fre-fort pour non-, et un autre pour ces dames. » Mais, devant Le Ilot toujours montant des candidatures féminines, sous la poussée de plus en
plus violente du prétendu sexe faible, Gonrdon de Genouillac ne s'obstina pas : il notait pas homme à se mettre en travers d'un courant, à s'entêter et batailler ; non : il se rangeait volontiers à la voix commune, allait de lui-même où va le vent ; de là, encore une fois, son succès de « grand électeur ».
« Rien de plus inutile, rien de plus inepte, me disait-il un jour, que de s'ingénier et s'exténuer à redresser les pattes des chiens cagneux. »
Et. lorsque le sortie désigna comme rapporteur de la candidature de Mme Séverine, jamais féministe plus ardent et plus entraînant n'avait porté la parole, la bonne parole, devant le Comité.
Emile Richebourg : le « terre-neuve » des journaux populai-
- — Beau : gens. —Deux nan-
rs : les deux Emile. — Bonheur incomplet. — Histoire
d'an ru! — Pourquoi Maupassant n'a pas été décoré.
— Hector llalot, Léon Cladel, Barbey d'Aurevilly, George
Imond de Concourt, etc., et la Légion d'honneur. —
croix de perdue. — Condition indispensable.
Le romancier Emile Richebourg fut, lui aussi, il y a dix ou quinze ans, une des colonnes et l'un des coryphées de la Société des gens de lettres, ians un petit village delà Haute-Marne, de modeste condition, Richebourg, à ses débuts, avait été employé comptable dans les bureaux de ladit.* Société, ce <|ui lui avait permis d'en étudier mieux que personne les rouages et le fonctionnement, Le double rôle de société de secours
1 | DINBB i>i - '.I NS i»! ! il i RB8
mutuel et de société commerciale, avant pour objet, en cette dernière qualité, Le recouvrement des droits d'auteur afférents à la reproduction littéraire.
La fondation du Petit Journal avait été pour Richebourg une excellente aubaine, comme il avait été, lui, pour cette feuille, le plus précieux et le meilleur des collaborateurs. L'un et L'autre avait trouvé là ce qu'il lui fallait : le romancier, son public ; le journal, son romancier. Lorsqu'en is; '). Kmilede Girardin, devenu l'un des propriétaires du Petit Journal, entreprit « de relever le niveau intellectuel » de cette feuille, et remplaça la prose de Richebourg par celle de Jules Verne, la vente baissa de 80.000 exemplaires en une semaine. Il fallut rappeler bien vite celui que Jules Glaretie a plaisamment baptisé « le terreneuve des journaux populaires ».
De même, lorsque Gambetta fonda la Petite République, il ne manqua pasde recourir à Ricinbourg, et il eut soin, afin d'obtenir sa collaboration à meilleur compte, de lui insinuer que le
5 t LE DINKi; DES GENS DE LETTRES
journal n'était pas riche. Richebourg, aussi scrviable et bon garçon que fervent républicain, répondit qu'il était heureux de s'associer à cette <i livre de propagande, qu'il se contenterait, pour le roman qu'il donnerait à la Petite République, du modique prix de o fr. 20 la ligne, et de o tr. o5 en plus par ligne pour chaque dizaine de mille d'exemplaires supérieure au tirage actuel de 3o.ooo. Lorsque ce roman — les Deux Berceaux — atteignit ses derniers feuilletons, la Petite République avait vu son tirage monter de 3o.ooo à 120.000, et les droits d'auteur du romancier s'étaient élevés de o fr. 20 à o fr. 65.
Je sais bien que, pour les érudits et les lettrés, pour tous ceux qui recherchent le commerce des maîtres, se plaisent et se cantonnent dans l'antiquité grecque et latine ou dans la compagnie de Rabelais et de Montaigne, de Molière, de La Bruyère ou de Paul-Louis, la prose de Richebourg n'existe pas. et il est certain qu'il n'y a rien de commun entre celui-ci et ceux-là. C'est autre chose, et, si l'on voulait bien ne pas appe-
DINER m
1er cette prose <lc la littérature, ne pas clas
ces productions dans la catégorie des Belles- Lettres, peut-être se comprendrait-on mieux e1 y aurait-il moyen de tomber d'accord l.
Essayez de publier en feuilletons, dans on journal populaire, je ne dis pas Y Iliade oui' Odyssée ni la Divine Comédie, mais GilBlas, Candide, le Neceu de Rameau ou les Lettres Persanes, et vous verrez quelle dégringolade dans le tirage, une dégringolade bien autrement formidable que celle subie jadis par le Petit Journal, lorsqu'il s'avisa de lancer Michel Strogoffde Jules Verne. Balzac même est trop peu mouvementé et trop
1. A propos du roman-feuilleton, voici ce qu'écrivait Henry Fouquier, sous son pseudonyme de Colomba, dans Y Écho de / du 21 décembre 1897 : « .. Pour d'autres romanciers, le roman, écrit sans trop de préoccupation du style, est une opération que je qualifierais presque de commerciale, qui consiste à raconter des histoires qu'il est plus nécessaire de taire intéressantes, » palpitantes », que vraisemblables. Ce métier, que j'admire comme on admire ce qu'on serait incapable de faire, a été, pour quelques-uns de ceux qui l'ont exercé, une source de grande fortune. Il y aurait même quelque chose à dire, au point de vue de « la justice immanente ». dans cet accident qui laisse des hommes de premier mérite, des penseurs i a des poètes, dans la gène ou la médiocrité, tandis qu'à raconter comment une mère persécutée retrouva sa Mlle vendue à des bohémiens, on gagne parfois des fortunes. Ce métier de romancier à feuilletons... répond à un besoin énorme de la consommation journalière. •> Etc.
i i. iu.nt.k l»i - i rEN8 DE LETTRES
Littéraire pour cette clientèle. Quand, en 1860, Balathierde Bragelonne, directeur du journal le Voleur, alors en grande vogue, essaya de substituer les chefs-d'œuvre de la Comédie humaine aux Compagnons de VÉpée et à la Dame au gant noir, la tentative fut des plus néfastes : « Le Père Goriot, avoua-t-il plus tard1, nous coûta quatre mille lecteurs, qui ne nous revinrent que grâce à une longue machine de ce tant décrié Ponson du Terrai 1. *
Ce qui est incontestable, c'est la grande puissance des romanciers dits populaires, l'action très profonde qu'ils exercent sur leur innombrable clientèle. Je me souviens d'avoir entendu une jeune femme, une malheureuse phtisique, qui se mourait à lépoque où Andréa la Charmeuse de Hichebourg paraissait dans le Petit Journal, dire à sa domestique, qui lisait aussi ce roman :
« Vous êtes bien heureuse, vous, Marguerite ! Vous saurez ce que deviennent les personnages de notre feuillet' jn. Moi, je n'en aurai pas le temps...