‹ Le dîner des gens de lettresChapitre 8 sur 39 · Journal le Voleur, '21 février ld7'J, p. 11 i · texte numérisé non relu

Journal le Voleur, '21 février ld7'J, p. 11 i

S6raî SOUS terre avant qu'il soit trnnin Le matin des obsèques d'Emile Richebourg, qui curent Lieu eu janvier is«is. à Bougival, trois petite- ouvrières, couturières ou fleuristes, attendaient un tramway sur la pface de L'Étoile, | du bureau du chemin de fer de Saint-Germain. Apercevant contre la devanture de ce bureau plusieurs grandes couronnes funéraires, elles s'approchent et lisent : A Emile Richebourg : et aussitôt de s'exclamer :

« Comment ! il est mort ! Emile Richebourg ! » Et, au lieu de continuer leur route vers l'atelier, elles décident de se cotiser bien vite toutes les trois pour acheter une gerbe de fleurs, et d'aller à Bougival la déposer sur la bière de celui qui les avait tant de lois émues et charmées, tant de fois secouées et apitoyées, mises toutes en larmes et ravies en extase.

Riehebourg. à ce métier, avait gagné une grande fortune, et volontiers il se laissait aller à

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parler de ses finances, conter ce qu'il avait à toucher chez Dentu, son éditeur en volumes, cli-v. Rouff. pour ses livraisons illustrées, et dans tel ou tel journal, pour son nouveau feuilleton.

« J'ai fait cent dix mille Tan passé ; je ferai cent dix-huit mille cette année. Je n'ai pas à me plaindre.

— Certes!

— Et quand je songe à mon arrivée à Paris ! Autant dire en sabots, mon cher, ou plutôt même sans sabots ! Groiriez-vous que nous avons vécu pendant huit jours avec deux francs, ma femme et moi. peu de temps après notre mariage? Oui, quarante sous ! Pendant ces huit jours nous n'avons mangé que du pain et des lentilles. »

C'était un ménage charmant que celui d'Emile Richebourg. Mme Richebourg, petite vieille à cheveux blancs gracieusement ondulés et aux yeux brun foncé, à reflets d'or, couleur de grains de café, vifs, brillants et pétillants, des yeux tout resplendissants de jeunesse et de bonheur, ado-

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rail son mari, qui le lui rendait bien. Je crois qu'ils sortaient peu l'un sans L'auto était

plaisir de les voir ensemble. Ils apportaient avec eux un air de gaité. de bonté et de prospérité,

laissaient derrière eux comme un clair sillon, une traînée de joie.

Vivant retiré dans son élégant cottage de liougival. au milieu de son jardin et de ses collections de roses. Emile Riehebourg, qui n'avait pas d'enfants, faisait de sa fortune le plus noble usage. Il venait en aide à des parents de province, avait élevé et doté plusieurs nièces, casé je ne sais combien de cousins et d'arrière-cousins. C'était en tous points un brave et excellent cœur, et un homme heureux, enchanté et enivré de son double succès, de sa richesse et de sa « gloire ».

« Vous êtes, permettez-moi de vous le dire, déclarait-il gentiment un jour à Emile Zola, alors président de la Société des gens de lettres, — vous êtes le grand romancier littéraire, comme je suis, moi, le grand romancier populaire.

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— Les deux Emile, quoi ! lança l'un de nous.

— la! Les deux Emile ! »

Eh bien. non. Emile Richebourg n'était pas satisfait : il lui manquait, ou plutùt il lui a manqué jusqu'en isf<4. quelque chose, une seule et unique chose, pour compléter son bonheur : — chose d'autant plus désirée et convoitée, par conçut, dont l'absence ne cessait de le hante' , de le pourchasser et le tarabuster.

C'était le ruban rouge.

Plusieurs journalistes faisaient partie du Comité de la Société des gens de lettres, et fréquemment il leur disait :

c Ah ! vous avez de la chance ! Vous êtes ré. — ou : Vous ne tarderez pas à être décoré, — vous pouvez en être sur, tandis que moi ! Les romanciers, le Gouvernement n'a pas besoin d'eux, Il s'en moque! Notre président Hamel a fait toutes les démarches imaginables pour me décrocher la croix... Savez-vous ce qu'on lui

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répondais tout dernièrement encore à l'Intérieur?

i Si seulement M. Emile Richebourg «tait journaliste parlementaire ! » .le n'ai pas cet honneur, et je le regrette... Mais tout le monde, n'est-ce pas. ne peut avoir pied dans le Parlement, tout le monde n'a pas un journal à sa disposition pour encenser ou éreinter les ministres ? »

Vers la fin de l'année 1890, le Comité de la Société des gens de lettres tenta de rétablir un usage en cours sous l'Empire, et qui consistait à présenter deux fois l'an, à chacun des deux ministères auxquels ressortit cette Société, le ministère de l'Instruction publique et le ministère de l'Intérieur, trois candidats à la Légion d'honneur. Plus d'une objection fut faite à cette proposition de rétablissement. Hector Malot. notamment, toujours retranché dans sa dignité, toujours terme, lier et rigide, n'admettait pas qu'on sollicitât quoi que ce fût de nos gouvernants :

« Le but et l'idéal de l'écrivain, c'est d'être quelqu'un, déclarait-il de son ton autoritaire et tranchant, et il n'a pas à s'occuper de devenir

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quelque chose, officier d'Académie ou de l'Eléphant blanc, chevalier de la Légion d'honneur ou du Mérite des domestiques, des bons domestiques, selon le nom d'un des ordres les plus en faveur dans le duché de Saxe-Altenbourg. D'autant plus que ce quelque chose, ces rubans violets, rouges, verts, multicolores, ne dépendent pas de nous, mais uniquement de gens qu'il faut aller flagorner et courtiser, devant lesquels il faut s'aplatir... Eh bien, non ! jamais de la vie! » s'écriait-il d'une voix toute vibrante de révolte.

Et il nous racontait, ens'esclatlant, l'histoire de Maxime du Camp, à qui Napoléon III avait octroyé la rosette de la Légion d'honneur pour « services exceptionnels »... rendus à une princesse.

Boisgobey partageait l'avis de Malot, et rappelait laveu brutal de Maupassant : « Je ne serai jamais décoré, parce qu'il faut, pour l'être, lécher trop de pieds de députés. »

D'autres citaient le maître écrivain Léon <;iadel et sa remarque sur les décorations. « qui neprouventgénéralement que de belles relations,

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et plus de démarches e1 d'instances que «1»' dignité

et «le scrupules » ;

Barbey d'Aurevilly et <on appréciation sur

« ce ruban dit de la Légion d'honneur, qui fait commettre tant de choses déshonorantes » ;

Paul de Kock répondant, quelques mois avant sa mort, à un ami influent, qui le poussait à solliciter la croix et se taisait fort de la lui obtenir : « En fait de croix , je n'en ai plus besoin que d'une, mon cher; c'est une croix de marbre, et mes enfants s'en chargeront » :

George Sand répliquant si joliment, en 1873, au ministre Jules Simon, qui voulait la décorer : « Ne faites pas cela, cher ami ; non, ne faites pas cela, je vous en prie ! Vous me rendriez ridicule. Vrai, me voyez-vous avec un ruban rouge sur l'estomac? J'aurais l'air d'une vieille cantinière! »

Et Edmond de Goncourt écrivant dans son Journal que, s'il avait une faveur à demander à son ami le ministre Berthelot, « ce serait de le rayer des cadres de la Légion d'honneur » ; et ajoutant à propos d'un M. Durand, fabricant de

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fruit> confits pour La supériorité de ses

produit- : i Voyons, là. raisonnablement, est-ce que la confection des fruits confits et celle des - devraient avoir la même récompense? »

Tant il y a que la motion soumise au Comité tut repoussée, et que le pauvre Richebourg dut perdre toute espérance de voir sa candidature à la Légion d'honneur ollieiellement proposée à l'un des deux ministres en question.

« Ah ! si seulement j étais journaliste parlementaire ! »

Ernest Haim-1. devenu sénateur de Seine-et- Oise. et resté président honoraire de la Société des gens de lettres, affectionnait tout particulièrement Richebourg. — « un de nos plus gros reproducteurs, l'écrivain qui, avec Mulot, nous rapporte le plus !» Il avait pris à cœur la conquête de ce ruban, et s'était juré d'arriver ù ses fins. Dans sa courageuse franchise, et fort de ce quil considérait connue la justice et le droit, il alla même chanter pouilles à un jeune ministre, qui. au li<-u <!»• " récompenser » Richebonrg, avait

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préféré « encourager des talents aaissants » : « Vous débutez bien mal dans La vie politique,

monsieur ! Ce sont «If- faveurs que vous distribuez a vos petits camarades, et non des récompenses méritées, » ete.

L'algarade lit du bruit en son temps.

Une autre histoire, qui se passa à peu près à la même époque et ne fit pas moins de tapage, ce fut la toute franche et cordiale riposte d'un ministre à Emile Zola, promoteur de la candidature de Paul Alexis à la Légion d'honneur.

« Comment ! Alexis n'est pas décoré ?

— Non, monsieur le ministre ; il est même, de tous ses anciens frères d'armes, les survivants des Soirées de Médan, le seul qui ne le soit pas.

— Croyez bien, mon cher maître, que je vais m'etïorcer de réparer cet oubli. Je serai enchanté, positivement ravi. .. Ah ! mais fichtre ! rectifia soudain Son Kxcellence. Pas cette fois! Nous allons entrer dans la période électorale, et ce serait une croix de perdue ! Qu'Alexis patiente encore un peu, hein? Dites-le lui. Je vous promets. . . »

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