‹ Le Directoire et l'expédition d'Égypte: étude sur les tentatives du Directoire pour communiquerChapitre 12 sur 98 · Dépêche du 10 août · texte numérisé non relu

Dépêche du 10 août

ver Técusson républicain et interdire aux Français de se montrer le jour en public. L'effervescence religieuse propagée dans les Échelles^ où nos consuls étaient insultés, les intrigues des Russes et des Anglais qui s'étaient emparés de l'oreille du Sultan ; tous ces signes de la colère des Tiircs étaient assez menaçants pour qu'il fallût prévoir une rupture ouverte, et par suite, essayer d'en instruire Bonaparte. Talleyrand disposait à ce moment de la bonne volonté de Dubois-Thainville, qui, pourvu récemment du consulat d'Alger, offrait d'aller en Égjrpte avant de se rendre à sa résidence. Il lui remit une lettre qui résumait les dépêches de Ruffin et finissait par la mention toute sèche de la nomination de Descorches. Talleyrand n'ajoutait rien pour se justifier; précaution de diplomate, qui devait du reste demeurer inutile, car la lettre, promenée par Thainville de Gênes à Ancône, ne prit point la route de l'Egypte.

Sur la foi de Ruffin, le débarquement de Bonaparte, qui depuis deux semaines était tour à tour affirmé et contredit, fut annoncé officiellement par un message, le 14 septembre. Le Directoire y parle pour la première fois de

.UJ

SEPtEMBHE 1798. 41

rÉgypte, et sans révéler ses inquiétudes sur la Porte, s'applique à justifier Texpédition par les arguments convenus. Après de longs développements sur la tyrannie des mameluks, « l'autorité de la Porte, dit-il, était entièrement méconnue : elle recueillera par les mains triomphantes des Français d'immenses avantages, dont elle était privée depuis longtemps. Enfin, pour le bien du monde entier, l'Egypte deviendra le pays de l'univers le plus riche en productions, le centre d'un commerce immense, et surtout le poste le plus redoutable contre l'odieuse puissance des Anglais dans l'Inde 'et leur commerce usurpateur. » D'unanimes applaudissements accueillirent ces paroles, et les Conseils votèrent sur l'heure que l'armée d'Orient méritait bien de la patrie.

La joie de la victoire ne fut pas de longue durée. Le même jour, par l'un de ces hasards que devraient toujours prévoir les politiques, on apprend à Paris la destruction de notre flotte à Aboukir. La nouvelle était partie de Malte, où le contre-amiral Villeneuve l'avait apportée*.

1. La relation de Nelson fut portée à Naples le 3 septembre par la corvette la Mutine, et arriva à Londres le 2 octobre.

Deux vaisseaux et deux frégates qu'il amenait avec lui, un troisième vaisseau, le Généreux, qui s'était dirigé vers Corfou, étaient les seules épaves de ce désastre. Villeneuve l'expliquait d'un mot, lorsqu'il en attribuait la faute à la décadence de la marine française. S'il était trop tenté d'excuser par là sa propre inaction pendant la bataille, il n'en mettait pas moins le doigt sur une plaie évidente. Le mauvais état des équipages incomplets et levés à la hâte, l'hésitation des commandants qui, ne se sentant point secondés, en étaient réduits à redouter le combat au lieu de le désirer, donnèrent la victoire aux Anglais tout autant que le coup d'œil décisif et l'énergie impétueuse de Nelson.

Déjà les effets funestes de la bataille d'Aboukir se faisaient sentir dans toute l'Europe, surtout à Constantinople. Les Anglais y parlaient en maîtres, et, à leur exemple, les Russes, flattant l'orgueil irrité des Turcs, tenaient une escadre prête à pénétrer dans le Bosphore. Le 1" octobre, le chevalier de Azara, ambassadeur d'Espagne à Paris, reçut de Vienne l'annonce trop prévue que la Porte nous avait déclaré la guerre. Il était difficile de ne pas y croire. Ce-

y:';:i7! ^''^^^. >-"A;-v':"Vv;\.i, ;^ ''-i^-^'-'l y- V'.:'

pendant, soit que la provenance du bruit parût suspecte, soit que la résolution prise par les Turcs semblât un peu précipitée pour le caractère oriental, Talleyrand se hasarda, le 3 octobre, à rédiger les instructions de Descorches. Notre ambassadeur devait, s'il en était temps encore, s'appliquer à empêcher une rupture. Mais dans <5es démarches comme dans le reste de sa conduite, il s'inspirera constamment d'une maxime : c'est que le gouvernement veut avoir l'Egypte il sa disposition pour pouvoir traiter avec l'Angleterre. Tel est le point culminant autour duquel tout doit rouler. Descorches pourra essayer d'abord d'affirmer devant les Turcs que la durée de l'occupation de TEgypte sera celle même de la guerre avec les Anglais. Ce langage, toujours facile à retirer, peut avoir l'avantage •de faire naître entre les Anglais et les Turcs le sentiment dissolvant d'un intérêt contraire. Si Descorches est mis en demeure d'expliquer plus clairement les intentions de la France, il cherchera successivement à faire prévaloir l'une, puis l'autre des deux propositions qu€ voici. La première, la plus désirable, serait de Jaisser aux Français la force militaire, la per-

vt^--;"^ t'>*.

■Jf%»-

ception de Fimpôt et le monopole du commerce, sous la suzeraineté fictive de la Porte. L'autre système consisterait à échanger TEgypte contre les îles Ioniennes, que les Turcs, croyait-on, commençaient à convoiter pour soustraire à notre influence révolutionnaire la Grèce mécontente et troublée. Descorches devait partir le 12 octobre, s'embarquer à Ancône, où tout fut disposé pour sa traversée. Bientôt la déclaration de guerre et les violences des musulmans étant devenues certaines, il fallut arrêter, le 15, que la mission de Descorches resterait en suspens.

Les Directeurs reçurent, le lendemain, le courrier Mothey, qui leur remit les premières dépêches venues directement d'Egypte. Débarqué le 28 septembre à Ancône, où, par une faveur blâmée à Paris*, il ne subit le retard d'aucune quarantaine, Mothey était seulement le troisième des émissaires partis d'un port égyptien pour l'Europe. Les deux premiers avaient mis à la voile quelques jours après le débarquement do

1. Un arrêté du 29 octobre, visant spécialement les courriers venus d'Orient, défendit toute infraction aux règlements de santé.

Tarmée; Tun ne dépassa point Malte, Taulro plus malheureux devint prisonnier des Turcs.

Pendant la plus grande partie de juillet, les communications entre le Caire et la côte étant interceptées par les Arabes, l'amiral Brueys, qui ne recevait ni ordres ni nouvelles du général en chef, avait toujours attendu pour expédier ses avisos. Lorsque Bonaparte, affermi dans le Caire par ses combats contre les mamelucks, eut commencé à châtier les Arabes et à rouvrir les chemins du Delta, il avait fait partir un courrier qui, surpris le 7 août sur le Nil par des canots anglais, dut abandonner le plus grand nombre de ses paquets aux mains de Tennemi.

Dans plusieurs des lettres écrites par l'armée, on lisait l'expression de l'abattement causé par une marche haletante dans le désert, sous un ciel embrasé, et du regret de la patrie qui se réveillait par ces souffrances inattendues. Ce sont les premières correspondances que les Anglais ont publiées*, après un choix partial qui n'a pas même respecté un billet intime adressé

1. Copies of original Letlers from the Army of Bonaparte in Egypt, Ce recueil fut publié à Londres vers le 15 décembre 1798. Au mois de mars suivant, il en parut une suite. Les deux volumes furent réimprimés presque aussitôt à Paris.

par Bonaparte à son frère Joseph*. Quant aux dépêches destinées au Directoire, elles furent détruites à temps par le courrier saisi ; mais aussi, il fallut en apprêter au Caire un nouvel envoi, et après tous ces délais elles n^étaient parties que le 27 août, dans la valise de Mothey. Elles racontaient, sous la forme la plus saisissante, la suite des événements depuis le débarquement de Tarmée, Tassant d'Alexandrie, le désert, la bataille des Pyramides, les conseils inutiles de Bonaparte à l'amiral Brueys pour éloigner la flotte du mouillage fatal où elle avait péri. Ces récits, reproduits dans les journaux, répétés dans les familles, s'emparèrent des ima-

1. Cette lettre est datëe du Caire, 23 juillet 1798. Elle est très curieuse, non seulement parce que le général annonce qu'il peut « être en France dans deux mois »,mais parce qu*il fait Taveu de ses soupçons sur Joséphine. Le texte, publié d'abord avec quelques omissions (Copies of original Letters^ t. Il), a été donné intégralement par Goldsmith {Hisl. secrète du cabinet de Napol., appendice, p. i), et par Du Casse (Les rois frères de Napol,\ p. 8). C'est à tort que la pièce a été omise dans la Corr. de Napoléon. Elle est d'une authenticité incontestable, et qui se prouverait, au besoin, par deux témoignages contemporains : !<> celui de Nelson (Dispatches, t. lU, p. 99); 2o celui de l'enseigne Desplaces, qui, envoyé le 10 août comme parlementaire, entendit les Anglais parler de la lettre. Voici ce que rapporta Desplaces : « Dans une lettre du général en chef au citoyen son frère, il y était dit : Ayez bien soin de notre m€ire ;,pour moi, j'éprouve beaucoup de chagrins domestiques. »

ginations avec une telle vivacité, que la légende des victoires d'Egypte se trouva dès ce moment gravée dans Tesprit du peuple, sous les traits merveilleux qu'elle devait toujours conserver.

Pendant cette rapide conquête, Bonaparte avait perdu peu de soldats et ne semblait point réclamer de secours. Mais plusieurs passages de ces dépêches, qui ne furent point livrés au public, pressaient le gouvernement de rassembler en escadre de guerre nos divers vaisseaux de la Méditerranée : les trois qui s'étaient échappés d'Aboukir, les six qui étaient restés à Toulon et à Ancône, un vénitien laissé à Corfou, et un maltais conquis sur l'Ordre de Malte. Il voulait ajouter à ces débris d'armement naval deux vaisseaux vénitiens de son expédition, qui s'étaient réfugiés à Alexandrie avant la bataille. Ayant recueilli dans ce port presque tous les matelots de Brueys, rendus par les Anglais sans condition, il proposait de fournir en large partie les équipages de cette flotte improvisée, qui, selon son calcul, pouvait être de douze navires et devait obliger les Anglais à diviser leurs forces pour y faire face. Ce projet, juste dans

rintention, fut repoussé par le Directoire comme impraticable, et non sans raisons sérieuses. H n'était, à vrai dire, possible de compter pour la guerre que les trois vaisseaux de Tancienae flotte de Brueys; or deux d'entre eux étaient, bloqués à Malte ; le troisième, aussi peu dispo- ^ niblc, était nécessaire à la défense de Corfom Quant aux six bâtiments recueillis autrefois à i Venise, ils étaient à bout de service militaire; d'ailleurs on les jugeait indispensables comme transports pour ravitailler les îles de la Méditerranée : ceux de Toulon étaient réservés pour Malte*; ceux d'Ancône devaient être équipés pour Malte et Corfou par l'amiral Pleviile-le- Pcliey, qui avait reçu, le 4 octobre, la mission d'en précipiter l'armement, en dépit de tous les obstacles ^ II en coûtait cependant à la fierté du Dîree-

1. Au lieu des vaisseaux, on expédia de Toulon la vieille frégate ïa Boudeuse^ qui aborda à Malte le 4 février 1799^.

2. L'amiral, arrivé à Ancône en novembre, s'occupa aussitôt d'armer les trois vaisseaux vénitiens. Le Laharpe reçat deux bataillons (environ 1,500 h.) pour Malte; le Stengelet le Béraud embarquèrent une demi-brigade (environ 2,000 h*), pour Corfou. Ces bâtiments mirent à la voile le 7 décembre ; mais ils faisaient eau de toutes parts, les équipages et les capitaines étaient au-dessous de leur tâche. Après un mois d'une navigation inutile, l'expédition rentra dans Ancône.

Loire d'être obligé d'avouer qu'il ne disposait plus sur la Méditerranée d'un seul vaisseau de ligne en état de combattre. Il avait essayé de faire quelques emprunts à la marine espagnole, sans attendre du reste grand effet de ces démarches si visiblement intéressées. Les relations avec la cour de Madrid étaient alors empreintes d'une méfiance mutuelle : l'Espagne se plaignant que la République opprimait l'infant de Parme et gênait le rétablissement de la paix avec le Portugal; la France reprochant au roi de se laisser circonvenir parles manœuvres des Anglais*. Avec de tels soupçons, le Directoire avait jusqu'au dernier moment caché à son allié l'objet de l'expédition de Bonaparte. Dans le début, il lui demandait de rester immobile à Cadix; puis, quand nos troupes atteignirent l'Egypte, il l'invita, mais sans succès, à attaquer l'amiral Jervis. Cette flotte de Cadix, sur laquelle aujourd'hui nous étendions la main, formait en dernier lieu deux divisions : une réserve de onze bâtiments abandonnés au fond de la baie sans un matelot pour les monter, et une escadre active

i» Lettre du Directoire au roi d'Espagne, 12 septembre 1798.

de dix-huit vaisseaux, dont quinze disponibles, qui était commandée par Tamiral Joseph de Mazarredo. Sous la première impression du désastre d'Aboukir, les Directeurs eurent la prétention de s'approprier une vingtaine des vaisseaux de Cadix en les appelant à Toulon.

Les Espagnols refusèrent, alléguant que Mazarredo ne réussirait point à forcer le blocus de Jervis, qui croisait sans cesse en vue du port avec quatorze vaisseaux, quelquefois avec seize. Cette réponse était une défaite plutôt qu'une raison de bon aloi; car, le 29 septembre, par une contradiction évidente, le roi offrait de faire sortir sa flottepouraller opérer en Irlande, | (( convaincu, disait-il, que c'est là qu'il faut porter le coup mortel aux Anglais. » A leur tour, les Directeurs, comprenant que la cour d'Espagne consentait à combattre sur l'Océan pour éviter de se compromettre dans la Méditerranée, usèrent d'un artifice semblable, et, le 17 octobre, soumirent à Madrid un projet fictif de trois opérations maritimes. Us demandaient aux Espagnols d'envoyer dix vaisseaux en Irlande, quelques-uns à Saint-Domingue, et enfin ^ quelques autres dans les parages de l'Italie.

C'étaient surtout ces derniers qu'au fond ils visaient à obtenir, afin de les employer, avec un profit purement français, à l'approvisionnement de Mahe et de Corfou, et à la surveillance de la côte italienne. Mais le cabinet espagnol se tenait sur ses gardes, et attentif à ne point se dessaisir des vaisseaux pour l'Italie, il ne faisait bon accueil qu'à la proposition sur l'Irlande.

Le Directoire se serait peut-être résigné à accepter ce concours, le seul que son allié semblait disposé à fournir, s'il n'avait pas éprouvé en ce moment même, du côté de l'Irlande, les mécomptes les plus décourageants. L'envoi successif de détachements français, trop faibles pour se suffire à eux-mêmes, ne pouvait se comprendre que s'il s'était agi de renforcer une armée d'insurgés irlandais, capable de' tenir la campagne. Or les Irlandais-Unis n'eurent jamais sur pied que des bandes, sans direction commune; et leur rébellion, aisément circonscrite par les Anglais, était étouffée depuis le commencement de juillet. Humbert, arrivé trop tard, s'était avancé avec 800 hommes au milieu d'un pays déjà pacifié : cerné par les troupes anglaises, il mit bas les armes le 8 septera-

bre *. Cette capitulation fut suivie d'un malheur plus irréparable. La division des frégates de Brest, commandée par Tamiral Bompart qui montait le vaisseau /eJïocAc, n'avait pu échapper que le 16 septembre à Fescadre de blocus de lord Bridport. Jetée loin do sa route par des vents contraires, elle approcha, le H octobre, du rivage irlandais, où l'amiral Warren l'attendait avec des forces supérieures : le vaisseau et six frégates sur huit amenèrent pavillon. La nouvelle fut connue à Paris le 27 octobre. H n'était plus temps de contremander trois autres expéditions qui étaient déjà en mer : celle de deux frégates du Texel qui sortirent le 25 octobre et furent capturées par l'ennemi, celle d'une frégate de Dunkerque*, enfin celle des trois frégates de la Rochelle qui repartirent le 13 pour la baie de Killala, d'où elles regagnèrent la France à travers mille dangers. Du moins le Directoire, * revenu de ses illusions sur la révolte irlandaise.

1. Quand Bonaparte eut connaissance de cette entreprise, il la traita de « ridicule » {Corr, n« 3953).

2. VAnacréon portant Napper-Tandy et quelques oMciers irlandais et français, sortit de Dunkerque le 4 septembre, aborda le 16 en Irlande, et y apprenant la capitulation d'Humbert, alla se réfugier en Norwège.

„ a Si!**

put arrêter les préparatifs d'un second convoi qui se formait à Brest, avec un appareil plus considérable que le précédent, puisqu'il comprenait six vaisseaux, trois frégates, et une division de 8,000 hommes. Il laissa nos ports de l'Océan retomber dans l'inaction, et, détournant les yeux des côtes inaccessibles de la Grande-Bretagne, il reporta toute son attention vers une guerre qui s'annonçait de nouveau sur le continent^ en Allemagne et surtout en Italie.

Page 1