Corresp, inédite de Napoléon (Panckoucke), t. VI, p
ri limes recommandés par Bonaparte; encore Tallusion était-elle peut-être involontaire.Les Directeurs se taisaient sur l'Egypte, et renvoyaient d'une manière générale àleur dépêche précédente (lu 4 novembre, dont ils joignaient le duplicata. La difficulté de faire parvenir une lettre en Egypte s'était encore compliquée de nouveaux obstacles. Il n'était plus possible d'avoir recours aux régences . L'arrivée de Magallon à Tunis, celle de deux agents de Bonaparte qui avaient successivement abordé à Tripoli, prouvaient qu'avec du temps, des correspondances auraient pu s'échanger parla côte de Barbarie. Par malheur, la conduite récente des deys ne permettait plus de renouveler la tentative : la maison Bacri, de Marseille, qui s'était engagée à transmettre à ses parents d'Alger une copie de la dépèche du 4 novembre, venait de renoncer à l'envoi. Si le gouvernement conservait quelque espérance de se servir du bon vouloir des Marocains, pour transporter avec leurs caravanes des paquets qu'ils recevraient de Cadix, un tel détour étwt assez incertain, assez impraticable en apparence, pour n'être pas même essayé sans de plus amples renseignements.
La Calabre n'étant pas bien soumise, le port le plus rapproché deTOrient était jusqu'alors celui d'Ancône. La commission de commerce qui venait de s'installer dans cette ville, avait reçu dès l'origine, parmi ses attributions ostensibles, la charge d'organiser l'embarquement des courriers du Directoire. C'est ainsi qu'elle fournit à l'officier Lefranc, 1 un des porteurs de la dépêche du 4 novembre, un bâtiment qui fut capturé par une frégate russe et conduit à Constantinople. Elle eut pareillement Tordre d'accueillir Ferrières-Sauvebœuf, intrigant signalé, qui avait sollicité de porter la même dépêche, et devait expier par la prison des menées ourdies en route dans la Cisalpine. Depuis, le cours des événements avait rendu presque impossibles les départs d'Ancône. Le port, séparé désormais du reste de l'Italie par le brigandage des insurgés romains, était d'un accès périlleux, et surtout il manquait do bateaux qu'on pût sacrifier pour les expéditions du Levant. Les faibles ressources qu'il renfermait étaient entièrement ab^rbées parle ravitaillement de Corfou,qui, pressé depuis quatre mois par la flotte des Turcs et des Russes, commençait à manquer de vivres et de muni-
lions. Ce fut cependant par Ancône que le Directoire voulut encore expédier le bulletin du 3 mars. Il né trouva pour le porter qu'un seul agent, un certain Ragmey, qui atteignit ce port dans les premiers jours d'avril. Au même moment y arrivait le commandant Lucotte, en route depuis le commencement de novembre et rebuté de chercher vainement un navire à Barcelone.
Tous deux unirent leurs instances auprès de Fordonnateur de la marine, obtinrent à la longue un aviso, y montèrent ensemble le 26 avril, et allèrent s'échouer sur les rochers de la Pouille. Echappés à grand peine au naufrage, ils regagnèrent Ancône, oti Lucotte se renferma peu de temps après, pour prendre la part la plus honorable à la défense de la place.
Aucun envoi de dépêches par Ancône ne put donc réussir, et le bulletin du 3 mars qui prit cette voie malheureuse ne parvint jamais jusqu'à Bonaparte. Le port de Gênes parut au contraire favorisé par la fortune. Le consul Belleville .avait eu commission, le 17 décembre, d'acheter du commerce génois trois bâtiments pour la correspondance avec l'Egypte, sous les noms significatifs d'Isis, Osiris et Serapis. L'un
des émissaipes qui portait la dépêche du 4 novembre, nommé Wynand Mourveau, vint s'embarquer sur rOsiris, et partit le 9 février. Le vent le poussa rapidement vers la plage d'Aboukir, où il aborda le 26 du même mois. Reçu partout avec rémotion de la patrie absente, il se rendit d'abord au Caire, et ne put rejoindre Bonaparte qu'à la fin de mars, devant les murs de Sain(-Jean-d'Acre. C'était la première lettre du Directoire que recevait Bonaparte, depuis la dépêche insignifiante, remise par le courrier Lesiinple au commencement de septembre.
Pendant ce long intervalle, il avait essayé plusieurs fois, sans succès, d'envoyer des bâtiments légers sur les côtes les plus proches, pour chercher les nouvelles dont il manquait. A la fin de novembre, au moment de décider s'il irait en Syrie, il avait voulu par des parlementaires se renseigner auprès de la croisière anglaise, et n'avait recueilli que des rumeurs où la vérité se confondait avec la supercherie. Son incertitude avait enfin commencé à se dissiper dans les derniers jours de janvier, quand un bateau ragusais chargé de provisions, monté par des associés du nom de Hamelin et Livron, pénétra dans
Alexandrie malgré les Anglais. Les deux commerçants avaient recueilli un paqjaet de journaux italiens qui donnaient les nouvelles jusqu'au 1" novembre, et rapportaient quelques bruits plus récents, mais aussi plus vagues.
Bonaparte, instruit par ce moyen de l'échec d'Humbert en Irlande, du blocus de Malte et de Corfou, de l'inaction de la flotte espagnole, de la lutte imminente avec Naples et des armements qui remplissaient l'Europe, n'avait plus douté du renouvellement de la guerre générale au printemps. Dès ce jour il s'était déterminé à ne point s'attarder en Syrie, et à revenir en France aussi promptement que le soin de cette expédition déjà en marche, pourrait le lui permettre. La dépêche apportée par Mourveau, bien que contemporaine des gazettes remises par Hamelin, laissait pressentir en partie les projets du Directoire ; elle était d'ailleurs accompagnée de plusieurs caisses de journaux et d'imprimés que le consul Belleville avait réunis jusqu'à la date du 9 février. Bonaparte dévora ces nouvelles, plus importantes à ses yeux que tout ce qu'il pouvait apprendre de l'Orient, et ne songea plus qu'à brusquer le siège de Saint-Jean-
d'Acre, pour avoir plus tôt la liberté du retour.
Il est surprenant d'avoir à reconnaître que, depuis la nouvelle du désastre d'Aboukir, le Directoire n'avait expédié que deux avisos pour l'Egypte, l'un par Gênes, l'autre par Ancône. €elui qui plus tard, à la fin d'avril, porta Lucotte et Ragmey devait être le troisième. Le fait serait invraisemblable, s'il n'était certain. Il y a là un étrange contraste avec l'ingénieuse activité de Bonaparte, qui multipliait les moyens pour renseigner le gouvernement. Et pourtant le général ne pouvait réparer la perte des bâtiments qui partaient de l'Egypte, et il savait aussi que, grâce aux journaux étrangers, la France ne serait point privée des nouvelles de son armée, •€omme il était privé lui-même de celles de la patrie.
Le Directoire ne put éviter quelques reproches pour cette indifférence, lorsque Louis Bonaparte arriva à Paris. C'était le It mars. Louis, qui s'était embarqué quelques heures avant le courrier Thibaut, n'avait point fait une traversée aussi prompte. Il se dirigea d'abord vers Tarente,sans y aborder à cause de laguerre; puis le 26 décembre, entouré de bâtiments
ennemis, il se vit forcé de jeter à la mer les étendards des mamehicks qu'il devait présenter au Directoire, et n'atteignit la Corse qu'au milieu des plus grands dangers. Il était resté plusieurs semaines dans cette île, avant de pouvoir gagner la Toscane. Si ses dépêches étaient connues depuis longtemps par les copies de Thibaut, les impressions qu'il rapportait, les besoins qu'il était chargé d'exposer en personne, rendaient ses récits attachants et ses critiques pénétrantes. Louis insista pour de fréquents envois de nouvelles, et conseilla de faire usage des ports napolitains dès que la Calabre serait pacifiée. D'autre part, il appuya de toutes ses forces les idées du général sur l'organisation d'une flotte puissante dans la Méditerranée \ Ne pouvant pénétrer le secret du Directoire sur les alTaires maritimes de Brest, il crut l'armée d'Orient
1. Une note de Louis, sur les moyens de correspondance avec l'Egypte, nous a été conservée (Aff. étr., Turquie, vol. 200, pièce 139; imprimée dans la Corr. inédite, t. VI, p. 269). Nous citerons encore ce renseignement de M. Bary, des Arch. nationales : « Louis Bonaparte fournit au Directoire plusieurs rapports sur^ l'expédition : ils ont été brûlés et ne sont point imprimés. On se rappelle qu'ils présentaient les choses sous un jour favorable, tout en demandant des hommes et de l'argent, mais en insistant surtout sur la nécessité d'une force navale dans la Méditerranée. »
complètement abandonnée, devint froid, silencieux, et anima sous main le mécontentement de ses frères, Joseph et Lucien, qui murmuraient avec tant d'autreâ contre la politique des Directeurs*.
Le 12 mars, lendemain de Tarrivée de Louis, les Conseils votèrent la loi qui déclarait formellement la gueiTe à l'Empereur. Les hostilités étaient du reste commencées en Allemagne et en Italie; et le Directoire, se jugeant de taille à vaincre la nouvelle coalition, se croyait prêt à la combattre partout, sur mer comme sur terre.
1. Révellière-Lépeaux, Mémoires, t. II, p. 347; — Bailleu, II*» 203.